— Voilà qui n’a pas de sens commun ! s’écria Blondeau, à qui l’égoïsme

particulier aux joueurs fit oublier les égards qu’il devait à madame

Marmancourt : un magot qui ne valait pas cent sous !

— Elle prétend que, comme objet de curiosité, il valait au moins cent

écus pour un amateur.

— Si tu prends l’habitude de croire tout ce que disent les femmes,

elles te persuaderont bientôt qu’il fait nuit en plein midi.

Habitué depuis quelque temps à traiter comme sien l’argent du substitut

en l’exposant aux chances les plus néfastes de la roulette, Blondeau

regardait comme une véritable lésion le remboursement qu’il se voyait

obligé d’effectuer, mais il imagina bientôt un moyen de s’indemniser de

cette perte.

— C’est Théodosie, se dit-il, qui, avec les tours qu’elle joue à ce

pauvre Victor, vient d’entamer ma martingale ; elle aura la bonté de

réparer cette brèche. Cela est de toute justice.

LA PROTECTRICE

De tous les moyens mis en œuvre par Deslandes pour réussir, travail

assidu, amour intéressé et largesses intelligentes, la galanterie

était celui où il déployait le plus d’ardeur et de raffinement. Sur la

pente glissante au sommet de laquelle siégeait madame Piard, cuirassée

du triple airain de la pruderie, de l’orgueil et de l’ambition, il

gravissait d’un pas ralenti par la prudence, n’avançant un pied

qu’après avoir affermi l’autre, et s’accrochant des deux mains aux

moindres broussailles de ce terrain aride. A chaque progrès, un

redoublement de précautions devenait nécessaire. Ainsi que toutes les

femmes vertueuses avec préméditation, Isaure avait son plan de défense

tout prêt en cas d’agression. Devinant d’instinct la stratégie d’une

passion qu’elle n’avait pas encore éprouvée, elle avait compris que

le plus sûr moyen de vaincre le péril était de le tenir à distance ;

opinion fort juste, car la résistance féminine est toujours plus

efficace de loin que de près. D’avance, elle avait donc scrupuleusement

détruit autour d’elle toutes les positions où s’abritent d’ordinaire

les amants, comme à l’approche d’un siége les ingénieurs d’une place de

guerre brûlent impitoyablement, dans un certain rayon, les maisons où

pourrait se loger l’ennemi.

Madame Piard ne dansait ni ne valsait ; elle ne montait pas à cheval,

elle n’allait que fort rarement au spectacle, elle n’avait pas

d’album ; on ne la trouvait jamais lisant un roman ou assise à son

piano ; donc le substitut se voyait privé de toutes les occasions

de galanterie dont les coquettes aiment à s’entourer. Auprès d’une

pareille femme, afficher tout d’abord des prétentions amoureuses, eût

été un infaillible moyen de se faire éconduire sans rémission. Plus

d’un présomptueux Parisien avait déjà échoué sur cet écueil, que le

jeune provincial eut l’adresse d’éviter.

Parmi toutes les manières d’exprimer à une femme la passion qu’on

ressent pour elle, Deslandes choisit la plus gauche en apparence

qui se trouva la plus habile en réalité. Au lieu de se pavaner dans

l’outrecuidance d’un Lovelace anticipant sur la victoire, ou de

soupirer lamentablement à la Werther en laissant sortir de sa poche le

canon d’un pistolet, ou bien encore de rouler des yeux furibonds et de

maugréer le ciel et la terre à la façon d’Antony, le substitut adopta,

pour caractériser son rôle, la timidité, la modestie, la réserve, la

soumission, le dévouement, le respect, l’abnégation et toutes les

autres vertus des passions d’écolier. De ces fleurs de l’âme, aimables

dans leur humilité, il composa peu à peu une gerbe sentimentale, dont

la femme la plus sévère eût savouré complaisamment le parfum, comme on

respire la senteur innocente d’un bouquet de violettes. En un mot, pour

faire son chemin, Deslandes se mit à genoux ; ce n’est pas en général

le moyen d’aller vite ; mais cette allure n’a rien d’inquiétant, et

c’est là un point essentiel, lorsqu’il s’agit d’apprivoiser une femme

vertueuse, biche farouche de son métier.

