l’émigré d’un ton insinuant ; on ne peut pas dire qu’elle est jolie,
mais entre une beauté remarquable et une laideur repoussante il y a
bien des nuances ; et mademoiselle Bescherin est certainement plutôt
agréable de figure que disgracieuse. D’ailleurs elle est fort bien
faite, je la regardais l’autre jour en sortant de la messe ; elle
a la taille très-noble, elle marche avec aisance ; si elle passait
seulement trois mois ici pour y acquérir la science de la toilette
et du maintien, elle vous paraîtrait une tout autre femme. Et puis,
considération capitale en matière de mariage, elle a un très-heureux
caractère, l’humeur gaie, douce et égale, suffisamment d’esprit ; quant
aux principes, elle a reçu une de ces bonnes éducations de province,
plus solides que brillantes, et qui, après tout, font mieux l’affaire
d’un mari que toutes les fariboles dont on remplit la tête des
demoiselles dans les pensionnats de Paris.
— En vérité, monsieur, interrompit Deslandes en riant avec
affectation, vous ne me parleriez pas autrement de mademoiselle
Bescherin, si vous aviez envie de me la faire épouser.
— Qui vous dit que je n’ai pas en effet cette envie ? répondit le vieux
gentilhomme, qui regarda fixement son interlocuteur pour voir quel
effet produirait sur lui cette déclaration inattendue.
— Il m’est impossible de croire que vous parliez sérieusement ;
permettez-moi de vous rappeler ce que vous m’avez dit dans votre salon
quelques jours avant mon départ de D***. A cette époque, l’idée de ce
mariage vous paraissait...
— A cette époque, interrompit monsieur de Loiselay, le grand vicaire
vivait encore : c’est là un point qu’il ne faut pas perdre de vue. Les
circonstances ayant changé, pourquoi voulez-vous que ma manière de voir
ne se soit pas modifiée ? En comptant ce qu’elle attend de son père,
qui mourra d’un coup de sang au premier jour, la petite Bescherin est
en ce moment un parti de cinquante mille écus ; et de pareilles dots
sont rares, même à Paris. Je ne pense pas que votre fortune s’élève
plus haut que ce chiffre.
— Elle l’atteint à peine, répondit le substitut ; mais vous oubliez,
monsieur, dans ce calcul, l’essor que je peux prendre dans ma carrière,
les espérances que j’ai le droit de concevoir...
— Les espérances, interrompit le vieillard avec un sourire où semblait
percer une secrète compassion, ces valeurs-là, mon cher Deslandes, no
se cotent pas à la Bourse. Rien de creux, de fragile et de trompeur,
comme les espérances des gens en place. Restons donc dans le positif,
au lieu de nous bercer d’illusions.
Depuis plusieurs jours, le substitut se creusait la cervelle pour
découvrir la cause du changement survenu dans les opinions de son
vieil ami. Il fut frappé de l’accent avec lequel furent articulées ces
dernières paroles, et il se dit que pour lui prêcher ainsi la vanité
des biens après lesquels soupirent les solliciteurs, le vieillard
devait avoir quelque motif inconnu, mais sérieux. Il baissa la tête,
réfléchit un instant, et tout à coup se sentit illuminé par une de ces
pensées qui traversent les nuages de l’esprit comme l’éclair fend ceux
du ciel.
— Monsieur, dit-il au vieil émigré en le regardant d’un œil pénétrant,
permettez-moi une seule question. Les conseils que vous voulez bien me
donner aujourd’hui, si différents de ceux que j’ai reçus de vous il y
a quelques mois, sont-ils le résultat d’une conversation qui aurait eu
lieu à mon sujet entre vous et madame Piard ?
Monsieur de Loiselay parut embarrassé ; mais la franchise naturelle
de son caractère triompha de l’hésitation qui retarda un instant sa
réponse.
