les honoraires, les titulaires et les surnuméraires ; de plus,
chaque classe avait son chef d’emploi et ses doubles. Elle les
recevait ensemble dans son salon et les réunissait à dîner une fois
par mois. Le passé, le présent et l’avenir vivaient de la sorte en
bonne intelligence. Cécité naturelle, usage du monde ou tolérance
philosophique, tous ces hommes, vieux ou jeunes, mais toujours riches,
se soumettaient aux lois réglementaires d’une maison où régnait
l’absolutisme féminin. Si les amis étaient nombreux, les amies étaient
rares : pour prétendre à ce titre, il était indispensable d’être
vieille ou laide. Ce principe, à l’usage de beaucoup de femmes, était
rigoureusement pratiqué par Théodosie, trop prudente pour recevoir chez
elle une rivale de jeunesse et de beauté.
Parmi les habitués de cette maison, un seul se trouvait sans fortune.
C’était Blondeau ; il y remplissait l’emploi de l’homme aimé pour
lui-même, ce vampire en gants jaunes auquel un destin vengeur livre
à leur tour, tôt ou tard, les goules gorgées de l’or des acheteurs
d’amour.
Après avoir traversé une antichambre et une salle à manger médiocrement
éclairées, les deux amis furent introduits dans un salon meublé
d’étoffe chamois, couleur favorable au teint. Une dizaine d’hommes,
la plupart décorés, s’y trouvaient réunis. Les uns jouaient à la
bouillotte, les autres, groupés devant la cheminée, devisaient avec
la maîtresse du logis, près de qui se tenaient assises deux femmes
ayant les droits les plus légitimes à son amitié. L’une d’elles avait
quarante-trois ans et apprenait depuis quelque temps à jouer du
piano, pour renforcer ses moyens de plaire ; l’autre, beaucoup plus
jeune, mais positivement laide et rouge comme une pivoine, déjeunait
de vinaigre tous les matins, afin de pâlir, les vives couleurs étant
tombées en discrédit.
Madame de Marmancourt fit à peine attention au substitut que lui
présenta Blondeau et prit à l’écart ce dernier avec un empressement où
se trahissait un trouble mystérieux.
— Depuis ce matin je ne vis plus, lui dit-elle ; il y a de la barbarie
à m’écrire une lettre pareille. Me menacer de vous tuer, si je ne
trouvais pas de l’argent ! Mais ne savez-vous pas ce qu’est devenu
tout celui que j’avais ? Mes bijoux et mon argenterie sont en gage ;
je ne pourrai pas donner mon dîner, et l’on m’a déjà fait compliment
sur la simplicité de ma coiffure, ce qui signifie qu’on remarque que je
ne porte plus mes diamants. Je vous jure que je n’ai rien, absolument
rien ; sans cela, vous aurais-je laissé dans l’embarras ? Vous brûler
la cervelle ! quelle folie ! Je suis raccommodée avec M. Jules.
— Ah ! ah ! fit Blondeau ; la poule aux œufs d’or est revenue ; ça
change la question. Ce grand provincial qui m’accompagne m’a prêté de
quoi vivre pendant quelques jours ; mais après cela...
— Après cela c’est moi que ça regarde, reprit Théodosie avec vivacité.
Est-il riche le grand brun ? Il a l’air un peu simple avec ses
gants verts. Ah ! il a un beau diamant à son jabot. Est-il riche ?
répéta-t-elle du ton dont un autre eût dit : A-t-il de l’esprit ?
— Si j’avais son portefeuille, répondit Blondeau, il est une femme à
qui j’offrirais demain une calèche à quatre chevaux.
Théodosie n’en demanda pas davantage, et se rapprocha de la cheminée
contre laquelle se tenait adossé le substitut, assez embarrassé de
sa contenance au milieu de cette société inconnue où personne ne lui
adressait la parole. Elle commença gracieusement avec lui une de ces
conversations dont les lieux communs font tous les frais.
— Vous êtes musicienne, madame ? lui demanda bientôt Deslandes, à qui
la vue d’un superbe piano placé entre les fenêtres fit croire qu’il
abordait un terrain favorable à ses prétentions personnelles.
— Du moins je l’ai été, répondit Théodosie en minaudant ; j’adore la
musique ; mais elle agit tellement sur mes nerfs que j’ai été obligée
d’y renoncer, à mon grand chagrin, je vous jure ; c’est un art si
enchanteur, si ravissant ! je me trouve réellement malheureuse d’être
douée d’une organisation si impressionnable.
