Le premier soin de Blondeau, après son arrestation, avait été

d’adresser aux compagnons de sa vie désordonnée une pathétique

circulaire qui, pour parler son langage, les conviait au banquet du

malheur. En d’autres termes, pour acquitter la dette qui le privait de

la liberté, il avait essayé d’en contracter une nouvelle ; ce système,

a l’usage des gens qui vivent d’emprunts, n’obtint aucun succès. De

tous les amis du prisonnier, amis de club, de loge et de table, pas un

seul ne répondit à son appel ; quelques-uns même trouvèrent son procédé

incongru et dérisoire ; en effet, supposer qu’en cette circonstance une

seule bourse pût s’ouvrir, n’était-ce pas méconnaître les principes

de cette charité bien ordonnée et commençant par soi-même, qui, si

elle pouvait être bannie de la terre, se retrouverait dans le cœur des

viveurs ?...

Abandonné de tous ceux qui, la veille encore, lui serraient la main,

et n’osant écrire à Deslandes, après avoir si complètement trahi sa

confiance, Blondeau, malgré la verve effrontée de son caractère,

tomba dans un morne abattement dont le tira presque aussitôt la main

compatissante d’une femme. Ici, puisqu’une fleur a poussé dans un

terrain fangeux, aucune exagération de délicatesse ou d’austérité

ne nous empêchera de la cueillir. Il faut le dire, c’est un fait

incontestable et répété chaque jour, certaines liaisons, malgré le

juste blâme qu’elles encourent, semblent régies par un dévouement

qu’on ne rencontre pas toujours au même degré dans les unions les

plus irréprochables. En apprenant le désastre de l’homme qu’elle

préférait parmi ses nombreux adorateurs, madame de Marmancourt, toutes

intrigues cessantes, ne songea plus qu’à lui porter un secours prompt

et efficace ; irrévocablement brouillée avec monsieur Piard, le

principal fermier de sa beauté, elle imposa, sous forme d’emprunt, une

taxe extraordinaire à ses métayers subalternes. Sa coquetterie battit

monnaie sur toute l’étendue de son domaine. Cette contribution générale

eut un résultat immédiat que Théodosie serra dans son portefeuille,

et porta aussitôt à la prison où Blondeau depuis trois jours laissait

pousser sa barbe en signe d’infortune.

A la vue de l’être secourable qui entra d’un pas léger et le sourire

sur les lèvres dans la cellule où il était enfermé, Gustave se

leva brusquement, et jetant le cigare dont il amusait son ennui, —

Théodosie ! s’écria-t-il d’un ton pathétique ; ah ! j’étais bien sûr

que tu ne m’abandonnerais pas !

— Abandonner mon Gustave, lorsqu’il s’est battu pour moi ! répondit

madame de Marmancourt avec une tendre vivacité ; quelle femme serais-je

donc ? Va, tu n’avais pas besoin de m’écrire, je ne pensais qu’à

toi. Barbeyrac m’a raconté ton duel. Il paraît que tu as donné à ton

Deslandes une correction sévère ; cela m’a touché d’autant plus qu’il

est ton ami.

— Eût-il été mon frère, répondit Blondeau en prenant une pose

dramatique, du moment qu’il avait offensé ma Théodosie, il fallait

qu’il passât par mes mains. Seulement, par égard pour notre ancienne

amitié, au lieu de lui envoyer une balle dans la tête, je me suis

contenté de le blesser.

— C’est bien assez ; je ne veux pas la mort du pécheur. Mais parlons de

cette maudite lettre de change : à combien se monte-t-elle ?

— A douze cents francs, dit le prisonnier en poussant un soupir.

— En ce cas, tu es libre, reprit madame de Marmancourt, qui d’un air

rayonnant tira de son portefeuille trois billets de mille francs, et

les posa sur une petite table près de son amant.

Blondeau bondit comme un lion qui voit s’entr’ouvrir la porte de sa

cage ; mais aussitôt il se laissa retomber sur sa chaise.

— Il n’y faut pas songer, dit-il d’une voix dolente. Quand un homme est

dans le malheur, tout se réunit pour l’accabler. Depuis deux jours les

créanciers poussent autour de moi comme des champignons. Indépendamment

de cette infernale lettre protestée, je suis en ce moment recommandé

pour sept ou huit mille francs.

— Recommandé ? fit Théodosie d’un air surpris.

