Au moment où le vieillard faisait cette réflexion, la porte du salon

s’ouvrit, et monsieur Piard parut.

Le conseiller d’état avait tellement redouté de voir ses infidélités

découvertes par sa femme, que cette catastrophe arrivée, il sentit une

sorte d’allégement ; depuis longtemps on a dit que la peur est pire

que le mal. N’ayant plus rien à craindre, puisque le mal était fait,

il pensa que, garder des ménagements à l’égard de la dangereuse sirène

qui l’avait trahi, serait un vrai métier de dupe. C’était donc dans

les intentions les plus vindicatives qu’il se présentait chez elle à

l’heure où il était sûr d’y rencontrer le plus de monde ; auprès de

la sournoise indignation qui lui dictait cette démarche, le courroux

d’Alceste contre Célimène eût paru de l’indulgence et de l’urbanité.

A son entrée, monsieur Piard produisit le plus grand effet, car, dans

cette société où la médisance régnait comme elle règne partout, le

bruit de sa rupture définitive avec Théodosie n’avait pas tardé à

se répandre, et il était devenu l’objet d’une foule de commentaires

épigrammatiques. Tous les yeux se dirigèrent vers lui avec une surprise

railleuse, et avant qu’il fût arrivé près de la cheminée, il se vit

entouré d’un cercle curieux qui, prévoyant une scène amusante, avait

interrompu toute autre occupation pour y assister de plus près. Au

milieu de l’émotion générale, madame de Marmancourt seule conserva

l’imperturbable sang-froid dont l’avait douée l’habitude des

situations épineuses. De l’air le plus naturel et avec son sourire

ordinaire, elle accueillit le salut ironiquement respectueux du

conseiller d’état.

— Vous avez donc été malade ? lui dit-elle ; il y a un siècle qu’on ne

vous a vu.

— Malade ! répéta monsieur Piard d’une voix claire, tandis que ses

petits yeux gris parcouraient le cercle des assistants et semblaient

leur commander le silence et l’attention ; malade ! jamais je ne me

suis mieux porté et jamais je ne me suis senti de si belle humeur.

— En effet, dit monsieur Ernest de Handsgorf, je vous trouve une

physionomie rayonnante. Il vous est arrivé quelque chose d’heureux.

— De très-heureux : j’hérite de douze mille livres de rentes.

Malgré son assurance, madame de Marmancourt se mordit les lèvres,

tandis que la plupart des autres souriaient.

— Douze mille livres de rentes, c’est assez joli ! dit un de ces

derniers moins au fait que les autres, et qui n’avait pas compris la

nature de l’héritage en question.

— Vous devriez être en deuil, observa malicieusement monsieur de

Handsgorf.

— Il faudrait pour cela que quelqu’un fût mort, répondit monsieur

Piard, et dans ma succession, tout le monde se porte à merveille. C’est

une histoire assez bouffonne ; puisque nous sommes entre amis, je vais

vous la raconter : le chapitre premier débute par la lettre que voici.

Le rancuneux conseiller d’état tira de sa poche la lettre anonyme qu’il

avait reçue quelques jours auparavant, et il en commença la lecture de

sa voix la plus mordante. Dès les premiers mots, Théodosie se jeta sur

le papier qu’elle essaya de lui arracher. M. Piard s’attendait à ce

geste, il ne lâcha pas la lettre ; et la mettant hors de la portée de

la femme furieuse :

— Permettez, madame, dit-il avec un accent railleur ; cette lettre a

quatre pages, et nous ne sommes qu’à la troisième ligne.

Madame de Marmancourt promena autour d’elle un regard de couleuvre

blessée ; elle n’aperçut que des visages moqueurs ou indifférents.

Parmi les hommes qui formaient sa cour habituelle, pas un ne

manifestait la moindre envie de la défendre, et Blondeau n’était pas

là ; se sentant la plus faible, elle prit le parti qui, en pareille

disgrâce, se présente d’abord à l’esprit des femmes.

— C’est une horreur ! une infamie ! dit-elle d’une voix défaillante.

Venir m’insulter chez moi !... ourdir un tissu de calomnies... ah !

j’étouffe... de l’air.