— Comment ! madame, je serai donc privé du plaisir de vous entendre ?
reprit le substitut.
— Je ne jouerais pas pendant dix secondes avant de me sentir oppressée,
étouffée et d’avoir une crise nerveuse.
— A-t-elle une assurance ! dit à sa voisine l’élève pianiste de
quarante-trois ans ; elle n’a jamais mis les doigts sur un clavier, et
je suis sûre qu’elle ne distinguerait pas seulement une croche d’un
soupir.
— Ce n’est pas faute d’en pousser, quand elle veut faire la
sentimentale, répondit là buveuse de vinaigre ; mais, avec ses
prétentions, elle a tort de mettre du rouge, ça lui donne l’air commun.
Le chapitre de la musique épuisé, Deslandes, pour soutenir la
conversation, entama celui de la danse. Madame de Marmancourt regretta
hautement les bals de l’Opéra, auxquels le carême avait mis fin, et ses
deux amies unirent leurs doléances aux siennes.
— Mais, mesdames, nous allons avoir un bal superbe, observa Deslandes ;
le bal au profit des réfugiés polonais, est-ce que vous n’y irez pas ?
— Il faudrait avoir des billets, répondirent à la fois les trois femmes.
— Je puis vous en remettre, car je me suis charge d’en distribuer
quelques-uns, reprit le substitut, empressé de faire voir qu’il n’était
point étranger au beau monde ; et il tira de sa poche les billets dont
il devait encore le prix à la femme du conseiller d’état.
Les deux amies de madame Marmancourt tendirent la main sans
hésitation ; plus prompte encore, et par un geste plein d’aisance,
Théodosie prit le paquet tout entier.
— Il y en a pour hommes et pour dames, dit-elle avec un gracieux
sourire ; ces messieurs vont se les partager, et nous leur laisserons
le plaisir de nous offrir les roses. En voilà précisément trois de
cette couleur.
En examinant les billets, elle aperçut la signature qu’y avait apposée
madame Piard, en qualité de dame patronesse. A cette vue, elle
laissa échapper un geste de surprise, puis se mit à sourire d’un air
railleur ; les deux autres femmes en firent autant, et chuchotèrent
entre elles ; les hommes, requis de prendre chacun un billet,
partagèrent à leur tour cette hilarité inintelligible pour Deslandes,
qui entendit murmurer à plusieurs reprises autour de lui le nom de M.
Jules.
— Quel est donc ce M. Jules dont on parle tout bas ? demanda le
substitut à son interlocuteur.
— Un ami de la maison, répondit Blondeau en se pinçant les lèvres.
La distribution achevée, Deslandes vit plusieurs hommes remettre à
madame de Marmancourt le prix du billet qui leur était échu.
— Bon, voilà mes deux cents francs remboursés, se dit-il, assez
content de cet arrangement ; mais sa satisfaction fut de courte durée.
Théodosie n’eut pas l’air de se souvenir qu’il leur restât un compte à
régler ; au lieu de venir à lui comme il s’y attendait, elle s’approcha
négligemment de Blondeau, et, par un geste furtif, lui glissa dans
la main les pièces d’or qu’elle venait de recevoir. Malgré son
assurance, l’ami du substitut rougit et baissa les yeux ; puis, par
une inspiration soudaine, il s’assit à la table de bouillotte d’où se
levait un des joueurs :
— Cet argent-là doit me porter bonheur, se dit-il en mettant pour cave
devant lui les deux cents francs sur lesquels comptait encore son ami.
— Voilà une femme fort distraite, pensa celui-ci après une demi-heure
d’attente inutile ; il est impossible que j’aille lui rappeler qu’elle
ne m’a pas rendu mon argent. Si du moins elle m’avait laissé un billet,
mais elle les a, ma foi, pris tous dix, et maintenant si je veux aller
à ce bal, il faudra que je m’adresse de nouveau à madame Piard. Ce sera
deux cent vingt-francs que me coûtera mon entrée. Diantre, c’est cher !
je n’ai dépensé que trois francs douze sous pour entendre Duprez.
Le substitut devait être mis à une autre épreuve à laquelle il ne
s’attendait guère. Ainsi que la femme du conseiller d’état, madame de
Marmancourt avait sa pierre de touche pour découvrir le degré d’estime
dont étaient dignes les hommes nouvellement présentés dans son salon.