— C’est un mot de leur argot qui signifie que je ne sortirai pas d’ici

avant d’avoir satisfait tous les animaux carnassiers qui ont le droit

d’exercer contre moi la contrainte par corps. Ces trois jolis billets

de banque ne feraient que les allécher sans les rassasier. Pas si sot !

En les faisant jeûner, nous les rendrons peut-être plus traitables. En

attendant, cet argent adoucira le sort de ma prison ; il était temps :

depuis deux jours que je suis nourri aux frais de mon créancier, j’ai

maigri de dix livres au moins.

— Pauvre Gustave ! dit madame de Marmancourt qui, après avoir écouté

avec attendrissement le récit des tortures alimentaires subies par le

détenu, envoya commander à la cantine de l’établissement un dîner que

n’eût pas dédaigné Brillat-Savarin.

A dater de ce jour, la prison devint pour Blondeau ce qu’elle est

pour un grand nombre de débiteurs à qui l’argent ne manque jamais que

lorsqu’il s’agit de payer leurs dettes. A part la liberté, bien trop

vantée et dont l’habitude n’est pas indéracinable, il y trouva toutes

les petites jouissances dont l’ensemble constitue pour beaucoup de gens

le bonheur : table recherchée, cigares délicieux, primeurs de Chevet,

robes de chambres soyeuses, journaux le matin, jeu le soir, et tout le

jour la grasse oisiveté de la vie orientale.

— Tout considéré, j’aurais eu tort de me brûler la cervelle, se

dit-il, dès qu’il eut goûté de cette douce existence.

Jusqu’alors Deslandes n’avait vu de prison que celle de D***, où ses

fonctions l’avaient conduit plus d’une fois et dont l’aspect sordide

se trouvait en parfaite harmonie avec les malfaiteurs subalternes à

qui elle était destinée. En entrant dans la maison élégante consacrée

aux détenus pour dettes, il éprouva une surprise qui se changea en une

sorte de stupéfaction, lorsqu’au fond d’un corridor du second étage le

guichetier qui le conduisait eut ouvert la porte de la chambre où se

trouvait Blondeau. Le substitut ne s’attendait pas à un cachot privé

d’air ainsi que de lumière et n’ayant pour meubles qu’une botte de

paille accompagnée d’une cruche pleine d’eau ; il savait trop bien

que les mœurs bourgeoises de notre époque ne comportent plus ces

pittoresques accessoires qui jadis rendaient la captivité si poétique ;

mais dans son for intérieur de magistrat il prenait au sérieux le

châtiment imposé par la loi aux débiteurs insolvables, et il n’eût

jamais supposé qu’une prison pût devenir, en certains cas, un lieu de

plaisance. Il resta donc immobile d’étonnement en face du tableau qui

s’offrit à ses regards.

Au milieu d’une chambre de médiocre étendue, mais beaucoup mieux

meublée que celle où il était logé lui-même, de chaque côté d’une

petite table où figuraient les ruines encore fumantes d’un succulent

déjeuner, Blondeau et madame de Marmancourt étaient assis, l’un un

cigare à la bouche, l’autre un verre de vin de Champagne à la main.

Doucement éclairés par le soleil qui leur souriait à travers les

rideaux à demi fermés, le prisonnier et sa consolatrice bravaient la

fortune ennemie et accompagnaient chaque libation d’un toast adressé

collectivement à la race des créanciers. Au bruit que fit la porte

en s’ouvrant, les deux convives tournèrent la tête et partagèrent

l’étonnement qui arrêtait Deslandes sur le seuil. Il y eut un moment

de silence et d’examen mutuels, pendant lequel le guichetier sortit et

referma la porte. Tandis que le substitut promenait un regard ébahi sur

les bouteilles vides et sur les reliefs plantureux du déjeuner, et que

madame de Marmancourt prenait sur sa chaise une attitude majestueuse,

Blondeau, par un effort désespéré, dompta l’embarras qui pendant un

instant l’avait privé de son aplomb ordinaire.

— Mon ami ! s’écria-t-il d’une voix étouffée en se précipitant sur

Deslandes, qu’il serra dans ses bras.

Un cri échappa au substitut, dont la main blessée reçut le premier choc

de cette vive accolade.

— Je t’ai fait mal ? reprit Gustave en affectant une tendre

inquiétude ; pardonne-moi ! Je suis si heureux de te voir, que je

n’ai pu maîtriser mon premier mouvement. Oh ! j’étais bien sûr que tu

viendrais !

— Tu devais, en effet, t’attendre à ma visite, dit le substitut

d’un air sévère, et en s’efforçant de mettre fin aux embrassements

pathétiques dont il était l’objet.

