embarrassé ; vous portez tout à l’extrême. Parce que, sur certains
points, nous ne nous trouvons pas d’accord, est-ce une raison pour me
lancer ainsi à brûle pourpoint le mot de séparation ? Ce n’est pas là
raisonner. Au lieu de s’emporter, on s’explique ; en tout il faut de la
modération :
_Est modus in rebus..._
— C’est sans doute Horace qui a dit cela, interrompit Isaure avec
un imperceptible sourire ; prenons-le pour juge si vous voulez.
Croyez-vous que, pour quelques mécomptes éprouvés à la cour d’Auguste,
votre auteur favori se fût jamais avisé d’abandonner Mécène et d’entrer
dans la conspiration de Cinna ? Quoique poëte, il avait trop de bon
sens pour cela. Vous qui avez toujours ses vers à la bouche, imitez-le,
cela vous rapportera plus que de le citer.
— Il est sûr qu’Horace eût été un ventru modèle, dit monsieur Piard en
souriant à son tour.
— Revenons à notre sujet ; je vous ai fait part de mes intentions ;
veuillez m’expliquer les vôtres.
— Mes intentions, dit le conseiller d’état en hésitant à chaque
mot ; j’ai avant tout celle de bien vivre avec vous et de ne rien
faire qui puisse motiver le coup d’état dont vous me menacez. Une
rupture me causerait le plus grand chagrin, vous ne l’ignorez pas.
Mais en vérité vous avez une terrible manière d’argumenter ! Dans
des discussions générales, vous faites intervenir des considérations
toutes personnelles. Voilà une question de principes presque devenue
une altercation de ménage. Comment voulez-vous que je me défende ?
Si je suis, comme vous le prétendez, un mauvais politique, du moins
ne suis-je pas un mauvais mari. Je vois bien que vous voulez abuser
de votre ascendant et m’imposer des concessions. Eh bien ! voyons ;
tâchons de nous entendre : vous savez combien j’estime votre jugement.
Que me conseillez-vous ?
— De prendre à l’instant même un parti décisif, répondit Isaure d’un
ton aussi ferme que celui du mari l’était peu. Jetez-vous franchement
dans l’opposition, à quels risques, vous le savez ! ou donnez-moi carte
blanche pour réparer vos fautes, s’il en est temps encore.
Monsieur Piard se leva, et fit plusieurs tours dans le salon d’un air
soucieux et irrésolu.
— Si je romps avec elle, se dit-il, tout le monde me va jeter la
pierre, mes meilleurs amis même ; je perds d’un seul coup la moitié
de mon armée, et je ne me relèverai peut-être jamais d’un pareil
désastre ; si je cède, j’établis contre moi un précédent dont les
effets sont incalculables. Ce blanc-seing qu’elle me demande, c’est mon
abdication, ni plus ni moins.
Après avoir examiné les deux faces presque également effrayantes de
l’alternative où il se trouvait réduit, monsieur Piard fit ce que font
d’ordinaire les rois forcés d’opter entre leur déchéance ou la guerre
civile : il abdiqua.
— Avant tout, dit-il à sa femme, je veux que nous vivions bien
ensemble, comme nous avons fait jusqu’à ce jour. On ne remplace
pas la paix du ménage, et si vous y tenez autant que moi, rien ne
troublera jamais notre bonne intelligence. Je sais que vous avez un
esprit supérieur, et il est possible que vous jugiez notre position
plus sainement que je ne puis le faire, aigri et froissé comme je
l’ai été depuis quelque temps. Faites ce que vous voudrez, je ne vous
désapprouverai pas.
— Je vous ai demandé carte blanche.
— Carte blanche, soit.
Madame Piard baissa la tête pour dissimuler un sourire qui ne fit que
passer sur ses lèvres presque toujours sérieuses. Après trois ans
de lutte elle triomphait enfin ; elle était maîtresse, elle était
reine : au milieu de cette victoire, que lui importaient les ridicules
infidélités du barbon son époux, maintenant son serviteur ?
— C’est aujourd’hui le jour du garde-des-sceaux, dit-elle après un
instant de silence ; vous feriez bien d’y aller.
A cette première goutte d’un calice qu’il était condamné à boire
jusqu’à la lie, le conseiller d’état fit involontairement la grimace.
— Vous savez bien que nous sommes en froid, répondit-il doucement ; il
y a plus de six semaines que je n’ai mis les pieds chez lui.
