reproche, se dit-elle en se préparant au combat ; mais si son honneur
reste intact, il n’en saurait être de même de l’autorité qu’il cherche
à s’arroger. Il est temps de mettre fin à cette lutte ridicule. Dans
une maison, il ne peut y avoir deux maîtres : qui doit gouverner de lui
ou de moi ? Voilà toute la question : la réponse n’est pas douteuse. En
me trompant d’une manière si indigne, il a signé sa déchéance ; à la
première occasion je le lui ferai voir.
L’occasion qu’attendait Isaure avec l’infatigable patience d’un
chasseur à l’affût, se présenta enfin le jour où Deslandes se battit en
duel.
L’ABDICATION MARITALE
Au moment même où Isaure méditait de réduire son mari à l’ilotisme
qui caractérise assez généralement les époux des femmes politiques,
et contre lequel il avait regimbé trop longtemps, monsieur Piard,
de son côté, ruminait un coup d’état domestique, sans se souvenir,
le téméraire, que c’est par les coups d’état que commencent les
révolutions. Mécontent du ministère, malheureux en amour, furieux
contre Deslandes, honteux de la scène ridicule que Blondeau lui avait
faite au bal, courroucé de l’arrivée de son beau-père, avec lequel il
ne s’était jamais accordé, le conseiller d’état était arrivé par degrés
à un état d’irritation qui, grâce à son tempérament sanguin, eût pu
devenir dangereux en se prolongeant. Dans cette fâcheuse disposition,
un ivrogne, pour se soulager, se fût grisé d’abord, et ensuite eût
battu sa femme. De ces deux remèdes infaillibles, dit-on, monsieur
Piard ne crut devoir employer que le dernier, et encore y fit-il les
changements que lui imposait sa condition. Au lieu de battre, il
querella, ce qui revient au même, car les paroles aussi bien que les
coups peuvent servir de soupape à la colère.
Après le déjeuner, et dès que monsieur de Loiselay, qui avait eu dans
la matinée une conversation confidentielle avec sa fille, fut sorti
pour aller chez le substitut, monsieur Piard, contre son habitude,
suivit sa femme au salon. Il s’y promena quelques instants les mains
croisées derrière le dos, tandis qu’Isaure, lisant un orage sur cette
physionomie renfrognée, s’établissait dans son fauteuil, au coin
du feu, de l’air d’une femme qui a sa foudre prête. A la fin, le
conseiller d’état s’approcha de la cheminée et s’y adossa en croisant
solennellement les pans d’une superbe robe de chambre à ramage.
— Votre père vous a-t-il dit s’il comptait rester longtemps à Paris ?
demanda-t-il avec un regard qui n’annonçait pas une passion violente
pour l’exercice de l’hospitalité.
— Un mois, je suppose, répondit Isaure ; trouvez-vous que ce soit trop ?
— Du moment que monsieur de Loiselay est chez vous, il est chez lui,
reprit d’un ton glacial le gendre du vieux gentilhomme ; qu’il y reste
l’année entière, il me fera plaisir. Tout ce que je vous demande, c’est
de ne pas être condamné, comme je l’étais à D***, à faire tous les
soirs sa partie d’échecs. Dans ce temps-là, je me résignais à cette
corvée, mais à présent je ne me sens pas la même vertu.
— Dans ce temps-là, vous aviez envie de m’épouser, et maintenant nous
sommes mariés ; il est donc tout simple que les égards prodigués alors
à mon père vous semblent aujourd’hui superflus ; tranquillisez-vous ;
votre complaisance ne sera pas mise à l’épreuve.
— Parce que je n’aime pas les échecs, n’allez-vous pas m’accuser de
manquer d’égards pour votre père ? dit monsieur Piard avec l’accent
bourru d’un homme décidé à entamer une querelle, n’importe à quel
propos.
— Si telle était mon intention, j’aurais tort, répondit froidement
Isaure. Mon père n’est pas homme à souffrir qu’on lui manque ; et vous
êtes trop prudent pour que j’aie besoin de vous rappeler le respect que
nous lui devons tous deux.
— Oh ! votre père est le phénix des pères ; c’est convenu. Il possède
toutes les vertus imaginables, et je dois me trouver fort honoré, moi,
pauvre bourgeois sans aïeux, d’être le gendre d’un homme dont les
ancêtres ont été aux croisades. Mais vous m’avouerez du moins que,
parmi toutes ses éminentes qualités, ce n’est pas la discrétion qui
brille le plus.
