Un coup frappé contre la porte répondit aux paroles du vieillard.

Deslandes ayant ouvert, Blondeau entra dans la chambre, accompagné d’un

autre homme du même âge. A la vue de monsieur de Loiselay, l’ami du

substitut éprouva une surprise qu’il dissimula sous une affectation de

gravité.

— Monsieur, dit-il en s’adressant cérémonieusement à Deslandes, voici

monsieur Barbeyrac qui a bien voulu m’accompagner ; nous trouverons

monsieur de Jessaint chez lui ; il demeure dans la rue du faubourg

Saint-Honoré, cela nous détournera à peine de notre chemin. J’ai une

voiture en bas, et nous sommes à vos ordres, à moins que vous ne soyez

retenu ici par quelque affaire plus importante que celle dont il s’agit.

Le vieux gentilhomme jeta au substitut un regard qui signifiait

clairement : votre adversaire vous présente son témoin ; faites-en

autant de votre côté. Deslandes n’eut pas l’air de comprendre cette

pantomime expressive. Voyant qu’il gardait le silence, monsieur de

Loiselay attribua l’embarras du jeune magistrat à une émotion excusable

chez un homme qui allait faire ses premières armes ; il prit alors le

parti de se présenter lui-même.

— Messieurs, dit-il, en saluant les deux jeunes gens avec une politesse

pleine d’aisance ; il est inutile d’aller chercher la personne dont il

vient d’être question. Je suis l’ami de monsieur Deslandes ; il m’a mis

au courant de l’affaire qui vous occupe, et il veut bien agréer mes

services ; rien ne s’oppose donc à ce que nous allions directement au

bois de Boulogne.

Le vieillard consulta du regard les trois jeunes gens presque également

ébahis. Prenant leur silence pour un acquiescement, il mit son chapeau,

ouvrit la porte et fit au couple adverse un signe cérémonieux. Blondeau

et Barbeyrac s’inclinèrent en même temps et refusèrent de prendre le

pas sur le vieux gentilhomme qui, après un temps d’arrêt conforme aux

lois du savoir-vivre le plus scrupuleux, s’inclina légèrement à son

tour et sortit le premier.

— J’use du privilège de mon âge, dit-il, et il descendit l’escalier

d’un pas ferme, rajeuni en apparence par la scène dramatique dans

laquelle il usurpait un rôle.

— As-tu perdu la tête ? dit Blondeau à Deslandes, tandis que celui-ci

fermait la porte ; tu as donc oublié ce dont nous sommes convenus ?

— Ne m’en parle pas, répondit le substitut, jamais fâcheux plus

incommode n’est arrivé si mal à propos.

— Il faut nous en débarrasser.

— Essaie, tu seras habile si tu réussis.

— De quoi se mêle-t-il ? Est-ce un de tes parents ?

— Pis que cela : c’est le père de madame Piard ; il sait ce qui s’est

passé cette nuit, et s’il ne nous voit pas nous battre sous ses yeux,

il est homme à te provoquer lui-même. Malgré ses cheveux gris, c’est un

cerveau brûlé.

Au lieu de répondre, Blondeau descendit rapidement l’escalier et

retint par l’épaule Barbeyrac qui marchait devant lui. Les deux amis

échangèrent quelques paroles à voix basse.

— Sois tranquille, dit Barbeyrac pour conclusion ; c’est moi qui

escamoterai les muscades, et le bonhomme n’y verra que du feu.

En montant le premier dans le fiacre arrêté devant la porte, monsieur

de Loiselay aperçut sur une des banquettes une boîte longue et plate

que Barbeyrac prit sur ses genoux après s’être assis à son tour. Il ne

fit aucune observation ; mais quand le cocher eut refermé la portière

et demandé où il devait aller.

— Rue Richelieu, en face du Théâtre-Français, répondit le vieillard.

— Monsieur, cela nous écarte de notre chemin, observa le témoin

Blondeau.

— Pas précisément, puisque cela nous rapproche de la boutique de

Lepage, dit monsieur de Loiselay.

— Mais voici des pistolets de tir, reprit Barbeyrac.

— Je le vois, monsieur, répliqua froidement le vieux gentilhomme.

— Qu’est-il besoin alors d’en aller chercher d’autres ?

— Monsieur de Gustan peut s’être servi de ceux-ci ; observez que je ne

dis pas qu’il s’en est servi, mais qu’il peut s’en être servi.

