Après l’honnêteté du substitut, que quelques aimables séducteurs

traiteront peut-être de niaiserie, plusieurs raisons contribuèrent à

raffermir la vertu de l’épouse outragée. La première de ces raisons fut

le dédain profond que lui avait toujours inspiré son mari. Paradoxe !

dira-t-on peut-être. Sentiment scrupuleusement vrai, répondrons-nous,

sans crainte d’être démenti par l’expérience.

L’outrage qui tombe de haut soulève la haine, l’insulte partie de

bas excite le mépris ; or, si la haine ne se fait redouter qu’en

ensanglantant son épée, le mépris n’a de dignité qu’à condition

de garder la sienne dans le fourreau. Les caractères doués de

quelque noblesse répugnent à une vengeance qui les contraindrait de

se baisser pour l’accomplir. Aimé d’Isaure, monsieur Piard, après

l’avoir offensée, aurait eu tout à craindre ; dédaigné par elle,

cette humble position lui servit d’abri et le sauva. Un homme couché

à plat ventre par la peur n’échappe-t-il pas au feu d’une batterie

tandis qu’en est atteint le brave resté debout ? Le ressentiment de

madame Piard, qui, peut-être, aurait mis en pièces l’honneur d’un mari

de grandeur ordinaire, passa donc par-dessus la tête du conseiller

d’état, sans lui causer aucun dommage, tant, dans ce moment décisif,

celui-ci, heureusement pour lui, se trouva de taille lilliputienne.

En songeant à l’offenseur, Isaure finit par juger l’offense indigne

de son courroux. Il lui parut que s’émouvoir à propos de l’inconduite

d’un être si infime ce serait tomber dans la puérilité des enfants qui

entrent en colère contre la mouche qui les a piqués. La haine comme

l’amour établit l’égalité ; mais quelle égalité pouvait exister entre

elle, jeune, belle, noble, spirituelle, puissante, et ce bourgeois

grisonnant, ventru prétentieux et médiocre, à qui elle avait daigné

accorder sa main ? Prendre au sérieux les méfaits de ce gros et volage

quinquagénaire n’était-ce pas lui faire trop d’honneur ? A dévier de la

route nette et droite, parce qu’il plaisait à son grossier compagnon de

voyage de barbotter dans l’ornière, que gagnerait-elle d’ailleurs ? des

éclaboussures sans aucun doute, car de quelque pied léger que marche

une femme dans l’adultère, elle s’y crotte toujours plus ou moins.

De réflexion en réflexion madame Piard oublia peu à peu son mari, et

envisageant la question sous un nouveau point de vue, elle trouva pour

rester vertueuse plusieurs autres raisons assez étrangères à la vertu.

Les femmes, presque toujours réservées et quelquefois peu véridiques

dans l’expression de leurs sentiments, en revanche ne manquent pas

de franchise tant qu’elles ne parlent qu’à elles-mêmes. Malgré leur

goût pour le beau idéal et leur mépris pour le prosaïsme des intérêts

vulgaires, elles savent dans leur for intérieur scruter le côté positif

de toutes choses, avec autant de sagacité qu’en pourrait déployer le

moins poétique des hommes d’affaires. En ce moment Isaure ne craignit

pas de reconnaître qu’abstraction faite des considérations morales

et religieuses, une conduite irréprochable a des avantages réels et

peut trouver sa récompense dès ce monde ; elle se dit qu’au mérite

d’être souverainement belle, la vertu joint souvent celui d’être

très-profitable. Dans sa profession de protectrice, par exemple, de

quelle utilité ne lui était pas une réputation sans tache ? Du rôle de

femme politique à celui d’intrigante, la distance est si courte que,

pour empêcher le public de les confondre, il est prudent, lorsqu’on

aspire au premier, d’adopter une marque particulière qui rende toute

méprise impossible. Quoi de plus distinctif alors, quoi de mieux

trouvé que la vertu ? Cet uniforme, il est vrai, ne va pas à toutes

les tailles, mais, pour se dispenser de le vêtir, il faut avoir sous

la main quelque costume équivalent et également interdit au vulgaire

des ambitieuses : un grand nom, une grande fortune ou un grand talent.

L’une ou l’autre de ces qualités suffisant pour tirer une femme de la

foule, rend superflu un rigorisme qui, dès qu’on peut s’en passer,

devient un luxe rare.