Malgré les soins causés par l’ambition et les froides habitudes d’une

vie toute positive, il était impossible que madame Piard fermât les

yeux à cette passion si bien gantée, qui chaque jour venait manœuvrer

devant elle d’un air tendre, docile et discret. Dédaigneusement

habituée aux hommages des hommes qui briguaient sa protection, elle

n’accorda d’abord à cette nouvelle conquête qu’une attention distraite

ou indifférente, mais peu à peu elle y reconnut des qualités méritoires

par leur rareté. Le respectueux empressement de Deslandes, sa retenue

pleine de délicatesse, sa complaisance à toute épreuve, contrastaient

tellement avec la suffisance des protégés ses prédécesseurs, qu’Isaure

ne put s’empêcher de remarquer cette différence et de lui en savoir

gré. Elle crut découvrir dans le jeune solliciteur une de ces âmes à

la fois riches et simples telles qu’il s’en trouve encore en province,

à ce qu’on croit à Paris, et son orgueil qu’eût révolté la moindre

échappée présomptueuse, s’adoucit en faveur d’un sentiment dont la

modeste allure semblait garantir le caractère inoffensif.

Pour asservir une coquette il peut être bon de montrer sa force ;

pour désarmer une prude il est toujours habile de la cacher. Assez peu

redoutable en réalité, Deslandes avait craint pourtant de le paraître

trop. Semblable à ces petits hommes qui baissent la tête pour passer

sous une porte de six pieds, il se diminuait de peur d’effrayer sa

protectrice en développant de pied en cap une rouerie qu’il croyait

gigantesque. Ce manège lui réussit d’une manière qui aurait peut-être

humilié son amour-propre, s’il eût connu le véritable caractère de son

succès. A force de respect il parut sans conséquence. Dès lors il lui

fut permis d’aimer ; car ce qui offense une femme vertueuse, ce n’est

pas le désir, c’est la prétention.

Par un de ces tacites accords, si fréquents au début des passions

parisiennes. Deslandes se trouva installé dans les fonctions

d’adorateur soumis et désintéressé. A ses yeux cette position n’était

qu’un surnumérariat, tandis qu’Isaure y voyait un arrangement

définitif. Espérant que, selon l’usage, le temps lui donnerait

raison, le substitut s’appliqua à conquérir successivement toutes les

innocentes prérogatives de l’emploi qu’il venait d’obtenir. Grâce à

son assiduité journalière dans le salon de madame Piard, il y exerça

bientôt l’espèce de droit d’hospitalité que les règlements militaires

attribuent aux soldats logés chez les citoyens : il eut place au feu et

à la lumière, en attendant mieux ; il entrait sans qu’on l’annonçât,

se débarrassait familièrement de son chapeau, s’asseyait ou restait

debout, à sa guise, prenait sur ses genoux la levrette favorite,

feuilletait un livre quand survenait une visite importune ; d’autres

fois il cachetait les lettres de madame Piard qui, pour suffire aux

soins d’une correspondance fort étendue, écrivait à toute heure.

Enfin, il appelait les domestiques par leurs noms, découpait à table,

et se chargeait au dehors d’une foule de commissions que lui rendait

agréables l’espoir d’être récompensé par un sourire de sa belle

protectrice.

Deslandes, qui, par politique, s’était résigné a servir gratuitement de

secrétaire au conseiller d’état, devint pour madame Piard une espèce

d’aide de camp dont elle employait le zèle sans scrupule et même avec

un certain plaisir. Les femmes ambitieuses ont en général un esprit

dominateur qui préfère dans un homme la souplesse à la force ; elles

s’accommodent mieux du roseau qui plie que du chêne qui résiste ; car,

viriles et hardies, ce n’est pas un appui qu’il leur faut, c’est un

jouet. La docilité à toute épreuve du substitut le servit beaucoup plus

que n’eussent fait des qualités héroïques. Madame Piard lui accorda peu

à peu l’intérêt que porte un maître à son élève ; elle lui donnait des

conseils, rectifiait les opinions exagérées qu’il s’était formées en

province sur beaucoup de points, et le perfectionnait dans la science

du monde ; quelquefois même, par une sorte d’amicale sollicitude, elle

l’interrogeait sur ses actions et lui demandait compte de l’emploi de

son temps. Quant au but principal du substitut, Isaure s’en tenait aux

promesses sans se presser de les accomplir. Il y avait de sa part, non

pas déni de protection, mais délai. Cela est facile à comprendre :

quelquefois on rend service à un importun pour s’en débarrasser,

tandis qu’on diffère de favoriser un homme aimable afin de jouir plus

longtemps de ses assiduités. Deslandes devait donc attribuer à son

succès même un retard contraire à ses intérêts ; mais se fût-il douté

de cet étrange obstacle, sa vanité, aussi puissante au moins que son

ambition, l’aurait, selon toute apparence, empêché d’y porter remède.

