langage, madame Piard se tourna du côté de son mari.
— Je désire, lui dit-elle en redoublant de gravité, qu’entre nous il
ne soit jamais fait la moindre allusion au passé. Je ne vous adresse
pas de reproches, et je vous dispense de toute justification. Quelle
que soit votre conduite, soyez sûr qu’elle n’aura sur la mienne aucune
influence. Je connais mes devoirs et je saurai les remplir, qu’il vous
plaise ou non d’oublier les vôtres. J’ai toujours pensé qu’on devait
être vertueux pour la vertu même, et sans attendre sur la terre aucune
récompense de son honnêteté. En s’attachant à ce principe si simple,
une femme est bien forte, monsieur, forte contre la séduction, forte
contre l’outrage : elle repousse l’une par le dédain, et la pureté de
sa conscience lui donne le droit de mépriser l’autre.
Par un double regard, auquel l’éclat un peu dur de ses yeux, noirs
comme ceux d’une Espagnole, communiqua une expression aussi rayonnante
qu’énergique, madame Piard lança à leur adresse les deux dards de sa
dernière phrase, à l’amant le dédain, le mépris au mari ; puis, d’un
pas ferme et d’un air majestueux, elle sortit du salon.
Après son départ, le conseiller d’état et Deslandes restèrent un
instant immobiles en face l’un de l’autre, semblables à des hommes que
le tonnerre a frappés de stupeur, et qui l’écoutent encore lorsqu’il ne
gronde plus. Monsieur Piard le premier recouvra la parole.
— Monsieur, dit-il au substitut en le regardant avec une colère qu’il
avait peine à contenir, une seule personne a pu remettre ce portrait à
ma femme, et cette personne, c’est vous !
— C’est moi-même, monsieur ; qu’en voulez-vous dire ? répondit
Deslandes, exaspéré de son côté par la ruine définitive de ses
espérances.
— Je dis, monsieur, que c’est là un trait indigne d’un galant homme ;
si vous n’étiez pas blessé, vous me rendriez raison de cette action
odieuse.
— Qu’à ma blessure ne tienne ; j’ai le bras gauche à votre service !
— Quoi ! monsieur, vous me provoquez ?
— Non, monsieur, mais je vous réponds !
— Un substitut d’instance ! Vous oubliez que je suis conseiller d’état !
— Vous oubliez vous-même que nous sommes en 1837, et qu’aujourd’hui
tous les hommes sont égaux devant le duel.
— Rappelez-vous du moins que vous êtes chez moi ; je ne souffrirai pas
que vous m’y insultiez, monsieur, et je vous somme de sortir.
— Et moi je vous somme de me suivre.
Deslandes mit brusquement son chapeau sur sa tête, et se précipita hors
du salon en faisant signe au conseiller de l’imiter. Après un instant
d’hésitation, monsieur Piard marcha sur ses pas : ils traversèrent
l’appartement d’un pas rapide, et descendirent l’escalier sans trop
savoir où ils allaient. Sous la porte cochère, ils rencontrèrent
monsieur de Loiselay, que venait d’y déposer un fiacre encore arrêté
dans la rue.
— Qu’y a-t-il donc ? dit le vieillard en remarquant l’agitation de son
gendre ; est-ce qu’Isaure est malade ?
— Non, répondit monsieur Piard d’un ton bourru, j’ai une affaire à
terminer avec monsieur.
— En ce cas, je vous accompagne, reprit monsieur Loiselay, qui, à l’air
singulier des deux hommes, devina qu’une querelle s’était élevée entre
eux.
Sur un signe du vieillard, le conducteur du fiacre en rouvrit la
portière ; Deslandes et monsieur Piard montèrent dans la voiture sans
faire de réflexions.
— Aux Champs-Elysées, dit au cocher monsieur de Loiselay, qui, s’étant
assis à son tour, regarda ses compagnons d’un air scrutateur :
— Ici nous pouvons causer tranquillement, leur dit-il ; voyons : de
quoi est-il question ?
Quoiqu’il fût assez embarrassant pour monsieur Piard d’expliquer à
son beau-père la cause de sa querelle avec le substitut, il commença
un récit à travers lequel, en dépit des réticences, des atténuations
et autres artifices oratoires, la vérité se fit jour ; Deslandes,
d’ailleurs, qui avait moins de ménagements à garder, se chargea de
combler les lacunes, de rectifier les altérations, et exposa enfin,
sous un point de vue suffisamment clair, le différend que le vieillard,
de sa propre autorité, évoquait devant son tribunal.