Elle ferma en même temps la bouche et les yeux, puis se laissa tomber

languissamment dans les bras de son plus proche voisin. D’après la

tournure que prenait la scène, les laides amies avaient prévu qu’un

évanouissement devenait indispensable ; aussi se trouvaient-elles

prêtes, la physionomie émue et le flacon de vinaigre à la main. Elles

soutinrent Théodosie avec le plus bel ensemble, et l’étendirent

tragiquement sur une causeuse. Quelques hommes les secondèrent dans ce

soin charitable, pendant que les autres, plus incrédules en fait de

syncopes, entouraient monsieur Piard toujours posé devant la cheminée

et contemplant sa victime avec la triomphale férocité d’un tyran de

mélodrame qui vient de poignarder l’héroïne de la pièce.

— Mon cher Jules, lui dit à demi-voix monsieur de Handsgorf, je ne vous

reconnais pas là ; ce que vous venez de faire ne se fait pas.

— Ça se fait, puisque je le fais, répondit avec brusquerie le

conseiller d’état.

— Vous avez tort, reprit doucement le diplomate :

Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ;

L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.

— Oui, vous avez tort, dirent plusieurs autres hommes ; ces scènes-là

sont de mauvais goût.

— Parbleu, messieurs, s’écria monsieur Piard en élevant le ton, j’aime

beaucoup les conseils, mais c’est lorsque je les demande ; je crois

savoir vivre et ne reçois de leçons de personne.

— Vous en recevrez cependant une de moi, dit une voix sévèrement

accentuée qui se fit entendre soudain aux oreilles du conseiller

d’état. Celui-ci tourna brusquement la tête, et demeura pétrifié

en reconnaissant monsieur de Loiselay. Depuis un instant le vieux

gentilhomme avait quitté le fauteuil où jusqu’alors il était resté

hors de la vue de son gendre, et il s’était glissé silencieusement

derrière lui, à la manière de l’ombre de Banquo.

En face de cette foudroyante apparition, monsieur Piard ouvrit la

bouche et ne dit rien. De son côté, l’émigré ne prononça pas un mot de

plus, mais du doigt il montra la porte. Obéissant à ce geste comme s’il

s’était soumis à l’injonction de quelque être surnaturel, le conseiller

d’état traversa le salon, la tête basse, sans regarder personne et pour

ainsi dire tenu par monsieur de Loiselay, qui lui marchait sur les

talons. A la porte le vieillard se retourna, et, s’adressant à quelques

hommes qui se disposaient à les suivre dans l’intention philantropique

d’empêcher une dispute entre leur ami Jules et ce vénérable champion

des belles offensées :

— Retournez près de madame de Marmancourt, leur dit-il avec un accent

de persiflage ; si elle ne reprend pas bientôt connaissance, jetez-lui

de l’eau à la figure : c’est un remède infaillible pour les femmes à

teint de rose. Monsieur Piard et moi, nous n’avons besoin de personne.

A ces mots, il referma la porte et rejoignit son gendre. Après être

sortis de l’appartement, ils descendirent l’escalier sans mot dire ;

dans la rue, monsieur de Loiselay appela le cocher d’un des fiacres

arrêtés devant la maison. L’automédon, à moitié endormi, se précipita

toutefois en bas de son siége et ouvrit la portière du char numéroté.

— Montez, dit le vieux gentilhomme au conseiller d’état, qui, dans son

malaise, exécuta cet ordre sans songer à l’étiquette.

— Maintenant expliquons-nous, reprit monsieur de Loiselay, lorsqu’ils

furent assis tous deux et que le cocher eut reçu l’ordre de les

conduire à la rue de la Planche. Bonaparte disait qu’il faut laver

son linge sale en famille ; en cela comme en bien d’autres choses

il avait raison. C’est conformément à cette maxime que j’ai voulu

avant tout vous tirer de ce salon où chacun se moque de vous en ce

moment. Écoutez-moi, Piard. En apprenant vos fredaines, j’ai eu un

instant envie de vous couper les deux oreilles, mais j’y ai renoncé,

deux oreilles coupées défigurant un homme sans réparer ses sottises.

Vous êtes le mari de ma fille, on ne divorce plus, une séparation est

désagréable pour tout le monde ; ce que nous avons de mieux à faire est

donc de tâcher de vivre ensemble aussi bien que possible et sans mettre

personne dans le secret de nos divisions. N’êtes-vous pas de cet avis ?

— Entièrement, monsieur, répondit le mari d’Isaure d’une voix qui avait

perdu toute arrogance.