On venait de servir le thé : avec un doux sourire elle en offrit au
jeune magistrat, et, tandis qu’il se redressait après avoir reçu d’elle
une tasse remplie jusqu’au bord, elle lui poussa imperceptiblement le
coude. Quelques gouttes tombèrent sur la robe de la femme expérimentée,
qui se jeta en arrière en s’écriant d’une voix douloureuse :
— Ah ! mon Dieu, voilà une robe perdue.
— Le thé ne tache pas, madame, s’empressa de dire Deslandes, qui, du
saisissement que lui fit éprouver ce soubresaut, renversa sur le tapis
une partie du liquide contenu dans sa tasse.
— Je vous dis, monsieur, que ma robe est perdue, abîmée ! reprit
Théodosie s’escrimant de son mouchoir de manière à étendre le dégât ;
une robe que je mettais pour la seconde fois !
— Ma chère, c’est affreux ! dit à sa voisine l’aînée des trois amies ;
voilà plus d’un an que je lui vois cette robe-là, et c’est la troisième
fois qu’elle joue la même comédie. Ça lui a déjà valu son mantelet de
velours et sa parure de turquoises.
— Ces hommes sont si bêtes ! répondit l’autre amie en haussant les
épaules de pitié, tandis que d’un seul coup sa main raflait trois
petits gâteaux.
Parmi les témoins de cette scène, plusieurs, antérieurement soumis à
quelque épreuve du même genre, souriaient avec malice en regardant
le substitut qui s’épuisait en raisonnements tirés de la chimie pour
prouver à madame de Marmancourt que deux ou trois gouttes de thé ne
pouvaient faire une tache sur une étoffe de soie.
— Monsieur, je prendrai la liberté de vous contredire, lui dit avec une
gravité affectée un petit homme maigre, âgé de près de soixante ans,
décoré de plusieurs ordres étrangers, et connu dans ce salon sous le
nom de M. Ernest ; le thé vert est inoffensif à la vérité ; mais le
thé noir, celui de Siam entre autres, qui est séché sur des plaques
de cuivre, contracte une vertu caustique incontestable. C’est de ce
dernier qu’on prend toujours chez madame, et il tache beaucoup ; j’en
sais quelque chose.
— De quoi se mêle ce vieux Siamois ? pensa Deslandes.
— Allons, madame, reprit le vieillard en s’adressant à Théodosie,
oubliez ce petit malheur. Votre robe est perdue ; tout le monde en est
d’accord ; mais il ne manque pas de robes dans les magasins de Paris ;
vous le savez bien, et monsieur ne l’ignore pas.
Madame de Marmancourt prit à part le patriarche des Ernest, de crainte
qu’il ne poussât trop loin la raillerie ; tandis qu’elle le grondait
tout bas en lui prodiguant ces petites mines menaçantes qui charment
les vieillards, le substitut, un peu confus de l’accident qui venait
d’arriver, chercha un refuge à la table de jeu. Il vit alors que chaque
tenant avait pour cave une pile d’or, et qu’il y avait un peu loin de
cette bouillotte parisienne au whist provincial à cinq sous la fiche
auquel lui-même était habitué. Trop vain pour reculer, il s’assit,
mais pour peu de temps ; car au troisième tour il se vit décavé, et
se releva la bourse allégée d’une quinzaine de louis. En ce moment un
homme d’un âge mûr entra dans le salon, où il fut accueilli par une
exclamation générale.
— Ah ! voici Jules ! Bonsoir, Jules ! Jules, pourquoi venez-vous si
tard ?
Deslandes se retourna, curieux de voir la figure de ce monsieur Jules
que chacun semblait connaître et dont on s’était entretenu quelque
temps auparavant avec une sorte de mystère ; il resta immobile en se
trouvant en face de M. Piard, qui lui parut avoir laissé au fond de
son portefeuille de maroquin violet toute la solennité de son état.
Le conseiller s’avança vers la maîtresse du logis le sourire sur les
lèvres, et tira d’un cornet de papier un superbe bouquet qu’il lui
offrit, en mettant dans cet hommage l’aisance évaporée d’un dameret de
profession ; il distribua ensuite des poignées de main aux hommes de sa
connaissance, débita quelques nouvelles du soir, se versa familièrement
une tasse de thé, et, pour le boire, se vint appuyer contre la
cheminée, au foyer de laquelle il présenta tour à tour les semelles de
ses souliers vernis.
— Après l’impolitesse qu’il m’a faite, pensa le substitut, ce serait
une lâcheté d’aller le saluer.
