sens à prendre au sérieux toutes les simagrées de ces bégueules que tu
appelles des femmes à principes ? Je ne te croyais pas si jeune. Est-il
possible qu’avec ton esprit tu sois dupe d’un argot de convention
destiné à relever le prix de la moindre faveur par l’apparence de la
difficulté ? Ces vertus-là, vois-tu bien, je me chargerais d’en démolir
une par semaine, et je suis sûr que le plus souvent je me reposerais
avant le septième jour.
Blondeau continua quelque temps de moissonner à pleine faux le champ de
la vertu féminine, traitant d’ivraie les tiges de pur froment, et de
chardons les bluets innocents. Quand il eut tout coupé, tout abattu,
tout flétri, tout foulé aux pieds, il se versa à boire.
— Remplissez vos verres, dit-il ; je porte un toast anticipé, mais qui,
je l’espère, sera réalisé avant peu. A la santé de notre ami Victor,
ici présent, maître des requêtes par la grâce de madame Piard, ex-femme
vertueuse, prude démissionnaire, dévote réformée, élevée elle-même par
contre-coup au rang de femme aimable !
Théodosie, qui avait écouté avec une faveur marquée la folle diatribe
du prisonnier, accueillit ce toast impertinent par un éclat de rire
qui ne l’était pas moins. En dépit du mécontentement que lui causait
la profanation ironique à laquelle il voyait soumis l’objet de ses
ambitieuses amours, le substitut, flatté en secret de la perspective
que lui présentait son ami, finit par sourire, et vidant son verre à
son tour :
— Allons, dit-il, j’accepte ton vœu, quoiqu’il eût pu être formulé
d’une manière plus convenable. A ma santé donc, mais à celle de madame
d’abord et à la tienne aussi. Pour ce qui me concerne, je souhaite que
toutes tes prophéties se réalisent ; et toi, puisses-tu bientôt voir
tes affaires en meilleur état et sortir de ce lieu qui, quoique le
temps s’y passe fort bien, n’en est pas moins une prison.
Blondeau se pencha sur la table, et regardant son hôte avec une
tendresse où le vin était pour une moitié et l’intérêt pour une autre :
— Mon bon Victor, lui dit-il d’une voix douce, si tu voulais seulement
ajouter un millier d’écus à l’argent qu’a déjà fait pousser de terre
cette pauvre Théodosie, dès demain je pourrais être libre.
— Te moques-tu de moi ? répondit Deslandes en se levant par un
mouvement brusque ; si madame n’a qu’à frapper du pied pour que
l’argent sorte de terre, je ne suis pas doué du même privilège. Sais-tu
ce qu’il me reste, grâce à toi, des vingt mille francs que j’avais en
arrivant à Paris ? quatre cents francs à peine ! Je vais être obligé de
recourir à la bourse de monsieur de Loiselay.
— Tu trouves à emprunter de l’argent, et tu oses te plaindre ! s’écria
Gustave en croisant les bras d’un air indigné.
Au lieu de s’engager dans une discussion où le débiteur eût
probablement remporté l’avantage, grâce aux études spéciales qu’il
consacrait depuis longtemps à la matière controversée, le débonnaire
créancier tira sa montre :
— Quatre heures passées, dit-il d’un air surpris ; j’ai des visites à
faire, il faut que je vous quitte.
— J’espère que tu reviendras me voir, reprit le prisonnier d’une voix
caline ; tu sais qu’ici ton couvert est toujours mis.
— Merci, répondit Deslandes ; si tu étais raisonnable, tu donnerais de
moins bons déjeuners, et tu t’occuperais davantage de tes dettes.
— Propos d’homme qui sort de table, dit Blondeau en riant ; à jeun tu
ne me reprocherais pas mon déjeuner.
Le substitut se laissa serrer la main par son ami, salua poliment
madame de Marmancourt, et sortit.
— Ce diable de Blondeau a le talent de rire de tout, se dit-il
lorsqu’il fut hors de la prison, et sa bonne humeur imperturbable est
contagieuse. J’étais furieux en venant ici, et me voilà presque consolé
de la perte assez grave cependant à laquelle je suis exposé. Après
tout, n’ai-je pas raison ? Dans ma position une plaie d’argent n’est
pas mortelle, et si je réussis d’un autre côté le malheur sera plus que
réparé.