— Je n’ai pas oublié ma jeunesse, reprit l’émigré ; quoique la vôtre me

paraisse prolongée un peu tard, je ne vous demanderai pas d’être plus

parfait que je ne l’étais moi-même. Un dévot, et peut-être serait-il

temps de l’être, un dévot vous dirait que l’adultère est un péché

mortel ; je vous dirai, moi, qu’à cinquante ans et avec une femme qui

en a trente à peine, avoir des intrigues et des intrigues à fenêtres

ouvertes, c’est vouloir devenir ce que, dans le langage châtié

d’aujourd’hui, on appelle un époux ridicule et que Molière nommait

plus crûment. Si votre femme, qui connaît votre conduite, s’avisait de

l’imiter, qu’auriez-vous à lui dire ?

— Madame Piard est trop vertueuse pour cela, dit le conseiller d’état

en essuyant la sueur qui lui humectait le front.

— Isaure est fort vertueuse, sans doute ; mais quelle est la femme qui

ne commence pas par là ? Vous jouez gros jeu, Piard, songez-y. Jusqu’à

présent vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez : prenez garde

que la chance ne tourne. Ma fille est pleine de raison et de sagesse ;

mais la raison et la sagesse même peuvent être poussées à bout.

— Je sais que j’ai des torts, répondit monsieur Piard avec

componction ; mais si vous saviez combien Isaure est sévère, rigide,

imposante, peut-être trouveriez-vous moins impardonnables des fautes

que je me reproche moi-même.

— Elle est de l’école de sa mère ; des saintes !

— C’est cela.

— Et vous n’êtes pas un saint, vous ?

— Mais... je ne pense pas que vous ayez non plus beaucoup de titres à

la canonisation !

Le vieux gentilhomme sortit de son rôle de grondeur en souriant malgré

lui.

— Et si j’en dois croire certains récits venus jusqu’à moi, reprit

adroitement monsieur Piard, parmi les brillantes qualités que trouva

dans son mari feu madame la comtesse de Loiselay, la fidélité

conjugale ne brillait pas au premier rang.

— Piard, vous sortez de la question, dit le vieux gentilhomme attaqué à

son tour ; il s’agit de vos péchés et non des miens ; j’ai commencé par

vous dire que je n’étais pas un docteur de l’église. Nous ne causons

pas ici de pénitent à confesseur, mais de gendre à beau-père ; et même

ne croyez pas que je me targue de cette paternité ; un gendre à barbe

grise, car vous grisonnez, ne peut, je le sais, être mis en retenue

comme un écolier de sixième. Comment pouvez-vous comparer ma position à

la vôtre ?

Madame de Loiselay était de mon âge, Isaure a vingt ans de moins que

vous. D’ailleurs, et ceci est capital, si, comme de mauvaises langues

vous l’ont dit, j’ai fait, par ci, par là, quelques accrocs au contrat,

du moins y ai-je toujours mis les formes ; ma femme ne s’est jamais

doutée de rien ; la vôtre sait tout.

— La différence entre nous se réduit donc à la forme ; vous

reconnaissez que le fond est le même ?

— La forme est tout.... je vous parle toujours d’après les idées

du monde. Que diantre ! ce n’est pas là une science si difficile à

apprendre. On a une femme vertueuse, trop vertueuse ; il y en a.

Quelque effort qu’on fasse, on ne peut se mettre au niveau de cette

vertu. On a été élevé dans des principes relâchés, on a mené la vie de

garçon longtemps, on a vu la mauvaise compagnie ; et après quelques

mois de mariage, on retombe dans les folies avec lesquelles on avait

juré de rompre. Je comprends tout ça : l’homme n’est pas parfait.

Mais, en ce cas, on y met de la réserve, de la discrétion, de la

prudence. On ne s’affiche pas au nez de tout Paris, on ne fait point

parade de ses infidélités, surtout on ne prend pas une maîtresse à

mille francs par mois qui vous trompe, vous bafoue et vous couvre d’un

ridicule ineffaçable. On se rappelle, même au fort de ses erreurs,

qu’on a une femme honnête, vertueuse, digne d’égards, et l’on ne

l’expose pas à se rencontrer face à face avec l’impudente créature pour

qui on l’a trompée. Voilà ce qu’on ne fait pas.