Cinq semaines environ après son arrivée à Paris, un matin que le temps

était sombre et disposait l’âme aux idées mélancoliques, le substitut

réfléchit sérieusement sur sa position. Établissant en quelque sorte

le bilan de son actif et de son passif, il balança les efforts tentés

par lui avec les avantages acquis, et ne put s’empêcher de trouver les

derniers un peu légers auprès des autres. Pour prix d’un travail de

huit heures par jour, d’une amabilité non moins obstinée, et de près de

5,000 fr. dépensés de la manière la plus futile, qu’avait-il obtenu ?

— Des promesses, se dit-il en répondant à la question qu’il venait de

s’adresser ; des promesses, c’est-à-dire quelque chose de si commun

qu’en tout pays cette marchandise-là se donne gratis à qui en veut. Je

commence à croire qu’à force de vouloir être habile, je me suis engagé

dans une fausse route. Au lieu de prendre de l’ascendant sur tous

ces gens-là, je me laisse bénévolement exploiter par eux. Diantre !

ce n’est pas pour cela que je suis venu à Paris ! Il faut changer de

tactique à l’instant même ; je ne peux pas passer ma vie à rédiger les

rapports de M. Piard, à être le _patito_ de sa femme et à renouveler

pièce à pièce l’ameublement de madame de Marmancourt. C’est assez

creuser la tranchée ; il est temps de battre en brèche.

Un incident inattendu et d’une nature un peu burlesque fournit à

Deslandes une occasion favorable pour tenter l’attaque décisive dont

il venait de reconnaître la nécessité. Un jour, en entrant dans le

salon de madame de Marmancourt, il trouva la maîtresse du logis et

l’élève pianiste d’un âge mûr mutuellement exaspérées l’une contre

l’autre. Les épithètes pittoresques que s’adressaient en combattant

les héros d’Homère auraient paru sans couleur auprès des compliments

qu’échangeaient les deux interlocutrices ; car l’amitié qu’affichent

l’une pour l’autre certaines femmes est un ballon d’où s’échappe,

au premier coup d’épingle, une bourrasque de haine. La présence du

substitut mit fin à cette joute d’éloquence qui menaçait de dégénérer

en argumentation manuelle. Théodosie, qui avait l’avantage du terrain

puisqu’elle était dans son salon, ordonna à son amie de sortir ;

celle-ci obéit, mais ce ne fut pas sans avoir proféré un serment de

vengeance aussi tragique que l’imprécation de Camille dans _Horace_.

Le lendemain, deux lettres sans signature arrivèrent par la petite

poste chez M. Piard. La première avertissait Isaure de la criminelle

conduite de son mari, et invoquait à l’appui de cette dénonciation le

témoignage de Deslandes. La seconde, adressée au conseiller d’état

lui-même, contenait un catalogue presque aussi long que celui de don

Juan, et dans lequel se trouvaient enregistrés, par ordre de date,

tous les rivaux supposés ou véritables dont avait droit de se plaindre

l’amoureux de cinquante ans. Cette liste polyglotte était close par le

nom du substitut, qui depuis près d’un mois, disait-on, venait chaque

jour chez madame de Marmancourt, et y était reçu avec une familiarité

dont un aveugle seul pouvait ne pas comprendre le véritable sens. Le

correspondant anonyme entrait dans le détail des magnifiques procédés

du jeune magistrat, et en tirait cette conclusion qui, dans une

certaine société, jouit de l’autorité d’une axiome : Amour prodigue,

amour heureux.