Il est à Paris jusqu’à trois belles pécheresses que nous pourrions

nommer et qui mènent joyeuse vie à la face de tout Israël, sans que

leur crédit, et elles en ont beaucoup, s’en trouve compromis le moins

du monde. Elles sont reçues partout, et l’on tient à honneur d’être

reçu chez elles. En leur faveur, la sévérité, la pruderie, tranchons

le mot, la bégueulerie d’un certain monde retire ses griffes et fait

patte de velours. Le moyen, en effet, de frapper d’ostracisme ces

illustres viveuses ! La première est si riche et donne de si beaux

bals ! La seconde est douée d’un esprit si redoutable ! La troisième a

de si nombreuses alliances dans la plus haute aristocratie ! D’après

ce triple exemple, on voit que, même dans la société qui se pique le

moins d’indulgence, une très-grande fortune, un très-grand talent ou

une très-grande naissance suppléent au besoin une très-grande vertu.

Mais la règle qui prescrit la ligne droite aux femmes désireuses d’être

considérées ne souffre aucune autre exception. Millionnaire, poëte

ou duchesse, madame Piard se fût peut-être trouvée assez forte pour

imposer au monde ses faiblesses. Ne possédant aucun de ces titres, elle

comprit que le droit de faillir lui serait contesté. Si son crédit lui

avait donné des créatures, en revanche il lui attirait des ennemis et

surtout des ennemies, qui, au premier faux pas, n’eussent pas manqué

de constater sa chute et d’en triompher. La perspective de ce danger

fit éclore dans l’esprit de la femme ambitieuse une réflexion que le

plus spirituel des diplomates modernes avait exprimée en termes presque

semblables, à propos d’une catastrophe sanglante.

— Dans ma position, se dit Isaure, la moindre aventure serait plus

qu’un crime, ce serait une faute.

La science a trouvé le moyen d’utiliser les substances les plus

malfaisantes ; grâces à elle, l’antimoine, l’opium, le sublimé

corrosif, les cantharides, la chair de vipère même deviennent

d’excellents médicaments. Quelque admirable qu’elle puisse paraître,

cette métamorphose du venin en remède n’offre rien de plus surprenant

que le phénomène accompli chaque jour par certains êtres, maîtres

en l’art de vivre, qui de deux ou trois vices convenablement pilés,

triturés et amalgamés, composent à leur usage une belle et bonne vertu

dont l’exploitation leur vaut l’admiration publique. Madame Piard

pratiqua heureusement cette chimie morale. Du mépris que lui inspirait

son mari et de l’antipathie qu’elle venait de vouer à son amant, de son

désir d’arriver aux suprêmes échelons du crédit et de la frayeur que

lui causaient les médisances de salon, de son ambition, de son envie,

de sa vanité et de bien d’autres sentiments non moins acrimonieux, elle

tira, par une sorte de distillation merveilleuse, la pure et limpide

détermination de rester fidèle quand même à ses devoirs de femme mariée.

— La conduite de monsieur Piard ne doit avoir aucune influence sur la

mienne, se dit-elle en levant noblement la tête ; malgré ses torts, je

resterai vertueuse.

Ainsi que nous l’avons vu les motifs de cette belle et sage résolution

n’étaient pas exempts d’alliage. Mais qu’importe ? il entre plusieurs

poisons dans la thériaque qui n’en est pas moins un fort bon remède ;

de même la vertu d’une femme est toujours digne de louanges, quels que

soient les éléments dont elle est formée.

Après avoir admiré son héroïsme comme il méritait de l’être, madame

Piard trouva que, exercé gratuitement et sans restriction, il

toucherait de bien près à la duperie. Le conseiller d’état était

d’une nature trop vulgaire pour comprendre la sublimité du pardon qui

lui était accordé, il ne fallait attendre de lui ni reconnaissance,

ni repentir, ni réforme. Quelle serait donc la récompense de cette

noble action ? En y réfléchissant, l’épouse magnanime ne tarda pas à

découvrir le moyen de se rembourser de sa grandeur d’âme, intérêt et

capital. Ici nous devons entrer dans quelques explications pour faire

comprendre ce mode d’indemnité.

