son mari. En accueillant l’idée de la vengeance, Isaure avait pensé
d’abord à Deslandes, en qui elle croyait trouver un allié plein de
zèle et de détermination. Déçue dans cette espérance, elle éprouva
soudainement le plus violent dédain pour ce provincial qui, parlant
sans cesse de son dévouement, manquait, par une timidité intempestive,
l’occasion de le prouver. Son orgueil, blessé de ce mécompte imprévu,
lui ôta toute envie de poursuivre un interrogatoire que ne justifiait
plus la confiance. Elle se leva d’un air glacial ; et, adressant au
substitut un salut cérémonieux dans son exiguïté :
— Excusez-moi, lui dit-elle ; j’ai des visites à faire, et il faut que
je m’habille.
Deslandes comprit qu’il venait de commettre une faute, mais sans
deviner le moyen de la réparer.
— Madame, s’écria-t-il en se levant à son tour, ai-je fait quelque
chose qui vous déplaise ? Votre physionomie, que je connais si
bien, semble l’annoncer. De grâce, si, sans m’en douter, je vous ai
offensée, daignez me le dire, afin que je puisse vous convaincre de mon
innocence. Vous ne doutez pas, j’espère, du respectueux attachement
que je vous ai voué depuis que j’ai le bonheur de vous connaître.
Plusieurs fois vous avez bien voulu me dire que vous aviez confiance
en moi. Cette confiance, je suis prêt à la justifier au péril de ma
vie. De grâce, madame, prescrivez-moi un péril à braver, un sacrifice
à accomplir ; vous verrez alors si je mérite la bienveillance que vous
m’avez toujours témoignée ; oui, je voudrais, au prix de mon sang...
— Eh ! monsieur, laissons là votre sang, interrompit Isaure avec un
sourire sardonique ; je n’en ai nulle envie. D’ailleurs je ne vous
crois pas aussi prêt à le répandre que vous voulez bien le dire !
— Madame... mettez-moi à l’épreuve.
— C’est fait... mais je vous retiens ici fort mal à propos. A cette
liasse de papiers je vois que vous veniez chez M. Piard ; vous le
trouverez dans son cabinet.
Sans attendre la réponse du substitut, Isaure traversa majestueusement
le salon, et entra dans son appartement.
Deslandes demeura quelque temps immobile près de la cheminée et confus
du résultat de la conversation.
— Elle est piquée, se dit-il, après une méditation assez longue ;
peut-être aurais-je dû m’y attendre. C’est égal, j’ai bien fait. Je
me suis conduit noblement et habilement ; il est impossible qu’en y
réfléchissant elle ne me rende pas justice : dans ma position, ce n’est
pas à moi de tirer les marrons du feu ; les manger, à la bonne heure !
Ah ! elle connaît les infidélités de son mari. Voilà qui doit avancer
mes affaires ; mais encore faut-il y mettre de la délicatesse. Allons
voir quelle mine fait le conseiller. Je suis sûr que le bonhomme ne se
doute de rien.
LA RUPTURE
Deslandes passa du salon dans le cabinet de M. Piard, qu’il aperçut
assis au coin de la cheminée, dans une attitude sombre et farouche. A
sa vue, le conseiller d’état cacha dans une poche de sa robe de chambre
une lettre qu’il froissait depuis quelque temps entre les doigts, et
il répondit par une froide inclination de tête au salut qui lui était
adressé.
— Voici mon travail sur l’affaire du canal du centre, dit Deslandes en
posant sur le bureau le dossier qu’il tenait à la main ; j’y ai passé
cinq jours entiers. J’espère que vous le trouverez moins imparfait que
mes premiers essais.
M. Piard leva sur le jeune solliciteur un regard terne.
— Monsieur, lui dit-il d’un air composé, j’ai vu hier le garde des
sceaux.
— Ils ont donc tous vu le garde des sceaux, pensa Deslandes.