— Vous êtes deux enfants, dit monsieur de Loiselay, lorsque son enquête
fut finie ; ma fille s’est moquée de vous et elle a bien fait. Vous,
Piard, de quoi vous plaignez-vous ? d’avoir trouvé ce jeune homme aux
pieds de votre femme ? Vous devriez au contraire le remercier de vous
avoir donné l’occasion d’apprécier la vertu d’Isaure. D’ailleurs,
en cherchant à plaire il faisait son métier. L’histoire même de ce
portrait était de bonne guerre à l’égard d’un mauvais sujet tel que
vous, qui devriez rougir de votre conduite, au lieu de blâmer celle
des autres. Rappelez-vous que vous êtes beaucoup plus heureux que vous
ne le méritez, et qu’à la place d’Isaure bien des femmes tireraient
de vos sottises une vengeance exemplaire... Vous, Deslandes ; vous
n’avez pas le sens commun en voulant vous battre avec mon gendre, parce
que ma fille s’est égayée à vos dépens. En pareil cas, lorsqu’on ne
réussit pas, on se retire le moins gauchement qu’on peut, et l’on tente
fortune ailleurs ; il est extravagant de demander raison à un mari de
la cruauté de sa femme. Vous voilà réprimandés tous deux, tâchez de
profiter de la leçon ; il est inutile d’ajouter que je ne permettrai
pas que vous vous battiez ; puisque vous êtes magistrats l’un et
l’autre, voici l’arrêt que je prononce : les parties sont mises hors de
cause, dépens compensés. Maintenant, Piard, faites-moi le plaisir de
nous quitter ; j’ai quelque chose à dire à Deslandes.
Au lieu d’accroître l’irritation des antagonistes, ainsi que cela
arrive souvent, la discussion l’avait sensiblement calmée. Au fond,
ni l’un ni l’autre n’étaient possédés d’une envie démesurée de se
battre. Passé le premier accès d’un dépit qui avait été fougueux des
deux parts, ils avaient mutuellement réfléchi aux désagréments d’un
duel dont ils ne pouvaient attendre aucun bénéfice. L’admonestation
cavalièrement paternelle de monsieur de Loiselay acheva de les ramener
aux sentiments pacifiques dont ils avaient l’habitude. Ils finirent
par tomber d’accord de l’inutilité de leur querelle, convinrent de
ne pas pousser l’affaire plus loin, et se séparèrent avec une froide
politesse, en se gardant rancune.
— Maintenant, dit le père d’Isaure, lorsqu’il fut seul avec Deslandes,
il faut que je vous lave la tête. Devant Piard, j’ai pris votre parti ;
mais, entre nous, je vous trouve bien audacieux d’avoir osé faire la
cour à ma fille.
— Ne m’avez-vous pas conseillé vous-même de chercher à lui plaire ?
répondit le substitut avec un sourire mêlé d’amertume.
— Il y a plaire et plaire ; je sais bien qu’un proverbe dit que,
lorsqu’on prend du galon, on n’en saurait trop prendre ; mais
n’importe, vous avez abusé de mon conseil. Si, chose impossible, vous
aviez eu quelque succès, j’aurais, sans le savoir, joué un singulier
rôle. Heureusement la raison d’Isaure la met au-dessus du danger. Il
paraît, mon pauvre Deslandes, que vous avez éprouvé un rude échec ?
Maintenant que vous voilà brouillé avec mon gendre et ma fille, que
deviennent vos projets ?
— Mes projets ! répéta Deslandes avec l’accent d’un profond
découragement, je n’en forme plus qu’un, c’est de sortir au plus vite
de cette ville infâme où l’on ne trouve que des égoïstes qui exploitent
vos talents, de faux amis qui trahissent votre confiance, des coquettes
qui vous ruinent et...
— Et d’honnêtes femmes qui refusent de vous aimer, interrompit en
riant monsieur de Loiselay ; en vérité, Paris est devenu un séjour
abominable ; de mon temps, sous le consulat, un jeune homme trouvait
encore moyen de s’y tirer d’affaire ; mais aujourd’hui je vois que le
métier ne vaut plus rien.