— Voilà ce que je ne ferai plus, je vous en donne ma parole d’honneur,

répondit monsieur Piard, qui reconnut la sagesse un peu mondaine des

conseils de son beau-père ; vous avez pu voir d’ailleurs que tout est

fini entre madame de Marmancourt et moi.

— Tâchez d’en finir avec les folies de jeunesse, cela vaudra encore

mieux.

— Avez-vous toujours pour gouvernante mademoiselle Victorine ? demanda

le conseiller d’état avec une intention maligne.

— Allons donc ! vous êtes fou ? N’ai-je pas soixante-huit ans sonnés !

dit en souriant monsieur de Loiselay.

Le fiacre s’étant arrêté en ce moment, les deux hommes descendirent,

le beau-père plus lestement que le gendre, nonobstant la vieillesse

qu’il venait d’appeler en témoignage de ses bonnes mœurs. En montant

l’escalier, monsieur Piard prit son compagnon par le bras.

— Ah ça, mon cher beau-père, lui dit-il à demi-voix, la leçon que vous

venez de me donner doit vous suffire. J’espère que vous ne direz rien à

Isaure.

— Pour qui me prenez-vous ? répondit monsieur de Loiselay ; est-ce

qu’on dit aux femmes ces choses là ? Je vous ai fait une leçon, ainsi

que c’était mon devoir ; vous m’avez promis de vous corriger : c’est

bien. _Prima transit_, dit-on au collége. Mais rappelez-vous qu’en cas

de récidive, je serai moins indulgent. Quant à Isaure, si elle est

surprise de nous voir rentrer ensemble, nous lui dirons que nous nous

sommes rencontrés à l’Opéra et que nous en sortons.

Cette histoire convenue, ils entrèrent.

LES MAUVAIS JOURS

Pendant une douzaine de jours, Victor Deslandes fut retenu captif par

sa blessure, dont les différentes phases s’accomplirent successivement

sans accident nouveau. De toutes les personnes qu’il connaissait à

Paris, une seule, durant ces heures de souffrances et d’ennui, lui

donna des preuves d’un intérêt véritable et constant, ce fut monsieur

de Loiselay : chaque jour le vieillard venait passer auprès du blessé

une partie de l’après-midi. Pour le désennuyer, il apporta un matin un

jeu d’échecs, et les deux hommes purent reprendre le paisible amusement

auquel ils avaient l’habitude de se livrer à D*** presque tous les

soirs. Les soins affectueux du vieux gentilhomme firent paraître plus

noire encore au substitut la conduite de Blondeau, dont il n’avait pas

eu de nouvelles depuis le jour du duel.

— Il y a là-dessous quelque machination diabolique, se dit Deslandes

après avoir vainement attendu pendant plus d’une semaine la visite

de son ami ; nos conventions avaient été trop clairement exprimées

pour qu’une erreur si monstrueuse fût possible. Le fait de ce pistolet

chargé à balle ne peut être expliqué que par une abominable trahison

dont je suis la victime. Tout semble indiquer que Blondeau avait résolu

de se débarrasser de moi ; mais pourquoi ? dans quel but ? que lui

ai-je fait ?

Une de ces idées que la raison repousse, mais que la fièvre accepte,

traversa comme un éclair l’esprit du substitut.

— N’a-t-il pas de l’argent à moi ? pensa-t-il en frémissant de sa

pensée : treize mille francs qui lui restent en dépôt ; trois mille

de l’ancien compte et deux autres mille que je lui ai prêtés le jour

de mon arrivée, font dix-huit mille francs qu’il me doit. Qui sait

s’il n’est pas hors d’état de me les rendre, et si, prévoyant une

demande de remboursement, il n’a pas imaginé ce duel comme une manière

de s’acquitter en me tuant ! Ce serait horrible, mais il se passe à

Paris des choses si épouvantables ! La fortune de Blondeau, malgré son

étalage, me paraît fort problématique. Je ne lui connais pas un arpent

au soleil, pas un coupon de rentes ; ces grandes spéculations dont il

parle sans cesse sont soumises aux chances de toutes les opérations de

ce genre, dans la plupart desquelles on gagne aujourd’hui pour perdre

demain. D’un autre côté, il fait beaucoup de dépenses, il joue, et un

joueur, dans un cas malheureux, est capable de tout. Oui, je ne puis

me rendre compte de son étrange conduite qu’en l’attribuant à quelque

motif ténébreux. S’il ne se sentait pas coupable, il viendrait certes

me voir : son absence dit tout.