— Toutes les places vacantes au conseil d’état sont promises ; vous
n’avez donc aucune chance de voir accueillir votre demande ; il ne me
reste qu’à vous exprimer mon regret de n’avoir pas réussi dans mes
démarches et à vous conseiller de retourner à votre tribunal. Votre
congé doit être près de finir s’il n’est pas déjà expiré, et vous savez
que souvent les absents ont tort.
Surpris d’une déclaration si imprévue, Deslandes regarda son protecteur
d’un air ébahi.
— Je sais ce qui a indisposé contre moi le garde des sceaux, dit-il
après avoir réfléchi un instant ; ce sont mes visites chez madame de
Marmancourt. Mieux que personne, Monsieur, vous pouvez juger si c’est
là un grief sérieux.
— Est-ce une bravade ? Monsieur, s’écria le conseiller d’état.
— Une bravade ! répéta le substitut en ouvrant de grands yeux.
— Elle serait parfaitement déplacée et ridicule, reprit M. Piard,
dont le teint naturellement coloré s’empourprait de plus en plus ; me
croyez-vous aveugle, Monsieur ? me prenez-vous pour un de ces tuteurs
de comédie que chacun bafoue impunément ? Si telle est votre opinion,
vous en changerez, je vous le jure ; je sais tout, Monsieur.
— Vous êtes beaucoup plus avancé que moi, Monsieur, répondit le jeune
magistrat ; car je ne comprends rien au mécontentement que vous
paraissez éprouver. Ai-je fait sans le savoir quelque chose qui puisse
vous déplaire ?
— Sans le savoir ! le mot est précieux. Il est probable en effet que
vous faites de la rouerie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de
la prose.
Deslandes rougit à son tour, car il crut le secret de sa passion à la
merci du mari d’Isaure.
— Eh quoi ! Monsieur, répondit-il d’une voix émue, quelqu’un aurait-il
osé prétendre que j’ai jamais songé à m’écarter du profond respect que
je porte à madame Piard ?
— Qui vous parle de madame Piard ? dit brusquement le conseiller ;
voilà un plaisant subterfuge ! Pensez-vous que je me laisse abuser par
cette inintelligence affectée ? Vous devriez comprendre d’ailleurs
qu’il y a de l’inconvenance à prononcer en cette occasion le nom de ma
femme.
— Je n’y suis plus du tout, pensa Deslandes, en se remettant de la
fausse alarme qu’il venait d’éprouver ; quelle mouche l’a piqué, et
puisqu’il ne s’agit pas d’Isaure, où en veut-il venir ?
M. Piard demeura quelque temps enfoncé dans son fauteuil, sifflant
entre ses dents et martelant du pied le tapis.
— Parbleu ! mon cher successeur, dit-il tout à coup avec un éclat
de gaieté forcée, puisque je ne puis pas être votre introducteur
au conseil d’état, je veux du moins vous rendre un service en vous
apprenant à connaître les femmes. Faites-moi le plaisir de lire ceci.
Il tira de sa poche la lettre anonyme qu’il venait de recevoir et la
tendit à son interlocuteur. Celui-ci prit le papier auquel la colère
de M. Piard avait donné la forme d’une boulette, et le lut d’un bout à
l’autre, en comprimant avec peine une violente envie de rire. Arrivé
au chapitre qui lui était personnel, il redevint très-sérieux tout
aussitôt.
— Comment ! Monsieur, dit-il au conseiller d’état, vous avez pu ajouter
foi à une lettre anonyme ! Vous n’avez pas fait justice de cette
infamie en la jetant au feu !
— Un seul mot, reprit M. Piard ; les faits des cornets de porcelaine,
de la robe de velours, et autres de même nature, sont-ils exacts ?
Deslandes, à qui le mensonge avait mal réussi auprès d’Isaure, trouva
prudent cette fois d’essayer de la vérité.