— C’est précisément pour cela qu’il vous y faut aller ce soir ; il est
votre supérieur, et ce n’est pas à lui de faire les avances. Demain
je compte voir un ou deux des autres ministres ; j’espère que, sous
ma garantie, ils consentiront à oublier le passé. Maintenant, puisque
vous voilà raisonnable, permettez-moi de vous donner encore un ou deux
conseils, et surtout n’y voyez aucune allusion ; je ne vous parle pas
comme votre femme, mais comme une amie sincère et désintéressée. En
général, vous n’avez pas assez de tenue ; vous fréquentez un monde trop
frivole ; on vous voit trop souvent dans les coulisses de l’Opéra, vous
achetez trop de bouquets chez mademoiselle Prévost. Ces torts, minimes
en apparence, deviennent des fautes graves dans votre position. En
France, il est une chose qui réussit mieux que l’esprit, mieux que le
talent, mieux que le génie : c’est la gravité. Un homme d’état doit
paraître sérieux, fût-il jovial au fond. Parler peu, à propos et en
termes absolus, ne rire jamais, acquérir un maintien digne, un air
réfléchi et un regard scrutateur, avec cela on impose aux observateurs
même, et l’on arrive à tout. Tâchez de profiter de la leçon et d’être
un peu moins jeune homme.
A chaque instant, monsieur Piard s’attendait à voir sortir des lèvres
d’Isaure le nom de madame de Marmancourt. Il en fut quitte pour la
peur. La femme politique était trop habile pour revenir à un sujet
qui eût inutilement compliqué la discussion dont elle avait eu tous
les honneurs. Aussi, lorsque son mari lui eut demandé, non sans
inquiétude : — N’avez-vous plus rien à me dire ? — répondit-elle avec
une indulgence accomplie :
— Rien. Ne sommes-nous pas d’accord sur tout ?
Le conseiller d’état avait hâte de terminer la conversation ; il ne
fit pas répéter ces paroles qui lui laissaient la liberté d’opérer
convenablement sa retraite. Cachant sous une affectation de galanterie
sa déconvenue profonde, il baisa de nouveau la main de sa femme,
quitta le salon à petits pas et en referma la porte sans bruit, comme
il appartenait à un vaincu. Il rentra aussitôt dans son appartement,
fit sa toilette et sortit à pied, contre son habitude. Autrefois, pour
se consoler de la tyrannie des maires du palais, les rois fainéants
n’avaient pas de passe-temps plus doux que de se promener dans
les rues de Paris sur un char traîné par des bœufs. Cette sublime
flânerie, à l’usage des puissances détrônées, devint la ressource de
monsieur Piard, qui passa le reste de l’après-midi à muser le long
des boulevards, examinant les gravures nouvelles chez les marchands
d’estampes, s’arrêtant dans les magasins de bijouterie pour savoir le
prix des parures à la mode, et surtout ne laissant point passer une
seule jolie femme sans la regarder sous le nez. Cette occupation ne
parut pas si désagréable au conseiller d’état, qui, en se sentant
débarrassé du soin de sa conduite politique, finit par se dire, qu’à
tout prendre, c’était du souci de moins, du loisir de plus, et qu’il
n’y avait pas là de quoi se jeter à l’eau.
— Il est sûr que je viens de passer sous les fourches caudines,
pensa-t-il avec une résignation philosophique. Désormais je serai
obligé de filer doux, et c’est madame Piard qui portera les culottes.
Mais après tout, des deux malheurs que j’avais à craindre, je subis le
moindre. Une maîtresse femme est encore plus supportable qu’une femme
jalouse : mieux vaut être mené que persécuté.
L’AMI DU DÉFUNT
Après avoir donné à Deslandes tous les soins qu’exigeait son état,
monsieur de Loiselay revint chez sa fille qu’il trouva occupée à écrire
quelques lettres avant le dîner. Le vieux gentilhomme raconta dans
les termes les plus favorables au substitut le duel dont il venait
d’être témoin, et il essaya de prouver à Isaure qu’en considération
de la belle conduite du champion blessé, elle devait lui accorder une
complète amnistie. Madame Piard écouta cette apologie sans en paraître
touchée.
— Vous autres hommes, dit-elle à son père, lorsque vous vous êtes
battus, vous croyez que tout est dit et que vous voilà blancs comme
neige. Nous avons une autre manière de juger ; à nos yeux, un coup
d’épée de plus ou de moins ne prouve rien. Loin de le justifier, le
duel de monsieur Deslandes serait un nouveau tort si ma réputation
n’était pas solidement établie. On dirait qu’il s’est battu pour moi,
que je lui permets d’être mon chevalier ; et la calomnie aurait beau
jeu. Je vous en prie, si vous voulez que nous soyons du même avis,
laissons-là votre malencontreux protégé et parlons d’autre chose.