— Dites-vous cela parce qu’il est venu nous voir ?
— Eh ! non, madame ; monsieur de Loiselay est ici chez lui, je le
répète ; ce que j’ai voulu dire, et vous m’avez fort bien compris,
c’est qu’il pourrait se dispenser de nous empêtrer à chaque
instant d’une nichée de solliciteurs, qu’en dépit de ses lettres
de recommandation, vous me permettrez de trouver parfaitement
insupportables.
— A chaque instant... une nichée... répéta la jeune femme ; mais
depuis plus d’un an, mon père ne nous a recommandé que monsieur
Deslandes.
— Et c’est aussi de monsieur Deslandes que je veux parler, reprit M.
Piard, heureux d’avoir enfin trouvé le bouton de la soupape par où il
voulait épancher son humeur massacrante. Oui, de monsieur Deslandes
lui-même. Savez-vous ce qu’on dit de lui dans le monde ? jusqu’en ce
salon ?
— Est-ce que dans le monde on s’occupe de monsieur Deslandes ? répondit
Isaure avec un sourire sardonique.
— De quel sot ne s’occupe-t-on pas ?
— Eh bien, puisque monsieur Deslandes est devenu un homme à la mode, ce
dont je ne me serais guère doutée, voyons, que dit-on de lui ?
— Ce qu’on dit, madame ? on dit qu’il est amoureux de vous, et qu’il
vous fait la cour.
Monsieur Piard disait la vérité sans le savoir, ce qui arrive
quelquefois aux maris qui parlent en riant des conquêtes de leurs
femmes ; seulement il ne riait pas. Décidé à se débarrasser du
substitut qu’il avait pris en haine effroyable depuis la lettre
anonyme, il cherchait un prétexte plausible pour déterminer Isaure à ne
plus le recevoir ; près d’une personne si rigide dans sa conduite et si
soumise aux convenances, la meilleure manière de motiver l’exclusion
du provincial n’était-ce pas de le représenter comme un homme
compromettant ? Telle fut la belle raison qui engagea le conseiller
d’état à feindre à l’égard de sa femme la jalousie qu’il n’éprouvait
en réalité que pour sa maîtresse.
— Ah ! monsieur Deslandes est amoureux de moi ! je suis bien aise
d’apprendre cela, dit madame Piard en souriant de nouveau avec le plus
magnifique dédain. Et moi, dit-on que je réponde à cette belle passion ?
— Les choses n’en sont pas encore là, reprit le faux jaloux qui
fronçait les sourcils ; mais vous connaissez la malignité du monde :
donnez-lui prise, ne fût-ce que par un cheveu, bientôt elle s’empare de
vous corps et âme ! Horace a dit :
_Parturient montes, nascetur ridiculus mus._
Dans le monde ce sont les souris qui enfantent des montagnes.
— Puisque, de votre aveu, la montagne est encore à naître, qui vous
empêche d’écraser la souris ?
— Vous savez que j’ai l’habitude de ne rien faire sans vous consulter,
reprit M. Piard d’un ton moins emphatique ; je n’ai pas besoin de
vous dire, que je me mets, ainsi que vous, fort au-dessus des sots
propos dont les assiduités de monsieur Deslandes ont pu être l’objet ;
mais peut-être serait-il bon de leur imposer silence d’une manière
péremptoire. Tenez-vous beaucoup aux visites de ce monsieur ?
— J’y tiens si peu, dit Isaure, qu’à partir d’aujourd’hui ma porte lui
sera refusée. N’est-ce pas là ce que vous voulez ?
Le conseiller d’état fut à la fois surpris, ravi et un peu contrarié
d’un succès si facilement obtenu : surpris, sa femme ne l’avait pas
habitué à tant de condescendance ; ravi, n’allait-il pas être délivré
de sa bête noire ? contrarié enfin, faute d’obstacles, sa mauvaise
humeur n’avait plus de prétexte ; il devait la contenir sous peine de
ridicule, et rien n’est indigeste comme une colère rentrée.
— Je suis sûr qu’en vous-même vous m’accusez de jalousie et de
despotisme, dit-il dans l’espoir d’être contredit et de rallumer ainsi
une discussion qui, malgré lui, semblait près de s’éteindre.
— Fussiez-vous jaloux, je n’aurais pas raison de me plaindre, répondit
madame Piard avec une douceur hypocrite ; la jalousie est une preuve
d’attachement.