Jusqu’alors le ménage de monsieur et de madame Piard avait été soumis

à une sorte de régime constitutionnel, basé sur l’équilibre des

pouvoirs ; système admirable en théorie un peu plus qu’en pratique, et

que l’expérience des vingt-cinq dernières années commence à réduire

à sa juste valeur. Dans la maison du conseiller d’état, aussi bien

que sur un théâtre plus vaste, cette machine à rouages compliqués,

qui s’appelle en mauvais français pondération gouvernementale, ne

fonctionnait pas toujours à la satisfaction de tout le monde. Si trois

pouvoirs ont peine à s’accorder, deux ont moins de chances encore de

vivre en bonne intelligence ; car l’absence d’un tiers-gouvernement

fortifie la lutte en la simplifiant. Entre le conseiller d’état et sa

femme, point de matelas pour amortir les coups, point de pairie ; la

prérogative royale et l’omnipotence parlementaire se trouvaient face à

face, également disposées à agrandir, aux dépens de la partie adverse,

le cercle de leur autorité respective. Plus d’un conflit avait déjà eu

lieu avec des succès variés et sans résultat décisif. Si madame Piard

montrait une volonté ferme, active et persévérante, le conseiller

d’état, en revanche, était taquin, vétilleux, opiniâtre ; l’une se

sentait née pour le commandement, l’autre n’avait aucune vocation pour

l’obéissance. En se mariant, Isaure, qui avait le sentiment de sa

force, n’avait pas douté un seul instant qu’elle ne réussît à prendre

sur son mari l’ascendant le plus absolu, et la perspective de cette

autorité sans contrôle n’était pas le moindre des motifs qui l’avaient

déterminée à une union si disproportionnée à certains égards. Désabusée

bientôt par l’expérience et trouvant une insubordination têtue là où

elle avait rêvé une complète soumission, elle essaya de conquérir

par l’habileté l’empire qu’elle n’espérait plus d’emporter de haute

lutte ; elle étudia le caractère de son mari et découvrit promptement

que la fermeté dont il faisait parade avait plus de superficie que de

profondeur.

Le conseiller d’état était tranchant dans ses propos plutôt qu’immuable

dans ses résolutions. C’était un de ces esprits bien émoulus mais mal

trempés, qui se croient d’acier parce qu’ils sont cassants. Depuis

son mariage, ce qu’il redoutait par dessus toutes choses, c’était de

paraître gouverné par sa femme et de donner pour l’amusement de la

société parisienne une nouvelle édition de Georges Dandin. Dès qu’elle

eut deviné cette faiblesse, madame Piard comprit le parti qu’elle en

pouvait tirer. Au lieu de froisser par des manières impérieuses la

vanité du bourgeois son époux, elle lui montra une déférence purement

verbale, mais suffisante pour lui ôter tout prétexte de se révolter

contre un système d’empiétement qui, sous les dehors les plus polis,

n’en poursuivait que plus résolument son chemin. Par un compromis plein

d’adresse Isaure affecta de se soumettre à son mari dans les petites

circonstances, afin d’acquérir le droit de lui imposer sa volonté

dans les occasions importantes. Le conseiller d’état ne comprit pas

d’abord la portée d’une pareille tactique ; en se voyant abandonner

presque sans contestation certains points de l’administration conjugale

auxquels d’ordinaire les femmes attachent beaucoup de prix, il se

crut sérieusement le maître et tomba, presque immédiatement, dans les

fautes par où périssent les gouvernements faibles qui osent essayer du

despotisme. Au lieu de gouverner il trôna.

Pris d’une passion frivole pour le commandement qu’il avait craint

de partager, et que lui livrait l’apparente abnégation d’Isaure, il

le prodigua hors de propos et l’usa peu à peu dans mille détails

mesquins auxquels l’autorité d’un mari ne descend jamais sans se

compromettre. Au rebours de ce qui se passe d’ordinaire, monsieur Piard

s’occupa spécialement de l’administration de son ménage. Le choix des

domestiques, l’ameublement, les dîners à donner, les visites à faire,

les comptes de la dépense, la tenue de la maison, toutes les choses

en un mot que les femmes regardent avec raison comme leur légitime

apanage, devinrent pour lui l’objet d’une préoccupation journalière et

minutieuse.