— Parlons de ton mari, répondit monsieur de Loiselay, qui n’avait pas
l’habitude de contrarier sa fille, et qui pensa qu’il retrouverait plus
tard une meilleure occasion de plaider la cause du jeune magistrat.
— Parlons de mon mari, dit Isaure avec un imperceptible sourire.
— Depuis ce matin, je ne fais que penser à ce que tu m’as raconté,
reprit l’émigré d’une voix affectueuse ; à force d’y réfléchir, j’ai
fini par douter. Il me paraît impossible qu’à son âge Piard soit assez
stupide pour t’offenser ainsi. Ce serait le trait d’un fou, et il ne
l’est pas. Je parierais maintenant que cette histoire qu’on lui prête
n’est qu’un mensonge. Tu sais la confiance qu’on doit accorder aux
lettres anonymes. Calme-toi donc, ne te fais pas de mal à propos d’une
chimère, et surtout ne te monte pas la tête.
— Ai-je donc l’air d’une femme qui se fait du mal et qui se monte la
tête ? demanda madame Piard en regardant le vieillard d’un air assez
moqueur.
— Je sais que quand tu veux, tu as beaucoup d’empire sur toi-même.
— Et sur les autres aussi, j’espère, pensa Isaure qui reprit : —
Vous vous trompez, mon père, si vous croyez que j’aie besoin de me
faire violence pour ne pas poignarder monsieur Piard. Nous venons
de causer pendant près de deux heures le plus tranquillement du
monde. Rassurez-vous, nous sommes très-bien d’accord, et ses petites
trahisons ne nous empêcheront pas de vivre en paix.
— Isaure, dit monsieur de Loiselay avec une gravité paternelle, je ne
l’entends pas ainsi. Songez que la maxime : monsieur de son côté et
madame du sien ne saurait devenir à votre usage. Que votre mari ait ou
non des torts, il vous est défendu d’en avoir.
— C’est mon avis, répondit froidement madame Piard ; de ce côté, vous
n’avez rien à craindre, ni moi non plus. D’ailleurs, s’il était dans ma
nature de mal faire, mariée depuis plus de trois ans à un homme qui a
presque le double de mon âge, il n’est pas probable que j’eusse attendu
qu’il me donnât l’exemple.
Le vieux gentilhomme, quoique fort irrité contre son gendre, s’était
cru obligé de prêcher à sa fille l’inviolable respect de la foi
conjugale ; en la trouvant contre son attente, si résignée, si
indulgente, si magnanime, il éprouva l’espèce de désappointement
que ressentent tous les sermoneurs lorsqu’espérant de convaincre un
pécheur, ils découvrent qu’ils ont affaire à un converti.
— Il est fort heureux qu’elle pense de la sorte, dit-il en lui-même ;
mais je l’avoue, à sa place je n’aurais pas été si niaise : monsieur
Piard en aurait vu de belles !
L’idée de voir son gendre complètement impuni et poursuivant en paix le
cours de ses galanteries parut si déplaisante à monsieur de Loiselay
qu’il finit par se demander s’il n’y avait pas quelque moyen de châtier
le coupable, et en ce cas, si ce n’était pas à lui, beau-père offensé
dans la personne de sa fille, de se charger de la correction.
— Comment m’as-tu dit que se nommait cette femme ? demanda-t-il après
avoir longtemps gardé le silence d’un air de profonde réflexion.
— Madame de Marmancourt, répondit Isaure qui, en voyant que son père ne
lui parlait plus, s’était remise à écrire.
— Madame de Marmancourt... oui, je me rappelle ; rue saint Lazare...
veuve d’un capitaine de vaisseau... Sous le consulat, toutes les femmes
de ce genre étaient veuves d’émigrés. A chaque époque sa mode.
Monsieur de Loiselay n’en dit pas davantage, mais il se leva,
et fit plusieurs tours dans la chambre en sifflant tout bas un
air de chasse, ce qui annonçait la conception de quelque projet
orageux aussi clairement que prédit la pluie le bonnet rabattu d’un
capucin-thermomètre.
