— D’après l’étrange caprice que le vin inspire à Blondeau, se

disait-il, il est impossible que, dans le courant de la soirée, madame

Piard et Théodosie ne se trouvent pas en face l’une de l’autre. Il

ne manque pas d’âmes charitables qui s’empresseront d’apprendre à

Isaure que la maîtresse de son mari est venue au bal, tout exprès

pour la braver. N’entravons pas les événements ; laissons constater

officiellement la conduite scélérate de M. Piard. Tout ce que perd le

mari est autant de gagné pour l’amant. L’autre jour j’ai été stupide

avec mes scrupules ; mais dorénavant, je le jure, je ne m’écarterai

plus des vrais principes.

Tandis que le substitut ruminait de la sorte, il fut inopinément

accosté par le capitaine d’état-major qu’il avait rencontré plusieurs

fois chez sa protectrice, et qui en cette occasion, portait à sa

boutonnière à côté de son ruban rouge, la médaille dorée, insigne des

commissaires du bal.

— Madame Piard vous prie de venir lui parler, dit cet officier d’un air

sérieux.

— La bombe aurait-elle déjà éclaté ? pensa Deslandes en se frottant les

mains par un geste de satisfaction sournoise, et il se précipita sur

les pas de l’envoyé.

UNE MISSION DÉLICATE

Le substitut trouva madame Piard sur le seuil d’un petit salon réservé

aux dames patronesses, dont plusieurs y étaient réunies en cet

instant. La figure d’Isaure offrait une telle expression de dépit et

de courroux, que l’air de triomphe empreint sur la physionomie de son

protégé s’effaça subitement.

— Vous savez ce qui se passe, lui dit-elle d’un ton bref et impérieux.

Cette femme a osé se présenter ici avec plusieurs autres créatures

de son espèce. Une partie des billets qu’elles ont remis en entrant

au contrôleur est signée de ma main. Est-ce de vous qu’elles les

tiennent ? Pas de phrases, un oui ou un non.

Deslandes éprouva un étourdissement comparable à celui qu’occasionne un

coup rudement appliqué sur le crâne ; il lui sembla que la salle de bal

tournait sur elle-même, et que le parquet s’entr’ouvrait sous ses pieds.

— Madame, dit-il enfin lorsqu’il eut recouvré la parole, vous voyez le

plus malheureux des hommes ; les actions les plus innocentes semblent

des crimes dès que j’y prends part.

— Avez-vous donné à madame de Marmancourt les billets que je vous avais

confiés ? reprit Isaure d’un ton péremptoire.

— Hélas ! oui, madame ; mais j’ignorais alors ce qu’était au juste

madame de Marmancourt, surtout j’étais loin de me douter qu’il y eût,

dans un fait si simple en apparence, quelque chose qui pût devenir pour

vous l’occasion de la contrariété la plus minime. Au prix de mon sang,

je voudrais aujourd’hui...

— Pas de mélodrame ; vous savez qu’il m’est insupportable. Parmi les

personnes à qui j’avais confié des billets, j’étais sûre qu’une seule

avait pu manquer ainsi à toutes les convenances. D’avance je vous avais

reconnu ; mais laissons cela. Il y a quelque chose de plus pressé que

de vous faire un sermon : c’est de nous débarrasser de cette étrange

compagnie, qui se croit sans doute au bal Musard. C’est vous qui l’avez

introduite, c’est à vous de la congédier. Je vous donne pour cela un

quart d’heure.

Madame Piard tourna le dos à Deslandes, et alla rejoindre le groupe

des dames patronesses qui, pendant ce dialogue, avaient continué leur

délibération ; toutefois, le substitut avait eu le temps de lire dans

les yeux de sa protectrice qu’il fallait exécuter ses ordres sous peine

d’encourir une éternelle disgrâce. Il rentra dans la salle du bal en

homme résolu de vaincre ou de mourir ; mais dès les premiers pas il fut

arrêté de nouveau par l’officier d’état-major qui avait eu le mois

précédent quelque velléité de plaire à la femme du conseiller d’état,

et depuis cette époque gardait rancune au substitut.

— Monsieur, dit le capitaine d’un ton cérémonieux, tout à l’heure je

suis allé vous parler au nom de madame Piard, permettez-moi d’ajouter

un mot en mon nom personnel. Vous comprenez qu’il faut que les

dames venues ici sous vos auspices sortent sur-le-champ ; sinon, la

responsabilité qui pèse naturellement sur vous deviendrait fort grave,

et en ma qualité de commissaire du bal je me croirais obligé de vous

demander une explication sérieuse à ce sujet.

