Deslandes se rappela tout à coup qu’il n’avait pas fait son testament ;

c’est là une formalité dont s’affranchissent les duellistes de

profession, mais qu’on ne néglige jamais la veille d’une première

affaire.

— Il est tard, se dit le guerroyant magistrat en regardant sa montre ;

il faut partir ; je n’ai que le temps de mettre ordre à mes affaires et

de dormir quelques heures.

Deslandes se leva et sortit du bal en chanteronnant cavalièrement le

motif de la valse que jouait l’orchestre. Il prit un fiacre à la porte

et se fit conduire à son hôtel, où l’attendait une nouvelle scène.

En entrant dans sa chambre, il aperçut avec une surprise mêlée d’un

certain émoi un homme couché sur son lit et en apparence profondément

endormi.

— Que faites-vous là ? dit Deslandes en se remettant du trouble qu’il

venait d’éprouver ; et d’une main vigoureuse il saisit au collet cet

inconnu si peu cérémonieux.

Le dormeur se frotta les yeux en se mettant sur son séant, et sa figure

se trouva subitement éclairée par la lumière que portait le substitut ;

dans cet hôte inattendu, celui-ci reconnut alors son ami Blondeau.

— Que diantre fais-tu là ? répéta-t-il en reculant d’un pas.

— Je t’attendais, répondit Gustave d’un air calme ; si dans cette niche

se trouvait le moindre voltaire ou le plus mince divan où se puisse

étendre un galant homme, j’aurais respecté ta couche ; mais comme je

n’ai pas l’habitude de dormir debout, et que la position horizontale

est la seule qui me paraisse supportable à trois heures du matin...

— Mais enfin que viens-tu faire ici ? interrompit le substitut. Est-il

possible que tu sois assez ivre pour t’être trompé de logis ?

— Ivre ! je suis prêt à te prouver le contraire, si tu as la

délicatesse de m’offrir à souper. C’est toi qui me sembles un peu hors

de ton assiette ; il paraît que tu as fait des tiennes depuis que je

t’ai quitté.

Blondeau ne se trompait pas. Viveur aguerri, deux heures de sommeil lui

avaient rendu le sang-froid qu’était en train de perdre le substitut.

En ce moment, les deux amis se rencontraient sur les frontières de

l’ivresse ; mais l’un y entrait, tandis qu’en sortait l’autre.

— En deux mots, que me veux-tu ? demanda Deslandes d’un ton sec.

Blondeau leva les yeux au plafond, en ayant l’air d’interroger sa

mémoire.

— M’y voilà, répondit-il après avoir réfléchi un instant. Je viens te

dire qu’il est indispensable que nous nous battions.

Ce troisième duel, plus imprévu que les deux autres, exaspéra

l’irritation nerveuse du jeune magistrat.

— Bravo ! s’écria-t-il en posant rudement sur une table le flambeau

qu’il tenait à la main ; tu en veux aussi, toi ! ça me convient. Y

a-t-il encore ici quelqu’un qui ait envie de se battre ? Parlez, tandis

que nous y sommes.

Paraissez Navarrois, Maures et Castillans !

je suis prêt à vous tenir tête à tous. Seulement, je dois te prévenir

que tu ne passeras que le troisième ; je suis engagé pour les deux

premières contredanses.

Deslandes tira de sa poche les cartes de ses autres adversaires et les

tendit à Blondeau, qui les examina successivement.

— Louis de Rochelle, connais pas, dit celui-ci ; Paul de Jonquières ;

celui-là, c’est autre chose... Je sais que mon ami Jonquières se

propose de loger une balle dans une portion quelconque de ta chair, et

même, s’il est de mauvaise humeur, je ne réponds pas qu’il respecte les

os. Il tire bien, Jonquières ; sais-tu qu’il casse habituellement neuf

poupées sur dix ?