Il y avait à peine une heure que ces deux épîtres étaient parvenues

respectivement à leur adresse, lorsque Deslandes se présenta chez le

conseiller d’état. Quoiqu’il eût sous le bras un dossier volumineux, au

lieu de se diriger vers le cabinet de son protecteur, il entra d’abord

dans le salon où il espérait de rencontrer Isaure qui s’y trouvait en

effet. Elle était seule, et se promenait à pas lents, habitude que

les femmes d’affaires empruntent volontiers aux hommes. En entendant

marcher derrière elle, madame Piard se retourna par un mouvement

brusque, et montra au substitut un visage dont la froideur accoutumée

avait disparu et fait place à l’expression la plus orageuse.

S’il est vrai, comme l’a dit la Rochefoucauld, qu’il y ait peu

d’honnêtes femmes qui ne soient lasses de leur métier, c’est à coup sûr

à l’annonce d’une trahison maritale qu’il doit être permis à cette

lassitude de se manifester. Vertueuse sans effort (par conséquent sans

mérite, eût ajouté l’auteur des Maximes), Isaure néanmoins se croyait

le droit de se glorifier de la belle conduite qui lui coûtait si peu.

Le fait seul d’observer scrupuleusement, à l’égard d’un homme de

cinquante ans, la fidélité prescrite par la loi, lui semblait mériter

l’éternelle gratitude d’un vieux mari qui ne devait pas s’attendre

à un pareil bonheur. En trouvant la déloyauté où elle supposait la

reconnaissance, en se voyant trahie, elle jeune, belle, spirituelle

et courtisée, par un barbon si bien fait pour être trompé lui-même,

madame Piard éprouva une de ces indignations véhémentes dont l’effort

ordinaire est l’application immédiate de la loi des représailles.

L’orgueil prit soudainement sur son cœur blessé l’empire que n’y eût

peut-être jamais conquis une passion plus tendre.

— Si cette infamie est vrai, se dit-elle, ma vengeance ne se fera pas

attendre !

Ce fut en ce moment que le substitut entra dans le salon, la cravate

bien mise, la redingote pincée, les bottes brillantes, les cheveux

parfumés, le regard caressant, les lèvres souriantes, si gentil en

un mot, qu’à sa vue toute femme offensée devait se dire : Voici mon

vengeur !

LES LETTRES ANONYMES

Deslandes avait si souvent entretenu sa protectrice de l’empire

absolu qu’elle exerçait sur lui, qu’Isaure croyait sérieusement à

cette souveraineté. Elle était persuadée que, pour être obéie, il

lui suffisait de commander. Cependant, en cette circonstance, elle

entoura de précautions oratoires la question décisive dont la lettre

anonyme qu’elle venait de recevoir lui avait suggéré l’idée. Appelant à

l’aide une dissimulation nécessaire, elle s’efforça de rappeler sur sa

physionomie le calme qui depuis une heure en avait disparu, et s’assit

d’un air de négligence, tandis que le substitut s’avançait pour la

saluer.

— Vous arrivez à propos, lui dit-elle avec un sourire contraint, je

veux vous confesser ; ainsi faites votre examen de conscience.

— Je le fais tous les matins, et j’y trouve toujours le même péché,

répondit Deslandes qui accompagna d’un tendre regard ce profane langage.

— Il ne s’agit pas de cela. J’ai vu hier au soir le garde des sceaux,

et je lui ai rappelé la promesse qu’il m’avait faite la semaine

dernière. A mon grand étonnement, il m’a paru cette fois moins bien

disposé à votre égard. J’ai voulu connaître la raison d’un pareil

changement ; voici ce que j’ai découvert : vous êtes, il est vrai,

bien noté au ministère de la justice ; mais on a pris dernièrement

des informations sur votre genre de vie depuis votre arrivée à Paris,

et ces renseignements n’ont pas été si favorables qu’on devait s’y

attendre d’après la chaleur que j’avais mise dans mes recommandations.

— Que peut-on me reprocher ? s’écria le substitut.

— Je vous le répète, examinez votre conscience.

— La vie que je mène ici est d’une régularité que je pourrais appeler

monastique. A l’exception des courts instants pendant lesquels j’ai le

bonheur de vous voir, mes matinées tout entières sont consacrées au

travail ; c’est un fait que peut certifier M. Piard.