— Parbleu, monsieur, nous nous expliquerons plus tard si bon vous

semble, répondit le substitut avec impatience ; mais en ce moment

laissez-moi passer. Vous savez bien qu’on ne m’a donné qu’un quart

d’heure pour tout délai.

— Bon, se dit-il en pressant le pas, voici maintenant un duel qui me

menace ! C’est à en perdre la tête.

Il s’élança au milieu du bal, comme se rue dans un taillis un chevreuil

poursuivi par une meute. A force d’éventrer les contredanses, d’écraser

les pieds des assistants, de heurter les plateaux de rafraîchissements,

et même de grimper sur les banquettes pour mieux voir, il aperçut

Blondeau qui avalait paisiblement une glace, retranché contre la foule

dans l’embrasure d’une fenêtre. Il se précipita aussitôt vers lui, et à

son tour le saisit par le bras.

— Il faut, lui dit-il d’un ton véhément, que tu me rendes un immense

service. Mais d’abord, es-tu en état de m’entendre ? Je devine que vous

sortez tous de table, et que vous n’y avez pas bu que de l’eau.

— Si nous n’avions pas bu autre chose que de l’eau, nous n’aurions donc

rien bu du tout, répondit Blondeau avec sang-froid ; ton propos est

absurde. Je t’avouerai que je vois un peu double. Il me semble même

que tu as au moins deux têtes ; mais parce qu’un de mes organes s’est

perfectionné, ce n’est pas une raison pour que les autres se comportent

mal. Va ton train : je t’écoute. De quoi s’agit-il ?

— De décider toutes ces dames avec qui tu es venu à se retirer.

— Comment dis-tu ça ?

— Il n’y a que toi qui puisses en venir à bout. D’après ce que j’ai

deviné tout à l’heure, tu as beaucoup plus d’ascendant sur madame

de Marmancourt que je n’aurais supposé. Va donc lui parler, je t’en

supplie, et fais-lui comprendre que sa présence dans ce bal est

impossible.

— Impossible ! quel drôle dit cela ?

— Ce sont toutes les dames patronesses ; elles délibèrent en ce moment,

et si ces autres dames ne se résignent pas à partir, on sera peut-être

obligé d’employer des moyens désagréables...

— Qu’on s’y frotte ! s’écria Blondeau d’un air de matamore. Vois-tu,

c’est un coup monté. La dame patronesse est l’ennemie naturelle de tout

homme qui a vingt francs à échanger contre un morceau de carton. Nous

sommes ici une dizaine d’aimables jeunes gens avec qui l’on a trop

abusé de la bienfaisance, et qui avons juré d’en faire justice. Nous

avons payé nos billets, libre à nous de les mettre en circulation. Si

nos charmantes compagnes ne plaisent pas à l’honorable société, c’est

que l’honorable société est diantrement difficile en fait de jolies

femmes. Pour notre argent, nous avons le droit d’être ici, de danser et

même de consommer ; ces dames dansent, et moi je consomme : qu’as-tu à

répondre à ce raisonnement ?

— Rien, dit Deslandes, qui comprit l’inutilité de discuter avec un

homme ayant pour lui l’avantage de deux ou trois bouteilles de vin de

Champagne : en thèse générale, tu peux avoir raison ; mais j’ai un

intérêt personnel à ce que tu fasses ce que je te demande. Si je ne

réussis pas dans le message dont on m’a chargé, je me brouille à jamais

avec une personne de qui dépend en ce moment tout mon avenir.

— Bah ! si vous vous brouillez, vous vous raccommoderez, dit Blondeau

sans s’émouvoir ; l’amour, mon cher, n’est pas autre chose ; mais au

lieu de me casser la tête de tes dames patronesses, dis-moi donc où

sont les salles de jeu, voilà une heure que je les cherche.

Le substitut vit qu’il ne devait attendre aucun secours de son ami ;

il prit enfin une résolution énergique, et se répéta tout bas le mot

de Médée : Moi _seul_, et c’est assez ! Aussitôt il s’approcha du

groupe menacé de proscription, autour duquel, outre les cavaliers en

titre, papillonnaient plusieurs hommes qui, n’ayant au bal ni mère, ni

sœur, ni femme, bravaient le qu’en dira-t-on, habitués qu’ils étaient

à montrer peu de soumission aux convenances. A la vue du substitut,

madame de Marmancourt sourit gracieusement, selon son habitude.