Isaure avait trop d’orgueil dans l’esprit pour tenir au gouvernement

de l’office ; elle visait plus haut que cet emploi de ménagère. Elle

laissa donc son mari s’engluer à ces pauvretés, sachant bien qu’il

y laisserait la meilleure partie de ses ailes et perdrait ainsi la

faculté de la contrarier dans l’essor qu’elle méditait de prendre. Les

choses se passèrent comme elle l’avait prévu : monarque absolu du pot

au feu, monsieur Piard vit insensiblement sa royauté réduite à cet

unique et ridicule privilège, mais, la vanité aidant, il fut longtemps

à s’apercevoir de l’affaiblissement d’un pouvoir dont sa femme lui

laissait les insignes. A la place du conseiller d’état bien d’autres

eussent été aussi aveugles. N’était-il pas libre d’inviter à dîner qui

lui plaisait ? La voiture n’était-elle pas à ses ordres un peu plus

qu’à ceux d’Isaure, qui sortait fort peu ? N’était-ce pas à son image

que se trouvaient frappés les mille petits détails, monnaie courante de

la vie domestique ? Combien de maris se croient les maîtres au logis,

qui seraient fort empêchés d’exercer la moindre de ces prérogatives !

trouvant vingt fois par jour l’occasion de commander, et obéi aussi

ponctuellement que l’aurait été un despote asiatique, comment monsieur

Piard eût-il pu découvrir, sous un si beau velours, les vermoulures de

son trône ?

Le conseiller d’état vécut d’abord dans la plus décevante illusion

dont se puisse bercer un homme d’un âge mûr, marié à une jeune femme ;

il prit au sérieux l’article du Code civil qui proclame l’époux chef

de la communauté. Mais tandis qu’il se complaisait ainsi au puéril

exercice d’un pouvoir sans portée, Isaure l’enveloppait d’un réseau à

mailles aussi tenaces qu’imperceptibles. Sous prétexte de s’instruire à

l’école d’un homme si expérimenté, elle s’était fait mettre au courant

de toutes ses affaires ; elle le consultait sur tout pour arriver à

le conseiller à son tour. Peu à peu les conseils l’emportèrent de

beaucoup sur les consultations. Monsieur Piard contracta l’habitude

de rendre compte à sa femme de toutes ses actions, à l’exception d’un

seul chapitre qu’il n’est pas besoin d’indiquer. Sur bien des points il

modifia ses opinions d’après les observations pleines de sens qu’elle

semblait lui soumettre et non lui imposer. Il rompit des liaisons

politiques dont elle lui démontra les inconvénients pour en contracter

de nouvelles beaucoup plus profitables selon elle, et finit par ne

pas former la moindre détermination, ni risquer la démarche la plus

insignifiante avant d’avoir pris le mot d’ordre d’Isaure, devenue

ainsi, par une progression insensible mais continue, l’arbitre suprême

de sa conduite sociale et politique.

Après avoir quelque temps subi à son insu l’influence de sa belle

Egérie, il était impossible qu’à la fin monsieur Piard n’ouvrît pas les

yeux ; il les ouvrit fort grands, en effet, le jour où il vit poindre

au-dessus de sa tête l’extrémité d’un joug jusqu’alors imperceptible.

Très-surpris de se trouver en tutelle à son âge, il essaya même de

s’émanciper, mais il était trop tard : le pli de l’obéissance était

pris. Le conseiller d’état se résigna donc à un ascendant qu’il n’avait

plus la force de briser. Il essaya même de se persuader que, loin

d’être humilié par la supériorité d’Isaure, il avait lieu de s’en

réjouir. Il se dit que, devant l’intérêt, la vanité devait se taire, et

que les grandeurs où le porterait infailliblement le crédit de sa femme

l’indemniseraient du reste de son abaissement marital.

Peu à peu cette compensation pénétra si avant dans la cervelle du

conseiller d’état, qu’il finit par y songer nuit et jour. Il avait

d’abord borné ses désirs à une direction générale ; mais bientôt il se

trouva un peu trop modéré, et décida qu’il ne tiendrait pas sa femme

quitte envers lui à moins d’un ministère quelconque. Isaure, sur ce

point, partageait l’ardente convoitise de son mari ; mais, plus habile,

elle comprenait que brusquer l’attaque, ce serait en compromettre le

succès ; elle attendait donc le moment favorable avec une patience

pleine de force dont l’ambitieux de cinquante ans était incapable.