— Aussi ne s’agit-il pas de l’emploi de vos matinées, mais de celui de

vos soirées.

— Le soir, dit Deslandes d’un ton moins assuré, forcé de renoncer

à l’espoir de vous voir, je cherche à tuer le temps ; je vais au

spectacle, ou bien je vois mes amis ; le plus souvent je reste

tristement au coin de mon feu.

— Voyez la calomnie, dit madame Piard, en affectant un sourire

railleur, on assure que, loin d’être réduit à tuer le temps, vous

l’occupez au contraire le plus agréablement du monde auprès d’une femme

aimable, spirituelle et charmante. C’est là, n’est-il pas vrai, un

abominable mensonge ?

Le substitut pensa sur-le-champ à Théodosie et éprouva un léger

embarras que dissipa presque aussitôt un mouvement de satisfaction

vaniteuse.

— Son ironie forcée semble annoncer une secrète jalousie, se dit-il, et

si elle est jalouse, c’est qu’elle m’aime. Mais qui diantre a pu lui

apprendre que je vais chez madame de Marmancourt ? Me ferait-elle déjà

espionner ?

— Madame, dit-il ensuite à voix haute, il existe en effet une femme

aimable, spirituelle et charmante, près de qui le temps, au lieu de

paraître lent, me semble avoir des ailes ; mais ce n’est pas d’elle

qu’il peut être question, puisque depuis mon arrivée à Paris je n’ai

pas eu l’honneur de passer une seule soirée dans ce salon.

— Des compliments plus ou moins véridiques ne vous tireront pas

d’affaires, reprit Isaure d’un air d’impatience ; je vous le répète,

il ne s’agit pas de moi, mais d’une personne avec qui je désire n’être

mise en parallèle d’aucune manière. Dois-je prononcer son nom, ou me

ferez-vous enfin le plaisir de comprendre ce que je veux vous dire ?

L’accent avec lequel furent prononcées ces dernières paroles apprit au

substitut qu’il serait inutile et peut-être imprudent d’éluder plus

longtemps une réponse précise.

— Ah ! je devine, dit-il en riant avec affectation ; je parie qu’on a

voulu parler de madame de Marmancourt.

— Il est donc vrai que vous connaissez cette femme ! s’écria madame

Piard dont les yeux s’animèrent soudain.

Deslandes attribua la vivacité de cette interruption à la jalousie

qu’il se flattait d’inspirer. Il chercha un instant lequel lui serait

le plus profitable d’exciter l’inquiétude d’Isaure ou de la calmer.

Satisfait d’avoir pensé en mauvais sujet, il agit en homme délicat.

— Madame, répondit-il d’une voix douce, j’ignore quelle interprétation

ridicule on a pu donner à des visites fort innocentes. Permettez-moi de

réduire la chose à sa juste valeur. Il est vrai qu’un de mes amis m’a

présente à madame de Marmancourt, et que je vais quelquefois chez cette

dame, ainsi que font beaucoup d’hommes de fort bonne compagnie...

— Voilà ce qui est fort contesté, interrompit de nouveau madame Piard ;

on assure que, même en hommes, cette société-là est très-mal composée,

et qu’excepté vous, que l’on s’étonne d’y voir figurer, il serait

impossible d’y trouver une seule personne reçue dans le monde.

— Je pourrais cependant citer des noms qui démontreraient la fausseté

d’une pareille assertion.

— Citez, dit la femme du conseiller d’état d’un air de défi,

justifiez-vous ; je ne demande pas mieux.

Deslandes étrangla fort à propos en serrant les dents le nom de M.

Piard près de sortir de ses lèvres.

— Pas d’indiscrétion, se dit-il, ce vieux don Juan ne me le

pardonnerait pas, car je lui ai promis le secret. D’ailleurs, ceci est

une explication entre elle et moi ; à quoi bon y mêler le nom de son

mari ?

— Madame, reprit-il, vous ne connaissez aucune des personnes qui

fréquentent cette maison ; des noms que vous entendriez prononcer pour

la première fois ne pourraient donc rien vous apprendre.

Madame Piard tourna la tête pour voir le substitut en face et arrêta

sur lui le plus perçant de ses regards.

— Vous me jurez, lui dit-elle, que je ne connais aucun des hommes qui

vont chez cette femme !

