s’ouvrit, et monsieur Piard parut.
Le conseiller d’état avait tellement redouté de voir ses infidélités
découvertes par sa femme, que cette catastrophe arrivée, il sentit une
sorte d’allégement ; depuis longtemps on a dit que la peur est pire
que le mal. N’ayant plus rien à craindre, puisque le mal était fait,
il pensa que, garder des ménagements à l’égard de la dangereuse sirène
qui l’avait trahi, serait un vrai métier de dupe. C’était donc dans
les intentions les plus vindicatives qu’il se présentait chez elle à
l’heure où il était sûr d’y rencontrer le plus de monde ; auprès de
la sournoise indignation qui lui dictait cette démarche, le courroux
d’Alceste contre Célimène eût paru de l’indulgence et de l’urbanité.
A son entrée, monsieur Piard produisit le plus grand effet, car, dans
cette société où la médisance régnait comme elle règne partout, le
bruit de sa rupture définitive avec Théodosie n’avait pas tardé à
se répandre, et il était devenu l’objet d’une foule de commentaires
épigrammatiques. Tous les yeux se dirigèrent vers lui avec une surprise
railleuse, et avant qu’il fût arrivé près de la cheminée, il se vit
entouré d’un cercle curieux qui, prévoyant une scène amusante, avait
interrompu toute autre occupation pour y assister de plus près. Au
milieu de l’émotion générale, madame de Marmancourt seule conserva
l’imperturbable sang-froid dont l’avait douée l’habitude des
situations épineuses. De l’air le plus naturel et avec son sourire
ordinaire, elle accueillit le salut ironiquement respectueux du
conseiller d’état.
— Vous avez donc été malade ? lui dit-elle ; il y a un siècle qu’on ne
vous a vu.
— Malade ! répéta monsieur Piard d’une voix claire, tandis que ses
petits yeux gris parcouraient le cercle des assistants et semblaient
leur commander le silence et l’attention ; malade ! jamais je ne me
suis mieux porté et jamais je ne me suis senti de si belle humeur.
— En effet, dit monsieur Ernest de Handsgorf, je vous trouve une
physionomie rayonnante. Il vous est arrivé quelque chose d’heureux.
— De très-heureux : j’hérite de douze mille livres de rentes.
Malgré son assurance, madame de Marmancourt se mordit les lèvres,
tandis que la plupart des autres souriaient.
— Douze mille livres de rentes, c’est assez joli ! dit un de ces
derniers moins au fait que les autres, et qui n’avait pas compris la
nature de l’héritage en question.
— Vous devriez être en deuil, observa malicieusement monsieur de
Handsgorf.
— Il faudrait pour cela que quelqu’un fût mort, répondit monsieur
Piard, et dans ma succession, tout le monde se porte à merveille. C’est
une histoire assez bouffonne ; puisque nous sommes entre amis, je vais
vous la raconter : le chapitre premier débute par la lettre que voici.
Le rancuneux conseiller d’état tira de sa poche la lettre anonyme qu’il
avait reçue quelques jours auparavant, et il en commença la lecture de
sa voix la plus mordante. Dès les premiers mots, Théodosie se jeta sur
le papier qu’elle essaya de lui arracher. M. Piard s’attendait à ce
geste, il ne lâcha pas la lettre ; et la mettant hors de la portée de
la femme furieuse :
— Permettez, madame, dit-il avec un accent railleur ; cette lettre a
quatre pages, et nous ne sommes qu’à la troisième ligne.
Madame de Marmancourt promena autour d’elle un regard de couleuvre
blessée ; elle n’aperçut que des visages moqueurs ou indifférents.
Parmi les hommes qui formaient sa cour habituelle, pas un ne
manifestait la moindre envie de la défendre, et Blondeau n’était pas
là ; se sentant la plus faible, elle prit le parti qui, en pareille
disgrâce, se présente d’abord à l’esprit des femmes.
— C’est une horreur ! une infamie ! dit-elle d’une voix défaillante.
Venir m’insulter chez moi !... ourdir un tissu de calomnies... ah !
j’étouffe... de l’air.
