louis perdus à la bouillotte et quinze autres pour ce diable de
velours, cela fait un total de huit cents francs dépensés en moins de
vingt-quatre heures. L’argent va vite à Paris. M. de Loiselay cite
comme une prouesse dix mille francs dépensés en trois mois ; si je
continue comme j’ai commencé, mes vingt mille francs me dureront juste
vingt-cinq jours. Diantre ! il faut enrayer.... Mais bah ! qu’est-ce
que huit cents francs ? Ce dossier que j’ai sous le bras en vaut le
double pour moi. Ah ! M. Piard veut me mettre à l’épreuve ! ça me
convient. Je vais lui porter mardi un petit travail qui lui fera
ouvrir les yeux et les oreilles ; je jure qu’il pourra en accepter
la paternité de confiance, et s’en faire honneur devant le conseil
d’état. Voilà ma position bien nette et ma conduite clairement tracée.
La poursuite des places est une course au clocher ; donc, si je veux
concourir, il me faut un cheval. M. Piard aura la bonté de m’en
servir ; s’il se montre rétif, je lui applique en guise d’éperons d’un
côté sa femme, de l’autre sa maîtresse, que je ne suis pas embarrassé
de mettre toutes deux dans mes intérêts. Il faudra qu’il marche, le
conseiller d’état, oui, parbleu ! et même qu’il galope.
Deslandes commença la lecture du dossier à faveur rose avec l’ardeur
mêlée d’outrecuidance que montraient autrefois les mousquetaires en
montant à l’assaut ; mais il trouva le bastion litigieux mieux défendu
qu’il ne s’y attendait. Au bout d’une heure il reconnut l’impossibilité
d’y faire brèche avec les seules ressources de son intelligence et
de sa mémoire, et la nécessité d’appeler à l’aide le _Répertoire_ de
Merlin, le _Recueil_ de Dalloz, le _Bulletin des Lois_ et tout le
reste de l’artillerie de siége qu’il avait malheureusement laissée à
D***. Prenant son parti aussitôt, il dîna d’une manière sommaire et
fût se confiner dans un cabinet de lecture du pays latin, où il trouva
tous les livres dont il avait besoin. Il y passa la soirée entière
à compulser des ouvrages de jurisprudence et à prendre des notes ;
dans cette longue séance, il ne parvint cependant qu’à ébaucher les
recherches auxquelles il se voyait obligé pour compléter son travail ;
il s’y remit courageusement le lendemain et y consacra toute la
journée, sauf le peu d’instants donnés à ses repas. Le troisième jour
enfin, ayant épuisé la science des livres et fixé son opinion, il crut
pouvoir commencer la rédaction de son rapport. Pour éviter d’être
distrait ou dérangé, il se fit apporter à manger dans sa chambre et s’y
enferma, décidé à n’en pas sortir avant d’avoir mis la dernière main à
son œuvre.
En ce moment le substitut aurait pu servir de démonstration vivante à
la théorie de Fourier sur les merveilleux effets du travail attrayant.
Une discussion hérissée de chiffres et qui lui eût paru aride et
nauséabonde, si elle avait eu pour juge en perspective un tribunal de
première instance, devint une œuvre pleine d’intérêt et exécutée de
verve, grâce à l’influence de ces mots magiques : le conseil d’état !
Huit heures durant, il écrivit sans relâche, sans fatigue et sans
ennui, ce qui ne lui était jamais arrivé depuis son entrée dans la
magistrature. Mais enfin il vint un moment où, se trouvant le cerveau
fatigué et les doigts rétifs, il ouvrit la fenêtre pour respirer un
air plus frais que celui de la cellule où il était logé. Il se trouva
alors à vingt pieds environ d’une encoignure à perte de vue, le long de
laquelle, pour tout ornement architectural, montaient deux gros tuyaux
de fonte dont l’un servait de conduit aux eaux pluviales, tandis que
l’autre s’ouvrait en cuvette à chaque étage. Cette perspective, plus
bornée que pittoresque, le fit involontairement souvenir de celle dont
il jouissait à D*** dans son appartement ; il se rappela la physionomie
vénérable de la noire cathédrale, la façade régulière du moderne hôtel
de ville, la pose héroïque du grand homme de bronze, le frais murmure
de la fontaine et le champêtre aspect des tilleuls plantés sur la place.