— Si je m’y attendais ! reprit Blondeau avec une chaleur nouvelle ;

demande à madame... demande à Théodosie... Pourquoi te ferai-je plus

longtemps un mystère de mon bonheur ?... Tout à l’heure encore nous

parlions de toi ; je lui disais : Deslandes viendra ; car ce n’est pas

un de ces faux amis qui s’éloignent au jour de l’infortune ; c’est un

noble cœur, une âme généreuse et dévouée ; oui, je n’en doute pas, il

viendra... et j’avais raison de parler ainsi, car tu es venu. Merci,

Victor ; oh ! merci. La douceur d’un pareil moment compense bien des

heures d’amertume.

Blondeau saisit de nouveau la main du substitut et la lui serra

convulsivement en dépit de sa résistance.

— Le motif qui m’amène ici, dit Deslandes sans se dérider...

— Avant tout, as-tu déjeuné ? interrompit le prisonnier en lui coupant

la parole. Nous n’avons pas fini, et au besoin je recommencerai pour te

tenir compagnie.

— Il ne s’agit pas de cela ! dit Deslandes d’un ton d’impatience. Je

désire avoir avec toi un entretien sans témoin.

Madame de Marmancourt se leva de l’air d’une reine outragée.

— Il paraît, monsieur, dit-elle au substitut, que la leçon que vous

avez reçue dernièrement n’a pas tourné au profit de votre politesse.

— Théodosie... Victor, s’écria Blondeau en se plaçant entre eux avec

vivacité, allez-vous donc renouveler cette fatale discussion qui a

déjà fait couler un sang si précieux ? Je vous en supplie, au nom de

l’attachement que je me flatte de vous inspirer à tous deux, qu’il

ne soit plus question du passé ! N’empoisonnez pas le bonheur que

j’éprouve à voir près de moi les deux êtres que j’aime le mieux au

monde... Madame, je me porte le garant de Deslandes ; je suis sûr qu’il

n’a jamais eu l’intention de vous offenser. Ainsi, ne lui refusez pas

votre pardon... Allons, Deslandes, tu vois bien qu’elle sourit, et que

te voilà rentré en grâce. A ta place, je serais déjà à genoux.

Malgré sa mauvaise humeur, le substitut, qui se piquait d’une

galanterie inaltérable, ne crut pouvoir se dispenser de porter à ses

lèvres la main que lui présentait madame de Marmancourt. Ce devoir

accompli d’un air froid et cérémonieux, il se retourna vers Blondeau :

— Maintenant, lui dit-il, me permettras-tu enfin de t’expliquer le

sujet de ma visite ?

— Crois-tu donc que je ne l’aie pas déjà deviné ! répondit le

prisonnier avec un sourire affectueux. Va, les cœurs bien placés n’ont

pas besoin de paroles pour se comprendre.

— Que comprends-tu donc ? demanda Deslandes à qui parut inexplicable

l’attendrissement qu’exprimait la physionomie de son débiteur.

— Bon Victor ! répondit Blondeau dont l’émotion parut redoubler, tu as

un beau rôle ; mais tu es si digne de le remplir que je n’éprouve en ce

moment ni envie, ni humiliation. Et pourquoi rougirais-je d’accepter

les secours d’un ami tel que toi ? Un service, un bienfait même n’a

rien d’humiliant quand la main qui offre est digne de celle qui reçoit.

Tu vois que nous nous entendons.

— Pas le moins du monde, interrompit brusquement le substitut ; tu ne

m’as pas dit encore un seul mot du dépôt que je t’ai confié, et c’est

là pour moi la chose essentielle, car j’ai besoin d’argent.

Blondeau fit un pas en arrière, comme si quelque reptile subitement

sorti du parquet avait dardé vers lui sa langue fourchue.

— Et toi aussi, Deslandes ! s’écria-t-il avec l’accent d’une déception

douloureuse, toi que je connais depuis l’enfance, toi mon ami de

collége, toi que je mettais à part parmi tous les autres ; tu me

vois dans le malheur, et au lieu de me tendre la main tu achèves de

m’accabler !

— Tout cela ne m’apprend pas ce que sont devenus les dix-huit mille

francs que tu me dois, répondit le substitut avec un accent où la

dureté du créancier étouffait encore la compassion de l’ami.

— Tu ne perdras pas un sou, répondit Blondeau avec une magnifique

assurance ; l’embarras que j’éprouve n’est que passager, et je ne te

demande que du temps.