— A la bonne heure ; mais vous trouvez, je le parie, qu’en vous priant
de cesser de voir un de vos plus assidus courtisans, j’abuse un peu de
ma puissance maritale ?
— Pourquoi cela ? dit Isaure d’un ton plus insidieux encore ;
n’êtes-vous pas le maître chez vous ? je n’ai, je vous jure, nulle
envie de m’insurger contre une autorité si légitime ; je trouve fort
naturel que vous me défendiez de recevoir les gens qui vous déplaisent.
En m’avertissant des propos ridicules dont je puis être l’objet, vous
me mettez à même de les réduire au silence ; c’est un véritable service
que vous me rendez, et je serais folle d’y voir un acte de tyrannie.
Entre époux ne doit-on pas se conseiller, se soutenir ? Voyons, pendant
que nous y sommes, avez-vous encore quelque avis à me donner, quelque
observation, quelque remontrance à me faire ? Parlez sans crainte de
me blesser. Personne n’est infaillible, et je ne demande pas mieux que
d’être instruite de mes fautes.
Emerveillé d’un langage si exemplaire, monsieur Piard leva le nez au
plafond en cherchant quel nouveau grief il pourrait articuler ; car
lorsqu’une femme veut bien se reconnaître des défauts, il est imprudent
de ne pas la prendre au mot, et de lui laisser croire qu’on la trouve
parfaite.
— Il y a encore ce monsieur de Rochelle dont les visites peuvent
paraître un peu fréquentes, dit-il après un silence assez long dont
Isaure eût eu le droit de tirer vanité, car il prouvait combien sa
conduite offrait peu de prise à la critique.
— Consigné comme monsieur Deslandes, répondit-elle sans la moindre
hésitation ; à un autre.
— Un autre, dit M. Piard en cherchant de nouveau, mais cette fois sans
trouver ; je ne vois plus rien... c’est tout... et même, je ne prétends
pas que les assiduités des personnes dont je viens de parleraient aucun
inconvénient sérieux, mais le monde est si abominable qu’on ne saurait
montrer trop de réserve et de prudence.
— Trouvez-vous que je manque de l’une ou de l’autre ?
— Au contraire. Vous êtes parfaite de tenue, de dignité et de raison ;
chacun en convient.
— Pas de compliments. En ce moment il ne s’agit pas de mes qualités,
mais de mes défauts. Qu’avez-vous encore à me reprocher ?
— Rien, répondit le conseiller d’état, contraint, un peu malgré lui, de
rendre hommage à la vérité.
— Cherchez bien, reprit Isaure avec un traître sourire.
— J’ai beau chercher.
— Quoi ! pas une étourderie, pas une légèreté, pas une inconséquence !
Prenez garde, vous allez me rendre orgueilleuse.
— Alors vous aurez un défaut.
— On n’eût rien dit de plus délicat à l’Œil-de-Bœuf.
Monsieur Piard se drapa dans sa mirifique robe de chambre et sourit
d’un air évaporé, comme eût pu faire au petit-lever un marquis à talons
rouges.
— Voilà donc le chapitre de mes fautes terminé, reprit Isaure ; avouez
qu’il est court.
— Il pourrait l’être plus encore et s’écrire en un seul mot, reprit
le conseiller d’état, remis en humeur de galanterie par le compliment
qu’il venait de recevoir.
— Quel mot ? demanda-t-elle.
— Vertu ! répondit monsieur Piard qui, s’inclinant vers elle, lui prit
la main et la porta lentement à ses lèvres, d’un air qu’il crut aussi
noble que gracieux.
Isaure se laissa baiser la main sans sourciller ; regardant ensuite
fixement son mari qui venait de se redresser contre la cheminée, elle
lui dit du ton le plus naturel et le plus calme :
— Puisque mon examen de conscience est achevé, vous plaît-il que nous
commencions le votre ?
Monsieur Piard ne s’attendait nullement à cette proposition. Distrait
de son humeur farouche par l’aménité d’Isaure, il s’était laissé
conduire sans s’en apercevoir, en passant par la chambre d’épreuve d’où
était sortie plus blanche que l’hermine la femme irréprochable, jusqu’à
la porte clandestine qui ouvrait sur ses égarements personnels. A la
vue d’un péril qu’il avait toujours redouté, il sentit les restes de
sa colère se fondre en un gâchis d’embarras, de dépit, d’inquiétude,
de frayeur même, au milieu duquel sa présence d’esprit se laissa choir
tout net. Par le geste instinctif de l’homme qui prévoit une attaque
et cherche à y parer, il croisa sa robe de chambre, faible et ridicule
cuirasse, et parvenant à sourire, mais de l’air le moins enjoué :
— Il est impossible que mes péchés ne soient pas un peu plus gros que
les vôtres, dit-il, et je craindrais d’avoir en vous un confesseur trop
sévère.