— Il faut avouer, pensa-t-il, que cette vue-ci ne vaut pas l’autre. Si
j’avais à faire un long travail, j’aimerais autant l’expédier chez moi,
au coin de mon feu, que dans ce cabinet où je n’ai ni jour, ni air, ni
soleil. Mais, grâce à Dieu, dans deux heures ce sera fini.
Deslandes referma la fenêtre et se rassit avec une ardeur nouvelle
devant la petite table qui lui servait de bureau. Il avait à peine
écrit une demi-page, qu’un coup brusquement frappé à la porte le fit
tressaillir : quoique contrarié, il se leva pour ouvrir.
— Ah ! c’est toi ? dit-il en apercevant Blondeau ; est-ce que tu es
malade ? tu es pâle comme un mort.
Blondeau de Gustan était fort blême en effet. Ses yeux rougis, son air
défait et ses vêtements en désordre trahissaient une catastrophe dont
le jeune magistrat ne se douta pas, et qui peut être racontée en deux
mots. Fidèle à ses habitudes hasardeuses, le flibustier en gants jaunes
sortait d’une maison de jeu dans laquelle, après une lutte de trois
heures, avaient chaviré sur la noire les deux mille francs empruntés
à Deslandes et promis à M. Bigaré. De ce naufrage, Blondeau, selon
l’usage des joueurs, n’avait pas sauvé une seule pièce de cent sous,
et il se trouvait retombé précisément au point de détresse où son ami
l’avait trouvé en arrivant à Paris. Dans ce désastre, il venait rendre
visite à Deslandes, ou plutôt aux dix-sept billets de banque dont était
encore garni le portefeuille du substitut.
— Si je suis pâle, tu ne l’es pas moins, répondit Blondeau avec une
insouciance affectée, Quel diabolique commerce fais-tu depuis trois
jours ? Est-ce toi qui a griffonné tout ce barbouillage ?
— Barbouillage, répliqua Deslandes. Parle avec plus de respect d’un
chef-d’œuvre de logique et d’érudition. Veux-tu que je te le lise ?
— Tu sais que la jurisprudence n’est pas mon fort. Mais chef-d’œuvre ou
non, je ne croyais pas que tu fusses venu à Paris pour te claquemurer
tête-à-tête avec une écritoire.
— Ma foi ! je ne m’y attendais pas non plus. J’étais décidé à me donner
vacances complètes ; à flâner le jour, à voir le monde, à courir les
théâtres, et voilà que depuis trois jours j’ai abattu plus d’ouvrage
que je ne fais ordinairement pendant quinze. Mais je n’en ai plus que
pour quelques heures, et je compte m’indemniser dès demain. A propos,
as-tu revu madame de Marmancourt ?
— Oui, la robe a été admirée, et tu passes pour un homme plein de goût.
Deslandes se caressa le menton avec complaisance.
— Que cherches-tu, dit-il ensuite à son ami, dont les yeux erraient çà
et là d’un air préoccupé ?
— Je regarde ta niche ; car il serait trop fastueux de dire ta chambre,
répondit Blondeau en se levant ; quelle idée t’a pris de venir te loger
ici. A part moi, avec qui tu ne te gênes pas, décemment tu ne pourrais
pas recevoir une visite ; et c’est à peine si toi-même tu y es en
sûreté.
— Comment ça ! dit le substitut, est-ce que cet hôtel a un mauvais
renom ?
— Je ne m’y fierais pas, surtout si j’avais avec moi une somme
considérable. Où caches-tu ton portefeuille ?
— Là, dit Deslandes, en montrant un vieux secrétaire d’acajou surmonté
d’une tablette de marbre cassée en trois morceaux.
Blondeau s’approcha du meuble et appuya la main comme pour en essayer
la solidité.
— Voilà de l’argent en sûreté, dit-il en haussant les épaules ; d’un
coup de poing je parie de faire sauter la serrure. Et puis dans ces
hôtels garnis qui sont aux ordres de la police, il y a des clefs qui
vont à tous les meubles. Un paquet de billets de banque est si tentant
et a si vite disparu !
Deslandes se leva brusquement, ouvrit le secrétaire, et trouva dans un
des tiroirs son portefeuille intact.
— Tu m’as fait peur, dit-il ; mais tu vois que c’est à tort.
— Ce qui n’est pas arrivé hier peut arriver demain, dit Blondeau d’un
ton sentencieux.
— Tu crois donc qu’il est imprudent de garder avec moi tant d’argent ?