— Du temps ! répéta Deslandes d’un ton bourru ; tu en parles fort à

l’aise. J’ai un besoin pressant d’argent, et je ne sais comment faire

pour m’en procurer. Tu as indignement abusé de ma confiance ; car enfin

la plus grande partie de la somme que tu avais à moi n’était pas un

prêt ; c’était un dépôt, une chose sacrée, inviolable ! Qu’as-tu fait

de ce dépôt ? Tu l’as joué, n’est-il pas vrai ? Tu l’as perdu à la

bouillotte ou à la roulette, malheureux !

— Frappe-moi, accable-moi ! répondit Gustave d’une voix soumise ;

attribue au dérèglement et à l’inconduite un désastre qui n’a d’autre

cause qu’une spéculation malheureuse, je n’essaierai pas de te prouver

l’injustice d’une pareille supposition. Je te dois de l’argent, il

m’est impossible de te le rendre ; tu as donc à mon égard tous les

droits possibles, même celui d’être cruel et sans pitié. Pourtant,

j’attendais mieux de toi !... Voilà les hommes ! poursuivit Blondeau en

se tournant vers madame de Marmancourt ; ma bonne Théodosie, combien

l’épreuve que je subis en ce moment fait mieux ressortir encore ta

noble conduite ! Tu vois comme me traite celui que je croyais le

meilleur de mes amis, et toi, tu vas vendre tes diamants pour me tirer

de prison ! Quel contraste ! Montre-les lui tes diamants, car il ne me

croirait pas.

Madame de Marmancourt tira de sa poche plusieurs petits écrins destinés

réellement à l’œuvre charitable dont le prisonnier parlait d’une voix

émue ; au lieu de les montrer au substitut, elle choisit une petite

boîte ovale qui paraissait renfermer un médaillon ; elle l’ouvrit,

et sans permettre aux deux hommes d’approcher, elle en contempla un

instant le contenu avec un sourire mystérieux et méchant.

— Combien vous doit Gustave ? dit-elle tout à coup au substitut.

— Dix-huit mille francs, madame, répondit celui-ci que surprit un peu

la brusquerie de cette question.

— Je ne pense pas que vous ayez sérieusement la prétention d’être

payé en ce moment, reprit Théodosie d’un ton calme et railleur ;

nous avons à rembourser des créances un peu plus pressantes que la

vôtre. D’ailleurs, malgré vos efforts pour jouer le rôle de créancier

impitoyable, vous avez un bon cœur, et vous seriez incapable de faire

de la peine à Gustave, quand même vous le pourriez. Il faut donc que

vous ayez la bonté de prendre patience au sujet de votre argent ; tout

ce que je puis faire pour vous, c’est de vous donner en gage, jusqu’au

jour du paiement, ce que je tiens dans ma main.

— Quelque parure qui vaut peut-être cent écus, pensa Deslandes ; me

voilà bien avancé.

— Promettez-moi de ne pas tourmenter Gustave jusqu’à ce qu’il puisse

vous rendre votre argent, et ce médaillon est à vous. N’ayez pas l’air

de le dédaigner, c’est un vrai talisman.

— Je devine, s’écria Blondeau d’une voix éclatante ; Deslandes,

crois-moi ; accepte des deux mains. C’est ta fortune qui est dans cette

petite boîte. Si tu as de la conscience, tu avoueras que tu dois du

retour, et tu me prêteras encore deux mille francs pour faire un compte

rond.

— Voyons ce talisman, dit le substitut en avançant la main avec une

sorte de curiosité.

— Mes conditions sont-elles acceptées ? demanda Théodosie qui

continuait de sourire d’un air sournois.

— Sans doute, fit Deslandes en ayant l’air de se parler à lui-même ;

puisqu’il n’a pas d’argent, il faut bien que j’attende ; quand je le

poursuivrais, où cela me mènerait-il ?

— Voilà parler en homme raisonnable, reprit madame de Marmancourt ;

ouvrez donc les yeux et admirez. Tout à l’heure, pour baiser ma main,

vous n’avez pas daigné vous mettre à genoux ; je pense que cette fois

vous ne vous ferez pas prier.

Par un mouvement brusque, mais gracieux, elle retourna la main dont

elle tenait le médaillon, qui offrit soudain aux regards surpris de

Deslandes le portrait de madame Piard.

— Isaure ! s’écria-t-il en saisissant avec empressement la miniature.

— Isaure ! répéta madame de Marmancourt qui échangea avec Blondeau un

regard moqueur ; en vérité, il ferait trouver joli ce vilain nom, tant

il met d’âme à le prononcer.