Elle ferma en même temps la bouche et les yeux, puis se laissa tomber
languissamment dans les bras de son plus proche voisin. D’après la
tournure que prenait la scène, les laides amies avaient prévu qu’un
évanouissement devenait indispensable ; aussi se trouvaient-elles
prêtes, la physionomie émue et le flacon de vinaigre à la main. Elles
soutinrent Théodosie avec le plus bel ensemble, et l’étendirent
tragiquement sur une causeuse. Quelques hommes les secondèrent dans ce
soin charitable, pendant que les autres, plus incrédules en fait de
syncopes, entouraient monsieur Piard toujours posé devant la cheminée
et contemplant sa victime avec la triomphale férocité d’un tyran de
mélodrame qui vient de poignarder l’héroïne de la pièce.
— Mon cher Jules, lui dit à demi-voix monsieur de Handsgorf, je ne vous
reconnais pas là ; ce que vous venez de faire ne se fait pas.
— Ça se fait, puisque je le fais, répondit avec brusquerie le
conseiller d’état.
— Vous avez tort, reprit doucement le diplomate :
Le bruit est pour le fat, la plainte est pour le sot ;
L’honnête homme trompé s’éloigne et ne dit mot.
— Oui, vous avez tort, dirent plusieurs autres hommes ; ces scènes-là
sont de mauvais goût.
— Parbleu, messieurs, s’écria monsieur Piard en élevant le ton, j’aime
beaucoup les conseils, mais c’est lorsque je les demande ; je crois
savoir vivre et ne reçois de leçons de personne.
— Vous en recevrez cependant une de moi, dit une voix sévèrement
accentuée qui se fit entendre soudain aux oreilles du conseiller
d’état. Celui-ci tourna brusquement la tête, et demeura pétrifié
en reconnaissant monsieur de Loiselay. Depuis un instant le vieux
gentilhomme avait quitté le fauteuil où jusqu’alors il était resté
hors de la vue de son gendre, et il s’était glissé silencieusement
derrière lui, à la manière de l’ombre de Banquo.
En face de cette foudroyante apparition, monsieur Piard ouvrit la
bouche et ne dit rien. De son côté, l’émigré ne prononça pas un mot de
plus, mais du doigt il montra la porte. Obéissant à ce geste comme s’il
s’était soumis à l’injonction de quelque être surnaturel, le conseiller
d’état traversa le salon, la tête basse, sans regarder personne et pour
ainsi dire tenu par monsieur de Loiselay, qui lui marchait sur les
talons. A la porte le vieillard se retourna, et, s’adressant à quelques
hommes qui se disposaient à les suivre dans l’intention philantropique
d’empêcher une dispute entre leur ami Jules et ce vénérable champion
des belles offensées :
— Retournez près de madame de Marmancourt, leur dit-il avec un accent
de persiflage ; si elle ne reprend pas bientôt connaissance, jetez-lui
de l’eau à la figure : c’est un remède infaillible pour les femmes à
teint de rose. Monsieur Piard et moi, nous n’avons besoin de personne.
A ces mots, il referma la porte et rejoignit son gendre. Après être
sortis de l’appartement, ils descendirent l’escalier sans mot dire ;
dans la rue, monsieur de Loiselay appela le cocher d’un des fiacres
arrêtés devant la maison. L’automédon, à moitié endormi, se précipita
toutefois en bas de son siége et ouvrit la portière du char numéroté.
— Montez, dit le vieux gentilhomme au conseiller d’état, qui, dans son
malaise, exécuta cet ordre sans songer à l’étiquette.
— Maintenant expliquons-nous, reprit monsieur de Loiselay, lorsqu’ils
furent assis tous deux et que le cocher eut reçu l’ordre de les
conduire à la rue de la Planche. Bonaparte disait qu’il faut laver
son linge sale en famille ; en cela comme en bien d’autres choses
il avait raison. C’est conformément à cette maxime que j’ai voulu
avant tout vous tirer de ce salon où chacun se moque de vous en ce
moment. Écoutez-moi, Piard. En apprenant vos fredaines, j’ai eu un
instant envie de vous couper les deux oreilles, mais j’y ai renoncé,
deux oreilles coupées défigurant un homme sans réparer ses sottises.
Vous êtes le mari de ma fille, on ne divorce plus, une séparation est
désagréable pour tout le monde ; ce que nous avons de mieux à faire est
donc de tâcher de vivre ensemble aussi bien que possible et sans mettre
personne dans le secret de nos divisions. N’êtes-vous pas de cet avis ?