— Ce sont là de simples politesses, répondit-il ; et comme elles
étaient tout à fait désintéressées, j’ai pu les croire fort innocentes.
M. Piard se leva brusquement, alla tout d’un trait jusqu’au bout de
la chambre, revint aussi vite sur ses pas, et s’arrêtant en face du
substitut :
— Ce qu’il y a d’abominable, lui dit-il, c’est qu’intéressées ou non,
vos politesses ont passé devant moi pour des acquisitions directes,
et que j’ai eu la duperie d’en faire les frais ; et maintenant que
j’y réfléchis, je crois qu’Ernest est dans le même cas que moi ; vous
savez, Ernest de l’ambassade russe ! quel infernal machiavélisme !
Cette femme-là aurait joué Talleyrand ! Bonne chance, Monsieur ; je
vous déclare que je ne vous ferai pas concurrence plus longtemps, et
que, sans aucune réserve, je vous cède tous mes droits.
— Mais, Monsieur, je n’y ai aucune prétention, répondit Deslandes ; je
vous répète que quant à ce qui m’est personnel, cette lettre est un
tissu de mensonges.
— Laissez donc...
— Je vous jure...
— A d’autres ! Dupe sans compensation, ce serait par trop candide, et
je vous crois très-raffiné, au contraire.
— Pourtant, quand je vous affirme...
— Monsieur, interrompit le conseiller d’état d’un ton sec, je sais fort
bien qu’avec votre intention d’exploiter le crédit que je puis avoir,
vous n’avouerez jamais un procédé dont j’aurais raison de me plaindre.
Vous avez le droit de nier ce que bon vous semble, j’ai celui de croire
ce que je veux et d’agir en conséquence de ma conviction. Vous ne
trouverez donc pas mauvais que je me regarde comme délié de l’espèce
d’engagement que j’avais pris avec vous. Quoique vous m’ayez rendu
service en me donnant l’occasion de connaître le véritable caractère
d’une femme qu’Horace semble avoir voulu peindre en disant :
Desinit in piscem mulier formosa superne ;
cependant je ne me sens pas assez de grandeur d’âme ou de bonhomie pour
vous témoigner ma reconnaissance en vous appuyant près du ministre. Il
est donc bien entendu qu’à dater d’aujourd’hui je ne me mêle plus de
vos affaires.
— Est-ce un parti pris ? demanda d’un ton bref Deslandes, dont ce
langage révolta la fierté.
— Irrévocablement, dit M. Piard, qui accompagna cet adverbe décisif
d’un rude coup de sonnette.
Un domestique entra dans la chambre.
— Je dîne dehors, lui dit son maître ; faites mettre les chevaux à la
voiture et venez m’habiller.
Dans l’état des choses, ces paroles équivalaient à un congé. Sans mot
dire, Deslandes prit son chapeau, salua son ex-protecteur d’un air de
dignité blessée, et sortit du cabinet. Il rejoignit le domestique dans
la salle à manger.
— Madame est-elle chez elle ? lui demanda-t-il.
— Madame vient de sortir, lui répondit le valet de chambre.
— Quel ennui d’attendre jusqu’à demain pour me venger de cet insolent
personnage ! se dit Deslandes en revenant chez lui. Conduisez-vous donc
noblement ! Je n’avais qu’un mot à dire, et c’était un mari perdu. En
homme délicat, j’ai menti dans son intérêt et contre le mien, et voilà
la reconnaissance qu’il me témoigne ! Parbleu, je suis trop bon avec
ma générosité. Il se trouve délié de tout engagement, eh bien ! je
le suis, moi, de tout scrupule. A vrai dire, je ne suis pas fâché de
cette rupture. D’abord il ne m’assommera plus de ses dossiers, et puis
ma position devient plus franche. Je n’aurai plus de devoir à rendre
qu’à Isaure, qui, après tout, n’a pas besoin de son mari pour me faire
entrer au conseil d’état, si ça lui plaît.