— Dans une maison ouverte à tout venant, pleine d’individus souvent
fort peu scrupuleux qui ne font qu’arriver et partir ! ma foi,
j’aimerais presque autant déposer ma bourse sur une borne et la confier
à la probité publique.
— En ce cas, il faut que tu me rendes un service, dit le substitut.
Involontairement Blondeau baissa les yeux tandis qu’une faible rougeur
colorait la teinte livide de ses joues.
— Je vais garder un ou deux mille francs pour ma dépense, reprit
Deslandes, et tu me feras le plaisir d’enfermer le reste dans ton
bureau, où il sera en sûreté.
Cette confiance spontanée en allant au-devant d’une proposition que le
joueur hésitait à formuler, malgré son aplomb habituel, éveilla dans
son âme un de ces remords qui jette parfois aux êtres déjà corrompus
le flambeau de l’honnêteté près de s’éteindre ; lueur assez vive pour
éclairer le vice et lui montrer sa laideur, mais trop faible pour que
la vertu puisse s’y rallumer.
— Un dépôt ! dit Blondeau d’une voix émue ; je t’avoue que j’aimerais
autant te voir t’adresser à un autre. Il est toujours désagréable
d’avoir chez soi de l’argent qui ne vous appartient pas et dont on se
trouve responsable.
— Tu ne peux me refuser ce service, reprit Deslandes avec vivacité ;
tu sais qu’excepté toi je ne connais à Paris personne en qui je
puisse avoir confiance. D’après ce que tu m’as dit, et je trouve tes
observations fort justes, mon argent n’est pas ici fort en sûreté !
— C’est mon avis.
— Tu n’as pas envie de me laisser voler, n’est-ce pas ?
— Assurément.
— Eh bien ! alors fais ce que je te demande, reprit le substitut, et il
présenta le portefeuille à son ami, après en avoir retiré deux billets
de banque.
— Puisque tu l’exiges, soit, dit Blondeau, qui, en se trouvant
possesseur d’une somme de quinze mille francs, éprouva subitement
l’ardente soif du jeu, dont sont altérés sans exception tous les
pontes qui viennent de perdre leur argent.
— Je suis sûr, pensa-t-il, que l’infernale série de la rouge est
épuisée, et que maintenant la noire est bonne. — Tu es pressé de finir
ton travail, reprit-il tout haut ; je ne veux pas te déranger, ainsi je
te laisse. Adieu ! dînes-tu avec moi demain ?
— Non, je dîne chez madame Piard, répondit Deslandes d’un air important.
Blondeau quitta son confiant ami, et se dirigea d’un pas rapide vers
la maison d’où il était sorti, deux heures auparavant, aussi mal en
espèces que l’enfant prodigue. A la porte, il s’arrêta, et, par un
dernier scrupule, essaya de lutter contre sa tentation. Mais le démon
du jeu est très-fort, et la vertu du joueur était faible.
— Si la veine est encore contre moi, se dit-il, je le jure, je ne
hasarderai que mille francs.
Après avoir ainsi transigé avec sa conscience, il entra.
MANŒUVRES AMBITIEUSES
Tandis que, en dépit de son serment, le dépositaire infidèle perdait
billet après billet, comme en automne un arbre se dépouille de ses
feuilles une à une, Deslandes, dont l’ardeur ne s’était pas un seul
instant ralentie, mettait la dernière main à son travail, pour lequel,
en le relisant, il éprouva une sorte d’enthousiasme.
— Si M. Piard s’attend à un factum de commençant, pensa-t-il, voici qui
le fera changer d’opinion sur mon compte.
Le lendemain, le jeune magistrat se rendit chez son protecteur quelque
temps avant l’heure du dîner. D’un air modeste il lui remit le dossier
à cordon rose augmenté du rapport qu’il avait passé une partie de la
nuit à copier de sa plus belle écriture.
— Vous êtes exact, lui dit le conseiller d’état ; dans les affaires,
c’est une qualité importante. Nous avons près d’une heure devant nous,
lisez-moi votre travail ; je vous dirai franchement ce que j’en pense.
Deslandes obéit, d’abord avec une timidité involontaire, puis en
prenant de l’aplomb, et enfin en accentuant son débit aussi hardiment
que s’il avait été à l’audience. M. Piard écouta cette lecture de l’air
grave et impassible d’un pédagogue qui fait réciter à un écolier sa
leçon. A deux reprises il interrompit le substitut pour aller prendre
un livre dans sa bibliothèque, afin de vérifier quelques citations.