— Entièrement, monsieur, répondit le mari d’Isaure d’une voix qui avait
perdu toute arrogance.
— Je n’ai pas oublié ma jeunesse, reprit l’émigré ; quoique la vôtre me
paraisse prolongée un peu tard, je ne vous demanderai pas d’être plus
parfait que je ne l’étais moi-même. Un dévot, et peut-être serait-il
temps de l’être, un dévot vous dirait que l’adultère est un péché
mortel ; je vous dirai, moi, qu’à cinquante ans et avec une femme qui
en a trente à peine, avoir des intrigues et des intrigues à fenêtres
ouvertes, c’est vouloir devenir ce que, dans le langage châtié
d’aujourd’hui, on appelle un époux ridicule et que Molière nommait
plus crûment. Si votre femme, qui connaît votre conduite, s’avisait de
l’imiter, qu’auriez-vous à lui dire ?
— Madame Piard est trop vertueuse pour cela, dit le conseiller d’état
en essuyant la sueur qui lui humectait le front.
— Isaure est fort vertueuse, sans doute ; mais quelle est la femme qui
ne commence pas par là ? Vous jouez gros jeu, Piard, songez-y. Jusqu’à
présent vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez : prenez garde
que la chance ne tourne. Ma fille est pleine de raison et de sagesse ;
mais la raison et la sagesse même peuvent être poussées à bout.
— Je sais que j’ai des torts, répondit monsieur Piard avec
componction ; mais si vous saviez combien Isaure est sévère, rigide,
imposante, peut-être trouveriez-vous moins impardonnables des fautes
que je me reproche moi-même.
— Elle est de l’école de sa mère ; des saintes !
— C’est cela.
— Et vous n’êtes pas un saint, vous ?
— Mais... je ne pense pas que vous ayez non plus beaucoup de titres à
la canonisation !
Le vieux gentilhomme sortit de son rôle de grondeur en souriant malgré
lui.
— Et si j’en dois croire certains récits venus jusqu’à moi, reprit
adroitement monsieur Piard, parmi les brillantes qualités que trouva
dans son mari feu madame la comtesse de Loiselay, la fidélité
conjugale ne brillait pas au premier rang.
— Piard, vous sortez de la question, dit le vieux gentilhomme attaqué à
son tour ; il s’agit de vos péchés et non des miens ; j’ai commencé par
vous dire que je n’étais pas un docteur de l’église. Nous ne causons
pas ici de pénitent à confesseur, mais de gendre à beau-père ; et même
ne croyez pas que je me targue de cette paternité ; un gendre à barbe
grise, car vous grisonnez, ne peut, je le sais, être mis en retenue
comme un écolier de sixième. Comment pouvez-vous comparer ma position à
la vôtre ?
Madame de Loiselay était de mon âge, Isaure a vingt ans de moins que
vous. D’ailleurs, et ceci est capital, si, comme de mauvaises langues
vous l’ont dit, j’ai fait, par ci, par là, quelques accrocs au contrat,
du moins y ai-je toujours mis les formes ; ma femme ne s’est jamais
doutée de rien ; la vôtre sait tout.
— La différence entre nous se réduit donc à la forme ; vous
reconnaissez que le fond est le même ?
— La forme est tout.... je vous parle toujours d’après les idées
du monde. Que diantre ! ce n’est pas là une science si difficile à
apprendre. On a une femme vertueuse, trop vertueuse ; il y en a.
Quelque effort qu’on fasse, on ne peut se mettre au niveau de cette
vertu. On a été élevé dans des principes relâchés, on a mené la vie de
garçon longtemps, on a vu la mauvaise compagnie ; et après quelques
mois de mariage, on retombe dans les folies avec lesquelles on avait
juré de rompre. Je comprends tout ça : l’homme n’est pas parfait.
Mais, en ce cas, on y met de la réserve, de la discrétion, de la
prudence. On ne s’affiche pas au nez de tout Paris, on ne fait point
parade de ses infidélités, surtout on ne prend pas une maîtresse à
mille francs par mois qui vous trompe, vous bafoue et vous couvre d’un
ridicule ineffaçable. On se rappelle, même au fort de ses erreurs,
qu’on a une femme honnête, vertueuse, digne d’égards, et l’on ne
l’expose pas à se rencontrer face à face avec l’impudente créature pour
qui on l’a trompée. Voilà ce qu’on ne fait pas.