Le lendemain, vers deux heures, madame Théodosie de Marmancourt se
trouvait seule dans son salon. Debout devant la cheminée, le visage
penché entre la pendule et l’un des candélabres, elle étudiait dans
la glace une nouvelle manière de baisser les yeux à trois temps, en
commençant par le ciel, dont elle attendait le meilleur effet. Au
milieu de ce travail, elle fut interrompue par sa femme de chambre qui
entra en tenant à la main un billet de visite.
— Qu’y a-t-il ? demanda Théodosie de l’air grondeur qui lui était
habituel lorsqu’elle ne posait pas en public.
— Un monsieur qui demande à parler à madame, répondit la soubrette
aguerrie à la mauvaise humeur de sa maîtresse.
Madame de Marmancourt prit la carte et y lut ces mots :
« Le comte de Loiselay. »
S’il est un lieu où les titres aient conservé quelque valeur, c’est
chez les femmes comme celle dont nous parlons. Théodosie, entre autres,
ne méprisait nullement la noblesse. Dans son esprit, un duc prenait
rang immédiatement après un agent de change, et un marquis valait
presque un notaire.
— Comment est-il ce comte ? demanda-t-elle en posant le billet sur la
cheminée.
— C’est un vieux monsieur bien mis, répondit la femme de chambre du
ton d’un gendarme qui lit un signalement. Il a une grosse épingle en
diamant, une chaîne de montre avec un cachet après et une canne à pomme
d’or plus belle que celle de monsieur de Gustan ; enfin, un bon genre.
Théodosie n’avait aucune raison pour fermer sa porte à un homme qui se
présentait sous ces auspices d’or et de diamant.
— Faites entrer ce monsieur, dit-elle en s’asseyant sur sa causeuse,
après avoir jeté à la glace un dernier regard de consultation.
Au bout d’un instant, monsieur de Loiselay fut introduit. Il traversa
le salon avec une aisance de gentilhomme, salua madame de Marmancourt
d’un air souriant, et prenant aussitôt la parole, tandis qu’elle lui
montrait un fauteuil.
— Madame, dit-il, mon nom vous est sans doute inconnu, et peut-être
en me voyant me présenter moi-même chez vous, trouvez-vous cette
démarche un peu cavalière ; j’espère que vous l’excuserez quand je vous
aurai dit que j’ai été un des meilleurs amis de ce pauvre monsieur de
Marmancourt.
Théodosie oublia de manœuvrer ses prunelles et regarda d’un air
interdit cet ami d’un homme qui n’avait jamais existé.
— J’ignorais sa mort et même son mariage, continua le vieux gentilhomme
sans paraître remarquer cet éblouissement ; quand on habite la
province, on n’est plus au courant de rien ; d’ailleurs, depuis
longtemps Marmancourt et moi nous nous étions perdus de vue ; c’est
seulement ici, l’autre jour et par hasard, que j’ai appris qu’il
y avait à Paris une dame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de
vaisseau ; j’ai cru alors qu’il était de mon devoir de venir présenter
mes respects à la femme d’un ancien camarade ; voilà, madame, ce qui
vous attire l’importunité de ma visite.
— Monsieur le comte a aussi servi dans la marine ? dit Théodosie en
s’efforçant de reprendre contenance.
— Dans la marine de terre, madame, répondit monsieur de Loiselay avec
un sérieux admirable ; comme vous voyez, j’étais de beaucoup l’aîné
de Marmancourt, mais notre amitié n’en était pas moins vive. Vous ne
sauriez croire à quel point j’ai été affecté de sa mort ; j’en ai
pleuré, moi qui ne pleure guère.
Le malin émigré débitait son histoire d’une façon si naturelle, que
Théodosie, qui d’abord s’était crue la victime d’une mystification,
recouvra peu à peu son aplomb et finit par se dire : — Pourquoi n’y
aurait-il pas eu, en effet, dans la marine, un capitaine de vaisseau
portant le nom de Marmancourt et ami de ce vieux monsieur, qui a l’air
fort bien élevé et incapable de désobliger une femme ? — Tout à fait
rassurée par ce raisonnement, elle adressa au père d’Isaure un de ses
plus aimables sourires.
— Les anciens amis de mon mari sont sûrs d’être bien reçus chez
moi, dit-elle, même quand je n’ai pas l’honneur de les connaître
personnellement. Je ne puis qu’être fort sensible, monsieur le comte, à
la preuve d’intérêt que vous voulez bien me donner.