— Si vous parlez du métier de solliciteur, c’est le plus ingrat, le
plus ridicule et le plus rebutant de tous ceux que puisse choisir un
homme dans un jour de malheur.
— Allons, Deslandes, le dépit et le découragement ne mènent à rien, et
il faut arriver à une conclusion. Quel parti comptez-vous prendre ? Je
retourne après-demain à D***, partez-vous avec moi ?
— Oui, si d’ici là je ne me suis pas jeté à l’eau, répondit le
substitut d’une voix lugubre.
LE RETOUR
Si Deslandes avait eu de sérieuses dispositions à cette mélancolie
aigre, oisive et malsaine où se laissent choir, au moindre échec, tant
de jeunes gens victimes d’une ambition sans énergie, l’épreuve qu’il
venait de subir lui eût fourni un excellent prétexte, non pas pour
se noyer, on ne se noie guère, mais pour s’enrôler parmi les génies
incompris et les talents méconnus ; la cohorte lamentable de ces
invalides de la vanité lui aurait ouvert ses rangs, et comme tout autre
martyr de l’indifférence sociale, il eût pu, pour signaler sa rancune,
laisser croître ses cheveux, porter des habits râpés, fréquenter les
estaminets, écrire dans les petits journaux et devenir républicain.
Son naturel honnête et tempéré, la bonne éducation qu’il avait reçue,
la rectitude de son jugement, que d’ambitieux désirs avaient faussé un
instant sans le briser, l’arrêtèrent au bord d’un abîme plus ridicule
encore que dangereux. Après s’être révolté contre sa défaite, il
comprit la nécessité de s’y soumettre, preuve de sens et d’esprit qui
relève toujours un vaincu.
Deux jours après, dans le coupé de la diligence de D***, monsieur de
Loiselay et Deslandes se trouvaient assis l’un à côté de l’autre, le
visage tourné vers l’humble cité d’où le nouvel Icare avait pris son
essor, et où il retournait tristement après avoir vu fondre au soleil
de Paris la cire de ses ailes. Le vieux gentilhomme prenait une part
affectueuse à la mélancolie de son compagnon de voyage, et, par un
instinct de délicatesse, ne lui parlait plus des succès que lui-même
avait obtenus sous le consulat. A mesure qu’il s’éloignait de la ville
où il laissait le tombeau de son ambition, et sur laquelle en partant
il avait prononcé le plus terrible des anathèmes, le substitut sentait
rentrer dans son âme une sorte de bien-être ; de temps en temps il
mettait la tête à la portière pour regarder la campagne, dont une belle
journée de printemps faisait ressortir l’attrayante sérénité.
— Ce n’est pas à Paris qu’on respire cet air pur et qu’on voit cette
belle verdure, dit-il au vieillard en lui montrant le feuillage touffu
d’un petit bois qui bordait la route.
— Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats,
pensa monsieur de Loiselay ; mais au lieu de communiquer cette
réflexion à son voisin, il lui répondit en affectant un sourire
dédaigneux :
— _Paris ! ville de boue, de bruit et de fumée !_... Pour ma part, je
m’estime fort heureux d’en être sorti, et je me fais une véritable
fête de revoir mes tranquilles pénates. Je me dispose à vous battre
demain soir aux échecs d’une manière signalée. Pour peu que vous y
consentiez, je vous rendrais la tour au lieu du cavalier, tant je me
sens en veine.
A cette perspective des plaisirs qui l’attendaient au retour, le
substitut poussa un soupir au lieu de répondre, et penchant la tête
dans l’angle du coupé, il fit semblant de s’endormir pour se livrer
sans distraction à ses tristes pensées.
Vers le soir, en approchant de D***, et à la vue du poteau qui marquait
la limite de l’octroi de la ville, Deslandes sentit redoubler son
abattement.
— Voici mon tombeau, se dit-il ; il faut donc y rentrer et m’abandonner
de nouveau à tous ces vers rongeurs qu’enfante une existence monotone
et mesquine. O Paris ! je crois que si les chevaux des Cosaques
revenaient s’abreuver à la Seine, je battrais des mains du fond de la
fosse où je descends !
En rentrant dans son modeste appartement, le substitut accueillit avec
un mélange d’impatience et de brusquerie les soins empressés de la
vieille gouvernante, qui pensa que le séjour de Paris avait gâté son
maître. Il se coucha sans vouloir souper, trouva son lit détestable,
quoiqu’en réalité il fut beaucoup meilleur que celui dont il se servait
depuis plusieurs mois ; et ne pouvant s’endormir, il se releva. Après
s’être promené quelques instants dans sa chambre, il ouvrit la fenêtre
et y resta longtemps accoudé.