— Je vous promets au contraire une grande indulgence, répondit madame
Piard, dont la figure exprimait la tranquillité la plus froide ; — la
sévérité ne remédie à rien et souvent elle achève de tout gâter. Vous
ne trouverez donc dans mes paroles ni amertume, ni fiel. Ce ne sont pas
des reproches que je veux vous adresser, mais des conseils...
— Des reproches ! interrompit le conseiller d’état qui feignit de
s’emporter à ce mot, dans le but d’intimider sa femme et d’arrêter
l’explication dès le préambule ; des reproches ! en quoi, s’il vous
plaît, méritai-je les vôtres ? Des reproches ! !
Isaure étendit la main vers son mari, et ce seul geste, exécuté avec le
plus grand calme, lui coupa la parole.
— Ne cherchez pas à vous mettre en colère ; vous n’y réussiriez pas,
lui dit-elle lorsqu’elle le vit réduit au silence ; asseyez-vous au
lieu d’essayer des poses de mélodrame ; et, avant tout, éteignez le feu
qui prend à votre robe de chambre.
Le conseiller d’état obéit avec une docilité machinale.
— Écoutez-moi tranquillement comme je vous parle, continua Isaure ;
si l’un de nous deux a le droit de se montrer courroucé, c’est moi
je pense ; vous voyez cependant si je suis de sang-froid : tâchez de
m’imiter. Vous avez une maîtresse.
— Cela n’est pas vrai, s’écria monsieur Piard en devenant soudain
presque aussi rouge qu’une pivoine.
— Vous avez une maîtresse, reprit l’épouse outragée, sans que sa voix,
en prononçant ce mot irritant, manifestât la plus légère émotion :
elle s’appelle ou plutôt se fait appeler madame de Marmancourt ; elle
demeure rue Saint-Lazare et reçoit deux fois par semaine, le lundi
et le vendredi. Parmi les hommes qui vont chez elle, je vous citerai
monsieur Belnay, monsieur de Handsgorf et monsieur Deslandes, dont vous
parliez tout à l’heure.
— Deslandes ! c’est ce polisson là qui m’a vendu, pensa le conseiller
d’état, qui en voyant sa femme si bien informée ne trouva pour se
justifier que ces paroles articulées avec embarras : — Comment
pouvez-vous ajouter foi à des propos si absurdes ? ne voyez-vous
pas qu’on cherche à nous brouiller, à semer la discorde dans notre
intérieur ? Je ne sais pas seulement s’il existe dans Paris une femme
qui porte le nom que vous venez de prononcer. Comment avez-vous dit ?
Mariancourt ? Bazancourt ?
— Assez, dit Isaure toujours impassible ; ne vous abaissez pas
inutilement au mensonge ; je sais à quoi m’en tenir. Par bonheur nous
n’avons pas d’enfant ; les dépenses extravagantes que vous faites pour
cette femme n’atteignent donc que moi seule, et ce n’est pas là un
malheur à quoi je puisse être fort sensible. Grâces au ciel je n’ai
pas besoin du luxe, et je ne tiens pas à l’argent. D’un autre côté,
poursuivit-elle avec un sourire d’ironie, je n’ai jamais été assez
présomptueuse pour espérer de captiver un homme habitué aux succès les
plus flatteurs et les plus variés. Dès le jour de notre mariage, j’ai
dû prévoir que ce n’était pas à une pauvre provinciale, telle que moi,
qu’était réservé un tel honneur, d’avance je me suis résignée à ce qui
se passe aujourd’hui. Trouvez-vous que je vous parle avec assez de
modération ? Vous me trompez, peut-être nous ruinez-vous, et cependant
je ne vous reproche ni vos dissipations, ni votre infidélité. Sur ce
double article, dire un seul mot de plus serait au-dessous de moi ;
mais il est d’autres considérations plus graves à mes yeux, et au sujet
desquelles je me permettrai de vous soumettre quelques observations.
— Où veut-elle en venir ? se demanda monsieur Piard, à qui
l’extraordinaire mansuétude de sa femme causait plus d’émotion que
n’eût fait le courroux le plus véhément.