— Voilà ce que je ne ferai plus, je vous en donne ma parole d’honneur,
répondit monsieur Piard, qui reconnut la sagesse un peu mondaine des
conseils de son beau-père ; vous avez pu voir d’ailleurs que tout est
fini entre madame de Marmancourt et moi.
— Tâchez d’en finir avec les folies de jeunesse, cela vaudra encore
mieux.
— Avez-vous toujours pour gouvernante mademoiselle Victorine ? demanda
le conseiller d’état avec une intention maligne.
— Allons donc ! vous êtes fou ? N’ai-je pas soixante-huit ans sonnés !
dit en souriant monsieur de Loiselay.
Le fiacre s’étant arrêté en ce moment, les deux hommes descendirent,
le beau-père plus lestement que le gendre, nonobstant la vieillesse
qu’il venait d’appeler en témoignage de ses bonnes mœurs. En montant
l’escalier, monsieur Piard prit son compagnon par le bras.
— Ah ça, mon cher beau-père, lui dit-il à demi-voix, la leçon que vous
venez de me donner doit vous suffire. J’espère que vous ne direz rien à
Isaure.
— Pour qui me prenez-vous ? répondit monsieur de Loiselay ; est-ce
qu’on dit aux femmes ces choses là ? Je vous ai fait une leçon, ainsi
que c’était mon devoir ; vous m’avez promis de vous corriger : c’est
bien. _Prima transit_, dit-on au collége. Mais rappelez-vous qu’en cas
de récidive, je serai moins indulgent. Quant à Isaure, si elle est
surprise de nous voir rentrer ensemble, nous lui dirons que nous nous
sommes rencontrés à l’Opéra et que nous en sortons.
Cette histoire convenue, ils entrèrent.
LES MAUVAIS JOURS
Pendant une douzaine de jours, Victor Deslandes fut retenu captif par
sa blessure, dont les différentes phases s’accomplirent successivement
sans accident nouveau. De toutes les personnes qu’il connaissait à
Paris, une seule, durant ces heures de souffrances et d’ennui, lui
donna des preuves d’un intérêt véritable et constant, ce fut monsieur
de Loiselay : chaque jour le vieillard venait passer auprès du blessé
une partie de l’après-midi. Pour le désennuyer, il apporta un matin un
jeu d’échecs, et les deux hommes purent reprendre le paisible amusement
auquel ils avaient l’habitude de se livrer à D*** presque tous les
soirs. Les soins affectueux du vieux gentilhomme firent paraître plus
noire encore au substitut la conduite de Blondeau, dont il n’avait pas
eu de nouvelles depuis le jour du duel.
— Il y a là-dessous quelque machination diabolique, se dit Deslandes
après avoir vainement attendu pendant plus d’une semaine la visite
de son ami ; nos conventions avaient été trop clairement exprimées
pour qu’une erreur si monstrueuse fût possible. Le fait de ce pistolet
chargé à balle ne peut être expliqué que par une abominable trahison
dont je suis la victime. Tout semble indiquer que Blondeau avait résolu
de se débarrasser de moi ; mais pourquoi ? dans quel but ? que lui
ai-je fait ?
Une de ces idées que la raison repousse, mais que la fièvre accepte,
traversa comme un éclair l’esprit du substitut.
— N’a-t-il pas de l’argent à moi ? pensa-t-il en frémissant de sa
pensée : treize mille francs qui lui restent en dépôt ; trois mille
de l’ancien compte et deux autres mille que je lui ai prêtés le jour
de mon arrivée, font dix-huit mille francs qu’il me doit. Qui sait
s’il n’est pas hors d’état de me les rendre, et si, prévoyant une
demande de remboursement, il n’a pas imaginé ce duel comme une manière
de s’acquitter en me tuant ! Ce serait horrible, mais il se passe à
Paris des choses si épouvantables ! La fortune de Blondeau, malgré son
étalage, me paraît fort problématique. Je ne lui connais pas un arpent
au soleil, pas un coupon de rentes ; ces grandes spéculations dont il
parle sans cesse sont soumises aux chances de toutes les opérations de
ce genre, dans la plupart desquelles on gagne aujourd’hui pour perdre
demain. D’un autre côté, il fait beaucoup de dépenses, il joue, et un
joueur, dans un cas malheureux, est capable de tout. Oui, je ne puis
me rendre compte de son étrange conduite qu’en l’attribuant à quelque
motif ténébreux. S’il ne se sentait pas coupable, il viendrait certes
me voir : son absence dit tout.