— Les poupées n’ont pas d’yeux, dit héroïquement le substitut, qui se

contempla dans la glace de la cheminée en fronçant le sourcil pour

mieux apprécier la puissance fascinatrice de son regard.

— Je ne te croyais pas si féroce, reprit Blondeau. Mais c’est une

raison de plus pour que je ne te laisse pas saigner par Jonquières,

qui n’a pas d’autre position sociale que d’être un enragé bretteur ;

c’est donc avec moi qu’il faut te battre. Ne m’interromps pas. Tu vas

me comprendre en deux mots. Mes rapports avec madame de Marmancourt ne

me permettent pas de laisser impuni l’outrage dont elle vient d’être

l’objet. Il me faut donc trouver à tout prix un individu de bonne

volonté que je puisse mener sur le terrain. Te voilà ; je te prends.

— Merci de la préférence ! dit Deslandes.

— Je suis obligé de me battre, et toi aussi. Donc, pour simplifier la

chose, battons-nous ensemble. Tu devines qu’il ne s’agit ni de nous

tuer, ni même ne nous blesser.

— De quoi s’agit-il donc ?

— De nous battre, te dis-je.

— Qui dit combat, dit blessures et peut-être mort ; car qui veut les

moyens veut la fin.

En retournant de la sorte un axiome vulgaire, le substitut croyait

fermer la bouche à son interlocuteur ; mais celui-ci, loin de paraître

réduit au silence, haussa ironiquement les épaules.

— Il est avec le duel des accommodements, dit-il en parodiant à son

tour les maximes de Tartufe. Je ne me soucie pas plus de ton sang que

tu n’as envie du mien. Nous égorger à propos de femmes ! Fi donc !

l’essentiel pour toi comme pour moi, c’est de pouvoir faire insérer

après-demain, dans une demi-douzaine de journaux, un paragraphe ainsi

conçu : « Hier matin, à la suite d’une discussion dont le bal de la

souscription polonaise avait été le théâtre, une rencontre a eu lieu

au bois de Boulogne entre M. Victor Deslandes (tes qualités, si tu

veux qu’on les mette), et M. Gustave de Gustan. Les adversaires ayant

échangé un coup de feu (ou deux, ou trois _ad libitum_), les témoins

ont déclaré l’honneur satisfait et se sont opposés à ce que l’affaire

fût poussée plus loin. Suivent les signatures. » — Munis de ce

certificat bien en règle, nous reparaissons triomphalement, moi devant

Théodosie, toi devant madame Piard. Sois sûr qu’on nous saura un gré

infini de notre conduite.

— C’est donc un duel pour rire que tu me proposes, dit Deslandes en

regardant son ami d’un air étonné.

— Un duel fort sérieux, au contraire, répondit Blondeau, puisque nous

ne déjeunerons pas. A la vérité, les balles seront peut-être un peu

légères, mais cela regarde les témoins ; nous n’avons pas à nous en

occuper.

— Tu as beau dire, reprit le substitut, une pareille comédie est

toujours ridicule.

— Ridicule ! répéta Blondeau ; tu me parais novice. Sache que les duels

de convenance ne se passent pas autrement. Demande plutôt aux députés,

aux administrateurs, aux pères de famille, à tous les individus

précieux à un titre quelconque. Ces gens-là se battent s’il le faut,

mais ils ne se tuent jamais : c’est reçu.

— Tu crois ?

— J’en suis sûr. D’ailleurs ce que je te propose là est dans ton

intérêt bien plus que dans le mien. Quoique tu fasses assurément

fort bonne contenance, je parierais qu’au fond ta querelle avec

ces deux messieurs t’ennuie prodigieusement. Eh bien ! voici un

moyen péremptoire d’y couper court. Une fois que tu seras allé

authentiquement sur le terrain, tu auras le droit d’opposer à tout

nouvel adversaire ce que vous appelez, je crois, en langage de chicane,

une exception dilatoire.

— Tu veux parler de la maxime : _Non bis in idem_.