Monsieur de Loiselay, dont le regard scrutateur avait déjà passé en
revue l’ameublement du salon, avisa en face des fenêtres un tableau
représentant un officier de marine en grand uniforme, qui, du milieu de
son cadre doré, servait de chaperon à l’intéressante veuve.
— Voilà son portrait ? dit-il en montrant la toile du doigt ; je ne le
trouve pas fort ressemblant.
— Ça serait trop fort s’il était ressemblant ! pensa madame de
Marmancourt, qui avait fait emplette de cette image conjugale à la
salle de vente des commissaires priseurs.
— Il est vrai que le peintre ne s’est pas distingué, répondit-elle ;
et puis monsieur de Marmancourt était déjà malade quand on a fait son
portrait.
— Y a-t-il longtemps que vous avez eu le malheur de le perdre ? demanda
l’émigré avec l’accent de l’intérêt.
— Quatre ans ! dit Théodosie, qui profita de l’occasion pour pousser un
soupir bémol et pratiquer son fameux regard à trois temps, levé, coulé
et baissé !
— Quatre ans ! déjà ! répéta monsieur de Loiselay en feignant de
l’étonnement ; mais il est donc mort le jour de ses noces ou bien il
vous avait épousée au berceau.
— Nous avons été mariés dix-huit mois. Mais il est vrai que j’étais
bien jeune quand il m’a épousée. J’avais quinze ans à peine.
— Ainsi, vous en avez vingt maintenant ?
— Bientôt vingt-et-un ; oh je suis une vieille femme ! répondit madame
de Marmancourt, dont la physionomie, par une transition savante, avait
passé de la tristesse à la coquetterie.
La conversation continua quelque temps sur ce ton, tour à tour
mélancolique et enjoué, une vraie conversation de veuve. Le vieux
gentilhomme, qui avait un projet qu’il ne perdait pas de vue, eut l’art
de se faire interroger sur les motifs de son voyage à Paris.
— Madame, dit-il avec un galant sourire, si je vous dis qu’entre vous,
jeune, jolie et spirituelle, et moi, vieux campagnard brouillé avec les
beaux usages, il y a un point de ressemblance, vous m’allez trouver
bien présomptueux ; le fait est vrai, pourtant, car je suis veuf. La
mort de ma femme, en brisant toutes mes habitudes, m’a fait prendre en
haine ma terre. A mon âge, un changement de vie a ses dangers, et je
sais qu’à bien des gens, mon projet paraîtra ridicule...
— Quel projet ? interrompit la veuve avec un commencement de
familiarité.
— Celui de m’établir à Paris. Après tout, quoiqu’on en ait déjà glosé,
je ne vois pas que ce soit là une si grande folie ; car enfin, je me
porte à merveille, et avec une soixantaine de mille livres de rente, je
peux vivre ici plus agréablement qu’en province.
— Mais débarrassez-vous donc de votre canne, dit madame de Marmancourt,
à qui le vieillard en ce moment parut un être fort intéressant ; est-on
si cérémonieux dans la maison d’un ancien ami ?
— Par malheur, continua le vieillard, qui posa sans façon sur une table
sa canne et son chapeau ; depuis le peu de temps que je suis à Paris,
j’ai déjà eu lieu de m’apercevoir qu’il n’est pas si facile que je
l’avais cru de s’y former une société agréable. A mon âge, contracter
des liaisons exigeantes, aller dans ce qu’on appelle le monde, c’est
plutôt une fatigue qu’un plaisir. Ce qu’il me faudrait, ce que je
cherche, ce sont deux ou trois maisons où je puisse venir passer la
soirée, en petit comité, sans cérémonie. Eh bien ! vous ne me croiriez
pas, c’est fort difficile à trouver.
— Monsieur le comte, dit Théodosie le visage illuminé de son plus
gracieux sourire, je n’ose espérer que mon modeste salon offre le
moindre attrait à un homme comme vous, mais je serais charmée qu’il pût
vous attirer quelquefois, lorsque vous n’aurez rien de mieux à faire. A
défaut de plaisirs brillants, vous y trouverez du moins le petit cercle
intime et la causerie sans apprêts pour lesquels je partage tout à fait
votre prédilection. Je reste toujours chez moi le soir, les lundis et
les vendredis.
Ayant obtenu ce qu’il désirait, le rusé gentilhomme abrégea sa visite,
et prit congé de l’aimable veuve, qui, après son départ, demeura
plongée dans une méditation non poétique. Depuis quelque temps madame
de Marmancourt roulait dans sa tête le sage projet de couronner par un
hymen moins idéal que celui dont elle portait le deuil, une carrière
où les roses n’étaient pas toujours sans épines. Monsieur de Loiselay,
avec ses soixante-huit ans sonnés, ses belles manières et sa fortune
plus belle encore, lui parut le plus désirable des maris.