— Ne m’interrompez pas, reprit Isaure d’une voix posée. Il s’agit
d’intérêts sérieux ; lorsque je vous aurai exposé ma manière de voir,
vous me répondrez, si vous pouvez. Je ne me suis jamais abusée sur la
constance de vos sentiments, mais en revanche je m’étais bercée d’une
illusion à laquelle je ne veux renoncer qu’à la dernière extrémité.
En me mariant avec vous j’avais cru épouser un homme d’état. Depuis
quelque temps vous n’épargnez rien pour me désabuser. Je ne répèterai
pas ici ce que je vous ai dit déjà vingt fois, mais en deux mots :
que voulez-vous ? Toute conduite raisonnable a un but qui se peut
avouer. Quel est votre but ? Conservateur depuis 1830, vous vous jetez
aujourd’hui dans l’opposition ; à quel propos ce changement ? Vous
m’allez parler de vos griefs, des lenteurs de votre avancement, des
dégoûts dont on vous abreuve ; mais quand même tout cela serait vrai,
ce que je nie, serait-ce une raison pour vous conduire comme vous
faites ? Vous vous plaignez de marcher trop lentement ; rétrograder
est-il le moyen d’arriver plus vite ?
— Où voyez-vous que je rétrograde ? interrompit monsieur Piard en
hochant la tête d’un air capable.
— Oh ! je sais qu’en vous rapprochant de la gauche vous croyez acquérir
de l’importance et manœuvrer d’une manière fort habile. Permettez-moi
de vous détromper ; mais pour cela laissons de côté les déclamations
de vos journaux patriotes, et parlons raison. En France qu’est-ce que
l’opposition ? un terrain de passage et non d’établissement ; les
habiles y campent mais n’y bâtissent pas : il n’y a que les sots ou
les brouillons qui en s’y logeant passent un bail à vie. Encore une
fois, qu’est-ce que l’opposition ? l’antichambre du pouvoir ; pas autre
chose. Qu’on passe par cette antichambre lorsqu’on n’a pas l’esprit de
trouver une autre porte, rien de mieux ; mais qu’on y revienne quand
une fois on s’est trouvé commodément assis au salon, voilà ce qui est
insensé, dérisoire, absurde ! Et voilà ce que vous faites ! Qu’en
résultera-t-il ? je vais vous l’apprendre. Si vous persévérez trois
mois encore dans la ligne où vous êtes entré, votre avenir politique
est détruit sans retour ; vous devenez un homme impossible. Déjà le roi
vous a cité parmi les personnes dont il se plaint, et vous savez s’il
est prudent de déplaire à un roi, fût-il constitutionnel. Les ministres
de leur côté sont fort mécontents de vous ; vainement je cherche à
pallier vos torts, chaque jour je perds du terrain, et le moment n’est
pas loin où mes efforts seront tout à fait inutiles. Le mot défection a
été prononcé ; si vous continuez à le justifier, comment pourrai-je y
répondre ? Tôt ou tard donc votre conduite portera ses fruits ; on vous
mettra en service extraordinaire, ce qui équivaut à une révocation.
Que ferez-vous alors ? car je ne pense pas que vous couriez au-devant
d’une disgrâce pour le seul plaisir de la subir. Vous avez sans doute
un projet ; quel est-il ?
— Mon projet ! répondit monsieur Piard avec l’importance de l’homme qui
se croit un mérite supérieur, le voici : le ministère actuel ne peut
aller loin, tout le monde en convient. Cela posé, il ne me paraît pas
de si mauvaise politique de sortir de la baraque avant qu’elle tombe.
Qu’on me mette en service extraordinaire, à l’instant même je donne ma
démission. En ce cas, j’ai la presque certitude d’être nommé député
aussitôt qu’il se présentera une vacance dans un des collèges dont la
gauche dispose. Le comité Odilon-Barrot m’a fait, à cet égard, des
promesses positives. Une fois à la chambre, nous verrons.
— Quoi ? dit Isaure en souriant de pitié.
— On renversera le ministère.
— Peut-être. Mais supposons que cela soit.
— La gauche arrivera au pouvoir.
Madame Piard haussa les épaules.
— J’accorde encore cela, dit-elle ; vous voyez que je vous donne beau
jeu.
— Alors si, comme j’ose l’espérer, je me distingue dans la lutte,
ma destitution me sera payée au décuple. Entre nous, je ne vois
dans la gauche personne qui, sous le rapport des connaissances
spéciales, puisse me disputer le ministère de l’instruction publique
ou celui de la justice. Quand je devrais me rabattre sur une place
de sous-secrétaire d’état ou même sur une direction générale, avouez
que cela vaudrait toujours mieux que de rester enfoui à perpétuité au
contentieux.