— Juste : _Non bis in idem_. A cela, qu’auront-ils à répondre ? Pas un

mot ; car je suis sûr qu’ils ne savent le latin ni l’un ni l’autre. Tu

vois qu’il n’y a pas à balancer.

Malgré le caprice martial que lui avait inspiré l’entraînement des

circonstances, le substitut était d’un naturel pacifique. L’idée de se

dispenser honorablement de deux duels moyennant une démonstration sans

danger s’insinua rapidement dans la partie la plus débonnaire de son

esprit.

— Si c’est reçu, pensa-t-il, pourquoi me montrerais-je outre mesure

pointilleux et intraitable ?

— Fais ce que tu voudras, dit-il ensuite à son ami ; mais je te laisse

toute la responsabilité d’un pareil acte.

— Dors sur les deux oreilles, répondit Blondeau en endossant son

paletot ; il est quatre heures ; à midi je serai ici avec nos témoins.

Si Jonquières ou cet autre dont je ne me rappelle pas le nom viennent

te relancer auparavant, ajourne-les à demain. Bonne nuit ; je vais me

coucher.

— Et moi, je vais écrire mon testament.

— Ton testament ! s’écria Gustave qui partit d’un éclat de rire ; tu es

ébouriffant, parole d’honneur !

Blondeau tira de sa poche un cigare, qu’il alluma, et il sortit d’un

pas bruyant, sans égard pour le repos des habitants de l’hôtel garni.

Resté seul dans sa chambre, le substitut se dit que, vu le nouvel

aspect des choses, la rédaction de ses dernières volontés devenait une

précaution superflue, ou du moins prématurée.

— Il sera temps de m’en occuper, pensa-t-il, si messieurs de Jonquières

et de Rochelle persistent dans leur provocation. L’invention de

Blondeau est puérile, mais il est très-possible qu’elle produise

autant d’effet qu’un duel sérieux ; car, après tout, que me faut-il

pour rentrer en grâce auprès de madame Piard ? Ce n’est pas du sang,

c’est du bruit. Je suis sûr que ce paragraphe du journal aura un succès

merveilleux ; toutes les femmes aiment les hommes qui font parler

d’eux. J’étais prêt à jouer gaillardement mon rôle dans une tragédie ;

je puis donc sans faiblesse prendre part à une mystification qui ne

nuit à personne.

Ayant apaisé par plusieurs raisonnements du même genre les scrupules de

son amour-propre, Deslandes se coucha, et il ne tarda pas à s’endormir

d’un sommeil qui eût peut-être été moins profond, sans l’arrangement

conclu avec Blondeau. Midi était près de sonner lorsque le substitut

fut réveillé en sursaut par plusieurs coups brusquement frappés contre

la porte.

— Sur mon âme, se dit-il en s’élançant du lit, j’ai dormi comme le

grand Condé la veille de la bataille de Rocroy. Il endossa une robe

de chambre, chaussa des pantoufles et s’empressa d’ouvrir la porte.

Au lieu de Blondeau et des témoins qu’il attendait, il aperçut sur

le carré de l’escalier un personnage dont l’aspect le surprit autant

qu’eût pu faire celui de madame Piard elle-même : c’était M. de

Loiselay.

UN FACHEUX

A la vue du père d’Isaure, Deslandes demeura sur le seuil de la porte,

immobile et muet.

— Je vois que vous me prenez pour un revenant, lui dit le vieux

gentilhomme ; mais vous vous étonnerez à loisir ; entrons d’abord chez

vous : il ne fait pas très-chaud sur votre escalier.

Le substitut s’empressa d’introduire dans sa chambre cet hôte

inattendu ; et quoique contrarié, il affecta un air joyeux.