— Peu importe, interrompit vivement Deslandes, j’ai une parfaite

confiance dans la loyauté de monsieur de Gustan, et je suis convaincu

qu’il est incapable d’avoir choisi des armes qui pourraient lui donner

le moindre avantage.

— Mon cher substitut, dit monsieur de Loiselay d’un ton de réprimande

paternelle, ici vous n’avez pas voix délibérative.

Les futurs combattants échangèrent à la dérobée un regard où perçait

une vague inquiétude. Barbeyrac remarqua l’air soucieux de Blondeau

assis en face de lui ; aussitôt il se pencha comme pour regarder

en dehors du fiacre ; Gustave en fit autant, et leurs têtes se

rencontrèrent à la portière.

— Qu’importent les pistolets ? dit tout bas Barbeyrac, tout dépend des

balles.

Le front de Blondeau redevint serein, et par ricochet le substitut

recouvra le calme que lui avait ôté un instant la perspective du danger

réel auquel pouvait l’exposer l’intervention intempestive de monsieur

de Loiselay. Après avoir pris chez Lepage une paire de pistolets

d’arçon que le vieux gentilhomme préféra prudemment aux pistolets de

tir, les deux témoins remontèrent dans la voiture qui partit aussitôt

pour sa destination définitive.

LE LIÉGE ET LE PLOMB

Deux heures après environ, les quatre acteurs de ce drame, qu’un

seul d’entre eux prenait au sérieux, tandis que les trois autres n’y

voyaient qu’une comédie, s’enfoncèrent dans un des taillis de la partie

la moins fréquentée du bois de Boulogne. Les deux témoins marchaient

devant, l’un à côté de l’autre ; les adversaires les suivaient à peu de

distance. Ces derniers se tenaient séparés avec affectation, mais ils

se souriaient quelquefois quand monsieur de Loiselay ne pouvait pas les

apercevoir, comme font deux écoliers en train de déjouer, pour quelque

niche concertée entre eux, la surveillance de leur pédagogue.

— Comment avez-vous fait pour ne pas amener un chirurgien ? dit, chemin

faisant, le vieillard à son compagnon.

— J’espère qu’on n’en aura pas besoin, répondit Barbeyrac en souriant

malgré lui.

— Je l’espère comme vous, répondit monsieur de Loiselay ; mais il

faut tout prévoir ; si j’avais été prévenu plus tôt, je n’aurais pas

négligé cette précaution. — Ces jeunes gens manquent d’usage, dit-il

ensuite en lui-même ; ils ne savent même plus se battre d’une manière

convenable.

En parlant de la sorte, ils arrivèrent à un endroit où les arbres,

s’écartant circulairement, laissaient un espace vide d’une centaine

de pieds de diamètre, qui semblait un champ clos naturel formé par de

taillis.

— Il est inutile d’aller plus loin, nous ne trouverons rien de mieux

que ceci, dit M. de Loiselay, qui du premier coup d’œil avait reconnu

les avantages d’un pareil terrain.

Depuis qu’ils étaient descendus de voiture, les témoins avaient réglé

les conditions du duel. Le vieillard avait fixé tous les points en

accordant l’humanité, qui ordonne de diminuer les chances funestes,

et l’honneur, qui exige la réalité du péril. Barbeyrac ne fit aucune

objection, mais il eut de la peine à s’empêcher de sourire lorsque le

vieux gentilhomme lui dit d’une voix moins ferme :

— Vous pensez, j’espère, comme moi qu’un seul coup de feu doit être

échangé ; quel qu’en soit le résultat, convenons que l’affaire n’ira

pas plus loin.

— Le bonhomme est attendri, pensa Barbeyrac, il ne se doute guère que

les balles qui vont figurer dans ce terrible combat ont été prises sur

des bouteilles de vin de Champagne.

Le terrain mesuré, les adversaires firent, avec un admirable

sang-froid, leur toilette de duel, et se mirent en face l’un de

l’autre aux places que le sort leur désigna. En voyant la belle

contenance du substitut, M. de Loiselay sentit redoubler l’intérêt

qu’il lui portait, et il éprouva une émotion qu’il n’avait jamais

connue en se battant lui-même.

— Pauvre garçon, pensa-t-il, pourvu qu’il ne lui arrive rien ?

Le vieillard se rapprocha de Barbeyrac, qui venait d’ouvrir la boîte à

pistolets.

— Pour aller plus vite, donnez-m’en un à charger, lui dit-il en se

baissant ; il me tarde que cela soit fini.