Le jour même où Deslandes accueillit ce grave soupçon, un aveu imprévu
de monsieur de Loiselay lui en démontra l’injustice.
— Votre adversaire et son témoin n’ont pas eu la politesse de vous
faire une visite ? lui demanda le vieillard.
— Je n’ai revu ni l’un ni l’autre, répondit le blessé d’un air
contraint.
— Cela ne m’étonne pas ; comment attendre un procédé convenable de gens
qui dans un duel chargent les pistolets à poudre !
— Que voulez-vous dire ? reprit Deslandes.
— Qui se ressemble s’assemble, et je juge ce monsieur de Gustan d’après
son témoin. Figurez-vous que ce petit monsieur-ci avait trouvé joli de
vous faire battre avec des balles de liége. Heureusement j’ai mis ordre
à cette impertinence.
— Heureusement ! s’écria le substitut en regardant le bras qu’il
portait en écharpe.
— Sans doute ; qu’est-ce qu’un doigt de moins auprès du ridicule dont
vous aurait couvert, malgré votre bonne foi, un duel de cette espèce ?
Maintenant que j’y réfléchis, je parierais que monsieur de Gustan
n’était pas étranger à cette belle imagination ; il était blanc comme
un mort quand vous avez fait feu sur lui, et je ne lui crois pas la
fibre très-solide ; d’ailleurs il me paraît peu vraisemblable qu’un
témoin se permette une pareille polissonnerie sans y être autorisé par
celui qui l’emploie.
En apprenant qu’il était redevable de sa blessure à monsieur de
Loiselay, Deslandes lança intérieurement sur le vieillard le plus
foudroyant anathème qu’il put imaginer ; puis il se dit :
— Blondeau a été trompé comme moi, et je ne puis lui en vouloir ; mais
puisqu’il n’a pas de reproche à se faire, pourquoi ne vient-il pas me
voir ? Sans doute il lui est arrivé quelque accident.
L’inquiétude que lui causait son ami, combinée avec celle qu’il
ne pouvait s’empêcher d’éprouver en songeant à son argent, ne lui
permit pas d’attendre, pour éclaircir ses appréhensions, le jour où
il pourrait enfin sortir de sa chambre. Il prit le parti d’écrire à
Blondeau, et lui envoya, griffonné de la main gauche, un billet qui
resta sans réponse. Cette circonstance redoubla l’anxiété du substitut
qui, prévoyant le vide prochain de sa bourse, eût été mis dans un
sérieux embarras par la disparition du dépositaire sur lequel il
comptait pour la remplir.
— Il est sans doute allé passer quelques jours à la campagne, se dit-il
en essayant de se tranquilliser ; mais, quel qu’il soit, le motif de
son absence ne l’excuse pas ; son procédé est d’un égoïsme révoltant.
C’est le trait d’un homme sans cœur, d’un faux ami ; certainement je ne
me suis jamais fait illusion à son égard, mais je ne l’aurais pas cru
capable de se conduire avec cette brutale insouciance.
Deslandes eut bientôt un autre sujet d’inquiétude plus grave encore
que celui-là. Il s’aperçut que le langage de monsieur de Loiselay
avait subi une complète métamorphose depuis l’arrivée du vieillard
à Paris. L’apologiste de l’ambition, des aventures et des tentatives
audacieuses était devenu, sans transition, l’avocat de la retraite,
de la vie modérée, des goûts sobres et modestes. Au lieu d’encourager
le substitut dans ses présomptueuses espérances, comme il avait fait
jusqu’alors, l’émigré ne manquait aucune occasion de dénombrer les
écueils dont est semée la mer que doivent traverser les solliciteurs
avant d’atteindre le terme de leurs vœux.
Pour un qui arrive au port, quatre-vingt-dix-neuf font naufrage en
route, disait-il souvent ; et par combien de fatigues, d’ennuis et de
mécomptes, le seul qui réussit doit-il acheter son succès ! En vérité,
l’homme n’a pas de plus cruelle maladie que cette effervescence de son
esprit, qui le porte à dédaigner le bien solide qu’il possède pour
courir après une fortune le plus souvent illusoire et chimérique.