— Quelle agréable surprise ! dit-il en avançant un fauteuil ; veuillez

excuser le négligé dans lequel je vous reçois ; j’ai passé la nuit au

bal, et je sors de mon lit... Qui se serait attendu au plaisir de vous

voir à Paris ? Vous n’avez prévenu personne de votre arrivée ? Madame

Piard m’en aurait parlé à coup sûr.

— J’ai fait une véritable escapade d’écolier, répondit le vieillard ;

depuis longtemps j’avais envie de surprendre Isaure en venant lui

demander à dîner : mais à mon âge et avec mes habitudes casanières,

c’était une grande affaire. Enfin, avant-hier une place se trouvait

vacante dans le coupé de la diligence qui traverse D***, en deux

secondes je me suis décidé à brusquer l’aventure. J’ai pris, comme on

dit, ma cape et mon épée ; et me voici : je suis arrivé hier au soir

tandis que vous étiez tous au bal.

— Combien je suis reconnaissant de la bienveillance que vous me

témoignez en venant si promptement me voir !

— Ne me sachez pas trop de gré de ma visite, répondit M. de Loiselay

avec un sérieux affecté ; son but principal est de vous laver la tête

selon vos mérites. Je vous préviens que vous avez à subir une longue

mercuriale ; mais que cela ne vous empêche pas de vous habiller. Votre

toilette et mon sermon peuvent fort bien marcher de compagnie.

— Je profite de la permission, dit le substitut ; car je suis

réellement honteux de vous recevoir équipé de la sorte.

Il passa dans un cabinet dont il laissa la porte entr’ouverte, et se

mit à changer de costume. En ce moment midi sonna.

— Blondeau va venir, se dit-il ; comment faire pour me débarrasser de

M. de Loiselay ? S’il commence à discourir, nous en avons pour jusqu’à

l’heure du dîner.

— Mon cher Deslandes, dit le vieillard en s’établissant commodément sur

son fauteuil, vous connaissez l’intérêt que je vous porte ; la première

chose que j’aie faite ce matin, après avoir embrassé ma fille, a été

de lui parler de vous. Sa réponse, je vous l’avouerai franchement, n’a

pas été telle que je l’espérais.

— Que vous a dit madame Piard ? interrompit avec vivacité le substitut,

qui passa dans l’entre-baillement de la porte sa figure blanchie par la

mousse onctueuse du savon de Windsor.

M. de Loiselay haussa les épaules.

— Ce qu’elle m’a dit, reprit-il, vous ne le devinez pas ? Quel

homme êtes-vous donc ! Quoi ! vous ne comprenez pas que, dans la

position où se trouve ma fille, son premier mouvement à ma vue a dû

être un épanchement sans réserve. Elle m’a tout raconté, morbleu !

peut-être s’en repent-elle à présent, car elle a toujours été d’une

prudence et d’une discrétion rares ; mais ce qui a été dit reste

dit. J’en ai appris de belles, continua le vieillard en s’échauffant

peu à peu. Que dites-vous de monsieur Piard ? Ne voilà-t-il pas un

plaisant personnage, pour trancher du talon rouge en entretenant

des maîtresses ? Autrefois on passait ces choses-là au hommes de la

cour ; c’était un de leurs privilèges, et il n’appartenait qu’à eux.

Un gentilhomme de province qui eût voulu avoir une petite maison se

serait vu blâmé par tout le monde. Quant aux financiers, singes des

grands seigneurs, ce n’était chez eux qu’un ridicule de plus perdu

parmi tous les autres. Mais monsieur Piard !... comprend-on cela ?

Un petit bourgeois éclos d’hier, qui se mêle de parodier les roués

de la régence ! C’est si absurde, qu’à mes yeux le côté bouffon de

l’aventure en éclipse presque totalement le côté odieux. Quelque bonne

volonté que j’y aie apportée, il ne m’a pas été possible de me mettre

en colère. Je sais bien qu’à la rigueur il serait de mon devoir de

couper les oreilles à monsieur le conseiller d’état, tout mon gendre

qu’il est. Mais le moyen de prendre au sérieux les oreilles ou les

bonnes fortunes de monsieur Piard ?