— Comment ce portrait se trouve-t-il entre vos mains ? demanda le

substitut après avoir longtemps contemplé le médaillon comme s’il avait

eu peine à en croire ses yeux.

— Je vais vous le dire, répondit Théodosie, avec un accent dont

l’ironie mordante accusait un de ces mortels ressentiments que la

vengeance seule parvient à satisfaire.

LE PORTRAIT.

Jusqu’au bal de la souscription polonaise, madame de Marmancourt

n’avait éprouvé pour madame Piard que l’antipathie ordinaire

qu’inspirent toujours aux femmes d’une vertu équivoque celles dont la

conduite est irréprochable. L’humiliation qu’elle subit pendant cette

nuit mémorable métamorphosa ce sentiment vulgaire en une haine vivace

dans laquelle le conseiller d’état et Deslandes lui-même se trouvèrent

enveloppés. Ces trois personnages, le mari, la femme et celui qu’il

serait calomnieux de nommer l’amant, devinrent l’objet d’une rancune

encore exaspérée par l’incartade du galant à cheveux gris. En ce moment

Théodosie se dit que l’heure était venue, et, sans pitié ni remords,

elle s’empara du rôle que jouent dans les contes de Perrault les fées

malfaisantes, lorsqu’on ne les a pas invitées au baptême du prince

nouveau-né. A l’aide du portrait d’Isaure, tombé en son pouvoir par

une circonstance mystérieuse, elle sema la discorde pour récolter la

vengeance.

— C’est une vieille histoire, dit-elle en regardant le substitut avec

un traître sourire ; je puis vous la raconter devant Gustave ; car il

n’est pas jaloux. En ce temps-là, monsieur Piard se serait habillé

en postillon de Lonjumeau, si je le lui avais ordonné. Un jour il

me montra ce portrait qu’il portait chez un bijoutier pour en faire

changer la monture ; par une fantaisie que je ne chercherai pas à

justifier (vous le savez, les caprices sont le privilège des femmes),

je pris ce portrait, et, malgré les prières de monsieur Piard, je

refusai de le lui rendre. A mon avis, la perte était petite pour lui,

et tant qu’il s’est bien conduit envers moi, il n’a pas eu lieu d’en

souffrir. Je sais même qu’il s’est tiré d’affaire devant sa femme, en

supposant que le médaillon avait été perdu. Mais aujourd’hui, pour le

ravoir, il donnerait, j’en suis sûre, six mois de ses appointements.

— Il donnerait l’année tout entière, interrompit Blondeau avec

vivacité. Or, poursuivit-il en s’adressant au substitut, ce qui vaut

quinze mille francs pour un mari en vaut bien dix-huit mille pour un

amant. A ce compte-là, nous devrions déjà être quittes ; mais on n’est

pas juif, on ne te rançonne pas ; on te donne le portrait pour les

intérêts à échoir jusqu’au remboursement qui ne se fera pas longtemps

attendre, tu peux m’en croire. Comprends-tu maintenant quel marché d’or

tu viens de conclure ?

— Que ferai-je de ce portrait ? dit Deslandes avec une froideur simulée.

— En ce moment tu es Cromwell, s’écria Blondeau d’un air de sagacité

triomphante : mais je ne suis pas un enfant, et Théodosie encore moins.

Ce que tu feras de ce portrait, séducteur que tu es ? Tu le remettras

à madame Piard, et si en retour tu ne te fais pas donner un diplôme de

maître des requêtes, tu es indigne de la fortune qui t’ouvre les bras

et des destinées qui t’attendent.

Ce que le prisonnier exprimait avec une burlesque emphase, ce

qu’approuvait madame de Marmancourt par un sourire haineux, Deslandes

se l’était déjà dit.

— Il est sûr, avait-il pensé en serrant le portrait dans sa poche, que

maintenant je suis maître de la position, et cet avantage peut être

regardé comme une compensation du risque que court mon argent.

— Toutes ces folies, dit-il d’un ton adouci, me font oublier qu’il est

tard et que je n’ai pas déjeuné ; je vois ici de si bonnes choses, que

sans façon j’ai envie d’en prendre ma part.