— Eh bien, oui ! mon cher Deslandes, dit-il avec l’accent de
soulagement d’un homme qui se délivre d’un fardeau ; vous avez mis
le doigt sur la plaie. Pourquoi ne vous dirai-je pas tout crûment la
vérité, au lieu de faire avec vous de la diplomatie ? Que diantre !
vous n’êtes pas un enfant, et la fermeté de votre caractère m’est
connue ! Voici donc en deux mots de quoi il s’agit : d’abord, mon
illustre gendre monsieur Piard ne veut pas entendre parler de vous. Que
lui avez-vous fait ? je l’ignore. Toujours est-il qu’il semble vous
avoir voué une haine toute particulière ; ce ne serait rien : mais
le plus fâcheux, c’est qu’Isaure, sur ce point, et c’est peut-être
aujourd’hui le seul, est entièrement d’accord avec son mari. Toutes mes
observations ont été inutiles, et mon autorité paternelle a éprouvé un
échec complet en essayant de désarmer l’antipathie dont, à tort ou à
raison, vous êtes devenu l’objet. « Jamais je ne ferai aucune démarche
en faveur de monsieur Deslandes ; » telles ont été les propres paroles
d’Isaure ; et, je ne vous le cache pas, quand elle s’est prononcée
d’une manière si absolue, il est extrêmement difficile de la faire
revenir sur sa décision.
— J’essaierai cependant, dit le substitut, dont l’énergie se ranima
loin de se laisser abattre.
— Je souhaite de toute mon âme que vous réussissiez, reprit monsieur
de Loiselay ; mais je crois qu’autant vaudrait tenter de mettre le
Panthéon sur les tours de Notre-Dame. Dans cet état de choses, et
voyant vos projets menacés d’un naufrage complet, ne devais-je pas, moi
qui vous y ai encouragé peut-être un peu étourdiment, ne devais-je pas
chercher à renouer les fils d’une autre affaire, dont les avantages
pour vous me semblent évidents ?... Si vous épousiez mademoiselle
Bescherin...
— Ah ! de grâce, monsieur, interrompit Deslandes, je ne suis pas
encore condamné, et aux condamnés mêmes on accorde quelquefois un
sursis. Le nom seul de mademoiselle Bescherin me met les nerfs dans un
état horrible ; il me semble qu’on me recoupe le doigt.
— Je n’ai en vue que votre intérêt, répondit monsieur de Loiselay en
se levant ; maintenant vous savez à quoi vous en tenir : réfléchissez
donc sérieusement à ce que je vous ai dit, et si vous avez besoin de
mon intervention auprès du président Bescherin, employez-moi sans
scrupule. Vous n’ignorez pas que mes amis peuvent compter sur moi en
toute occasion. Je vous servirai de témoin le jour de votre mariage
de meilleur cœur encore que je ne l’ai fait l’autre jour au bois de
Boulogne.
— Que la peste t’étouffe ! pensa le substitut, à qui toute allusion à
son duel faisait éprouver une sensation désagréable.
Après le départ de monsieur de Loiselay, Deslandes s’habilla aussi vite
que le lui permit la gêne résultant de sa blessure.
— Le médecin dira ce qu’il voudra, pensa-t-il, le grand air et le
mouvement ne peuvent être pires pour moi que l’anxiété que j’éprouve.
Il faut que je voie madame Piard aujourd’hui même. J’ai un combat
décisif à livrer ; quel qu’en soit le résultat, victoire ou défaite, je
le connaîtrai avant ce soir.