Le lendemain, le substitut se présenta chez madame Piard, qui lui fit
répondre qu’elle était sortie ; il y retourna le surlendemain. Cette
fois le domestique lui dit d’un air d’embarras que sa maîtresse n’était
pas visible.
— Sortie... pas visible... se dit-il avec contrariété ; elle, qui ne
sors jamais le matin, et qui reçoit tous les jours. Allons ! elle
boude ; il paraît qu’elle a de la rancune. Que lui ai-je fait ? Me
fermer sa porte ! ça devient sérieux.
Désappointé et désœuvré, Deslandes se rendit chez son ami, qu’il trouva
prêt à monter à cheval. Depuis quelques jours Blondeau gagnait au jeu,
c’est dire qu’il était, pour parler son beau langage, ébouriffant,
rutilant, fulgurant et même truculent ; le lion rugissait sa plus
étourdissante gamme. A la vue du substitut, qui semblait au contraire
soucieux et mélancolique, Blondeau prit sa cravache et son chapeau.
— On m’attend, dit-il à Deslandes ; tu as dû voir dans la cour mon
jockey et mes chevaux ; je vais au bois, je n’ai pas une minute à
te donner. Mais demain nous nous verrons au bal de la souscription
polonaise ; tu y viendras, n’est-ce pas ?
— Tu es sûr que ce bal a lieu demain ? dit vivement le substitut à qui
la certitude de revoir bientôt madame Piard rendit aussitôt sa bonne
humeur.
— J’y dois aller avec madame de Marmancourt et plusieurs autres sirènes
également aimables, reprit Blondeau en riant ; c’est un coup monté,
les autres femmes en sécheront de dépit ; ce sera mirobolant ! J’ai
arrangé cette facétie avec cinq ou six de mes amis, victimes des bals
de charité et décidés à jouer pièce aux dames patronesses. Veux-tu être
des nôtres ?
— Je te remercie ; je ne suis point ennemi des dames patronesses,
répondit le substitut en souriant avec fatuité.
— Ainsi donc, se dit-il après avoir quitté Blondeau, M. Piard va se
trouver demain, probablement sans qu’il s’y attende, entre sa femme et
madame de Marmancourt. La scène pourra être curieuse en effet, surtout
si je m’en mêle. Qu’il se tienne bien le conseiller d’état ! Je lui
apprendrai qu’il vaut mieux m’avoir pour ami que pour adversaire.
LE BAL
Le lendemain Deslandes ne jugea pas à propos de se présenter chez
madame Piard, mais il se rendit de bonne heure au bal, où il était sûr
de la trouver. Déjà la dame patronesse était à son poste au milieu d’un
groupe de femmes revêtues du même titre, et rivalisant entre elles
de bienfaisance et de diamants. Autour de ce brillant état-major,
voltigeait un escadron de jeunes gens choisis parmi les plus à la
mode, et qui portaient à la boutonnière une décoration appropriée à
la circonstance : c’étaient les commissaires ordonnateurs de la fête.
Le solliciteur eut peine à se frayer un chemin à travers la foule qui
affluait vers ce point privilégié. S’insinuant enfin dans le courant,
il parvint à s’approcher d’Isaure, qui de toutes les dames patronesses
avait la cour la plus nombreuse et la plus empressée. Après l’avoir
saluée, au lieu de passer outre discrètement, ainsi que cela se
pratique aux réceptions royales, et comme faisaient la plupart en cette
occasion, il s’arrêta, sans se laisser intimider par le regard glacial
qui semblait vouloir punir cette licence.
— Madame, dit-il à sa protectrice, avant de condamner un homme, on
doit l’écouter. Permettez-moi donc d’user d’un droit commun à tous les
accusés.
— Pas de plaidoyer, je vous prie, répondit madame Piard en fronçant
dédaigneusement les lèvres ; rappelez-vous que nous sommes au bal et
non à l’audience.