Le jour même où Deslandes accueillit ce grave soupçon, un aveu imprévu

de monsieur de Loiselay lui en démontra l’injustice.

— Votre adversaire et son témoin n’ont pas eu la politesse de vous

faire une visite ? lui demanda le vieillard.

— Je n’ai revu ni l’un ni l’autre, répondit le blessé d’un air

contraint.

— Cela ne m’étonne pas ; comment attendre un procédé convenable de gens

qui dans un duel chargent les pistolets à poudre !

— Que voulez-vous dire ? reprit Deslandes.

— Qui se ressemble s’assemble, et je juge ce monsieur de Gustan d’après

son témoin. Figurez-vous que ce petit monsieur-ci avait trouvé joli de

vous faire battre avec des balles de liége. Heureusement j’ai mis ordre

à cette impertinence.

— Heureusement ! s’écria le substitut en regardant le bras qu’il

portait en écharpe.

— Sans doute ; qu’est-ce qu’un doigt de moins auprès du ridicule dont

vous aurait couvert, malgré votre bonne foi, un duel de cette espèce ?

Maintenant que j’y réfléchis, je parierais que monsieur de Gustan

n’était pas étranger à cette belle imagination ; il était blanc comme

un mort quand vous avez fait feu sur lui, et je ne lui crois pas la

fibre très-solide ; d’ailleurs il me paraît peu vraisemblable qu’un

témoin se permette une pareille polissonnerie sans y être autorisé par

celui qui l’emploie.

En apprenant qu’il était redevable de sa blessure à monsieur de

Loiselay, Deslandes lança intérieurement sur le vieillard le plus

foudroyant anathème qu’il put imaginer ; puis il se dit :

— Blondeau a été trompé comme moi, et je ne puis lui en vouloir ; mais

puisqu’il n’a pas de reproche à se faire, pourquoi ne vient-il pas me

voir ? Sans doute il lui est arrivé quelque accident.

L’inquiétude que lui causait son ami, combinée avec celle qu’il

ne pouvait s’empêcher d’éprouver en songeant à son argent, ne lui

permit pas d’attendre, pour éclaircir ses appréhensions, le jour où

il pourrait enfin sortir de sa chambre. Il prit le parti d’écrire à

Blondeau, et lui envoya, griffonné de la main gauche, un billet qui

resta sans réponse. Cette circonstance redoubla l’anxiété du substitut

qui, prévoyant le vide prochain de sa bourse, eût été mis dans un

sérieux embarras par la disparition du dépositaire sur lequel il

comptait pour la remplir.

— Il est sans doute allé passer quelques jours à la campagne, se dit-il

en essayant de se tranquilliser ; mais, quel qu’il soit, le motif de

son absence ne l’excuse pas ; son procédé est d’un égoïsme révoltant.

C’est le trait d’un homme sans cœur, d’un faux ami ; certainement je ne

me suis jamais fait illusion à son égard, mais je ne l’aurais pas cru

capable de se conduire avec cette brutale insouciance.

Deslandes eut bientôt un autre sujet d’inquiétude plus grave encore

que celui-là. Il s’aperçut que le langage de monsieur de Loiselay

avait subi une complète métamorphose depuis l’arrivée du vieillard

à Paris. L’apologiste de l’ambition, des aventures et des tentatives

audacieuses était devenu, sans transition, l’avocat de la retraite,

de la vie modérée, des goûts sobres et modestes. Au lieu d’encourager

le substitut dans ses présomptueuses espérances, comme il avait fait

jusqu’alors, l’émigré ne manquait aucune occasion de dénombrer les

écueils dont est semée la mer que doivent traverser les solliciteurs

avant d’atteindre le terme de leurs vœux.

Pour un qui arrive au port, quatre-vingt-dix-neuf font naufrage en

route, disait-il souvent ; et par combien de fatigues, d’ennuis et de

mécomptes, le seul qui réussit doit-il acheter son succès ! En vérité,

l’homme n’a pas de plus cruelle maladie que cette effervescence de son

esprit, qui le porte à dédaigner le bien solide qu’il possède pour

courir après une fortune le plus souvent illusoire et chimérique.