UN CHANGEMENT DE DOMICILE
Les stoïciens, il n’y en a guère, mettent leur amour-propre à supporter
avec constance l’adversité ; les hommes intelligents vont plus loin
et cherchent à utiliser le malheur même ; Deslandes, qui se piquait
d’esprit plus que de philosophie, avait pour principal sujet de
méditation depuis quelques jours le profit qu’il attendait de sa
blessure ; à mesure que ses douleurs s’étaient tempérées, sa pensée,
délivrée du cilice qu’une sensation cuisante impose toujours aux âmes
le plus vivaces, avait enfourché le doigt qu’il n’avait plus, comme
à minuit une sorcière se fait un cheval de son balai ; mais au lieu
d’aller au sabbat, l’imagination du substitut s’élançait vers ces
régions non moins ardues où siègent, avec ou sans pied fourchu, les
puissants de la terre, et dont sa main mutilée devait, pensait-il, lui
aplanir le chemin.
— Maintenant que je me suis battu pour Isaure, elle est à moi, se
disait-il avec une fatuité martiale ; rancune, orgueil, prudence,
dévotion, il n’est rien en elle qui puisse résister désormais à
l’ascendant décisif que doit me donner ma blessure, si j’en sais tirer
parti. Toutes les femmes, celles-là mêmes qui n’en conviennent pas, ont
un faible pour les aventures, et se laissent éblouir par le moindre
reflet des mœurs chevaleresques. Grâce à ce duel, qui, ainsi que tous
les autres malheurs, a son bon côté, me voilà devenu tout à fait un
héros de roman ; pourquoi ne jouirais-je pas des prérogatives du
métier, qui sont de plaire, de séduire et de triompher ?
Quoiqu’en se parlant de la sorte Deslandes affectât une ironie dirigée
contre lui-même, au fond il croyait fermement au prestige de sa
blessure, et il était décidé à s’en servir sans scrupule pour dompter
les caprices et les rigueurs de madame Piard. Les paroles de monsieur
de Loiselay l’inquiétèrent sans le décourager. Il ne s’arrêta pas un
seul instant à l’idée d’une défaite irréparable, mais il prévit un
combat à livrer, et s’y préparant aussitôt, il ne négligea aucun moyen
d’assurer sa victoire. Après avoir donné à sa toilette les soins les
plus minutieux, il se contempla une dernière fois dans la glace, et
ne put s’empêcher d’être assez content de sa personne ; il se trouva
une physionomie plus attrayante qu’à l’ordinaire ; son teint pâle et
ses yeux cernés, grâces inaccoutumées et filles de la souffrance,
lui parurent d’une séduction capitale ; enfin l’héroïque prestance
du bras qu’il portait en écharpe le réconcilia presque entièrement
avec les tortures qu’il venait de subir. En lui-même il fut forcé de
convenir qu’à moins d’être une tigresse, aucune femme ne devait rester
insensible en face d’un homme si intéressant. Ce juste sentiment de
son mérite personnel acheva de lui rendre l’assurance qu’avait ébranlée
la déclaration du vieil émigré.
Au moment de sortir pour aller chez madame Piard, le substitut fut
arrêté par une réflexion soudaine que lui inspira la vue du tiroir
presque vide où il chercha de l’argent.
— C’est à peine, pensa-t-if, s’il me reste de quoi payer mon
chirurgien. Avant tout, il est indispensable que je voie Blondeau ;
d’ailleurs, une heure n’est pas sonnée, et il est encore trop matin
pour me présenter chez Isaure.
Deslandes envoya chercher un fiacre et se fit conduire à la rue
Godot-Mauroy ; en entrant dans la maison où demeurait Blondeau, il
aperçut sous la porte cochère une de ces grandes voitures vulgairement
nommées tapissières, dont on se sert pour les déménagements ; et
jetant machinalement les yeux sur les meubles qu’y plaçaient plusieurs
portefaix, il reconnut les fauteuils du salon de son ami.
— J’arrive à temps, pensa-t-il ; le voilà qui déménage ; et s’il a
l’intention de m’éviter, j’aurais peut-être eu de la peine à découvrir
sa nouvelle demeure.