— Pas de plaidoyer, mais un seul mot, reprit avec instance le
substitut. Quand vous m’avez interrogé l’autre jour, j’ai cru devoir
déguiser la vérité dans ma réponse ; quelle que fut la délicatesse de
mon motif, j’ai eu tort, sans doute, d’agir ainsi, puisque depuis ce
moment-là vous paraissez irritée contre moi. Si j’ai été coupable,
vous m’avez bien cruellement puni, Madame ; si cruellement que le
besoin de désarmer la sévérité qu’expriment encore vos yeux triomphe
aujourd’hui...
— Tout cet exorde est superflu, interrompit Isaure d’un ton bref ; en
deux mots que voulez-vous me dire ?
— Que désormais je serai le plus véridique de vos serviteurs, comme
j’en suis déjà le plus dévoué.
— Tâchez d’abord de n’en pas être le plus importun en barrant le
passage aux personnes qui veulent me saluer. Voilà deux minutes que le
duc de Randon attend la fin de votre harangue ; ayez, s’il vous plaît,
la bonté de lui céder la place.
L’accent adouci avec lequel ces paroles furent prononcées apprit à
Deslandes qu’en promettant une soumission absolue, il avait pris
le meilleur moyen de rentrer en grâce près de son orgueilleuse
protectrice. Avant de s’éloigner, il essaya de tirer de ce premier
avantage tout le parti que comportait la situation.
— J’obéis, dit-il d’une voix tendrement respectueuse ; mais du moins ne
me refusez pas un mot pour prix de ce sacrifice. Sortirez-vous demain ?
— Vous le saurez si vous venez me voir, répondit madame Piard, qui mit
dans cette réponse évasive une sorte de coquetterie inattendue dont le
substitut resta charmé.
— Voilà la paix en bon train, se dit-il ; demain, selon toute
apparence, elle sera signée. J’ai emporté en maître les préliminaires
de la négociation. Je ne me savais pas tant d’aplomb et de hardiesse.
C’est qu’elle est réellement imposante ce soir avec ses diamants ! On
dirait d’une reine. En vérité, si l’on m’offrait le choix entre la
place de garde des sceaux et là certitude de lui plaire, je crois que
je dirais : Foin de l’ambition !
Deslandes parcourut la salle du bal, en portant haut la tête, comme
il convenait à un homme presque sûr de gagner bientôt une victoire
signalée. Parmi les femmes, il en aperçut plusieurs plus belles
qu’Isaure ; mais aucune ne lui parut mieux faite pour flatter la vanité
d’un amant. Il lui sembla que les rayons dont il la voyait entourée
rejaillissaient déjà sur lui-même, et que chacun devait lire sur sa
figure le glorieux bonheur qu’il espérait. Cette idée fixa sur ses
lèvres et dans ses yeux un orgueilleux sourire qui paraissait dire
confidentiellement a l’assemblée tout entière : Regardez-moi bien ;
je suis cet homme heureux que distingue une des femmes les plus
remarquables de Paris.
Au moment où il se glissait entre deux contredanses en train de se
former, le substitut se trouva inopinément en face de M. Piard, qui,
de son côté, pour se distraire de ses chagrins de cœur, passait en
revue les danseuses. Les deux hommes échangèrent en silence un salut
cérémonieux et essayèrent mutuellement de poursuivre leur chemin.
Une ondulation subite de la foule les tint rapprochés malgré eux ;
ils cherchèrent la cause de ce mouvement et la trouvèrent dans un
groupe composé d’une demi-douzaine de femmes somptueusement parées
qu’accompagnait un nombre à peu près égal de jeunes gens à tournure
ultra-cavalière. Cette troupe évaporée semblait décidée à pénétrer de
haute lutte jusqu’au cœur du bal ; elle s’avançait en ligne droite et
trouait sans scrupule les contredanses pour se frayer un passage, comme
un escadron intrépide enfonce successivement les carrés d’infanterie
qui lui disputent le terrain.