— Comtesse de Loiselay et soixante mille livres de rentes ! se dit
Théodosie. C’est ça qui serait chouette ! Crèveraient-elles d’envie
toutes tant qu’elles sont ! Et ce manant de Jules, comme il enragerait !
Tandis que madame de Marmancourt couchait en joue de la sorte le titre
du vieux gentilhomme et sa fortune, qu’il avait triplée pour produire
plus d’effet, celui-ci réfléchissait ainsi en regagnant les boulevards :
— Cette femme-là n’est pas mal, mais Isaure est dix fois plus belle.
Voilà comme nous sommes, nous autres hommes : le fruit défendu nous
semble toujours le meilleur.... Elle est maigre, elle met du rouge,
elle se noircit les sourcils, et, malgré son langage de mineure, elle
n’est pas loin de la trentaine. Décidément, Piard est absurde. Quand
on fait tant que d’avoir des intrigues, il faut les choisir telles
qu’on en puisse tirer vanité. Moi, qui ne suis qu’un vieux grison, si
j’habitais Paris et que je voulusse vivre en jeune homme, je trouverais
diantrement mieux qu’il n’a fait. Mais il ne s’agit pas de ça.
Maintenant que j’ai mes entrées chez cette sirène, monsieur mon gendre
n’a qu’à marcher droit. Que je l’y trouve !
LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE
Le lendemain était un vendredi. Monsieur de Loiselay, qui avait
passé avec Deslandes une partie de la matinée, profita dès le soir
même de l’invitation de madame de Marmancourt ; à neuf heures il se
rendit chez elle sans qu’Isaure ni à plus forte raison le conseiller
d’état s’en doutassent. A l’exception du substitut, retenu chez lui
par sa blessure ; de Blondeau, empêché par une autre raison que nous
expliquerons plus loin ; de monsieur Piard, qui, depuis la lettre
anonyme, n’avait pas remis les pieds chez l’infidèle, et des amies
intimes dont le personnel avait été renouvelé à la suite de la querelle
dont nous avons parlé, la société réunie dans le salon était la même
que nous y avons vue en scène une première fois.
Pendant son séjour à Paris sous le consulat, monsieur de Loiselay avait
trop complètement vécu pour que les mœurs les plus exceptionnelles
lui parussent étranges ou embarrassantes ; d’ailleurs, en homme qui a
marché tour à tour sur les fleurs et les ronces de la vie, il avait
pour système de ne s’étonner de rien et de s’accommoder de tout. Au
milieu de ce cercle de gens qu’il n’avait jamais vus, il se trouva
chez lui. Accueilli avec la plus haute distinction par la maîtresse de
la maison, que le titre de comtesse et les soixante mille livres de
rentes avaient empêchée de dormir, il répondit à ses cajoleries par
une galanterie qui sentait l’ancien régime, mais non la province. Il
causa courtoisement avec les autres femmes, quoiqu’il les trouvât plus
laides qu’il ne devait être permis de l’être, gagna lestement à la
bouillotte une trentaine de napoléons, but du punch comme s’il avait eu
trente ans au lieu de soixante-huit ; et, se mêlant à la conversation
d’un groupe qui parlait politique, cribla d’épigrammes légitimistes les
raisonnements des discoureurs, attachés la plupart au gouvernement de
juillet.
— Savez-vous où madame de Marmancourt a recruté ce vieux sanglier
carliste ? dit un des interlocuteurs à celui de ses voisins qui, dans
le faubourg Saint-Honoré, s’appelait monsieur de Handsgorf, et, dans ce
salon, monsieur Ernest.
— Tout ce que je sais, c’est que ses coups de boutoir ne sont pas trop
mal appliqués, répondit en souriant le diplomate ; carliste ou non,
c’est un homme d’esprit.
Onze heures étaient sonnées ; monsieur de Loiselay, qui avait
l’habitude de se coucher tôt, commençait à éprouver un sommeil
involontaire.
— Il paraît que mon honorable gendre ne viendra pas ce soir, se
dit-il en s’asseyant à l’écart dans le fond du salon ; pourtant il
est impossible qu’il sache que je l’attends à l’affût. Onze heures et
quart. Peut-être est-il à l’Opéra ; dans ce cas, il peut encore venir.