S’étant ainsi assuré de l’exactitude scrupuleuse observée par le
rédacteur, il ne put s’empêcher de reconnaître d’autre part la clarté,
l’élégance, la logique et la méthode, qui, même aux yeux d’un juge
sévère, eussent rendu recommandable l’œuvre du jeune magistrat...
— Je n’aurai pas deux pages à y changer, se dit-il, assez content
de cette économie de travail ; mais il n’eut garde de manifester sa
satisfaction secrète.
— Cela n’est pas mal, dit-il à Deslandes, lorsque celui-ci eut
tourné le dernier feuillet ; c’est même mieux que je n’espérais ;
on voit que vous avez étudié la matière ; vos recherches sont
faites consciencieusement, et l’ensemble ne manque ni d’ordre, ni
d’enchaînement, ni de justesse d’aperçus. Voilà pour l’éloge ; quant à
la critique, votre style est trop abondant, trop feuillu, trop fleuri.
Dans un travail sérieux, il faut savoir renoncer au _molle atque
facetum_. La manière de Daguesseau est meilleure pour les plaidoiries
que pour les rapports, qui veulent avant tout de la précision et de
la clarté. La moitié de votre travail pourrait être retranchée sans
inconvénient. C’est là un défaut ;
Omne supervacuum pleno de pectore manat,
a dit Horace : tout ce qui est superflu est mauvais. Tenez-vous
donc en garde contre la redondance des paroles qui indique rarement
l’abondance des idées. Il y a dans ce que vous venez de me lire des
parties assez bien faites ; mais, je vous le répète, le tout est
prolixe, languissant : cela sent la province. Cependant, comme c’est
un début, j’en suis assez content, et je parierais même que vous ferez
déjà mieux la seconde fois. Tenez, continua M. Piard, en allongeant la
main vers le bureau, sur lequel il prit un dossier une fois plus gros
que le premier, voici une affaire toute différente de celle que vous
venez de traiter : c’est un procès entre la préfecture de la Seine et
une compagnie d’entrepreneurs. Étudiez-le, et rédigez-en le rapport, en
cherchant à profiter des conseils que je viens de vous donner.
Déconcerté de recevoir, au lieu des compliments qu’il attendait, un
encouragement si mince et si mêlé de critiques, Deslandes prit la
liasse de papiers en essayant de sourire. Il la trouva beaucoup plus
lourde que la première, et cette fois crut y reconnaître, par un flair
machinal, le parfum soporifique des paperasses qui, dans le parquet de
son tribunal, l’avait fait bâiller tant de fois.
— Ah çà ! ce maître pédant se figure-t-il que je vais lui triturer tous
ses rapports l’un après l’autre ? se dit-il en regardant d’un mauvais
œil le bureau chargé de dossiers ; ça serait amusant ! Il n’aime pas le
_molle atque facetum_ ! Ne voilà-t-il pas une belle critique ! Si mon
style a de l’élégance et de l’agrément, dois-je le rendre à plaisir sec
et plat ? Pour lui plaire il faudrait peut-être écrire en patois !
— A ma connaissance, voilà le premier solliciteur dont il soit possible
de tirer parti, pensait au même instant le conseiller d’état ; c’est
une véritable trouvaille. J’en ferai un secrétaire sans appointements ;
il préparera mes rapports et m’épargnera l’ennuyeux travail des
recherches ; d’ailleurs, cela est son intérêt plus que le mien ; ne
faut-il pas qu’il se mette au courant des affaires ?
L’arrivée successive des convives interrompit le tête-à-tête des
deux interlocuteurs qui passèrent du cabinet de M. Piard dans le
salon. Comprenant la nécessité de paraître aimable, le substitut
parvint à triompher de sa mauvaise humeur. Il ne laissa échapper
aucune occasion de se rapprocher d’Isaure, qui, en souvenir des dix
billets de la souscription polonaise, le reçut avec une bienveillance
marquée. Deslandes, dont l’amour-propre cherchait une compensation
au désappointement qu’il venait d’éprouver, s’exagéra facilement
l’importance d’un pareil accueil. Distingué, du moins il le croyait,
par une femme d’un mérite supérieur, il sentit redoubler son désir de
lui plaire. Il déploya donc tous ses moyens de séduction. A table il
découpa lestement une dinde de Périgueux, sans tirer de la cavité de
l’animal plus de la moitié du trésor truffé qui s’y trouvait enfoui,
talent et réserve que devait apprécier une maîtresse de maison. Au
salon il prit part à la conversation avec une vivacité abondante qui
fit plus d’une fois froncer le sourcil au député du centre gauche,
menacé d’une éclipse totale. Il se montra tour à tour enjoué, caustique
et profond, chercha l’esprit souvent et le rencontra quelquefois,
obtint en un mot un de ces succès qui, dans tout l’espace compris entre
un piano et une table de whist, mettent un homme en relief depuis dix
heures du soir jusqu’à minuit, mais dont personne ne se souvient le
lendemain.