En s’asseyant à la table de son débiteur, un créancier abdique par

ce fait seul le droit d’être intraitable ; car le moyen de manger le

pain d’un homme et de lui demander après cela de l’argent ! Blondeau

s’empressa de satisfaire l’appétit du substitut, pour pouvoir lui

attacher ensuite la muselière de l’hospitalité ; il prépara lui-même un

couvert, coupa une énorme tranche de pâté qu’il plaça sur l’assiette du

nouveau convive, et, lui versant à boire du vin de Bordeaux et du vin

de Champagne dans deux verres à la fois, il s’assit en face de lui et

recommença de déjeuner d’aussi bon appétit que s’il avait été à jeun.

Madame de Marmancourt, avertie par un signe de Gustave, se prêta de

bonne grâce à ce festin intéressé, et servit d’échanson aux deux amis,

qui, à la seconde bouteille, parurent avoir mutuellement oublié qu’une

question d’intérêt les avait divisés un instant.

— Vois-tu, mon cher Victor, dit Blondeau, qui en véritable viveur

jouissait de la faculté de parler en mangeant et de manger en parlant,

ta position est magnifique, pour peu que tu saches en profiter. Moi qui

te parle, si j’avais le quart de ton instruction et de tes talents, je

voudrais être maître des requêtes dans un mois et conseiller d’état

avant deux ans. Cela vaudrait un peu mieux que de me ruiner le corps et

l’âme dans des spéculations industrielles qui réussissent aujourd’hui

et demain vous envoient en prison.

— La main sur la conscience, interrompit le substitut en regardant son

hôte en face, ce n’est pas le jeu qui t’a conduit ici ?

— Le jeu ! s’écria Blondeau d’un air offensé ; parce que tu m’as vu

hasarder quelques pièces de cent sous à la bouillotte, tu t’es mis dans

la tête que j’étais un joueur ! C’est ce polisson de Louis Reynard qui

m’a trompé d’une manière indigne, avec ses achats de terrain. Si jamais

je sors d’ici, je lui conseille de se tenir bien enfermé chez lui. Ne

parlons plus de cela, l’idée seule m’en exaspère. J’aime mieux arrêter

mon imagination sur les succès qui t’attendent, et que je regarde

presque comme les miens, car entre amis il semble que tout soit commun.

Franchement, tu es en beau chemin, et tu dois être content.

— J’ai encore bien des obstacles à surmonter, répondit Deslandes d’un

air pensif ; d’avance on n’est jamais sûr du succès.

— Bah ! dit Blondeau en faisant sauter au plafond le bouchon d’une

bouteille de vin de Champagne, ou tu dissimules ou tu es trop modeste.

En deux mots, voici ton affaire : madame Piard peut à peu près tout ce

qu’elle veut ; tu m’accordes cela, n’est-ce pas ?

— Je ne pourrais le nier sans contredire la vérité.

— Toute la difficulté consiste donc à faire qu’elle veuille ce que tu

veux toi-même. Or, avec le sortilège que tu as dans ta poche, ce n’est

plus là qu’une bagatelle dont viendrait à bout le moindre écolier.

— Tu parlerais autrement si tu connaissais madame Piard, reprit

Deslandes en hochant la tête ; ce n’est pas une femme dont la conquête

soit si facile que tu parais le croire.

— Laisse donc ; elle est comme toutes les autres, dit Blondeau d’un ton

aussi résolu que s’il n’avait eu pour auditeurs que des hommes.

— Pas tout à fait, répliqua le substitut en souriant ; c’est une femme

à principes, une femme raisonnable, d’un caractère froid, toujours sur

ses gardes, très-sévère, très-imposante, vertueuse, en un mot.

— Et vous croyez tout cela ? interrompit madame de Marmancourt, qui

fixa sur le jeune magistrat un regard dont la moquerie approchait du

mépris.

A cette question où perçait le dépit que l’éloge d’une honnête femme

cause toujours aux filles d’Ève qui ont plus de beauté que de vertu,

Deslandes éprouva un embarras involontaire ; accéder au scepticisme

impudent qu’affichait devant lui une des aimables pécheresses dont

il est question, lui parut une faiblesse à laquelle le savoir-vivre

lui-même ne pouvait servir d’excuse ; d’un autre côté, en considérant

la chambre où il se trouvait, les bouteilles dont la table était

encombrée, la fumée du cigare de Blondeau et le cachemire de madame de

Marmancourt familièrement suspendu à l’espagnolette de la fenêtre ; il

fut forcé de reconnaître que le lieu et le moment seraient également

mal choisis pour y hasarder le panégyrique de la morale. Au lieu de

répondre sur-le-champ, il eut un instant d’hésitation dont Gustave

profita pour s’emparer de la parole.

Les ailes d'Icare · 第 18 / 20 段