— Ne prenez pas cette peine, répondit le jeune homme, qui venait de

substituer avec adresse, à la balle prise ostensiblement dans la botte,

un projectile de même forme et de même couleur caché jusqu’alors

avec plusieurs autres semblables dans une poche de son pantalon. Par

malheur le globule inoffensif s’échappa de ses doigts au moment où il

le posait sur l’orifice du canon, malgré la vivacité que mit Barbeyrac

à se baisser, M. de Loiselay, plus leste encore, ramassa cette balle,

qu’il trouva d’une légèreté inexplicable. Il la soupesa un instant

avec étonnement ; puis il la porta tout à coup à sa bouche, et la

plaça entre deux rangées de dents solides et tranchantes comme celles

d’un loup. Presqu’au même instant la moitié de la balle tomba à terre.

Le vieillard, qui avait failli avaler l’autre moitié, la rejeta, en

toussant dans le creux de sa main, où il contempla avec stupéfaction

cette métamorphose inouïe du plomb en liége.

— Vous moquez-vous de moi, monsieur ? dit-il enfin à Barbeyrac, d’une

voix émue par la colère.

Pendant l’expérience à laquelle était soumis le produit de sa

philantropique industrie, le témoin de Blondeau avait rougi jusqu’aux

oreilles. La verte apostrophe du vieillard acheva de le décontenancer.

Il eut besoin d’un effort héroïque pour parvenir à sourire et à

supporter le regard flamboyant que lui lançait monsieur de Loiselay,

à qui l’idée d’être le jouet d’une mystification semblait avoir

subitement retranché quarante années.

— Gustan et M. Deslandes sont amis depuis longtemps, dit enfin Barbeyrac,

en mettant dans sa voix toute la douceur persuasive dont elle était

susceptible ; si l’un d’eux était tué, quel regret pour l’autre !

Au fond, le sujet de leur querelle est une misère. Pourquoi les

laisserions-nous exposer leur vie, tandis qu’il dépend de nous, de

prévenir toute catastrophe, au moyen d’une ruse innocente ?

— Ces messieurs sont-ils dans le secret de cette gentillesse ?

interrompit le vieil émigré, en fronçant le sourcil ; sont-ils convenus

de se battre au bouchon ?

Barbeyrac se crut obligé d’accepter la responsabilité absolue d’une

invention qui, de la part d’un témoin, pouvait passer pour l’effet

d’une excessive mais louable humanité.

— Non, monsieur, répondit-il ; cette idée, qui, du reste, n’est pas

neuve, vient de moi seul.

— Tant pis pour vous, monsieur, et tant mieux pour eux. Je crois que,

tout vieux que je suis, j’aurais forcé Deslandes à se battre avec

moi, s’il m’avait voulu rendre complice d’une pareille arlequinade.

Donnez-moi ces pistolets, je vous prie, c’est moi qui les vais charger.

— Mais, monsieur, songez qu’ils sont amis, dit Barbeyrac en voyant le

vieillard prêt à faire entrer dans le canon d’une des armes une balle

véritable.

— Allons donc ! allons donc ! répondit M. de Loiselay en enfonçant

le plomb avec force, s’ils sont amis, c’est une raison de plus pour

qu’ils aient besoin de s’estimer. Je me suis battu avec mon meilleur

ami, monsieur ; il me blessa même assez grièvement, et je ne l’en

aimai que mieux. Autrefois on ne se servait de liége que pour boucher

les bouteilles. Si l’usage a changé, permettez-moi de rester fidèle à

la vieille mode. Je n’ai pas marché avec le siècle, voyez-vous bien ;

je n’appartiens pas à la jeune France, moi ; je suis un vieil ultra,

entêté, incorrigible, fossile, tout ce qu’il y a de plus momie ;

comment voulez-vous que je sois à la hauteur de vos balles de liége !

En raillant de la sorte son compagnon décontenancé, le vieux

gentilhomme acheva de charger les deux pistolets avec la dextérité

particulière aux chasseurs de profession. L’opération terminée, il

présenta les deux armes à Barbeyrac pour qu’il en choisît une, et il

porta l’autre à Deslandes qui, de sa place, n’avait pu comprendre le

sens de la discussion qui semblait s’être élevée entre les deux témoins.

— Ce petit monsieur, voulait s’égayer à nos dépens, dit-il au

substitut, mais je lui ai rivé son clou. Fiez-vous à moi, tout se

passera dans les règles.

— Que diantre veut-il dire ? pensa Deslandes, dont le cœur battit

soudain d’un mouvement plus rapide, mais qui, malgré son anxiété, n’osa

demander au vieillard l’explication de ses paroles.