— Honnête garçon ! disait Gustave au même instant, cœur de l’âge
d’or, ingénuité patriarcale ! Je suis sûr que, si j’avais insisté,
il m’aurait apporté avant ce soir les quatre cents francs qui lui
restent ; mais c’eût été abuser de son amitié. C’est égal, j’y ai mis
une délicatesse qu’à ma place bien d’autres n’auraient pas eue.
— Pourvu qu’il révolutionne de fond en comble le ménage de cette
bégueule et de ce gros impertinent de Jules ! répondit madame de
Marmancourt qui, en se rappelant la bénignité du substitut, craignit
d’avoir confié la vengeance qu’elle méditait depuis quelques jours à
des mains trop inhabiles pour l’exécuter convenablement.
En sortant de la prison de la rue de Clichy, Deslandes, déterminé à
prendre possession d’une victoire qu’il croyait infaillible, se fit
conduire chez madame Piard.
Il n’était pas encore cinq heures ; selon son habitude, la femme
politique était dans son salon où se trouvaient plusieurs hommes, entre
autres le vieux colonel polonais dont nous avons déjà parlé. A la vue
du substitut qui s’était permis de forcer la consigne maintenue à son
égard, Isaure fronça le sourcil et pinça involontairement l’oreille
d’une jolie levrette à pelage fauve, dont le museau venait de s’appuyer
sur ses genoux. A part le grognement plaintif poussé par l’innocent
animal, ce mouvement presque imperceptible n’eut aucune suite, et
personne n’y fit attention. Madame Piard, reprenant son calme habituel,
accueillit son ancien protégé d’un air froid et poli, dans lequel
celui-ci pouvait lire également la dissimulation qu’impose à un cœur
tendre la présence de témoins importuns ou la réserve d’une femme
offensée qui attend sans la provoquer la justification du coupable
qu’elle aime. Tant que durèrent les visites qui avaient précédé la
sienne, et dont il trouva la longueur interminable, le substitut ne
prit à la conversation que la part laconique, incohérente et enjolivée
de distractions où triomphent d’ordinaire les hommes passionnés.
Pendant ce temps, ses efforts pour plaire appartinrent au domaine de
la pantomime plus qu’à celui de l’éloquence. Il chercha principalement
à tirer bon parti de son bras en écharpe et de son front pâle qu’il
pouvait entrevoir dans la glace de la cheminée.
Ayant ainsi préparé ses succès oratoires par la mélancolie de sa pose,
la gravité de son sourire et la souffrante langueur de ses regards,
Deslandes ne perdit pas de temps à chercher un autre exorde dès
qu’il se vit enfin seul avec sa protectrice. L’irritation nerveuse
résultant de sa blessure, l’excellent déjeuner qu’il venait de faire,
sa détermination bien arrêtée d’arriver à un dénoûment, les maximes
incendiaires professées par Blondeau en fait de galanterie, toutes ces
causes diverses et en apparence contradictoires lui inspirèrent une
hardiesse inaccoutumée, et dont la veille encore il ne se serait pas
cru capable.
— Madame, dit-il d’un air modeste, mais assuré, en montrant l’écharpe
de soie noire qui lui soutenait le bras, autrefois les belles
châtelaines ne dédaignaient pas de prodiguer leurs soins aux chevaliers
blessés pour elles ; si je vous rappelle cet exemple, ce n’est pas
que j’aie la présomption de croire qu’il puisse se renouveler en
ma faveur ; mais enfin, fidèle et dévoué comme on l’était jadis,
n’obtiendrai-je pour prix du respectueux attachement que je vous ai
voué qu’une disgrâce dont vous-même aujourd’hui devez reconnaître
l’injustice ?
Deslandes parlait de la sorte, debout près de la cheminée, sur
l’angle de laquelle il appuyait le coude, pour donner à son maintien
le poétique abandon qui caractérise tous les héros de roman dans les
vignettes anglaises. Assise en face de lui, madame Piard l’écoutait
d’un air impassible, en faisant sautiller son lorgnon devant les yeux
de la levrette, dont le museau pointu suivait avec une avidité toujours
déçue les soubresauts capricieux du petit cercle d’écaille. Isaure, qui
semblait s’intéresser à ce jeu beaucoup plus qu’aux tendres paroles de
son interlocuteur, l’interrompit cependant lorsque celui-ci se fut tu
de l’air d’un homme qui attend une réponse :
— Je savais déjà que vous vous étiez battu, dit-elle d’un ton léger ;
mon père m’a raconté votre duel ; vous avez eu, je crois, un ongle un
peu endommagé ?