Il monta l’escalier et entendit alors une bruyante rumeur qui venait du
troisième étage ; il pressa le pas et arriva bientôt à l’appartement
de Blondeau, où l’attendait une scène imprévue qui, de surprise, le
fit arrêter sur le seuil de la porte. A travers plusieurs ouvriers
occupés à décrocher les tentures et à transporter les meubles,
discutaient, gesticulaient, maugréaient, criaient et blasphémaient
une demi-douzaine d’individus qui se mettaient sous le nez, les uns
aux autres, avec une pantomime fort véhémente, des carrés de papier où
l’on apercevait autant de chiffres que de mots. Le centre de ce groupe
turbulent était occupé par un gros homme d’une cinquantaine d’années
qui lui-même tenait à la main plusieurs feuillets plus ou moins
timbrés, à l’aide desquels il repoussait victorieusement les attaques
dont il était l’objet.
— Qu’avez-vous à réclamer ? disait-il d’une voix de basse-taille qui
lui eût fait honneur au lutrin. Vous dois-je quelque chose ? Ne suis-je
pas _floué_ comme vous ? Pour ravoir mes meubles, ne m’a-t-il pas
fallu payer le terme courant au propriétaire ? sans compter la perte
que j’éprouve. Un mobilier _établi_ depuis six mois, pas davantage !
Le voilà frais ! Regardez si ça ne fait pas dresser les cheveux de la
tête ! continua-t-il en montrant sur le damas des rideaux et sur le
divan les taches et les brûlures qu’y avaient fait à l’envi les cigares
et le punch.
— Il y aura du déchet, je ne dis pas non, interrompit de sa voix
criarde M. Bigaré qui figurait au premier rang dans cette émeute de
créanciers ; mais qu’est-ce que cela auprès d’un mémoire de 1,830
francs pour argenterie livrée à ce va-nu-pieds et dont je ne toucherai
peut-être jamais un sou ? M’a-t-il trompé, ce gueux-là !
— Et moi donc ! s’écria madame Tavernier en brandissant avec
indignation son cabas vide ; pour des richards comme vous, quelques
cents francs de plus ou de moins ne sont pas une affaire ; mais, moi,
une pauvre vieille femme, obligée de gagner sa vie ! Dire que j’ai
retiré cinquante francs de ma pauvre caisse d’épargne pour les lui
prêter, à ce ruine-maison ! Si l’on m’écoutait, tous ceux à qui il
doit emporteraient d’ici quelque chose. Pourquoi donc est-ce que le
tapissier aurait tout et les autres rien ?
— C’est vrai, elle a raison, dirent en chœur plusieurs des assistants.
— La vieille, allez donc voir dans la cour si j’y suis, s’écria le
créancier privilégié qui regarda son entourage de l’air dont un chien
rongeant un os épie ceux de ses confrères qui menacent son repas. Et
vous, messieurs, reprit-il, quand vous crierez jusqu’à demain, à quoi
cela vous mènera-t-il ? Cet appartement est loué en mon nom : voilà mon
bail en règle ; je suis ici chez moi, et, s’il me plaît de déménager,
cela ne regarde personne.
— Chut ! fit, en étendant brusquement les deux bras, madame Tavernier
qui venait d’apercevoir Deslandes sur le seuil de la porte.
La vieille fourra la tête au plus épais du groupe, roula de droite
et de gauche ses yeux louches, et posant les deux mains sur la large
bouche de M. Bigaré qui l’ouvrait pour reprendre la parole :
— Paix donc ! reprit-elle d’une voix mystérieuse. Silence et _motus_ !
Vous voyez bien ce monsieur qui arrive ? C’est un ami de M. Gustan, un
homme _immensément_ riche, qui lui a apporté, il n’y a pas deux mois,
gros comme moi de billets de banque... Je les ai vus. Je parie que le
cher homme vient ici pour tout payer.