La nuit était d’une douceur charmante. La transparence de l’air
laissait apercevoir dans sa pleine majesté le sombre azur du ciel,
qui s’était paré de toutes ses étoiles, comme en un jour de cérémonie
une reine met sur elle tous ses diamants. Les limpides rayons de la
lune éclairaient mollement la noire cathédrale ; au milieu de cette
nappe de lumière, le grand homme coulé en bronze avait la meilleure
place, et sur son piédestal il reluisait glorieusement. La fontaine
articulait son plus frais murmure ; de temps en temps une faible brise
faisait frémir les tilleuls, dont les fleurs alors exhalaient un parfum
plus pénétrant ; et tous ces objets, cieux étoilés, gothique édifice,
eaux jaillissantes, arbres odorants, formaient un harmonieux concert
qui semblait fêter le retour de l’enfant prodigue, et lui dire avec un
accent de tendre reproche : — Ingrat ! pourquoi nous avais-tu quittés ?
Deslandes ne resta pas insensible à ce spectacle, et peu à peu il
sentit pénétrer dans son âme une émanation de la sérénité universelle
dont il était entouré.
— La nature est belle ! se dit-il, et ses attraits n’ont rien de
trompeur. Ceux qui l’aiment ne sont pas exposés aux mortelles
déceptions que, dans la société, chaque pas fait éclore. En face de
ce ciel imposant, combien se rapetissent les plus hauts palais de
l’ambition, combien paraissent frivoles les ennuis que tout à l’heure
je trouvais si graves !
Après avoir longtemps médité sur la vanité des biens de la terre, le
substitut se recoucha et ne dormit pas mieux qu’auparavant.
Le lendemain, Deslandes fit sa rentrée à son tribunal, et reprit
possession de son emploi. Il s’efforça de supporter avec philosophie
les petites railleries des autres magistrats, qui, sans connaître les
détails de son voyage, y soupçonnaient pour motif quelque demande
d’avancement restée sans succès ; il eut soin surtout d’expliquer,
au moyen d’une chute de voiture, la blessure de sa main, dont il
n’aurait pu avouer la véritable cause sans se faire blâmer par tous ses
confrères ; car la magistrature a horreur du sang presque autant que
l’Église.
Tandis que Deslandes, attaché de nouveau et à contrecœur au travail
judiciaire qu’il appelait irrévérencieusement sa charrue, recommençait
à tracer le sillon étroit et monotone où il avait espéré de ne rentrer
jamais, monsieur de Loiselay poursuivait avec activité un dessein que
par conscience il se croyait obligé de faire réussir.
— C’est moi, se disait-il, qui suis cause en partie de la mésaventure
de ce pauvre Deslandes. Ne pouvant lui donner l’esprit de conduite qui
lui manque, j’ai eu réellement tort en lui conseillant d’aller à Paris,
où, comme un écolier, il n’a fait que des sottises ; il faut absolument
que je répare cela en le mariant convenablement.
Un des premiers dimanches après leur retour à D***, le vieux
gentilhomme et le substitut sortaient ensemble de la cathédrale (en
province un assez grand nombre d’hommes vont à la messe) :
— Regardez donc mademoiselle Bescherin, dit tout d’un coup monsieur de
Loiselay en poussant du coude son compagnon, et il lui montra la fille
à marier qui marchait à quelques pas d’eux avec sa mère.
Malgré l’antipathie qu’il avait manifestée jusqu’alors pour la jeune
héritière, Deslandes jeta sur elle un regard de curiosité où même on
eût pu découvrir une sorte d’intérêt. Sous le costume de deuil dont
elle était revêtue, il la trouva mieux faite et moins laide qu’avant
son voyage.
— Elle a pris de l’embonpoint et son teint me semble plus reposé,
dit-il au vieillard d’un air assez approbateur.
— C’est-à-dire qu’elle est faite comme un ange, reprit monsieur
de Loiselay avec chaleur. Quant à ces petites rougeurs qui vous
déplaisent, toutes les jeunes filles sont ainsi ; le mariage corrigera
cela, et lui fera, j’en suis sûr, un teint de lis et de rose.