Ce rabaissement ironique d’une affaire que le substitut trouvait fort
grave, et qu’il regardait même comme son plus beau fait d’armes, lui
fit monter aux joues une de ces chaudes rougeurs où fleurit la colère.
— Madame, répondit-il en essayant de se contenir, il est malheureux
pour moi que je n’aie pas été atteint au cœur, au lieu de l’être au
bras. Vous auriez peut-être épargné au mort les plaisanteries que vous
inspire le blessé.
— Ah ! de grâce ! dit Isaure qui recommença de faire danser son
lorgnon, n’ouvrez pas la tombe à propos d’un doigt écorché ; vous savez
que j’ai fort peu de goût pour les conversations funèbres. Parlons
d’autres choses. Mon père retourne à D*** dans deux ou trois jours ;
ferez-vous ce voyage avec lui ?
— Non, madame, s’écria Deslandes en se révoltant de nouveau contre ces
paroles, qui lui parurent contenir implicitement un congé positif ;
non, dussé-je encourir davantage encore votre mécontentement, je reste
à Paris. Dans le commencement peut-être, j’aurais pu vous obéir et me
résigner à ne plus vous voir ; mais en ce moment, malgré la rigueur
avec laquelle vous me traitez, le charme qui m’attache à ces lieux est
trop puissant pour qu’il me soit possible de le rompre.
— En ce cas, c’est à moi de le faire, interrompit Isaure d’un air
froid ; pour cela deux mots me suffiront. A vos yeux, monsieur, mon
salon n’est que l’antichambre du conseil d’état... Ne m’interrompez
pas. J’ai le malheur de connaître le cœur humain, et les phrases les
plus éloquentes m’en imposent fort peu... Je vous le répète, c’est au
conseil d’état, et non chez moi, que réside le charme qui vous retient
à Paris. Ce charme est trompeur, permettez-moi de vous le dire ; au
lieu de vous mener, comme vous l’espérez, aux honneurs et à la fortune,
il vous conduit droit à un écueil où bien d’autres ont échoué avant
vous ; que leur naufrage vous profite, si c’est possible. Croyez-moi,
n’attendez pas pour retourner à D*** qu’on vous y rappelle, ou qu’une
révocation vous prive du fruit de vos travaux passés. Soyez sûr que
mon conseil est bon, poursuivit Isaure avec un sourire équivoque ;
c’est à l’ami de mon père que je le donne, et non à celui de madame de
Marmancourt.
Ce dernier mot ranima toutes les espérances du substitut. Ne pouvant
croire à l’indifférence absolue de madame Piard, il attribua le
caractère acerbe de sa conduite et de ses paroles à l’un de ces
sentiments rancuneux qui supposent une affection préexistante et
finissent d’ordinaire par tourner au profit de celui qui en a été
l’objet.
— Tout cela est de la jalousie et rien de plus, se dit-il en glissant
le coude sur la cheminée de manière à se pencher élégamment vers madame
Piard, je ne la trouverai jamais dans une meilleure disposition ; de
mon côté, je me sens en verve, ainsi donc frappons le grand coup.
— Madame, dit-il à demi-voix en attachant sur les yeux d’Isaure un
long et tendre regard, ce n’est pas un conseil qu’il faut me donner,
c’est un ordre, car je vous appartiens. Si vous me commandez de
partir, j’obéirai, mais à une condition, c’est que vous me permettrez
d’emporter dans mon exil un souvenir, un gage qui m’aide à le supporter.
Malgré sa rigidité habituelle, Isaure n’avait pas entièrement dépouillé
cette coquetterie féminine qui prête souvent une oreille complaisante
aux gémissements d’un amant malheureux. Pleine de confiance en
elle-même, et sûre d’avoir arraché de son esprit les moindres germes
de l’espèce de sympathie que le jeune provincial lui avait d’abord
inspirée, elle crut pouvoir sans inconvénient se livrer au petit
plaisir de mirer un instant son amour-propre dans le courant de la
passion qui coulait à ses pieds. Au lieu de paraître offensée de la
hardiesse du substitut, elle sourit d’un air assez provoquant :
— Un souvenir ! Voulez-vous Esméralda ? dit-elle en emprisonnant
mignardement d’une main blanche et potelée le noir museau de sa chienne
favorite.