Le vieux gentilhomme accompagna ses dernières paroles d’un rire de

pitié auquel, depuis le cabinet, Deslandes se permit de prendre part.

— Libre à moi de rire au lieu de me fâcher, reprit monsieur de

Loiselay ; mais vous ne pouvez, sans trahison, vous moquer de mon

honorable gendre. N’êtes-vous pas son confident ?

— Est-il possible que madame Piard ait une pareille idée ? s’écria le

substitut en rentrant dans la chambre.

— Qui ne l’aurait pas à sa place ? En toute occasion ne prenez-vous

pas contre elle le parti de son mari ? Si la vérité condamne M. Piard,

n’avez-vous pas toujours tout prêt quelque mensonge officieux ? Ne

faites-vous pas une cour assidue à madame de Marmancourt ? Tout cela

est assez clair, et le motif d’une pareille conduite saute aux yeux.

— Et ce motif supposé, puis-je le connaître ? demanda Deslandes avec

l’accent d’une vertueuse indignation.

— Mon cher substitut, dit M. de Loiselay d’un air railleur, vous jouez

l’innocence à merveille ; mais ce n’est pas un vieux chasseur comme moi

qui se laisse mettre en défaut. Sous Louis XV, un homme qui voulait

parvenir cherchait à se faire remarquer de madame de Pompadour ou

plus tard de la Dubarry. S’il y réussissait, sa fortune était faite.

Quoique monsieur Piard n’ait rien de très-royal, vous l’avez traité à

la Louis XV en l’attaquant du côté de la favorite. Je ne doute pas que

vous n’ayez regardé cette manœuvre comme un coup de maître ; avec votre

permission, vous avez fait une école. Peut-être les conseils que je

vous ai donnés lors de votre départ ont-ils contribué à vous jeter dans

la fausse voie où je vous vois engagé ; mais je ne me reproche rien ;

ce n’est pas ma faute si vous m’avez mal compris. En vous parlant du

profit qu’un homme de votre âge et dans votre position trouve toujours

à se rendre les femmes favorables, j’avais établi un principe absolu

en théorie, mais qui, dans l’application, demande beaucoup de tact,

d’adresse et de prudence. Le choix d’une protectrice est une affaire

délicate et sérieuse ; avant de s’y décider, il faut savoir en balancer

les avantages et les inconvénients ; et d’après ce que j’ai appris,

je vois que vous avez agi au hasard, sans méthode, sans calcul, sans

prévision. Franchement, j’attendais mieux de vous.

Deslandes, depuis deux mois, croyait avoir déployé une science de

combinaisons et une supériorité de tactique dignes d’un diplomate

du premier ordre. Il n’entendit pas sans dépit cette condamnation

tranchante de sa conduite.

— Qu’aurais-je dû faire pour obtenir votre approbation ? demanda-t-il

avec un sourire contraint.

— Tout le contraire de ce que vous avez fait, répondit monsieur de

Loiselay, à qui le souvenir de ses succès sous le consulat donnait

une magistrale assurance. Raisonnons en thèse générale, et supposons

qu’Isaure n’est pas ma fille. Vous arrivez à Paris ; l’homme en crédit

à qui vous êtes recommandé est un drôle de l’espèce de M. Piard ;

entre sa femme et lui existe un sujet de discorde. La neutralité est

impossible ; vous êtes forcé de vous prononcer pour l’un ou pour

l’autre, en ce cas, point d’hésitation : votre métier est de prendre

parti pour la femme ; c’est le seul moyen d’avoir pour vous tout le

monde.

— Même le mari ? dit Deslandes d’un air incrédule.

— Certainement. S’il vous a pour auxiliaire, il se croit sûr de vous et

vous néglige ; s’il voit en vous l’allié de sa femme, il vous craint et

vous ménage. _Experto crede Roberto_. Vous avez donc commis une faute

capitale en donnant à ma fille le droit d’être mécontente de vous ; en

bonne politique, c’était à elle qu’il fallait vous efforcer de plaire.