Le ministère n’arrivant pas, et aucun signe n’annonçant à l’horizon

le lever prochain de cet astre désiré, monsieur Piard passa

successivement et en fort peu de temps de l’espérance au doute, du

doute au découragement, et du découragement à la mauvaise humeur la

plus prononcée. Une élection où il ne put parvenir à se faire nommer

député, et l’échec qu’il essuya en voulant changer de section au

conseil d’état, devinrent à ses yeux d’intolérables mécomptes. Nous

avons dit comment, par suite de ses revers, il avait pris en haine

les solliciteurs dont il voyait Isaure entourée. Son mécontentement

ne se borna pas à cette aversion sans conséquence ; bientôt il se

manifesta d’une manière plus grave. S’abandonnant à la légèreté de son

caractère, monsieur Piard dévia de la ligne prudente que sa femme lui

avait tracée. Il s’éloigna du parti qui s’intitule conservateur après

avoir fait la révolution de 1830, et se rapprocha de quelques esprits

brouillons, louches, hargneux, pour qui l’opposition est une affaire de

tempérament, et vers lesquels le poussait, par une sorte de sympathie,

la taquinerie naturelle de son esprit. Il alla moins souvent dans les

salons ministériels, et, par contre-coup, montra de l’assiduité chez

monsieur Dupin, et même chez monsieur Odilon-Barrot ; il parla des

injustices dont il se trouvait l’objet d’un air dégagé où perçait la

rancune, s’abonna ostensiblement au _National_ et au _Charivari_, et

se mit à critiquer les actes du gouvernement avec une hardiesse qui,

de la part d’un fonctionnaire public, devait paraître monstrueuse

aux dépositaires du pouvoir. En un mot il prit l’attitude d’un homme

décidé à jouer quitte ou double. Ce jeu offre des chances de succès

aux gens qu’un mérite reconnu fait paraître nécessaires, mais il mène

tout droit à une destitution les mécontents qui ne se recommandent pas

par une grande valeur personnelle. Madame Piard, à qui n’avait pas

échappé la mauvaise humeur de son mari, mais qui n’avait aucun moyen

d’y porter remède, vit sur quel écueil inévitable il s’allait briser si

elle ne l’arrêtait quand il était temps encore. Plusieurs des hommes

politiques, habitués de son salon, l’avaient avertie d’ailleurs du

danger que courait le conseiller d’état.

— Piard a tort, lui avaient-ils dit à différentes reprises ; tandis que

votre conduite est un modèle de sagesse, de tenue et d’habileté, il

agit comme un enfant sans raison. Si vous le laissez faire, il perdra

tout ; on est très-mécontent de lui au château.

Justement effrayée, Isaure voulut user d’un ascendant qu’elle croyait

irrésistible, mais la manière dont furent accueillies ses remontrances

lui apprit qu’elle avait trop présumé de son pouvoir. Monsieur Piard,

qui rendait sa femme responsable des dégoûts dont il se disait abreuvé,

avait prévu ses réprimandes ; loin de les redouter comme il eût pu

faire quelques mois auparavant, il les attendait de pied ferme et avec

une sorte d’impatience, décidé qu’il était à profiter de l’occasion

pour briser le joug auquel il s’était soumis jusqu’alors, et à

conquérir la liberté, puisque la puissance lui échappait.

— Je suis désolé que mes opinions ne soient pas les vôtres, répondit-il

aigrement dès qu’Isaure eut entamé cette discussion délicate ; mais

au risque de vous déplaire je les garderai. Je ne suis pas un enfant,

et je sais ce que j’ai à faire. Vous ai-je jamais empêché de recevoir

dans votre salon qui bon vous semble ? Que les 221 en fassent leur

club si ça vous convient et à eux aussi, je ne m’y oppose pas ; mais,

de mon côté, je prétends être libre. On trouve mauvais, dites-vous,

que je sois abonné au _National_ et que j’aille chez Odilon-Barrot ?