— Vous vous décidez donc à venir me saluer, lui dit-elle d’un air

d’aimable reproche ; c’est bien heureux. Si vous avez envie de danser

avec moi, il est temps de vous y prendre ; j’ai tant d’engagements, que

je ne sais pas si je pourrai...

— Madame, interrompit Deslandes d’une voix mal assurée, quoiqu’il

se fût armé de tout son courage, danser avec vous serait en toute

autre circonstance un très-grand plaisir pour moi ; mais en ce

moment, permettez-moi de remplir un devoir bien pénible, dont, à mon

grand regret, je me trouve chargé. Par une fatalité inexplicable...

et déplorable, il paraît que votre présence... ainsi que celle des

dames qui vous accompagnent... n’étant point prévue... n’a pas eu

l’assentiment des personnes qui ont organisé cette fête. Et dans l’état

des choses... pour éviter toute discussion désagréable... Il serait

peut-être prudent... ce serait montrer une grande raison... Il est déjà

minuit, madame ; à cette heure-là on peut sortir du bal sans que cela

paraisse extraordinaire... ; et si vous vouliez bien me permettre...

d’envoyer chercher des voitures...

— Entendez-vous ce que nous propose monsieur ? dit madame de

Marmancourt en adressant subitement la parole à ses compagnes.

— Quoi donc ! répondirent en même temps plusieurs d’entre elles, qui

mirent dans cette exclamation une aimable vivacité ; car elles crurent

qu’il s’agissait de quelque nouvelle partie de plaisir.

Par un geste méprisant, Théodosie effleura du bout de son éventail

le menton du substitut, et d’une voix virile qui contrastait avec la

câlinerie habituelle de son organe :

— Monsieur, reprit-elle, veut tout poliment nous mettre à la porte du

bal.

Ces paroles produisirent, dans un rayon de quelques pieds, l’effet

que cause sur les flots un coup de vent ; les femmes ondoyèrent

d’indignation sur la banquette, et les épithètes les moins flatteuses

sifflèrent aux oreilles du substitut, qui se vit au même instant

entouré de plusieurs jeunes gens appelés à la rescousse par un signe

de madame de Marmancourt. Un de ces derniers, porteur de moustaches

formidables, se fit mettre au courant de la discussion ; et s’adressant

aussitôt au jeune magistrat, d’un air qui eût fait honneur à un capitan

du vieux théâtre espagnol :

— Parbleu, monsieur, lui dit-il, je désirerais fort de savoir votre

nom, car vous me paraissez d’une bouffonnerie délicieuse ! A quel

titre, je vous prie, manquez-vous de respect à ces dames ? Êtes-vous

commissaire du bal ?

— Si monsieur est commissaire, dit un autre, il doit avoir une

médaille ; qu’il la montre.

— Oui, la médaille ! la médaille ! dit en ricanant le reste de la

troupe ; point de médaille, point de commissaire.

En sa qualité de magistrat, Deslandes respectait profondément la

légalité : il fut frappé de l’argument de ses adversaires.

— Au fait, se dit-il, ces messieurs ne sont pas fort polis, mais le

droit est de leur côté ; je ne suis pas commissaire du bal, je ne suis

donc pas compétent pour y faire acte d’autorité. Que diantre ! Madame

Piard aurait dû songer à cela.

— Messieurs, reprit-il, veuillez m’écouter. Le ministère que je remplis

est tout de conciliation ; ce n’est pas un ordre que je donne, c’est un

conseil.

— De quoi vous mêlez-vous ? répliqua le jeune homme à terribles

moustaches ; je vous donne, moi, le conseil de faire demi-tour à droite

et de nous laisser tranquilles.

— Monsieur... dit Deslandes, qui de colère rougit jusqu’aux oreilles.

— Monsieur... répliqua l’autre en se posant ironiquement en face du

substitut, dont il parodia l’intonation et le geste.

La scène tournait au tragique ; mais avant d’avoir eu le temps de

passer à des provocations plus graves, les deux adversaires se

trouvèrent brusquement séparés par Blondeau, qui les poussa l’un

à droite, l’autre à gauche, en écartant les bras par un mouvement

semblable à celui de la natation.