Tous les yeux se portèrent vers le substitut, qui, ne pouvant parvenir
à s’expliquer la scène dont il était témoin, demeurait immobile à
l’entrée du salon. Tout à coup, par un mouvement simultané semblable
au premier élan des chevaux d’une course quand a sonné le départ,
le groupe entier se précipita vers Deslandes, qui, en reculant
d’étonnement, faillit tomber à la renverse. Les prétentions rivales
des créanciers éclatèrent en même temps en réclamations confuses et
assourdissantes.
— Monsieur, voilà plus d’un an que j’attends le paiement de mon
mémoire, s’écriait l’un d’eux, en qui l’on reconnaissait facilement
un tailleur à la physionomie arquée qu’avait donnée à ses jambes
l’habitude d’être assis à la turque.
— Monsieur..., un père de famille..., cinq enfants..., des malheurs...,
disait d’un air piteux un bottier qui depuis la même époque chaussait
Blondeau à crédit.
— Mon bon monsieur, c’est moi qui vous ai apporté à déjeuner l’autre
fois ; vous vous le rappelez bien ? Je me recommande à votre chère
bienveillance, ainsi que mes cinquante pauvres francs ; ainsi parlait
d’une voix lamentable madame Tavernier.
— Monsieur, criait monsieur Bigaré, qui à lui seul faisait plus de
bruit que tous les autres, permettez-moi de réclamer un instant votre
attention ; s’il est une créance qui mérite de l’intérêt et de la
faveur, j’ose prétendre que c’est la mienne. Vous vous en convaincrez
facilement, si vous voulez bien jeter un seul regard sur ce papier.
— Ah çà ! cinq cent mille diables que vous êtes, s’écria à son tour
Deslandes en faisant voler d’un revers de main au milieu du salon le
mémoire que l’orfévre lui mettait sous le nez, quelle comédie est
ceci ? qui êtes-vous ? que me voulez-vous ? pour qui me prenez-vous ?
Je viens voir monsieur de Gustan. Que faites-vous chez lui, et pourquoi
n’y est-il pas ?
— Ignorez-vous, monsieur, que le susdit Gustan est depuis plusieurs
jours en prison pour dettes ? répondit d’un air surpris le tapissier.
— En prison pour dettes ! répéta Deslandes avec émotion. Où cela ? à
Sainte-Pélagie ?
— Rue de Clichy, dit le tailleur.
Sans en demander davantage, le substitut se précipita hors du salon.
— Monsieur, écoutez-nous, s’écrièrent sur tous les tons les créanciers
désappointés qui le poursuivirent sur l’escalier.
— Ça va-t-il finir ? leur dit Deslandes en se retournant avec colère ;
que demandez-vous ?
— On nous a dit que vous vouliez payer les dettes de votre ami,
répondit d’un ton pathétique monsieur Bigaré. Ce serait un noble trait,
monsieur, un trait digne d’un homme d’honneur, comme vous l’êtes sans
aucun doute.
Le substitut sourit avec amertume.
— Je payerai les dettes de mon ami... dit-il en appuyant ironiquement
sur chaque mot, aussitôt que mon ami m’aura remboursé dix-huit mille
francs qu’il me doit et que je vais lui demander. Je vous conseille de
prendre patience jusqu’à mon retour.
A ces mots, Deslandes reprit sa course, en dépit d’une clameur
générale ! il descendit l’escalier tout d’un trait, s’élança dans le
fiacre et cria au cocher d’une voix brusque :
— A la maison de détention de la rue de Clichy !
Peu de mots suffiront pour raconter la catastrophe qui avait précipité
Blondeau de Gustan dans l’asile philantropique qu’ouvre aux débiteurs
insolvables l’hospitalité de leurs créanciers. Le jour même du duel,
l’ami du substitut, pour se remettre des émotions qu’il venait
d’éprouver, n’avait rien imaginé de mieux que d’aller livrer sur le
tapis vert un nouveau combat dont, par une superstition de joueur, il
attendait un résultat merveilleux.