— Je crois d’autant plus volontiers à la venue des fleurs, que les
boutons y sont déjà, repartit Deslandes en souriant malignement.
— Taisez-vous, calomniateur ; respectez votre future femme ; car,
voyez-vous, mon cher Deslandes, il faut qu’elle soit votre femme. Je
me suis mis cela dans la tête, et soyez sûr que vous ne sauriez mieux
faire. Allons, voyons : voulez-vous que je parle au président ?
Deslandes tourna la proposition en plaisanterie ; puis il la discuta,
et quoiqu’il éludât encore d’y répondre, il finit par y réfléchir
sérieusement. Enfin il reconnut que, dans sa position, il y aurait plus
que de la légèreté à dédaigner un mariage dont les avantages étaient
réels, et que ce serait là une action déraisonnable qui plus tard
pourrait lui causer des regrets.
— Si j’aimais une autre femme, je conserverais certainement ma liberté,
se dit-il ; mais peut-on appeler amour le sentiment que j’ai éprouvé
pour madame Piard ? Le cœur n’y était pour rien ; et alors pourquoi
différerais-je plus longtemps de me marier ? L’ennui auquel je suis en
proie, et que j’attribue au séjour de la province, n’est peut-être que
l’effet de la vie de garçon trop prolongée.
Lorsque, par un concours quelconque de déceptions, d’accidents et de
catastrophes, un célibataire en est arrivé à raisonner ainsi, on peut
parier qu’il sera marié dans le cours de l’année. En revenant à la
charge quelques jours après, monsieur de Loiselay trouva un changement
notable dans les sentiments du substitut, qui, de l’air d’un homme qui
cède à une importunité à laquelle il ne sait plus comment résister,
finit par lui dire :
— Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, mariez-moi, j’y consens.
Le vieil émigré profita sans délai du plein pouvoir qu’il venait
d’obtenir. Quoique l’insolvabilité de Blondeau et les autres frais
du voyage de Paris eussent diminué d’une vingtaine de mille francs
le bien de Deslandes, et que la dot de mademoiselle Bescherin se fût
accrue au contraire d’une somme trois fois plus forte, grâce au décès
de son oncle le vicaire général, les deux fortunes offraient trop
peu d’inégalité pour que le président, qui désirait depuis longtemps
de marier sa fille, refusât le parti au-devant duquel il était allé
quelque temps auparavant. Mademoiselle Bescherin, qui n’avait pas
plus d’attachement pour le célibat qu’il ne convient à une demoiselle
majeure, et à qui d’ailleurs Deslandes ne déplaisait pas, accorda de
fort bonne grâce son consentement. Le seul défaut qu’elle trouva à son
futur fut son doigt mutilé, qu’elle remarqua, non sans contrariété, un
soir qu’il jouait du violon à un concert donné par monsieur de Loiselay
dans le cours des négociations matrimoniales. Le vieux gentilhomme, qui
s’aperçut de l’effet produit par la blessure de son protégé, dissipa
habilement la fâcheuse impression qu’avait ressentie la jeune héritière.
— Deslandes, lui dit-il en la prenant à part, attribue à une chute
de voiture la perte d’un de ses doigts, que vous avez peut-être
remarquée ; mais puisqu’il vous épouse, et que je me suis mêlé de votre
mariage, je me crois obligé de vous dire la vérité. Je vous en prie,
que ceci reste entre nous. Deslandes a été blessé dans un duel causé
par une discussion politique et qui lui fait le plus grand honneur.
Je vous préviens de cela pour que vous vous attachiez à prendre de
l’empire sur lui et à modérer la fougue de son caractère, car il
est rempli d’excellentes qualités ; mais, dans toutes les questions
d’honneur, c’est un lion.
Il n’est point de femme qui ne soit flattée en secret d’épouser un
homme digne de ce magnifique titre de lion ; l’adroite confidence de
monsieur de Loiselay leva donc l’unique objection qu’eût peut-être
faite la fille du président ; grâce à l’active et bienveillante
intervention du vieux gentilhomme, trois mois après son retour de
Paris, Deslandes vit célébrer son mariage avec mademoiselle Bescherin,
et il reçut la bénédiction nuptiale des mains de l’évêque de D***, qui
crut devoir faire cet honneur à la magistrature, dont étaient membres
le substitut et son beau-père.