— Montaigus et Capulets, rengainez vos dagues ! dit-il en grossissant

sa voix. Deslandes, tu es mon ami ; Jonquières, tu es mon ami ; nous

souperons tous ensemble ; ainsi, donnez-vous tous la main. Vous ne

voulez pas ? ça m’est parfaitement égal. Mais écoutez-moi ; et vous

tous, prêtez l’oreille ; voici la chose : monsieur Deslandes, charmant

jeune homme, comme vous voyez, ami précieux, — il prête de l’argent. —

L’honorable monsieur Deslandes, dis-je, nous est député par les dames

patronesses pour nous signifier d’avoir à priver de notre présence

l’aimable société ici réunie. Quelle que soit l’exorbitante incongruité

d’un pareil message, n’oublions pas que le caractère d’ambassadeur est

sacré.

— Bravo ! appuyé ! dirent en riant plusieurs des assistants.

Blondeau promena autour de lui un regard où respirait l’orgueil

qu’inspire toujours à un orateur l’approbation de l’auditoire.

— Vous avez raison d’applaudir, dit-il à ses amis ; vous allez voir que

je suis digne de vous servir d’interprète.

Il recula d’un pas, pour mettre entre Deslandes et lui une distance

nécessaire à la dignité de la scène ; puis il s’affermit sur la jambe

gauche, porta le pied droit en avant, posa une de ses mains sur sa

hanche, étendit l’autre, releva la tête par un geste superbe, et fixant

sur le substitut déconcerté un regard foudroyant :

— Allez dire a celle qui vous envoie, s’écria-t-il, que nous sommes ici

par la puissance de notre argent, et que nous n’en sortirons que par

celle des baïonnettes.

— Nous le jurons, s’écrièrent en chœur les jeunes gens enrôlés sous la

bannière de madame de Marmancourt ; et se groupant avec une emphase

burlesque, la main gauche sur le cœur, la droite menaçant le plafond,

ils osèrent, les étourdis, répondre à l’appel du moderne Mirabeau, en

parodiant le serment du jeu de paume.

UN DUEL DE CONVENANCE

Contre une levée de boucliers, que pourrait une seule épée,

s’appelât-elle Flamberge ou Balisarde ? En voyant la formidable

attitude de ses antagonistes, qui semblaient décidés à berner sans

vergogne quiconque eût prétendu les rappeler aux convenances, Deslandes

reconnut qu’à poursuivre sa mission il ne recueillerait que du

désagrément, sans avoir aucune chance de succès. Pour éviter une scène

ridicule qui, tant il avait de malheur depuis quelques jours, lui

aurait peut-être encore été imputée à crime, il prit le parti de se

retirer. Salué dans sa retraite par les quolibets de la troupe déréglée

à laquelle il se voyait forcé de céder le terrain, le front rougi par

le dépit et la colère, il s’enfonça dans la foule, et se déroba bientôt

aux regards railleurs qui s’étaient fixés sur lui de toutes parts.

Sans espoir de réparer son échec ou de se venger de la petite

humiliation qu’il venait de subir, le substitut errait au hasard,

différant d’affronter le mécontentement de sa protectrice, comme hésite

à reparaître devant son chef un général qui vient de se laisser

battre, lorsqu’à l’entrée des salons où l’on jouait il aperçut M.

Piard qui, à demi caché par un groupe de danseurs, examinait d’un

regard soucieux ce qui se passait dans le bal. A cette vue Deslandes

éprouva une sensation pareille à celle d’un homme près de se noyer qui

tout à coup palpe entre ses doigts la corde qu’une main secourable

vient de lui jeter depuis le rivage. Sans balancer, il marcha droit au

conseiller d’état.

— Monsieur, lui dit-il, la gravité des circonstances doit nous faire

oublier à tous deux ce qui s’est passé l’autre jour. Vous avez trop

d’intérêt à me prêter votre appui pour que j’hésite à vous le demander.

Madame Piard exige que madame de Marmancourt sorte du bal ; il n’y a

que vous qui, par l’ascendant que vous avez nécessairement conservé

sur cette dame, puissiez venir à bout d’une négociation dans laquelle

je viens d’échouer. Un mot de votre bouche produira, j’en suis sûr, un

effet décisif, et si vous vouliez m’accompagner...

— Perdez-vous la tête, monsieur ? s’écria le mari d’Isaure ; je vous

ai déjà dit que je vous cédais tous mes droits. Cette incartade est

de votre ressort et non du mien. Tirez-vous-en comme vous pourrez, et

surtout ne m’y mêlez d’aucune manière ; vous pourriez vous en repentir !