L’amour-propre venait de parler ; l’ambition ne fit pas attendre sa
réplique.
— Cependant, reprit en lui-même Deslandes, je ne puis avoir l’air de
ne point reconnaître un homme que j’ai vu ce matin et chez qui mes
liaisons avec M. de Loiselay m’obligeront à retourner.
Convaincu désormais de l’inconvenance d’une susceptibilité inflexible,
le jeune magistrat s’approcha de M. Piard. A sa vue, le conseiller
posa brusquement sur la cheminée la tasse qu’il tenait à la main.
L’enjouement insouciant de sa physionomie fut subitement remplacé par
une expression de surprise désagréable ; il fit un mouvement pour
tourner le dos à l’importun solliciteur, mais une réflexion soudaine et
sans doute puissante l’arrêta. Par un de ces efforts nerveux auxquels
doivent souvent recourir les gens du monde, il dissimula la vive
contrariété qu’il éprouvait sous un sourire auquel ses lèvres seules
parvinrent à prendre part.
— Mille pardons, dit-il en rendant à Deslandes son salut, j’ai la vue
très-basse, et je ne vous reconnaissais pas. Je ne m’attendais guère
à vous voir si tôt, et je suis ravi de cette rencontre. Savez-vous
que vous êtes fort distrait ! Vous avez oublié de nous laisser votre
adresse. Nous avons quelques personnes à dîner mardi, et madame Piard
désire que vous nous fassiez le plaisir d’être des nôtres. Il est donc
très-heureux que je vous trouve ; sans cela nous n’aurions su comment
vous faire parvenir une invitation.
— Comme le voilà poli ! se dit le substitut. D’où peut venir un pareil
changement ?
— Ne m’en veuillez pas de vous avoir quitté un peu brusquement ce
matin, reprit M. Piard d’un air de plus en plus affable, j’avais un
travail important à terminer. Et puis, vous l’avouerai-je ? je n’avais
pas encore lu la lettre de mon beau-père ; je supposais que ce n’était
qu’une de ces recommandations banales qui n’engagent à rien celui qui
les reçoit, et ma foi j’ai agi en conséquence. Maintenant que je suis
mieux informé, je sais ce qu’il me reste à faire. Les observations que
je vous ai adressées sont assurément fort justes, mais il n’est pas
de règle sans exception. Si vous voulez venir demain matin dans mon
cabinet, nous causerons de vos affaires, et peut-être trouverons-nous
un moyen de les conduire à bon port.
De plus en plus surpris d’une courtoisie si peu espérée, Deslandes se
confondit en remercîments. Lorsqu’il eut quitté le conseiller d’état,
après être convenu d’un rendez-vous pour le lendemain, il se creusa
longtemps la cervelle pour trouver le mot de cette énigme. Éclairé
d’une lumière soudaine, il prit à part Blondeau, qui venait de faire
fructifier à la bouillotte l’argent de son ami.
— Parle-moi franchement, lui dit-il. M. Piard, ou, comme on dit ici, M.
Jules, paraît être fort à son aise dans ce salon. N’aurait-il pas des
droits particuliers à l’amitié de madame de Marmancourt ?
— La médisance le dit, répondit Blondeau d’un air qui annonçait la
résignation, ou plutôt l’indifférence la plus complète.
— Et toi, qu’en penses-tu ? reprit le substitut.
— Ma foi, je pense comme la médisance ; mais en quoi cela peut-il
t’intéresser ?
— En rien. Je suis bien aise de me mettre au courant, voilà tout. Ah
çà, il est deux heures et demie. Voilà deux nuits que je n’ai pas
dormi, et malgré moi mes yeux se ferment. Partons-nous ?
— Partons, dit Blondeau.
Les deux amis sortirent du salon, et trouvèrent dans la rue le
cabriolet du Parisien, qui voulut reconduire Deslandes jusqu’à l’hôtel
où celui-ci était logé.
— Voilà une première journée fort bien remplie, se dit le substitut
en récapitulant avant de s’endormir l’emploi de son temps depuis son
arrivée à Paris. — En m’introduisant dans cette singulière maison,
Blondeau, sans le savoir, m’a servi à souhait. Ce matin je risquais
de m’égarer dans le labyrinthe, mais à présent j’ai pour m’y conduire
un fil que je ne laisserai pas échapper. Il est clair comme le jour
qu’avec ses cinquante ans sonnés, ses cheveux gris et ses besicles, M.