— Mais c’est ce que j’ai fait, interrompit naïvement le substitut.

— En ce cas, reprit en ricanant le vieux gentilhomme, je suis forcé de

vous déclarer que vous avez complètement perdu vos peines. Isaure est

fort irritée contre vous, et je vous préviens qu’elle a de la rancune ;

de ce côté là elle tient de sa mère. D’ailleurs, toute femme à sa place

se trouverait offensée. Je n’entre pas dans le détail de ses griefs ;

mais pour n’en citer qu’un seul, comment un garçon d’esprit comme vous

n’a-t-il pas compris qu’amener à ce bal madame de Marmancourt, c’était

faire à ma fille une insulte positive ? Si je croyais que telle eût

été votre intention, je vous parlerais un peu plus vertement que je

ne le fais ; mais avouez du moins que vous avez eu là une idée assez

malheureuse ?

— Si une pareille idée m’était venue, elle serait plus que malheureuse,

elle serait inexcusable, répondit avec chaleur le substitut, mais je

n’ai besoin que d’un mot pour vous convaincre de mon innocence. Loin

de soutenir en cette circonstance madame de Marmancourt, j’ai tenté

tout ce qui était humainement possible pour lui faire comprendre

l’inconvenance de son procédé et la décider à sortir du bal ; si je

n’ai pas immédiatement réussi, c’est que les moyens coërcitifs me

manquaient ; n’étant pas commissaire du bal, je n’avais aucune qualité

pour agir...

— Et puis, interrompit monsieur de Loiselay d’un air d’ironie, il

y avait peut-être près d’elle quelques jeunes gens peu disposés à

reconnaître la justesse de vos raisons, et dont la présence aura

refroidi votre éloquence.

Le substitut sourit avec une sorte de fierté dédaigneuse.

— Je vois, dit-il, qu’en dénaturant tous les faits on a donné à

ma conduite une interprétation que je m’abstiendrai de qualifier

par respect pour moi-même. Permettez-moi seulement une petite

rectification. Il y avait en effet autour de madame de Marmancourt une

demi-douzaine d’hommes dont l’hostilité à mon égard s’est prononcée

d’une manière peu équivoque. Mon éloquence, si éloquence il y a, n’a

nullement été refroidie ; mais j’ai cru que la circonstance m’imposait

le devoir d’être concis ; car je suis d’avis que d’homme à homme il

faut des actions et non des paroles. J’ai donc fort peu discouru avec

ces messieurs, mais je me bats aujourd’hui même avec un d’entre eux, et

si je me tire heureusement de ce premier duel, j’ai des arrangements

pris pour deux autres.

La physionomie de monsieur de Loiselay passa soudain de l’ironie à

l’approbation la plus vive. Il se leva, saisit la main de Deslandes, et

la lui serra si cordialement que le substitut sentit craquer les os de

ses doigts.

— Vous ne sauriez croire combien ce que vous dites là me fait plaisir,

dit avec effusion le vieux gentilhomme ; j’avais raison de dire à

ma fille que vous étiez un garçon d’honneur, incapable de la sotte

conduite qu’on vous attribuait. D’après ce qu’elle m’a raconté, je

pensais bien que vous ne pourriez vous dispenser d’aller sur le

terrain ; et ma foi, si je vous avais vu prendre la chose mollement,

j’avoue que j’en aurais été fâché à cause de l’amitié que je vous

porte. Vous connaissez ma franchise ; en ce cas, j’aurais été homme à

vous dire : « Mon cher Deslandes, il ne s’agit pas de chanter ici :

_Cedant arma togæ_, il faut en découdre. » Vous n’avez pas eu besoin de

mes conseils, j’aime mieux ça. Malgré votre robe noire vous êtes franc

de collier. Est-ce votre première affaire ?