En rentrant dans sa chambre, le manteau alourdi par le dossier numéro
deux, Deslandes examina sa conscience et se trouva non pas amoureux de
madame Piard, mais décidé à le devenir. Au rebours de la plupart des
affections qui naissent sans le savoir, et ne se connaissent qu’à un
certain âge, la passion du substitut anticipa sur sa propre existence
et se pressentit avant que d’éclore. C’est beaucoup quand l’amour a un
motif, le sien en eut deux : l’utilité d’abord ; n’était-il pas évident
que plaire à sa protectrice était le meilleur moyen de se la rendre
favorable ? Venait ensuite l’appétit d’un cœur affamé par le plus long
jeûne sentimental que puisse subir un homme de vingt-sept ans. Au
milieu d’une population de provinciales laides ou dévotes, vertueuses
ou prudentes, mais la plupart aussi rebelles à la tendresse que les
vestales romaines ou les nymphes de Diane, le jeune magistrat avait dû
réprimer toute velléité romanesque qui l’eût perdu de réputation sans
lui procurer aucun bénéfice. Il se trouva merveilleusement préparé par
le repos aux émotions vivaces qu’il avait si souvent souhaitées au
milieu de sa monotone existence. Dans cette disposition inflammable
que n’avaient pu tout à fait amortir les rêves ambitieux. Deslandes
devait nécessairement tomber épris de la première femme aimable qui
daignerait lui accorder la moindre de ces attentions que la présomption
masculine est si prompte à métamorphoser en encouragements. Par un
hasard heureux au premier aspect, il se trouva que madame Piard, jeune
encore, très-spirituelle, belle et puissante à la fois, réunissait
toutes les qualités propres à satisfaire l’ambition et à flatter la
vanité, mobiles également puissants sur l’âme du substitut. Moitié
calcul, moitié attraction, Deslandes se déclara donc amoureux, ce
qui est un grand acheminement à l’être en réalité. En se couchant il
doutait encore un peu de cette passion improvisée, mais à son réveil il
y crut sérieusement ; tant il est vrai que la nuit porte conseil.
La vie des solliciteurs est laborieuse, mais ses fatigues sont
purement physiques : je ne parle pas de ses soucis. Se lever matin,
assiéger les bureaux ministériels, harceler les protecteurs,
dépister les concurrents, moduler sur tous les tons la cantilène des
pétitionnaires ; le soir, courir les salons pour montrer aux gens en
crédit une figure obstinément souriante ; devenir, en un mot, un placet
incarné toujours ouvert à l’endroit le plus respectueux : tous ces
détails que chaque jour ramène sans aucune variation exigent plus de
santé que de talent. Pour réussir en un pareil métier, il faut avant
tout être patient et ingambe ; l’esprit y est du luxe, souvent même ce
superflu devient nuisible. Deslandes toutefois n’en jugea point ainsi,
et ne crut pas pouvoir mettre trop de finesse dans des manœuvres
auxquelles un tendre sentiment venait d’ouvrir un champ plus vaste,
mais aussi plus difficile.
Voici quel fut pendant près d’un mois le genre de vie de l’ambitieux
substitut. A six heures du matin, quelquefois plus tôt, il se
levait courageusement et attelait incontinent toutes les puissances
de son esprit à l’un des volumineux dossiers dont le conseiller
d’état avait soin de ne jamais le laisser manquer. A l’exception
d’une demi-heure consacrée au déjeuner le plus frugal, ce labourage
intellectuel occupait toute la matinée. Quoique la première ardeur du
jeune magistrat se fût considérablement amortie, et qu’en écrivant
il sommeillât quelquefois à l’instar du bon Homère, il persistait
néanmoins avec une résignation stoïque dans un travail qui devait,
pensait-il, lui concilier à jamais l’estime et l’intérêt de son
protecteur.