Piard est un petit don Juan qui respecte fort peu la foi conjugale ; il
craint que je ne trahisse auprès de sa femme le secret que je viens de
surprendre, et voilà pourquoi il se montre maintenant si bien disposé
en ma faveur ! Certes je suis incapable d’employer la dénonciation
par esprit de vengeance ou comme élément de succès ; mais pourquoi
rejetterais-je un autre moyen de réussir qui par lui-même n’a rien de
répréhensible ? Ah ! M. Piard a peur de moi ; c’est bon à savoir, je le
mènerai loin ; qu’il ne pense pas me payer de compliments et de belles
paroles ! Il faut qu’il me serve, qu’il me mette le pied à l’étrier ;
une fois à cheval, je saurai bien m’y maintenir sans l’aide de personne.
Sur cette réflexion l’ambitieux substitut s’endormit, et bientôt il
rêva que, revêtu de la simarre de garde des sceaux, il chantait avec
madame Piard le duo de _Guillaume Tell_.
LE STAGE
Malgré le besoin de repos que n’avaient satisfait qu’à demi quelques
heures d’un sommeil agité, Deslandes fut exact au rendez-vous
convenu la veille. A midi précis il se présenta chez M. Piard et fut
introduit aussitôt dans le cabinet du conseiller d’état qui venait de
déjeuner, et lisait les journaux. Les premières paroles de l’entretien
démontrèrent au substitut la justesse de ses conjectures.
— Vous connaissez donc madame de Marmancourt ? lui demanda M. Piard, en
le regardant en dessous.
— Depuis hier seulement, répondit Deslandes ; un de mes amis m’a mené
chez elle.
— C’est une maison agréable, reprit le conseiller d’un ton dégagé ;
Caton s’y fût trouvé déplacé, mais Horace l’eût fréquentée à coup sûr.
Peut-être, à mon âge et dans ma position, devrais-je imiter l’austérité
du philosophe plutôt que le laisser-aller du poëte ; mais lorsqu’on a
été enchaîné tout le jour à des travaux sérieux, il n’est pas défendu,
je crois, de se ménager le soir quelques instants de distraction et
de loisir. Ah ça ! je n’ai pas besoin de vous dire qu’il est inutile
de prononcer ici le nom de madame de Marmancourt ; mes visites chez
cette dame n’ont rien que de fort innocent ; mais les actions les plus
simples sont souvent mal interprétées...
— Et la femme de César ne doit pas être soupçonnée ! interrompit le
substitut, avec la familiarité d’un confident en titre.
— Précisément, dit M. Piard.
— Je sais que la discrétion est un des premiers devoirs de l’homme qui
veut parvenir.
— Vous êtes dans de bons principes ; mais parlons de vos affaires.
D’après la lettre de M. de Loiselay, il paraît que vous désirez
d’entrer au conseil d’état ; c’est fort difficile.
— Si c’était facile, dit Deslandes en souriant, je ne prendrais pas la
liberté de vous importuner.
— Vous comprenez qu’en essayant de vous servir, je contracte envers le
ministre une responsabilité véritable. Je ne doute en aucune manière de
votre capacité, mais chaque état exige une aptitude particulière ; on
peut donc avoir beaucoup de talent, sans pour cela convenir à certaines
places qui demandent une instruction spéciale.
— Mettez-moi à l’épreuve, dit le substitut avec assurance.
— C’est à quoi je pensais. Tenez, continua M. Piard en prenant sur son
bureau un paquet de papiers lié d’une faveur rose, voici une affaire
dont je suis chargé de faire le rapport au comité du contentieux.
Il s’agit d’un conflit administratif entre la ville de Lyon et la
direction des ponts et chaussées. Rédigez un travail là-dessus.
— Dans quelle forme ? demanda Deslandes qui saisit le dossier d’une
main avide.
— Faites un rapport comme si vous étiez à ma place. Êtes-vous homme à
terminer cette besogne d’ici à mardi ? Trois jours, c’est peut-être
bien peu ? La matière est épineuse et vous aurez des recherches à faire.
— Quand je devrais y passer les nuits, mon travail sera mardi à votre
disposition.
— Bien, voilà une ardeur que j’aime et qui me rappelle celle de ma
jeunesse. A mardi donc, et n’oubliez pas que vous dînez ici ce jour-là.
Quoique le dossier de l’affaire soumise à la décision du conseil d’état
ressemblât beaucoup en réalité aux liasses de papiers du parquet de
D***, le substitut le serra sous son bras avec la tendresse d’une mère
qui presse sur son cœur son premier-né. Prenant ensuite congé de M.