— J’aime bien Esméralda, répondit Deslandes qui se baissa pour caresser
la levrette, et par occasion effleura les jolis doigts d’Isaure ;
Esméralda est un bijou, mais ce bijou ne contenterait pas mon ambition.
— Que vous faut-il donc ? dit madame Piard en retirant sa main et
affectant un air moqueur. En pareil cas, que donne-t-on dans les
romans ? une fleur ! cela vous conviendrait-il ?
— Je voudrais mieux que cela, dit le substitut en souriant.
— Mieux que cela ! vous êtes exigeant, reprit avec un redoublement
d’ironie la prude changée en coquette ; voyons : je cherche... une
boucle de cheveux ? dit-elle tout à coup en portant le doigt à l’une
des grappes brunes et soyeuses qui encadraient le fin ovale de ses
joues ; cela se donne aussi, je crois, dans les grands moments ?
— Et pour cela on donnerait sa vie, s’écria Deslandes d’une voix
passionnée ; mais vous m’allez trouver bien présomptueux, je voudrais
mieux encore.
— Je ne me charge plus de deviner, dit madame Piard, dont aussitôt la
physionomie redevint sévère et le maintien imposant.
— Cependant, c’est maintenant bien facile, reprit le jeune magistrat
sans paraître embarrassé, il ne peut exister qu’un seul objet plus
précieux pour un amant qu’une boucle de cheveux de celle qu’il aime.
— Et cet objet ?...
— C’est un portrait.
— Et voilà ce que vous me demandez ! s’écria Isaure qui partit d’un
long éclat de rire, tant le propos lui parut extravagant, incroyable et
fabuleux.
Deslandes attendit tranquillement que la dédaigneuse gaieté de sa
protectrice se fût calmée. La regardant alors d’un air sérieux et
pénétrant :
— Vous m’avez mal compris, madame, lui dit-il, je n’ai certes pas la
présomption de vous demander votre portrait ; je vous prie seulement de
me permettre de le conserver : vous voyez que c’est bien différent.
Madame Piard examina un instant le substitut comme on regarde un homme
dont la raison est en train de déménager.
— Ordinairement vous parlez d’une manière sensée, reprit-elle ensuite ;
que voulez-vous me donner à entendre ; il est impossible que vous ayez
fait faire mon portrait ?
— Mais il n’est pas impossible que je l’aie, répliqua Deslandes d’un
air fin.
Madame Piard haussa les épaules sans répondre.
— Si je vous le montre, me promettez-vous de me le laisser ? demanda le
substitut.
— Oui, certainement ; et je ne cours pas grand risque à vous promettre
cela, car le fait est impossible.
Deslandes porta la main à sa poche, en tira mystérieusement la boîte
que lui avait donnée madame de Marmancourt, et l’ayant ouverte, il
l’offrit à madame Piard. L’étonnement rendit pendant un instant Isaure
muette et immobile ; mais tout à coup, par un geste rapide comme la
pensée, elle arracha le portrait au substitut, qui tenta vainement de
le retenir.
— Qui vous a remis cela ? lui dit-elle d’une voix brève et un peu
altérée ; ne me trompez pas, vous pourriez vous en repentir. Je veux
savoir la vérité, toute la vérité.
Cette déclaration était inutile. Le substitut avait vu que le mensonge
généreux ne lui réussissait pas, et il était décidé à se montrer
désormais véridique. Cependant il ne se fit aucun scrupule d’ajouter à
son récit quelques ornements propres à le rehausser lui-même aux yeux
de sa protectrice.
— Ce portrait est le prix de mon sang, dit-il avec un accent profond ;
et cela, madame, vous explique l’importance que j’attache à ce duel
dont vous riiez tout à l’heure. Des mains de la personne à qui vous
l’aviez confié, il avait passé dans celles de cette femme que je ne
veux pas nommer ici ; à son tour, elle l’avait remis à l’homme avec qui
je me suis battu, et qui, par forfanterie, en aurait pu faire un usage
déplorable. Averti de ce fait inqualifiable qui me paraissait couvrir
quelque machination odieuse, il m’a été impossible de le tolérer. Ce
bal où vous paraissiez si mécontente de moi, m’a servi d’occasion pour
provoquer le détenteur de votre portrait ; je l’ai forcé de se battre,
j’ai fait de la remise entre mes mains du trésor qui représente votre
image une des conditions du combat. J’ai été blessé, mais avec joie,
avec bonheur, puisque c’était pour vous... Voilà ce que j’ai fait,
madame... Isaure !... Et maintenant que je vous ai dit la vérité,
toute la vérité, refuserez-vous d’accomplir votre promesse ? Ne me
laisserez-vous pas presser encore une fois sur mes lèvres ce portrait
dont je ne vous aurais jamais parlé, et que j’aurais gardé pour moi
seul, comme l’avare garde son or, si la délicatesse n’était pas
inséparable du véritable amour !