Si l’on me pousse à bout, je m’abonnerai au _Bon Sens_, et j’irai chez

Garnier-Pagès. Abreuvé de dégoûts comme je le suis, c’est bien le

moins que je conserve la liberté de conscience dont jouit le dernier

des citoyens. Après tout, que dois-je au gouvernement ? A cinquante

ans conseiller d’état ! la belle conquête ! Il est vrai que vous,

Madame, vous avez du crédit ; vous êtes toute puissante. Au ministère

de l’intérieur, on ne jure que par vous, et l’on pourra bientôt lever

un régiment des gens dont vous avez fait la fortune. Mais qu’est-ce

que cela me rapporte, à moi ? Depuis que j’ai eu l’honneur de vous

épouser, ai-je avancé d’un pas ? Vous planez dans les hautes régions

de la politique, tandis que je végète dans des travaux vulgaires et

subalternes ! Je conçois que votre rôle vous semble agréable, mais

sachez que le mien commence à me déplaire. Je dirai cela tout haut

et à qui voudra l’entendre. Si cela offense la camarilla, qu’on me

destitue ; je ne demande pas mieux ; ma position en sera plus franche ;

et puis cela fera une place vacante, et peut-être en pourrez-vous

disposer en faveur d’un de vos protégés !

Cette tirade, débitée d’un ton acerbe, apprit à Isaure que son mari

était blessé au vif. Vainement essaya-t-elle de le ramener à des

sentiments plus dignes d’un homme politique. Ses efforts échouèrent

devant l’opiniâtreté du fonctionnaire _abreuvé de dégoûts_ qui, pour

réponse unique à tous les arguments dont il se trouvait assailli, se

contenta de répondre en ricanant :

— Qu’on me destitue si l’on n’est pas content ! Cela m’est parfaitement

égal ; ma philosophie est à l’épreuve d’un malheur plus grave que la

perte d’un emploi si chétif.

_. . . . Si fractus illabatur orbis,_

_Impavidum ferient ruinæ._

Si une destitution était indifférente à l’homme en place, ce dont,

après tout, il est permis de douter, il est certain, en revanche,

qu’elle eût été pour madame Piard le sujet d’un déboire mortel. Aux

yeux d’une ambitieuse, un mari n’est, il est vrai, qu’un instrument,

mais, si peu qu’elle y tienne, encore n’aime-t-elle pas à le voir

brisé ; car quel autre serait d’un bois si souple et d’un maniement

si facile ! Le ridicule entêtement du conseiller d’état fit donc

éprouver à sa femme le plus violent dépit qu’elle eût ressenti depuis

son mariage. Toutefois, après un premier échec, elle ne se tint

pas pour vaincue. A vingt reprises, et par les plus insidieuses

manœuvres ; elle revint à la charge et essaya de ramener au bercail

ministériel la brebis égarée ; mais monsieur Piard avait pris goût à

l’herbe défendue : au lieu de rejoindre docilement le troupeau dont

il ne s’était jamais écarté jusqu’à ce jour, il persista dans son

escapade et continua de paître à l’aventure sur le maigre terrain de

l’opposition. Pour atténuer cette lourde faute et en prévenir les

conséquences ; Isaure alors n’eut d’autres ressources que de redoubler

d’amabilité à l’égard des puissances de qui dépendait le sort de son

mari. A la considération de la femme _à qui l’on ne pouvait rien

refuser_, le ministère ferma les yeux sur les égarements patriotiques

du conseiller d’état et attendit débonnairement qu’il lui plût de venir

à résipiscence.

Tel était le désaccord où vivaient depuis quelque temps monsieur et

madame Piard ; lorsque la découverte des infidélités du galant à

cheveux gris vint mettre dans la main de l’épouse offensée une arme qui

devait lui assurer la victoire ; pour peu qu’elle montrât d’adresse à

s’en servir. Or, nous avons dit qu’en conduite et en habileté, Isaure

n’avait guère de rivales. En prenant la résolution de renoncer au

bénéfice de la loi du talion, elle donna une irrécusable preuve de cet

esprit supérieur. Une faute, en effet, lui eût enlevé son avantage, en

l’abaissant au niveau du coupable. Dans un conflit de cette nature,

celle des parties qui a de son côté le bon droit ressemble à une armée

riche d’artillerie en face d’une autre qui a perdu la sienne. Madame

Piard n’eut garde d’enclouer sa vertu au moment où elle en espérait

tirer le meilleur service ; elle la mit en batterie, au contraire, et

attendit l’ennemi, c’est-à-dire son mari, la mêche allumée.

Les ailes d'Icare · 第 13 / 20 段