— Voici donc en deux mots votre espérance, dit Isaure avec ironie,
colonel sous le ministère actuel, vous comptez, en entrant au service
de l’opposition, devenir de plein saut maréchal de France. La
prétention serait fort belle, si elle n’était folle. Ne m’interrompez
pas et écoutez-moi. Supposons vrai tout ce que vous rêvez. Vous voilà
député, votant avec la gauche, et la gauche triomphe. Où cela vous
mènera-t-il ?
— A tout.
— A rien. La gauche, comme les deux centres, comme tous les partis,
a sa discipline et sa hiérarchie. Quel que soit le banc où vous
siégiez, vous trouverez les premières places prises. Je ne parle pas
de Laffitte, d’Odilon-Barrot, de Mauguin. Vous n’avez pas, je crois,
la prétention de les détrôner. Mais ces chefs ont des lieutenants
qui les serrent de près et que talonnent eux-mêmes les capacités
du troisième ordre. Au milieu de ce peloton compact qui, en cas de
succès, se regarde comme l’état-major né du nouveau ministère, comment
espérez-vous de vous faire jour ?
— Par la tribune ! dit fièrement monsieur Piard.
— Par la tribune ! êtes-vous orateur ? Et le fussiez-vous, il n’est pas
d’éloquence que n’annulle une position fausse. Transfuge aux yeux des
gens sévères, inconséquent et frivole selon les plus indulgents, vous
tomberez dans l’opposition comme une goutte d’eau dans la rivière, pour
y disparaître. Vous vous plaignez de vos supérieurs d’aujourd’hui ;
là, vous en trouverez d’autres plus tracassiers, plus intolérants,
plus impérieux ; car, sachez-le bien, nul n’a le goût du despotisme
comme ces gens qui ont toujours à la bouche le mot de liberté. Si vous
rejetez leur joug, vous vous condamnez à l’isolement, c’est-à-dire au
néant. Vous y soumettez-vous, comme font tant d’autres aussi portés
que vous à la révolte, voici le sort qui vous attend : dès votre
première session vous vous trouverez ce qu’il y a de plus ridicule au
monde, un frondeur à la suite, un éplucheur de budgets, un fabricant
d’amendements, un de ces êtres moroses, hargneux, impuissants et
criards, dont la participation aux affaires se réduit à mordre aux
jambes chaque ministère qui passe et les dédaigne. D’homme pratique
vous deviendrez un réformateur, un idéologue, un homme à théories,
moins que rien. Il est vrai que, d’après le mot d’ordre de vos chefs,
vous aurez le droit de jeter dans l’urne une boule noire. Qu’une si
belle perspective vous séduise, rien de mieux ; mais je dois vous
dire qu’elle n’exerce sur moi aucun prestige. Si ce que je crains se
réalise, mon parti est pris d’avance, et le voici : le jour où vous
serez mis à la réforme, révocation ou démission peu importe, ce jour-là
je me retire à D*** chez mon père. Je ne me sens aucune vocation
pour la disgrâce, et il ne me convient pas de déchoir de la position
où trois ans d’efforts inouïs m’ont placée. Après avoir accompli
l’entreprise la plus difficile en créant un salon, je n’assisterai pas
à la ruine de mon œuvre ; plutôt la briser moi-même que de la voir si
niaisement détruite ! D’ailleurs, une fois dans l’opposition, vous
n’aurez plus besoin de salon, et je vous deviendrai inutile. Tel est
mon projet ; vous me connaissez, c’est vous dire qu’il est immuable.
De tous les arguments qu’avait à sa disposition Isaure, aucun
n’eût produit l’effet d’une pareille menace. Avant qu’elle eût
cessé de parler, monsieur Piard s’était représenté l’isolement, la
déconsidération et le déchet où le plongerait indubitablement l’abandon
d’une alliée si utile jusqu’alors et devenue si nécessaire. Quelque
excellente opinion qu’il eût de son mérite, il fut contraint de
s’avouer que, perdre à la fois une belle place et une femme supérieure,
serait un double malheur qu’il lui serait difficile de réparer, réduit
à ses ressources personnelles. La physionomie du conseiller d’état
trahit, en dépit de ses efforts, l’anxiété et l’ébranlement de son
esprit.