Cela dit d’une manière fort bourrue, M. Piard rentra brusquement dans

la salle de jeu, comme au bruit d’une branche qui tombe un lapin se

fourre dans son terrier.

La perte de sa dernière espérance inspira au substitut une résolution

extrême que rendaient encore plus exorbitante les habitudes pacifiques

de toute sa vie.

— Je n’ai plus qu’une seule ressource, se dit-il, c’est d’appeler

en duel ce malotru à moustaches de pandour, que Blondeau a nommé

Jonquières. Isaure comprendra que ne pouvant à moi seul jeter hors

du bal une quinzaine d’individus mâles et femelles, j’ai voulu lui

obéir autant que cela dépendait de moi... Il a l’air diantrement

exterminateur, ce monsieur ; s’il m’allait tuer ?...

Le substitut tâta son courage, qu’il n’avait pas mis à l’épreuve

jusqu’alors. Après un instant de doute, il le trouva en bon état ; et,

pour ne pas donner aux réflexions débonnaires le temps de reprendre le

dessus, il se dirigea d’un pas martial vers la partie de la salle où se

tenait réunie la société de madame de Marmancourt. En approchant, il

fut témoin d’une scène inattendue qui, pendant sa courte absence, avait

entièrement changé la face des affaires.

Un monsieur, vêtu de noir, d’un âge mûr, d’un maintien raide et

d’une physionomie rébarbative, avait commencé avec Théodosie et ses

compagnes un colloque à voix basse dont le résultat presque immédiat

fut le départ des danseuses proscrites. Cédant aux injonctions de ce

mystérieux personnage, elles se retirèrent à pas lents, non comme

une troupe de biches effarouchées, mais comme une bande de lionnes

vaincues. En dépit de leur serment héroïque, les jeunes gens qui les

accompagnaient n’attendirent pas les baïonnettes ; le pouvoir occulte

dont semblait investi le fâcheux en habit noir rendit prudents

les plus téméraires. Toute la folle compagnie sortit du bal, moins

bruyamment qu’elle n’y était entrée, et fut reconduite de loin par le

substitut qui s’avança jusqu’à la porte extérieure afin de s’assurer

par lui-même de la réalité d’un départ si opportun. Au moment où il

revenait sur ses pas, charmé d’un dénoûment qui devait le dispenser

de toute prouesse chevaleresque, il fut accosté à l’improviste par le

jeune homme brun à moustaches.

— C’est vous que je cherchais, lui dit ce dernier d’une voix âpre ;

vous comprenez que je ne puis pas décemment me couper la gorge avec

l’estafier de police que vous nous avez envoyé tout à l’heure. Mais

vous qui êtes un homme du monde, à ce qu’assure Gustan, vous voudrez

bien, j’espère, échanger une couple de balles avec moi. Voici ma carte,

faites-moi le plaisir de me donner la vôtre.

Belliqueux outre mesure un instant auparavant, Deslandes en ce moment

n’avait plus aucune envie de se battre ; mais la provocation était trop

directe pour qu’il fût possible de n’y pas répondre. D’assez mauvaise

grâce il prit la carte qu’on lui présentait, et tira d’une poche de son

gilet un de ses billets de visite. M. de Jonquières la lui arracha de

la main, et pirouetta sur le talon en disant d’un air d’arrogance :

— Demain vous aurez de mes nouvelles.

Après le départ de son adversaire, le substitut demeura quelque temps

immobile dans une attitude pensive et triste qui eût fait honneur à un

héritier ; d’avance il semblait pleurer sa mort et porter son deuil.

— Bah ! il ne m’a pas encore tué, se dit-il enfin en essayant de

repousser un noir présage ; à quoi bon me préoccuper de cette affaire ?

Demain il sera temps d’y penser ; en ce moment, la chose urgente c’est

d’apaiser le mécontentement d’Isaure. Dépendre des caprices d’une

femme, quel métier ! Je l’ai choisi, je n’ai donc pas le droit de me

plaindre, mais si c’était à recommencer, je crois qu’à l’heure qu’il

est je serais à D*** bien tranquille dans mon lit. A la vérité, à D***

il n’y a pas de bals, mais en revanche il n’y a pas de duels.

Le substitut s’efforça de chasser de son visage la mélancolie qui

l’envahissait malgré lui, et il rentra dans le salon où il avait laissé

madame Piard.

— Madame, dit-il en l’abordant avec respect, vos ordres sont exécutés.