— Après le magnifique coup de pistolet que je viens de tirer,
s’était-il dit, il est impossible que je ne sois pas en veine ; qui
sait ? je me sens capable de faire sauter la banque.
Ce ne fut pas la banque qui sauta, ce fut la fameuse martingale de
Blondeau ; après une lutte prolongée jusqu’au soir, le joueur vaincu et
désespéré fut obligé de battre en retraite, les poches vides ainsi que
l’estomac, mais ne sentant la faim que dans sa bourse. Conformément au
proverbe qui affirme qu’un malheur ne vient jamais seul, en rentrant
dans son appartement il y trouva la signification avec commandement
d’un jugement rendu par le tribunal de première instance de la Seine,
et prononçant la contrainte par corps contre le sieur Blondeau de
Gustan, à propos d’une certaine lettre de change souscrite par icelui
et affligée d’un protêt, le jour de l’échéance. A la vue de ce papier
comminatoire, le joueur malheureux se prit les cheveux aux deux mains.
— Que vingt-cinq millions de triples tonnerres, s’écria-t-il,
bombardent les banquiers, les créanciers et toutes les autres hyènes
de même espèce ! Je ne me la rappelais plus, cette satanique lettre de
change ! Ce matin, j’aurais pu la payer ; mais maintenant que cette
rouge infernale m’a saigné à blanc, comment sortir de ce guêpier ?
Pour aller jouer, Blondeau avait pris sur lui tout ce qu’il possédait ;
et, comme on l’a vu, cette imitation libre des paroles de Simonide ne
lui avait pas réussi. Quoiqu’il ne doutât pas que son désastre ne fut
complet, il bouleversa l’un après l’autre tous les tiroirs du bureau où
il serrait son argent, quand il en avait. Cette recherche, entremêlée
d’imprécations pittoresques, eut pour unique résultat une pièce de dix
sous engagée dans une fente du meuble et qu’il jeta sur le tapis par un
geste furibond.
— Allons, mon vieux, tout est dit ! s’écria-t-il en croisant les bras
sur sa poitrine d’un air sinistre ; voici le dernier acte du mélodrame,
il s’agit de soigner le dénoûment.
Blondeau chargea ses pistolets où, par une sorte d’ironie funèbre, il
mit en guise de bourre le manifeste sur papier timbré qu’il venait
de recevoir ; puis, regardant la pendule qui marquait onze heures et
quart :
— Je me tuerai à minuit, dit-il avec un accent lugubre. En attendant le
moment fatal il se promena dans la chambre d’un pas lent et solennel.
A minuit sonnant, Blondeau s’approcha de la table où il avait posé
les pistolets ; il les regarda, les mania, les arma et finit par les
remettre où il les avait pris.
— A une heure précise je me ferai sauter la cervelle, dit-il alors ;
si je mens, que je sois traité de drôle et de polisson en plein foyer
d’Opéra !
Une heure sonna comme avait sonné minuit, sans que Blondeau qui, si
l’on en croyait sa physionomie farouche, caressait dans les plus
tragiques replis de son âme les préliminaires du suicide, se déterminât
à en venir au fait.
— Pourquoi faire une esclandre au milieu de la nuit ! se dit-il,
saisi d’un soudain respect pour le repos de ses voisins ; le bruit
du coup réveillerait tous les honnêtes bourgeois de la maison qui
se figureraient une émeute et mourraient de peur dans leur lit.
Épargnons-leur cette alarme ; finissons-en sans incommoder personne.
Rien ne presse, après tout ; j’ai bien le temps de me tuer demain matin.
Sur cette réflexion, dictée par un sentiment exquis des égards que se
doivent entre eux les locataires, Blondeau se coucha, et, de plus, il
s’endormit. Le lendemain en s’éveillant, il aperçut devant son lit un
homme bien vêtu dont la voix venait d’interrompre son sommeil, et qui
le saluait le sourire sur les lèvres.