Où diantre en veut-il venir avec son sermon, se disait alors Deslandes

qui, pour mettre le vieillard en contradiction avec lui-même, lui

rappelait les avantages qu’il avait remportés sous le consulat dans le

rôle de solliciteur.

— Où l’un réussit, l’autre se perd, répliquait monsieur de Loiselay

d’un ton dogmatique. En toutes choses le succès est l’exception ;

d’ailleurs, ajoutait-il avec une certaine fatuité, il n’est pas donné à

tout le monde d’aller à Corinthe.

Dans les conversations journalières des deux provinciaux, chaque fois

que l’ambition du substitut prenait l’essor, comme un cerf-volant

dont un écolier déroule le cable délié, le vieillard, d’un coup de

main impitoyable, ramenait à terre l’aérostat déjà perdu dans les

nuages. Deslandes lui parlait-il du conseil d’état, il lui répondait en

l’entretenant du tribunal de première instance de D*** :

— Votre congé doit être expiré, dit-il un jour ; avez-vous demandé une

prolongation ?

— Oui, répondit le jeune magistrat ; mais ce n’est de ma part qu’un

acte de politesse. J’ai dit adieu pour toujours au parquet de D***.

— Il ne faut jurer de rien, reprit le vieil émigré en hochant la tête ;

après tout, la place dont vous êtes encore titulaire est un fort joli

pis-aller ; bien d’autres s’en contenteraient à votre âge ; car vous

n’avez, je crois, que vingt-sept ans.

— Pitt était premier ministre à vingt-quatre.

— Et Napoléon premier consul à trente, je sais cela ; mais moi, qui ai

fait toutes les campagnes de l’armée des princes et qui ai maintenant

soixante-huit ans passés, savez-vous quel est mon grade ? capitaine,

mon cher ami ; la croix de Saint-Louis, que je ne porte plus, et une

pension de 1200 francs ; voilà en définitive tout ce que m’a valu une

carrière, entre nous, un peu plus pénible que la vôtre. Vous voyez que

tout le monde ne peut pas devenir Pitt ou Bonaparte.

Selon l’usage des esprits avantageux, qui mettent une prétention

particulière à se placer hors de la loi commune, Deslandes ne fut

nullement convaincu de la justesse d’un pareil rapprochement.

Que monsieur de Loiselay n’eût obtenu dans sa carrière militaire

qu’un grade inférieur, cela lui paraissait naturellement expliqué

par la médiocrité du vieux gentilhomme ; mais que lui-même, plein

d’intelligence et de talent, végétât plus longtemps dans un emploi

subalterne, voilà ce qui était évidemment absurde, odieux, révoltant,

impossible.

— Le bonhomme a baissé considérablement depuis deux mois, se dit-il ;

autrefois il comprenait les choses, il voyait juste, ses conseils même

étaient en général fort sensés ; mais il n’y a plus moyen d’avoir avec

lui une conversation raisonnable. Ne voudrait-il pas me persuader que

je dois m’estimer heureux d’être parvenu à mon âge à l’emploi glorieux

de substitut du procureur du roi ! J’ai vu le moment où il me proposait

de retourner à D*** ; en vérité, maintenant rien ne m’étonnerait de sa

part : rien, me conseillât-il un de ces jours d’épouser mademoiselle

Bescherin !

Cette supposition dérisoire, à laquelle il ne put s’arrêter un seul

instant sans sourire de pitié, fut réalisée dès le lendemain ; et quoi

qu’il en eût dit, le jeune magistrat ne put dissimuler sa surprise,

lorsque monsieur de Loiselay, en l’abordant de l’air empressé que

prennent ordinairement les porteurs de nouvelles intéressantes, lui eut

demandé :

— Savez-vous ce qui se passe à D*** ? Voilà la petite Bescherin passée

décidément à l’état d’héritière. Elle vient d’enterrer son oncle le

grand-vicaire, qui lui laisse une soixantaine de mille francs ; c’est

mon notaire qui m’écrit cela, ainsi le fait est sûr. Qu’en dites-vous ?

— Je dis que mademoiselle Bescherin a raison de devenir riche puisqu’il

lui est impossible de devenir belle.

— Vous la trouvez donc bien laide ? demanda le vieillard d’un air

contrarié.

— Si j’ai bonne mémoire, répondit le substitut, en cela je suis de

votre avis.

Les ailes d'Icare · 第 16 / 20 段