— Je le sais, répondit sèchement Isaure ; aussi ai-je déjà remercié M.

de Rochelle.

La femme rancuneuse sourit avec affectation en regardant l’officier

d’état-major qui, debout à côté d’elle, contemplait Deslandes du

haut en bas, et, coupant court aussitôt à la conversation, elle fut

rejoindre son mari, à qui le départ de madame de Marmancourt venait de

rendre la liberté.

Les jeunes gens restèrent en présence et s’entre-regardèrent un instant

avec la malveillance mutuelle qu’éprouvent toujours l’un pour l’autre

deux rivaux. L’officier d’état-major rompit le premier le silence :

— Je suppose, monsieur, que vous n’avez jamais lu la fable de la

_Mouche du Coche_, dit-il en accompagnant ces paroles d’un sourire

assez impertinent.

— Si fait, monsieur, répondit Deslandes du même ton ; mais je lui

préfère celle de l’_Ane vêtu de la peau du Lion_.

— Qu’entendez-vous par là ? demanda M. de Rochelle avec une colère

mêlée d’embarras ; car de la part d’un _robin_ (c’est ainsi qu’il

appelait dédaigneusement le substitut) il n’attendait pas une riposte

si vive.

— Vous me parlez fable, je vous réponds apologue, repartit le jeune

magistrat, qui, voyant son adversaire près de s’emporter, s’efforça,

malgré sa propre irritation, de conserver la supériorité que donne

toujours le sang-froid.

— Et si je vous parlais épées ? s’écria fièrement le capitaine.

— Je vous répondrais pistolets, répondit Deslandes d’un air dégagé ;

un _robin_ comme moi ne fréquente guère les salles d’armes, mais il

peut presser une détente tout aussi bien que le ferait un militaire...

fût-ce un militaire de la garde nationale.

L’officier d’état-major se mordit la moustache.

— Un assaut d’esprit nous mènerait trop loin, reprit-il d’un air moins

superbe ; le lieu où nous sommes n’est pas propre à une pareille

discussion, il vaudrait mieux la remettre à demain.

— Comme il vous plaira, dit le substitut, qui cette fois prit

l’initiative, en tirant une carte de sa poche.

Surpris de nouveau de se voir prévenu, M. de Rochelle imita l’exemple

que lui donnait son adversaire. Après avoir échangé leurs adresses, les

deux jeunes gens se saluèrent gravement, et se séparèrent aussitôt.

La perspective d’un premier duel avait fait éprouver à Deslandes une

sensation assez désagréable ; mais en se voyant presque immédiatement

exposé à une seconde affaire, il recouvra soudain une assurance voisine

de l’audace ; nous mentionnons cet effet homœopathique sans prétendre

l’expliquer. Sous l’influence d’une exaltation jusqu’alors inconnue, le

substitut oublia madame Piard et l’ambition pour prendre sa part des

plaisirs du bal : il se dit, à la manière d’Anacréon, qu’il fallait

cueillir les fleurs avant d’être cueilli soi-même ; il se mêla donc

aux quadrilles en choisissant résolument les plus jolies danseuses ;

il gagna de l’argent à l’écarté ; il but du punch à pleins verres,

et, comme ce dernier passe-temps était diamétralement contraire à

ses sobres habitudes, un instant arriva où le substitut entendit une

musique merveilleuse et vit balancer en cadence tous les assistants,

quoi-qu’alors l’orchestre fût muet et la danse interrompue ; en ce

moment, si Roland ou Rodomont étaient entrés dans la salle du bal,

armés de pied en cap, Deslandes eût été le premier à leur jeter le gant.

— Voilà ce qui s’appelle vivre, se dit-il en s’asseyant lourdement

sur une banquette : aujourd’hui le bal, les plaisirs, les lustres

éblouissants, les jolies femmes, la musique, les coupes enivrantes, les

fleurs et les diamants ; demain le duel ; les duels, veux-je dire ! Une

voiture qui s’arrête mystérieusement à rentrée du bois de Boulogne...

un taillis où l’on s’enfonce à petit bruit... habit bas... les lames se

croisent... Vaincre ou mourir ! Oui, sur mon âme, c’est là vivre. J’ai

éprouvé plus d’émotions depuis deux heures que pendant les dix-huit

mois de mon séjour à D***. Voilà ce que je rêvais. Maintenant je vois

que je serai ravi de me battre : cette sensation me manquait.

Les ailes d'Icare · 第 10 / 20 段