A la tête de cette irruption, Deslandes et M. Piard reconnurent au
même instant madame de Marmancourt, à qui Blondeau de Gustan donnait
le bras. En apercevant celle qu’il nommait la perfide, le conseiller
d’état tressaillit comme un homme qui marche sur une couleuvre, et fit
un mouvement en arrière ; mais la masse compacte dont il était entouré
lui ferma la retraite. En ce moment, Blondeau, qui, si l’on en croyait
l’éclat de ses yeux et l’animation de son teint, avait fort bien dîné,
aperçut M. Piard, opéra soudain un quart de conversion et vint droit à
lui, suivi de toute la bande incongrue à laquelle il servait de chef de
file.
— Eh ! bonsoir donc, monsieur Jules, dit-il d’une voix éclatante en lui
prenant familièrement la main. Ah çà ! l’on ne vous voit plus ; est-ce
que vous boudez, par hasard ? Parole d’honneur ! vous avez tort, car
nous vous aimons beaucoup, madame et moi. Demandez plutôt à Deslandes.
N’est-il pas vrai, magistrat aimable ?
— Sur mon âme, il est ivre, pensa le substitut qui, après avoir regardé
son ami d’un air étonné, reporta les yeux sur le mari d’Isaure, et eut
peine alors à garder son sérieux.
Étourdi d’une interpellation dont les termes saugrenus avaient fait
sourire les témoins de cette scène, M. Piard expiait cruellement
les distractions qu’il s’était permis de demander à une liaison
clandestine. Près de se voir compromis par un esclandre public et sous
les yeux même de sa femme, il essaya de dégager sa main que Blondeau
continuait de secouer avec une cordialité d’ivrogne ; mais celui-ci le
serra davantage au lieu de lâcher prise.
— Oh ! vous ne nous quitterez pas ainsi, reprit Gustave ; nous
souperons après le bal, et il faut que vous soyez des nôtres. Plus on
est de fous, plus on rit. Nous allons d’abord danser pour les Polonais,
et ensuite nous boirons comme des Polonais. Vive la Pologne !
— Monsieur, dit le conseiller d’état en contenant sa colère, s’il vous
convient de troubler le bal et d’amuser le monde à vos dépens, je vous
prie de vous adresser à un autre que moi.
— Je ferai tout pour vous être agréable, mon cher monsieur Jules,
répondit Blondeau, mais à une condition, c’est que vous allez donner
le bras à madame, tandis que je vais tâcher de dénicher une banquette
où se puisse asseoir cet essaim de beautés dont je suis le cornac. Ou
plutôt, une idée ! puisque madame Piard est dame patronesse, menez-nous
vers elle ; à votre recommandation, elle nous fera placer au meilleur
endroit. Ça sera facétieux, n’est-ce pas, gros père ?
Au lieu de répondre à cette proposition, M. Piard, par une brusque
secousse, arracha sa main de l’étau qui s’en était emparé, et s’ouvrit
violemment un passage à travers la foule qu’avait accrue cet incident.
En voyant sa proie lui échapper, Blondeau allongea le bras et saisit
Deslandes par le revers de son habit.
— Puisque le conseil d’état nous abandonne, le tribunal de première
instance nous conduira ! dit-il alors d’une voix perçante ; Deslandes,
c’est toi qui vas nous mener vers madame Piard. Tu la connais, madame
Piard ; et même je sais que tu lui fais la cour, farceur ! Je peux bien
dire ça, puisque le mari n’est plus là. Je veux présenter madame de
Marmancourt à madame Piard. Ce sera une charmante facétie.
D’une main Blondeau fixait sous son bras le poignet de Théodosie qui,
après avoir vainement essayé de lui imposer silence, avait fait mine
de le quitter ; de l’autre main, il tenait Deslandes au collet. Le
substitut parvint à se dégager de cette étreinte désastreuse, et il
battit en retraite en fendant la foule aussi précipitamment qu’avait
fait le conseiller d’état.