En ce moment tous les personnages de cette histoire poursuivent, les
uns à Paris et les autres à D***, leur carrière, à laquelle le peu de
temps écoulé depuis les événements que nous venons de raconter, n’a pas
apporté de graves changements. La chronique des coulisses de l’Opéra
prétend que monsieur Piard, fidèle a ses habitudes d’infidélité, malgré
les leçons de son beau-père, se montre fort assidu près d’une petite
danseuse qui, pour parler le langage de Blondeau, n’a pas encore passé
du rang des _rats_ à celui des _tigres_. Nous avons dit déjà comment
par un accord tacite, pour prix de la liberté que sa femme daigne
lui laisser et dont il abuse, le conseiller d’état s’est vu forcé
d’abdiquer définitivement la faible portion de pouvoir marital qu’il
était parvenu à conserver jusqu’alors. Aujourd’hui, dans sa maison,
madame Piard, toujours belle, toujours sage, plus que jamais puissante
et honorée, règne seule sans contrôle ni partage ; et sur le trône que
lui font la fortune, le pouvoir et la vertu, elle voit son mari de
si haut et de si loin, qu’il lui est impossible d’accorder sa colère
aux torts qu’il peut avoir envers elle. Ce serait, pense-t-elle, se
passionner à propos d’un atome.
Grâce au dévouement de madame de Marmancourt, cette Madeleine pour
qui n’a pas encore sonné l’heure de la pénitence, Blondeau de Gustan
est sorti de prison ; mais on devine qu’il s’y est trouvé fort bien et
qu’il est résigné d’avance à y rentrer, car jamais il ne s’est lancé
dans la carrière des emprunts usuraires, des dettes criardes et des
lettres de change protestées, d’une manière plus _ébouriffante_ et avec
un aplomb plus _mirobolant_.
Victor Deslandes, époux et père, jouit de ce sort tranquille, tempéré
et monotone, qui sans doute n’est pas encore le bonheur (où est le
bonheur ?), mais qui du moins en approche autant qu’il est donné à
l’homme de le faire. Avec sa fortune réunie à celle de sa femme, le
substitut se trouve riche dans sa petite ville, et le bien-être de tous
les instants commence à compenser à ses yeux l’absence des jouissances
vives et raffinées que la province ne peut lui offrir ; il remplit
ses devoirs de magistrat sans passion, mais aussi sans dégoût ; car
son mariage l’a rattaché à ses anciens devoirs en lui en créant de
nouveaux. Deslandes aime sa femme, chez qui la beauté du visage est
remplacée par la bonté du cœur, et même, grâce d’état, il faut le
dire, quelquefois il la trouve jolie. Enfin, maintenant qu’il est père
d’un fils gras et rose, aux yeux noirs comme les siens, et destiné à
perpétuer sa race, il se trouve réellement heureux. Que lui manque-t-il
donc pour l’être en réalité ? Si quelquefois, dans un de ces accès de
fatigue et d’ennui dont ne sont pas exemptes les conditions les plus
prospères, il subit un vague retour de fantaisies ambitieuses que
l’expérience n’a pas encore entièrement corrigées, l’irritation même
qu’il éprouve alors contient plus d’agrément que d’amertume ; car les
plaisirs de l’amour-propre ne sont pas les moins vifs parmi ceux que
l’âme peut goûter ; il est assez agréable de se trouver au-dessus de sa
fortune et de se dire, alors qu’on est heureux : — Je ne peux pas me
plaindre de mon sort, mais pourtant j’étais né pour mieux que cela !
TABLE
Pages.
La petite ville. 1
Un tribunal de première instance. 18
Un appartement de garçon. 37
Le créancier. 52
Une femme politique. 69
Le protecteur. 81
Le salon d’une veuve. 97
Le stage. 116
Manœuvres ambitieuses. 129
La protectrice. 139
Les lettres anonymes. 148
La rupture. 157
Le bal. 165
Une mission délicate. 175
Le duel de convenance. 185
Un fâcheux. 200
Le liége et le plomb. 214
Une vertu motivée. 227
L’abdication maritale. 245
L’ami du défunt. 267
Le beau-père et le gendre. 278
Les mauvais jours. 290
Un changement de domicile. 302
La prison pour dettes. 315
Le portrait. 327
La cire fondue. 345
Le retour. 357
Paris. — Typ. Dondey-Dupré, r. St-Louis, 46.