— Oui, dit Deslandes d’un air de laisser-aller ; dans mon état de

pareilles bonnes fortunes sont rares.

— Première ou deuxième, peu importe, dit le vieillard avec un accent

d’encouragement. L’essentiel, ce n’est pas l’habitude, c’est le

sang-froid, et je crois que vous en avez beaucoup. Comment se nomme

votre adversaire ?

— Monsieur Blondeau de Gustan, répondit le substitut, qui en toute

autre occasion aurait appelé son ami Blondeau tout court.

— Est-ce un militaire ?

— Non, c’est un homme du monde, un fashionable.

— Il est probable alors qu’il tire mieux le pistolet que l’épée.

Savez-vous un peu d’escrime ?

— Je n’ai jamais mis le pied dans une salle d’armes.

Monsieur de Loiselay leva les épaules par un mouvement presque

imperceptible.

— Voilà comme on élève aujourd’hui les jeunes gens, dit-il d’un air de

pitié en se parlant à lui-même. — Je vous aurais conseillé, si vous

avez le choix des armes, de prendre l’épée ; mais, d’après ce que vous

me dites, il n’y faut pas songer. Quand vous battez-vous ?

— Tout à l’heure, mon adversaire doit venir me chercher, et je

l’attends. Quand vous avez frappé, j’ai cru que c’était lui.

— Et vous dormiez ? dit le vieillard avec un sourire flatteur, je

vous en fais mon compliment. Avant ma première affaire, j’ai passé

quarante-huit heures sans fermer l’œil. Qui avez-vous pour témoin ?

— Je ne sais pas encore ; c’est mon adversaire qui s’est chargé de ce

soin : il doit amener deux de ses amis.

— Oh ! ici je vous arrête, dit monsieur de Loiselay avec l’accent

satisfait d’un critique de profession, qui, dans un ouvrage

jusqu’alors irréprochable, découvre enfin une faute ; c’est votre

première affaire, vous n’aviez personne pour vous guider ; il n’est

donc pas étonnant que vous ayez laissé arranger les choses d’une

manière irrégulière. Heureusement rien n’est fait encore, et nous avons

le temps de tout remettre en ordre. Vous comprenez que vous devez avoir

pour témoin un de vos amis et non un ami de votre adversaire. Je ne

mets nullement en doute la loyauté de monsieur de Gustan ; mais dans

une affaire de cette nature, il n’est pas plus permis d’être imprudent

que d’être pusillanime.

— On ne peut guère demander un pareil service qu’à un ami intime,

observa Deslandes ; à Paris, je n’en ai pas.

— Hier, vous n’en aviez pas ; mais aujourd’hui ne suis-je pas là ?

répondit monsieur de Loiselay en portant la tête en arrière par un

mouvement plein de fierté.

— Quoi ! monsieur, balbutia le substitut, vous voudriez... vous

songeriez à me faire l’honneur... vous pensez que je souffrirais...

— Pas de remerciements, mon cher Deslandes, reprit le vieillard qui se

méprit sur la nature de l’embarras qu’éprouvait son interlocuteur ;

dans l’occasion je n’ai jamais abandonné un ami, et je ne commencerai

certes pas par vous. Le nom de ma fille se trouve mêlé à cette affaire,

et vous croyez que je vous laisserai accepter les services d’un autre !

C’est beaucoup que je me résigne au rôle de témoin ; pour peu que cela

fût praticable, je me battrais à voire place.

— Mais, monsieur... à votre âge... cette scène peut être sanglante...

— Parce que j’ai soixante-huit ans sonnés ! Me prenez-vous pour une

demoiselle ? dit l’émigré avec une brusquerie où perçaient d’anciennes

habitudes militaires. Soyez tranquille, tout se passera dans les

règles, et maintenant vos gens peuvent venir.

Les ailes d'Icare · 第 11 / 20 段