D’après un usage encore en vigueur parmi les séducteurs de province,
mais qui commence à s’éteindre à Paris, Deslandes, à mesure qu’il
élevait la voix, avait fléchi les jarrets. A la dernière syllabe de sa
période très-heureusement terminée par le mot amour, il se trouva à
genoux devant madame Piard, dont il venait de saisir la main, sans que
la femme austère, soit surprise, soit émotion, songeât à la retirer.
En ce moment la porte du salon s’ouvrit brusquement.
— Quelle est cette impertinence ! s’écria monsieur Piard, qui resta un
instant immobile sur le seuil.
LA CIRE FONDUE
Parmi les accidents inattendus qui font perdre contenance à l’homme
le plus maître de lui-même, un amant à genoux devant l’objet de son
martyre met à coup sûr en première ligne la foudroyante arrivée du
mari. A la vue de monsieur Piard, qui semblait pétrifié de surprise et
de colère, le substitut, à son tour, éprouva une émotion extravagante :
il se releva précipitamment, fit deux pas en arrière, prit un livre
sur une table et l’ouvrit, par une de ces inspirations niaises qui, en
pareil cas, sont les plus promptes à éclore. Ce maintien trouvé, il
attendit d’un air confus et d’un cœur palpitant la chute du tonnerre
conjugal.
Le tonnerre ne tomba pas : un seul coup d’œil de madame Piard fit
expirer sur les lèvres de son mari l’orage près d’en sortir. Fasciné
par ce puissant regard, le conseiller d’état demeura un instant à
l’entrée du salon ; à la fin il dompta cette faiblesse, et s’approcha
de la cheminée, en cherchant à donner à ses sourcils froncés une
majesté olympienne capable d’imposer à Isaure le respect, si elle
était innocente, la terreur, si elle était coupable.
— M’expliquerez-vous, madame, ce que signifie cette scène ? dit-il
d’une voix saccadée, en affectant dédaigneusement de tourner le dos à
Deslandes.
Madame Piard promena de son mari à son amant un regard profond, qui
fouilla le cœur de ces deux hommes et en mit à nu toutes les fibres :
elle les trouva également dignes de son mépris, sans pouvoir décider
lequel lui paraissait le plus haïssable de la ridicule contenance
du substitut ou de l’effort du conseiller d’état pour se donner un
maintien tyrannique. Auprès de cette gaucherie d’écolier et de cette
jalousie de barbon, elle se trouva elle-même si pleine de calme, de
fermeté et d’indifférence, qu’elle mit une complaisance secrète à
savourer sa supériorité. Au lieu de répondre sur-le-champ, elle resta
un instant recueillie dans son orgueil, la tête noblement posée, l’œil
fier et la bouche souriante. Lorsque enfin il lui plut de parler, elle
inclina le front par un mouvement d’un admirable dédain, comme si son
mari avait été trop petit pour qu’elle pût le voir sans se baisser.
— Vous me demandez une explication ? je vais vous la donner, lui
dit-elle d’une voix où il eût été impossible de découvrir d’autre
émotion que celle d’une triomphante ironie. Vous venez de trouver
monsieur Deslandes à mes genoux, et de cette pantomime, qui ne doit
pas vous être étrangère, vous concluez sans doute qu’il s’agissait
d’une déclaration d’amour. Vous ne vous trompez pas. Au moment où vous
êtes entré avec une brusquerie dont je vous prie de ne pas prendre
l’habitude, j’écoutais un aveu aussi clair qu’elégamment tourné.
— Perd-elle la tête ? se dit Deslandes, à qui monsieur Piard lança en
dessous un regard furieux.
— Je ne vous répéterai pas toutes les jolies choses qui m’ont été
dites, reprit Isaure du même ton, elles perdraient trop à passer par ma
bouche et le détail en serait long ; mais comme tout discours bien fait
doit se résumer en une phrase, je puis, en négligeant les accessoires,
vous mettre au courant du principal. Monsieur Deslandes désire mon
portrait ; pensez-vous que je doive le lui donner ? Puisque vous voilà,
je serais bien aise de connaître votre avis.