En ce moment la physionomie et la voix d’Isaure avaient une expression

trop significative pour que Deslandes pût persister dans sa méprise.

Il comprit qu’il était interrogé non pas comme accusé, ce qui eût

été flatteur, mais comme témoin, ce qui devenait mortifiant. A

cette déception se joignit au même instant le sentiment, non moins

désagréable, du danger auquel l’exposait une situation si délicate. Il

se trouvait entre deux écueils également redoutables. Mentir, c’était

justifier le courroux de sa protectrice ; dire la vérité, c’était

provoquer la haine du conseiller d’état. Or, il avait besoin de tous

les deux ; quel moyen trouver pour ne blesser ni l’un ni l’autre ? Dans

cette perplexité, Deslandes, au lieu de répondre, mordit le bout de son

gant et leva les yeux au plafond, comme s’il eût interrogé sa mémoire,

de peur de commettre une erreur en jurant à la légère.

— Il paraît que vous avez besoin de préparer votre réponse, lui dit

madame Piard, avec un sourire hautain ; vous avez raison de réfléchir

avant que de parler, car ce que vous allez dire fixera irrévocablement

l’opinion que je dois avoir de vous. Pour vous éviter la peine de

chercher plus longtemps dans vos souvenirs, je vais préciser ma

question. A votre connaissance, M. Piard va-t-il chez la personne dont

nous parlons ?

Mis de la sorte sur la voie d’un délit marital, un séducteur de

profession n’eût pas hésité ; car le danger était éloigné et incertain,

tandis que le profit était proche et évident. Par malheur pour lui,

Deslandes n’avait de la rouerie que ce que le geai avait du paon,

le plumage. En temps ordinaire, ce vêtement d’emprunt faisait son

office d’assez bonne grâce ; mais à la moindre épreuve, il gênait

les mouvements d’un naturel honnête, qui s’en dépouillait alors

sans réflexion, quitte à se remplumer en fatuité après la crise.

Le substitut, qui était entré dans le salon, déterminé à conquérir

quelque avantage décisif, fût-ce au moyen des manœuvres les plus

machiavéliques, sentit faillir sa résolution dès que s’offrit

d’elle-même l’occasion de l’appliquer. Atteint d’un scrupule subit,

il soumit le parti qu’il devait prendre à une appréciation morale,

rarement consultée en pareil cas. Il se dit qu’il convenait à lui moins

qu’à personne de révéler à Isaure les méfaits de son mari, et que

d’ailleurs il y aurait autant de déloyauté que d’imprudence à trahir la

promesse de discrétion qu’il avait faite à l’infidèle à cheveux gris.

— Il est possible, pensa-t-il, qu’elle sache fort bien à quoi s’en

tenir, et que ses questions n’aient d’autre but que d’éprouver mon

caractère ; en ce cas le résultat n’est pas douteux. Exploiter en

ma faveur les torts de son mari, le frapper lorsque déjà il est à

terre, serait une lâcheté qui la révolterait, j’en suis sûr ; tandis

qu’une noble réserve, un généreux mensonge, doivent nécessairement

me rehausser dans son esprit. Elle comprendra qu’un cœur bien placé

dédaigne l’emploi de la délation.

Deslandes, qui avait fait ces réflexions en beaucoup moins de temps

que nous n’en avons mis à les écrire, composa sa figure, et d’un air

sérieux sous lequel perçait le légitime orgueil qui accompagne parfois

la grandeur d’âme :

— Madame, dit-il, je puis vous assurer que je n’ai jamais vu M. Piard

chez madame de Marmancourt.

En supposant que son mensonge lui serait compté comme une belle action,

le substitut se trompa tout à fait. Les femmes en général admirent

infiniment l’héroïsme, pourvu qu’il ne les contrarie pas ; mais rien

ne leur déplaît comme les grands sentiments lorsqu’elles-mêmes en

éprouvent de petits. Habituée à lire sur la physionomie de son protégé,

madame Piard devina aussitôt qu’il la trompait ; loin d’attribuer ce

mensonge à quelque cause généreuse, elle en chercha le motif parmi les

plus prosaïques faiblesses du cœur humain.

— Il a peur, se dit-elle ; peur de M. Piard !

Les ailes d'Icare · 第 8 / 20 段