— Il n’y a plus d’amis, s’écria Blondeau en se retournant vers ses
compagnons ; mais c’est égal. Suivez-moi, j’entends que madame Piard
fasse placer ces dames convenablement. C’est moi qui me charge de vous
présenter à elle et de négocier cette affaire délicate.
La troupe, dont tous les cavaliers partageaient plus ou moins la
bachique outrecuidance de Blondeau, reprit sa marche au milieu d’un
murmure général. Parmi les hommes la plupart riaient ou haussaient les
épaules, tandis que quelques-uns plus austères manifestaient hautement
leur improbation et invoquaient la prompte répression de ce qu’ils
appelaient un scandale. Les femmes contemplaient avec une surprise
mêlée de courroux ces créatures inconnues dont la démarche théâtrale,
la toilette fastueuse, le regard intrépide et le sourire ironique
semblaient promener sur leur passage un insolent défi. Blondeau,
apercevant enfin une banquette moins encombrée que les autres, se
dirigea de ce côté, suivi de la cohorte audacieuse qui, dans ces
salons honorablement peuplés jusqu’alors, semblait un essaim de guêpes
envahissant méchamment une ruche d’abeilles. Cette manœuvre obtint un
succès inattendu. A peine madame de Marmancourt qui se trouvait en
tête de l’évolution se fut-elle assise, que toutes les femmes placées
près de là se levèrent d’un mouvement unanime, et s’écartèrent
dédaigneusement pour céder le terrain aux nouvelles arrivantes. En un
instant la banquette se trouva vide ; les compagnes de Théodosie s’y
installèrent aussitôt triomphalement, et loin de paraître déconcertées
d’un pareil accueil, elles continuèrent de braver par leurs ricanements
et leurs chuchoteries le cercle évidemment hostile qui, après leur
avoir livré passage, s’était refermé derrière elles.
Cependant cet incident avait mis en émoi les ordonnateurs de la fête
qui, n’ayant pas su prévoir une pareille équipée, avisaient un peu
tard au moyen d’y porter remède. Messieurs les commissaires allaient
et venaient d’un air affairé, comme galopent les aides de camp le
jour d’une bataille. Une enquête avait lieu au bureau du contrôle où
les billets remis en entrant par la troupe suspecte étaient soumis à
une vérification minutieuse ; enfin le comité des dames patronesses
s’était réuni, et il délibérait avec une chaleureuse indignation sur
les mesures à prendre en cette grave circonstance. Tout annonçait que
d’un moment à l’autre cette salle de bal, consacrée au plaisir par la
bienfaisance, pouvait devenir le théâtre d’un drame tumultueux. Cette
fois encore on dansait sur un volcan.
En sortant des mains de Blondeau, M. Piard s’était réfugié dans la
salle de jeu, où une porte de sortie lui offrait le moyen de s’échapper
au besoin. Malgré son assurance habituelle, le conseiller d’état
éprouvait une véritable frayeur en songeant qu’Isaure et madame de
Marmancourt se trouvaient dans le même salon ; il craignait que cette
dernière, pour se venger de la rupture qu’il lui avait signifiée la
veille, ne fit quelque éclat dont le premier effet eût été de le
couvrir de ridicule. Loin de se sentir le courage d’affronter le
danger, il avait déjà combiné un plan de fuite ; de temps en temps, il
venait jeter un regard inquiet dans les salles du bal, puis regagnait
aussitôt le lieu d’asile où il s’était prudemment retiré, prêt à
disparaître à la première alarme.
Deslandes, de son côté, sans sortir du salon où était madame de
Marmancourt, avait pris position dans un coin d’où il pouvait suivre
les progrès d’une scène qui de toute manière lui semblait devoir
tourner à son profit.