Au même instant Barbeyrac s’était rapproché de Blondeau pour lui

remettre l’autre pistolet.

— Je te préviens, lui dit-il à voix basse, que les baltes sont de

plomb. A bon entendeur, salut !

Blondeau de Gustan portait sur lui la meilleure partie de son courage

sous forme de moustaches, de cravache et d’éperons ; en apprenant la

métamorphose subie par les armes du duel, il changea de visage.

— Deslandes sait-il ce qui se passe ? dit-il à Barbeyrac avec émotion.

— Il ne s’en doute pas, répondit le témoin ; et maintenant que vous

voilà placés, je ne vois aucun moyen de le prévenir.

— En ce cas, il va viser sans scrupule, et peut-être m’envoyer une

balle dans la cervelle. Sacrebleu ! ce serait fort désagréable. Comment

faire ?

— Ne pas vous battre, c’est le plus sûr.

— Tu as raison. En avant la réconciliation. C’est toi que ça regarde.

Barbeyrac fit quelques pas du côté du substitut. Se plaçant alors de

profil de manière à s’adresser à la fois aux deux adversaires, et

allongeant une main vers chacun d’eux par un geste pathétique :

— Allons, messieurs, leur dit-il, montrez-vous raisonnables. Vous avez

fait vos preuves tous deux... Qu’il vous suffise d’être venus sur le

terrain. Votre discussion d’hier n’a pas été assez grave pour exiger

du sang ; oubliez donc ce qui s’est passé. Je vous en prie, au nom de

votre ancienne amitié ; au lieu de vous battre pour une bagatelle,

agissez en hommes sages autant que braves, et venez-vous donner la main.

— Plumez les canards, dit entre les dents monsieur de Loiselay, qui

contemplait en souriant de pitié l’orateur pacifique.

Le substitut prit l’allocution de Barbeyrac pour une scène habilement

ajoutée à la comédie, dans l’intention de rehausser aux yeux du vieux

gentilhomme la féroce détermination des deux adversaires. Confirmé dans

cette idée par le regard d’intelligence que lui jeta Blondeau, il se

piqua d’honneur et mit à bien jouer son rôle l’amour-propre d’un acteur

de société qui, dans un proverbe improvisé, cherche les répliques à

effet.

— Messieurs, dit-il en relevant fièrement la tête, sur le terrain toute

discussion me semble inutile et déplacée. Maintenant que nous voici les

armes à la main, il ne s’agit plus de dialoguer, mais de faire feu.

— Bravo, mortdieu ! lui dit à demi-voix monsieur de Loiselay,

Saint-Georges n’aurait pas mieux parlé.

— Mais, reprit Barbeyrac, considérez donc...

— Je ne considère qu’une chose, interrompit Deslandes d’un ton encore

plus héroïque ; le vin est tiré, il faut le boire.

— Eh bien ! bois-le donc, et puisse-t-il t’étrangler ! pensa Blondeau,

furieux de l’entêtement du substitut, et il arma son pistolet d’une

main mal assurée.

Barbeyrac et monsieur de Loiselay s’éloignèrent de quelques pas.

— Deslandes, placez-vous, dit le vieillard en voyant que Blondeau, à

qui était échu l’avantage du premier coup de feu, mettait en joue son

adversaire sans que celui-ci fit mine de s’effacer.

Le substitut avait lu souvent qu’un guerrier courageux fait toujours

face au danger. Il interpréta cette maxime dans le sens littéral, et,

se tournant carrément du côté de Blondeau, il resta immobile, les

talons rapprochés et les bras pendants, comme un soldat au port-d’armes.

— Placez-vous donc, lui cria de nouveau le vieil émigré.

Au lieu de changer de position, Deslandes regarda son témoin d’un air

surpris.

— Il me semble que je suis bien ainsi, répondit-il.

A cette preuve d’une ignorance que jusqu’alors il avait crue

impossible, monsieur de Loiselay laissa échapper une exclamation

d’impatience ; il vint brusquement près de Deslandes, le prit par les

épaules, et au moyen d’un quart de conversion, lui fit présenter le

flanc droit à son antagoniste ; il lui montra ensuite la manière dont

il devait plier le bras et tenir verticalement le pistolet, afin de

couvrir autant qu’il lui serait possible une partie de sa tête et

de sa poitrine ; le trouvant enfin posé à sa guise, il s’éloigna de

nouveau, après lui avoir dit à voix basse :

— Maintenant, ne bougez plus, et tâchez d’être mince.