Piard, il remonta en voiture et se fit conduire chez Blondeau qu’il
trouva en robe de chambre, nonchalamment étendu sur un divan et le
cigare à la bouche.
— Je croyais que tu viendrais déjeuner avec moi, lui dit Gustave ; je
t’ai attendu plus d’une heure.
— Je n’ai pas eu le temps, répondit Deslandes d’un air pressé ; ne m’en
veuille pas, tu sais que les affaires doivent passer avant tout.
— Que diantre portes-tu là ? C’est au moins le manuscrit d’un roman en
deux volumes ?
— C’est le dossier d’une affaire pendante devant le conseil d’état, et
dont je suis chargé de faire le rapport.
— Peste ! tu ne perds pas de temps ; arrivé d’hier, te voilà
aujourd’hui en fonctions ?
— C’est comme çà, mon cher, répliqua le substitut avec un sourire assez
vaniteux ; il faut que j’aille me mettre à l’œuvre, ainsi parlons
peu et bien. Je viens te demander un conseil. Hier il m’est arrivé
un petit malheur chez madame de Marmancourt ; j’ai renversé du thé
sur sa robe, par sa faute plus que par la mienne, car c’est elle qui
involontairement m’a poussé le bras. Elle prétend que sa robe est
perdue ; je soutiendrais devant l’Académie des Sciences assemblée que
quelques gouttes de thé ne peuvent tacher de la soie. Mais ce n’est
pas là la question ; petit ou grand, le mal est fait, et au lieu de
m’en désoler je suis décidé à en tirer parti ; c’est une idée qui m’est
venue tout à l’heure et que je veux te soumettre.
— Je t’écoute, dit Blondeau.
— J’ai un grand intérêt à m’assurer de l’appui de M. Piard ; or M.
Piard, d’après ce que tu m’as avoué et ce que j’ai vu par moi-même,
a beaucoup d’égards pour madame de Marmancourt ; donc je dois me
concilier la bienveillance de madame de Marmancourt.
— Voilà un dilemme sans réplique.
— Ce n’est pas un dilemme, c’est un syllogisme. Toutes les femmes
tiennent à leur toilette ; je suis donc sûr que madame de Marmancourt
me garde rancune à propos de cette malheureuse tache, et je cherche
le moyen d’effacer cette impression défavorable. Crois-tu qu’un joli
cadeau, offert d’une manière délicate et avec toutes les formes
convenables, aurait quelque chance d’être agréé ? Le procédé lui
paraîtrait peut-être un peu cavalier ? Si elle allait se trouver
offensée !
— Pourquoi cela ? dit Blondeau d’un air de bonhomie ; une attention de
ce genre ne pourrait offenser qu’une prude ; et je t’ai dit qu’elle ne
l’est pas.
— En ce cas, fais-moi le plaisir de t’habiller ; pendant ce temps je
vais lui écrire un petit billet galamment tourné. Tu me mèneras dans
un magasin de nouveautés à la mode, car je pourrais me fourvoyer.
Une robe de velours, par exemple, puisque nous sommes en hiver, te
semblerait-elle assez présentable ? hein !
— Sans doute ; d’ailleurs c’est l’intention qui sera appréciée et non
la valeur intrinsèque.
— Et tu crois qu’elle ne se fâchera pas ?
— Elle est si bonne ! répondit Blondeau qui se mordit les lèvres pour
ne pas rire.
Le Parisien acheva sa toilette, tandis que le provincial écrivait son
épître, et tous deux se rendirent chez Aubertot ; là, un jeune monsieur
poli, souriant, frisé et vêtu comme pour aller au bal, auna, coupa,
plia et empaqueta de la manière la plus gracieusement expéditive une
quantité de velours noir suffisante, à ce que pensa Deslandes, pour
draper une chapelle mortuaire.
— Douze aunes à vingt-cinq francs l’aune, ci trois cents francs,
s’écria ce dernier en lisant la facture. Sapristie, que c’est cher !
Aurais-tu imaginé qu’il entrât tant d’étoffe dans la robe d’une femme ?
— Du temps des manches à gigot c’était bien pis, lui dit Blondeau pour
le consoler.
Le paquet mis sous enveloppe et accompagné du billet d’envoi ayant
été expédié à son adresse, Deslandes quitta son ami en prétextant le
travail dont il était chargé, et reprit aussitôt le chemin de son hôtel.