Où diantre en veut-il venir avec son sermon, se disait alors Deslandes
qui, pour mettre le vieillard en contradiction avec lui-même, lui
rappelait les avantages qu’il avait remportés sous le consulat dans le
rôle de solliciteur.
— Où l’un réussit, l’autre se perd, répliquait monsieur de Loiselay
d’un ton dogmatique. En toutes choses le succès est l’exception ;
d’ailleurs, ajoutait-il avec une certaine fatuité, il n’est pas donné à
tout le monde d’aller à Corinthe.
Dans les conversations journalières des deux provinciaux, chaque fois
que l’ambition du substitut prenait l’essor, comme un cerf-volant
dont un écolier déroule le cable délié, le vieillard, d’un coup de
main impitoyable, ramenait à terre l’aérostat déjà perdu dans les
nuages. Deslandes lui parlait-il du conseil d’état, il lui répondait en
l’entretenant du tribunal de première instance de D*** :
— Votre congé doit être expiré, dit-il un jour ; avez-vous demandé une
prolongation ?
— Oui, répondit le jeune magistrat ; mais ce n’est de ma part qu’un
acte de politesse. J’ai dit adieu pour toujours au parquet de D***.
— Il ne faut jurer de rien, reprit le vieil émigré en hochant la tête ;
après tout, la place dont vous êtes encore titulaire est un fort joli
pis-aller ; bien d’autres s’en contenteraient à votre âge ; car vous
n’avez, je crois, que vingt-sept ans.
— Pitt était premier ministre à vingt-quatre.
— Et Napoléon premier consul à trente, je sais cela ; mais moi, qui ai
fait toutes les campagnes de l’armée des princes et qui ai maintenant
soixante-huit ans passés, savez-vous quel est mon grade ? capitaine,
mon cher ami ; la croix de Saint-Louis, que je ne porte plus, et une
pension de 1200 francs ; voilà en définitive tout ce que m’a valu une
carrière, entre nous, un peu plus pénible que la vôtre. Vous voyez que
tout le monde ne peut pas devenir Pitt ou Bonaparte.
Selon l’usage des esprits avantageux, qui mettent une prétention
particulière à se placer hors de la loi commune, Deslandes ne fut
nullement convaincu de la justesse d’un pareil rapprochement.
Que monsieur de Loiselay n’eût obtenu dans sa carrière militaire
qu’un grade inférieur, cela lui paraissait naturellement expliqué
par la médiocrité du vieux gentilhomme ; mais que lui-même, plein
d’intelligence et de talent, végétât plus longtemps dans un emploi
subalterne, voilà ce qui était évidemment absurde, odieux, révoltant,
impossible.
— Le bonhomme a baissé considérablement depuis deux mois, se dit-il ;
autrefois il comprenait les choses, il voyait juste, ses conseils même
étaient en général fort sensés ; mais il n’y a plus moyen d’avoir avec
lui une conversation raisonnable. Ne voudrait-il pas me persuader que
je dois m’estimer heureux d’être parvenu à mon âge à l’emploi glorieux
de substitut du procureur du roi ! J’ai vu le moment où il me proposait
de retourner à D*** ; en vérité, maintenant rien ne m’étonnerait de sa
part : rien, me conseillât-il un de ces jours d’épouser mademoiselle
Bescherin !
Cette supposition dérisoire, à laquelle il ne put s’arrêter un seul
instant sans sourire de pitié, fut réalisée dès le lendemain ; et quoi
qu’il en eût dit, le jeune magistrat ne put dissimuler sa surprise,
lorsque monsieur de Loiselay, en l’abordant de l’air empressé que
prennent ordinairement les porteurs de nouvelles intéressantes, lui eut
demandé :
— Savez-vous ce qui se passe à D*** ? Voilà la petite Bescherin passée
décidément à l’état d’héritière. Elle vient d’enterrer son oncle le
grand-vicaire, qui lui laisse une soixantaine de mille francs ; c’est
mon notaire qui m’écrit cela, ainsi le fait est sûr. Qu’en dites-vous ?
— Je dis que mademoiselle Bescherin a raison de devenir riche puisqu’il
lui est impossible de devenir belle.
— Vous la trouvez donc bien laide ? demanda le vieillard d’un air
contrarié.
— Si j’ai bonne mémoire, répondit le substitut, en cela je suis de
votre avis.