— Que de cérémonies ! pensa le substitut ; pour le danger que je cours,

qu’importe que je sois de face ou de profil ?

— Si je le manque, il est capable de me tuer, se dit Blondeau dans le

même instant ; quand il s’agit de la vie, il n’y a pas d’amitié qui

tienne : chacun pour soi.

Il leva le bras, visa de son mieux, quoique sa main ne fût pas

très-ferme et pressa la détente du pistolet. La détonation fut

immédiatement suivie d’un cri perçant poussé par le substitut, qui

lâcha son arme, chancela en arrière et se laissa tomber dans les bras

de monsieur de Loiselay, accouru aussitôt à son secours.

— Vous êtes blessé ? lui dit le vieillard avec émotion.

— Assassiné ! s’écria Deslandes d’une voix où l’indignation le

disputait à la douleur. Je suis victime d’un infâme guet-apens.

Le blessé leva sa main droite, d’où le sang coulait avec abondance ; a

cette vue, il devint fort pâle.

— Me voilà estropié, dit-il avec un accent d’angoisse ; je ne pourrai

plus jouer du violon.

— Eh bien ! vous jouerez du cor, répondit avec vivacité monsieur de

Loiselay ; c’est bien de violon qu’il s’agit ! voyons votre main : vous

n’avez de cassé qu’un doigt, l’annulaire, le moins nécessaire de tous.

Quel singulier coup de feu !

Au cri poussé par le substitut, Barbeyrac et Blondeau s’étaient

précipités vers lui, chacun de son côté ; le vieil émigré les arrêta

par un geste impératif.

— A vos places, messieurs, leur dit-il ; nous n’avons pas fini !

En disant ces mots, il se baissa pour ramasser le pistolet qu’avait

laissé tomber Deslandes ; il examina un instant avec curiosité

l’empreinte laissée sur le canon par la balle, et, présentant ensuite

l’arme au substitut :

— Vous êtes diantrement heureux d’en être quitte pour un doigt, lui

dit-il ; tenez, si votre blessure vous gêne pour tirer, faites feu de

la main gauche.

Deslandes prit le pistolet avec un geste de fureur.

— Point de quartier ! s’écria-t-il en le dirigeant vers Blondeau,

dont la respiration demeura suspendue jusqu’à ce qu’une détonation

inoffensive lui eut appris que le péril était passé.

— Rechargez les pistolets ; je veux que ce soit un duel à mort, s’écria

le substitut exaspéré par l’apparente trahison de son ami.

— Calmez-vous, lui dit avec douceur monsieur de Loiselay ; je sais par

expérience qu’il est fort désagréable d’être blessé, mais c’est une

mauvaise chance qu’il faut accepter. Il était convenu qu’un seul coup

de feu serait échangé, et les lois doivent être exécutées, même par

ceux qui en souffrent. L’affaire est terminée ; enveloppez votre main

de votre mouchoir, et filons vers Paris. L’essentiel, maintenant, c’est

de trouver un chirurgien. Quand je disais à ce petit monsieur qu’il

avait eu tort de négliger cette précaution !

Tandis que l’émigré s’efforçait d’apaiser l’irritation de Deslandes,

Blondeau et son témoin accéléraient les préparatifs de leur départ.

— Il faut sortir du bois séparément, dit Barbeyrac à monsieur de

Loiselay ; on a dû entendre les deux coups de pistolet, et sans doute

en ce moment l’éveil est donné aux gardes et aux gendarmes.

— Je m’en rapporte à votre prudence, qui me paraît étonnante pour votre

âge, répondit le vieux gentilhomme avec un sourire moqueur ; partez

donc à pied, nous gardons le fiacre.

Barbeyrac et Blondeau profitèrent avec empressement du consentement de

monsieur de Loiselay, qui un instant après se trouva seul avec le jeune

magistrat. Ce dernier ayant enveloppé de son mieux sa main blessée,

tous deux rejoignirent la voiture de louage qui reprit au grand trot

des chevaux le chemin de Paris.

— Eh bien ! Deslandes, dit alors le vieillard en hochant la tête,

reconnaissez-vous maintenant l’utilité de la position que je vous

ai fait prendre ? Si je vous avais laissé placé comme vous l’étiez

d’abord, au lieu d’être touché au doigt vous l’eussiez été au beau

milieu de la poitrine.

— Plût à Dieu ! répondit le substitut, à qui la douleur inspirait le

dégoût de la vie ; si j’étais mort en ce moment, je ne souffrirais pas

comme un damné.