A trois heures, la tête lourde et l’esprit fatigué, Deslandes, loin
de songer à prendre du repos, ne faisait que changer de harnais ; le
jurisconsulte alors se métamorphosait en homme du monde. Après avoir
donné les soins les plus minutieux à une toilette que l’art parisien
venait d’expurger de tout idiotisme provincial, il allait faire sa
cour à madame Piard, près de laquelle il avait habilement gradué la
fréquence de ses visites. D’abord, il ne s’était présenté qu’une fois
par semaine dans le salon de la rue de la Planche, puis il y était allé
de deux jours l’un ; enfin, il s’y montra tous les jours sans que la
femme politique parût remarquer défavorablement une pareille assiduité.
Le soir, ne pouvant suivre Isaure dans les salons d’un monde auquel il
était encore étranger, Deslandes s’allait joindre à la troupe galante
qui papillonnait sans cesse autour de madame de Marmancourt. Chaque
fois il laissait à ce flambeau quelques parcelles de ses ailes ; la
bouillotte, les parties de spectacle, les dîners, enfin toutes les
petites dépenses qui éclosent en guise de fleurs sous les pas de
certaines jolies femmes, criblaient sa bourse sans relâche ; mais il
supportait avec philosophie cette saignée d’argent. Dans l’espèce de
blocus dont il voulait entourer son protecteur pour lui ôter tout moyen
de manquer à sa promesse, madame de Marmancourt occupait un terrain
trop avantageux pour qu’il négligeât de s’en assurer, n’importe à quel
prix.
— C’est de l’argent placé à gros intérêt, répétait-il en se rappelant
les instructions de M. de Loiselay.
Deslandes se résignait donc au sensible amaigrissement de sa bourse.
Mais une chose à laquelle il avait peine à s’habituer, c’était la
fatalité qui s’obstinait à le poursuivre dans le salon de madame
de Marmancourt ; il semblait qu’un démon malin y tendît ses piéges
pour lui faire commettre maladresse sur maladresse. Tantôt un magot
fêlé, chinois fort équivoque, se trouvait inopinément derrière son
coude au moment où il remuait le bras ; tantôt, en s’asseyant sur un
fauteuil vide en apparence, il écrasait un chapeau d’un âge mûr dont
l’aplatissement faisait pousser à Théodosie les plus douloureuses
exclamations.
— Il faut que je sois ensorcelé ; se disait alors le substitut ; il est
écrit que je ne pourrai pas faire ici un seul mouvement sans briser ou
gâter quelque chose. Je n’ai jamais été d’une balourdise si monstrueuse.
Honteux de ses gaucheries, il employait pour se les faire pardonner le
moyen qui lui avait si bien réussi une première fois. La réparation des
petites catastrophes dont il acceptait candidement la paternité ajouta
au budget de ses dépenses un chapitre qu’il n’avait pas fait entrer en
venant à Paris ; et qui l’obligea de recourir beaucoup plutôt qu’il ne
s’y attendait au dépôt dont son ami s’était chargé.
Dans sa guerre de tapis vert, Blondeau, après s’être trouvé à deux
doigts du désastre le plus complet, s’était relevé grâce à un caprice
de la fortune. Dès lors il avait continué de batailler contre la
rouge, avec des alternatives de perte et de succès. Heureusement il se
trouvait en gain lorsque le substitut lui demanda de l’argent. Ce ne
fut pas sans un secret dépit que le joueur vit diminuer de deux billets
de mille francs la somme sur laquelle reposaient ses espérances, et
dont en ce moment même il venait de combiner les chiffes de manière à
en composer un martingale infaillible selon lui.
— Sais-tu que tu fais une dépense excessive, dit-il à Deslandes d’un
air de remontrance. Diantre ! il ne faut pas jeter ainsi l’argent par
les fenêtres !
— C’est aisé à dire, répondit le substitut en hochant la tête ; si tu
connais un moyen de mener la vie du monde sans dépenser de l’argent,
je te saurai un gré infini de me l’enseigner. Ce n’est pas le courant
qui est ruineux, ce sont les accidents imprévus. Pour t’en donner une
idée, hier encore, à propos d’un mauvais petit magot pas plus chinois
que nous, quoi qu’on en dise, et que j’ai eu l’inexplicable maladresse
de mettre en pièces, j’ai envoyé à madame de Marmancourt deux superbes
cornets de porcelaine, vrai japon ceux-là ! Sais-tu ce qu’ils m’ont
coûté ? quatre cents francs, rien que cela !