— Madame, il est impossible que vous parliez sérieusement ! s’écria
le conseiller d’état, tandis que le substitut se mordait les lèvres
jusqu’au sang.
— Je ne dis pas un mot qui ne soit la vérité, répondit madame Piard, en
ayant l’air de s’étonner ingénuement qu’on doutât de ses paroles ; si
vous ne voulez pas me croire, interrogez monsieur Deslandes, je suis
bien sûre qu’il ne me démentira pas.
Les deux hommes se regardèrent comme font deux buffles prêts à
s’entre-percer de leurs cornes ; mais ni l’un ni l’autre n’ouvrirent
la bouche, accablés qu’ils étaient par le rôle ridicule qui leur était
imposé, sans qu’ils aperçussent aucun moyen de s’y soustraire. La
physionomie inquiète du conseiller d’état ne ramena pas la sérénité sur
celle de Deslandes ; mais en examinant attentivement le substitut,
monsieur Piard finit par se rassurer.
— J’ai eu tort d’avoir peur, se dit-il ; ce petit provincial est trop
déconcerté pour qu’il soit raisonnable de supposer qu’il puisse être
dangereux. Il est évident que ma femme ne se moque que de lui ; et sans
doute, pour rendre la chose plus amusante, elle désire que je me mette
de la partie.
Reprenant aussitôt l’air d’outrecuidance qui lui était familier, le
mari d’Isaure se tourna vers elle :
— Puisque monsieur veut avoir votre portrait, lui dit-il en ricanant
d’un air affecté, je ne vois pas pour quelle raison vous le lui
refuseriez ; seulement, et pour témoigner à monsieur Deslandes
l’intérêt que je lui porte, je voudrais participer en quelque sorte
à ce don, et le lui remettre moi-même. En recevant de ma main votre
portrait, il aurait une double preuve des sentiments qu’il nous a
inspirés.
— Le projet me semble plein de convenance et de délicatesse, dit Isaure
avec un imperturbable sang-froid ; il faut l’exécuter à l’instant même.
Voici mon portrait ; j’espère que monsieur Deslandes voudra bien se
remettre à genoux pour le recevoir.
Par un geste lent et grave, madame Piard offrit à son mari le médaillon
que venait de lui donner le substitut. En reconnaissant le portrait
qu’il avait laissé malgré lui entre les mains de madame de Marmancourt,
le conseiller d’état rougit extrêmement, et soudain eut l’air de
décroître de deux ou trois pouces : il semblait que, pour se dérober
plus vite aux yeux de sa femme, il cherchât, en s’affaissant sur
lui-même, à s’enfoncer dans le tapis.
— Bon, pensa Deslandes ; tout ce qu’elle a dit jusqu’à présent n’avait
pour but que d’amener ce coup de théâtre. Qu’importe que j’aie été un
peu écorché, puisqu’il a reçu le boulet en pleine poitrine ?
Madame Piard jouit un instant de la consternation de son mari, et parut
remarquer malignement l’espoir qui venait de renaître dans les yeux du
substitut. Exerçant ensuite avec une rigueur toute féminine l’empire
qu’une pareille scène lui avait donné sur tous deux, elle reprit la
parole avec un de ces accents dominateurs qui ne permettent à ceux qui
écoutent ni interruption ni réplique.
— Monsieur, dit-elle froidement à Deslandes, un mot à vous d’abord.
Permettez-moi de vous répéter devant mon mari ce que je vous ai dit
en son absence. La prolongation de votre séjour à Paris me semble
préjudiciable à vos intérêts, car elle vous expose à perdre la place
que vous occupez, sans vous offrir aucune chance d’en obtenir une
nouvelle. Ceci est un conseil désintéressé ; en voici un second qui
l’est moins. La scène qui vient d’avoir lieu me privera dorénavant du
plaisir de vous recevoir. J’ai le défaut de ne pouvoir souffrir qu’un
homme se mette à genoux ailleurs qu’à l’église ; c’est là une faiblesse
bien ridicule sans doute, mais enfin je ne puis la vaincre, et je vous
saurai gré de la respecter. Vous m’avez dit que moyennant un gage de
souvenir vous étiez prêt à vous soumettre à ce que vous appelez votre
exil. Vous voyez qu’à votre intention je viens de remettre mon portrait
à monsieur Piard, c’est donc à lui que vous devez vous adresser ; qu’il
vous le donne, j’y consens.