— Qu’en savez-vous ? demanda le vieux gentilhomme ; personne n’est

sûr d’aller droit au ciel, et je crains bien que les souffrances du

purgatoire ne surpassent de beaucoup celles que peut causer un doigt

cassé.

— C’est impossible, répondit Deslandes en se tordant sur la banquette

du fiacre, tandis qu’il serrait convulsivement de la main gauche son

poignet mutilé.

En rentrant chez lui, le substitut se vit soumis presque immédiatement

aux tortures qui attendent les duellistes malheureux : un chirurgien

fort habile, qu’envoya chercher monsieur de Loiselay, déclara, au

premier examen de la blessure, que l’amputation du doigt fracassé était

indispensable, et il y procéda sans délai, malgré les doléances du

jeune magistrat, qui, nous devons l’avouer, montra peu de stoïcisme en

cette occurrence.

— Être estropié à mon âge ! s’écria-t-il d’un ton plaintif, lorsque

l’opération fut terminée.

— Qu’est-ce qu’un doigt : lui dit monsieur de Loiselay pour le

consoler. A la chasse, il arrive chaque jour des accidents beaucoup

plus graves. Que diriez-vous donc s’il avait fallu vous couper un bras

ou une jambe ?

En ce moment le substitut trouva au vieux gentilhomme une voix féroce

et une physionomie sanguinaire. Au lieu de lui répondre, il détourna la

tête et garda longtemps un silence farouche.

Dans l’après-midi messieurs de Rochelle et de Jonquières se

présentèrent successivement chez Deslandes ; mais en apprenant qu’un

duel avait déjà eu lieu, et voyant leur adversaire hors de combat, ils

comprirent que leur visite n’avait plus de motif ; ils déclarèrent

donc tous deux à monsieur de Loiselay qu’ils étaient satisfaits, et

regardaient l’affaire qui leur était personnelle comme entièrement

terminée.

— Vous ne m’avez pas trompé, dit le vieillard au jeune magistrat d’un

air de félicitation ; les trois duels y étaient. Savez-vous bien que

voilà une journée qui vous fait honneur ? vous vous la rappellerez

longtemps !

— Toute ma vie, sapristie ! s’écria le substitut, à qui la douleur

arracha une grimace horrible.

UNE VERTU MOTIVÉE

Tandis que Victor Deslandes expiait par de cruelles souffrances ses

fantaisies ambitieuses et romanesques, la maison du conseiller d’état

se trouvait le théâtre d’une scène qui, pour ne pas être sanglante,

offrait cependant un intérêt que nous oserons nommer dramatique ; car

à nos yeux, dans la confection d’un drame qui recherche avant tout le

naturel et le vraisemblable, ni le poignard, ni le poison, ni la corde

ne sont d’indispensables ingrédients.

En apprenant, pour la première fois, la coupable conduite de son

mari, madame Piard avait un instant abdiqué l’empire que lui avaient

donné sur elle-même les persévérants efforts d’un caractère prudent

et droit. En face d’un outrage si peu mérité une pensée vindicative

s’était éveillée dans cette âme si froide en apparence, comme un

serpent engourdi sous la neige s’anime et dresse la tête lorsqu’on

l’approche d’un brasier. A ce reptile de cœur, qu’avait-il manqué pour

croître et peut-être dévorer tout le fruit d’une sagesse jusqu’alors

irréprochable ? Un foyer où il se réchauffât en attendant qu’il eût

pris assez de force pour vivre de sa propre chaleur.

Sans s’en douter Deslandes avait été pendant quelques heures, l’arbitre

d’une vertu ébranlée sur sa base et qu’un effort énergique pouvait

en arracher. Par un de ces scrupules auxquels sont exposées les âmes

honnêtes qui pratiquent les tortueux sentiers de la galanterie, il

manqua le moment propice. Cette action estimable, au point de vue de la

morale, devint désastreuse, à ne considérer que les intérêts positifs

du jeune solliciteur. Au lieu d’exploiter à son profit l’indignation de

sa protectrice, Victor la refroidit par sa délicatesse inopportune. Un

instant chancelante au milieu de l’étourdissement fiévreux où l’avait

plongée le premier ressentiment de son injure, madame Piard eut le

temps de réfléchir ; dès lors le succès de Deslandes fut compromis,

car pour toute femme raisonnable, réfléchir à la tentation, c’est en

triompher.

Les ailes d'Icare · 第 12 / 20 段