— Monsieur, lui dit fort poliment cet inconnu, vous dormez de si bon
cœur que je suis désolé de vous éveiller ; mais la petite affaire pour
laquelle je viens ne souffre pas de retard ; je suis garde du commerce,
et...
— Qu’est-ce à dire ? s’écria Blondeau en bondissant sous sa couverture,
vous n’avez pas le droit d’entrer chez moi ; avez-vous envie d’être
jeté par la fenêtre ?
Ainsi que la plupart des débiteurs forcés de souscrire des lettres de
change, l’ami de Deslandes avait particulièrement étudié dans le Code
de procédure le titre de la contrainte par corps ; il invoqua donc
d’une voix arrogante l’inviolabilité de son domicile, cita l’article de
la loi, et conclut en parlant de sa canne, comme font les marquis dans
les comédies de l’ancien répertoire.
— Puisque vous êtes légiste, lui dit sans s’émouvoir l’officier
ministériel, je suppose que vous avez lu jusqu’au bout le paragraphe
5 de l’article 781, auquel vous venez de faire allusion. Veuillez me
rendre la justice de croire que je connais mon métier. Je ne me serais
certainement pas permis d’entrer chez vous sans avoir avec moi mon
juge de paix qui vous attend dans votre salon. D’autre part, le soleil
est levé, vingt-quatre heures se sont écoulées depuis la signification
du jugement qui vous condamne ; tous mes papiers sont parfaitement en
règle. Vous voyez donc bien, monsieur, que ce que vous avez de mieux à
faire est de vous lever et de nous accompagner de bonne grâce.
Le débiteur, pris au gîte, reconnut que toute résistance et même toute
discussion seraient inutiles. Il se jeta hors de son lit avec un
dépit si furieux, que le garde du commerce, prenant ce saut désordonné
pour un préliminaire d’agression, s’élança vers la table où il venait
d’apercevoir les pistolets qu’il crut préparés contre lui ; de chaque
main il en saisit un et les dirigea tous deux à la fois vers l’homme
dont il redoutait la violence.
— Ils sont chargés, sacrebleu ! voulez-vous m’assassiner ? s’écria
Blondeau, qui, à la vue des canons braqués sur lui, fut subitement
guéri de son envie de suicide.
— S’ils sont chargés, raison de plus pour que je m’en empare, répondit
l’agent ministériel ; vous ne plaisantez pas, à ce qu’il paraît. Vous
vouliez donc commettre un meurtre ?
Le débiteur sourit avec un superbe dédain.
— N’ayez pas peur, dit-il, ce n’est pas à votre infime individu que
j’en voulais, c’est à moi. Un instant plus tard vous n’auriez trouvé
dans mon lit qu’un cadavre. Mais puisque le sort en a décidé autrement,
et que je suis désarmé, faites de moi ce que vous voulez.
Une heure après, Blondeau de Gustan fut écroué dans la prison de la
rue de Clichy. Il y était détenu depuis une douzaine de jours, lorsque
le substitut s’y présenta dans une disposition d’esprit tellement
complexe, que la meilleure manière de l’expliquer clairement serait
de la décomposer par une opération imitée des sciences chimiques. En
admettant la possibilité d’une pareille analyse, voici quel en eût été
le résultat.
Habitudes amicales. 2/10ᵉˢ
Rancune causée par le duel. 1 id.
Indignation de créancier lésé. 7 id.
On voit par ce calcul qu’en ce moment dans le cœur de Deslandes les
sentiments acerbes l’emportaient de beaucoup sur les sympathies
affectueuses. Si depuis sa cellule Blondeau avait pu apercevoir le
geste de colère avec lequel le substitut heurta le marteau sur la porte
de la prison, il est probable qu’il aurait demandé à ses gardiens comme
une faveur insigne de le préserver de la visite de son ancien ami.
LA PRISON POUR DETTES