Deslandes de D***, qui a l’obligeance de m’apporter une lettre de mon
père.
Le conseiller d’état répondit par une légère inclination de tête au
salut que lui adressait le jeune provincial, et reprenant aussitôt le
maintien gourmé qui semblait lui être habituel :
— Comment se porte M. de Loiselay ? demanda-t-il avec un sourire
moqueur ; aime-t-il encore les échecs ? attend-il toujours le retour
d’Henri V ?
— M. de Loiselay est constant dans ses goûts comme dans ses regrets,
répondit Deslandes, à qui les manières impériales du conseiller d’état
déplurent de prime abord.
La conversation devint générale. Au bout de quelques instants, le
député et l’officier d’état-major se retirèrent. Le vieux Polonais les
imita bientôt, et Deslandes resta seul avec les maîtres de la maison.
— Mon père, monsieur, lui dit alors madame Piard, m’écrit que les
délices de ma ville natale n’ont pas réussi à vous y fixer.
— Il y a trois ans, ma conduite eût été sans excuse, répondit le
substitut en faisant allusion à l’époque où Isaure demeurait encore
sous le toit paternel.
— Ce n’est pas un reproche que je vous adresse, reprit la jeune femme.
D*** est réellement plus ennuyeux qu’il n’est permis à une petite ville
de l’être, et je comprends l’esprit d’émigration qui semble se propager
parmi ses habitants. Comptez-vous rester à Paris ?
— Je le désire plus que je n’ose l’espérer, repartit Deslandes d’un ton
modeste.
— Il faut toujours espérer ce qu’on désire, dit Isaure avec un sourire
encourageant.
— J’espérerai donc, madame, puisque vous n’y voyez pas trop de
présomption.
— Pour réussir il faut faire plus encore.
— Que faut-il faire ? madame, demanda le substitut.
— Travailler à ce qu’on espère, dit madame Piard d’un ton sentencieux.
Un message de la duchesse de *** interrompit ce dialogue. Le cas
était urgent et la matière grave. Il s’agissait d’une sous-préfecture
sollicitée concurremment par les deux amies. Pour la première fois,
madame Piard, s’affranchissant d’un patronage qui pesait à sa vanité,
avait osé contrecarrer, dans une intrigue, sa supérieure politique.
Réprimandée pour cette témérité, menacée d’une disgrâce par l’altière
grande dame dont le billet semblait écrit par la plume de Beaumarchais,
la femme du conseiller d’état reconnut en frémissant de courroux qu’il
fallait se soumettre sous peine d’ébranler son crédit encore mal assuré.
— La partie est trop forte, se dit-elle en froissant dans sa main
la lettre de la duchesse ; son impertinence va triompher. Eh bien !
qu’elle triomphe ! plus tard peut-être elle saura qu’on ne m’offense
pas impunément.
En ce moment Deslandes n’existait plus pour la femme orgueilleuse
qui, un instant auparavant, semblait disposée à l’écouter avec
complaisance ; absorbée dans la petite humiliation qu’il lui fallait
subir, elle se retira dans son parloir afin d’écrire à la duchesse,
et répondit d’un air distrait au salut du jeune provincial, un peu
déconcerté de cette sortie imprévue.
Seul avec le maître du logis, qui jusqu’alors avait affecté de ne
prendre aucune part à la conversation, et était resté assis sur son
fauteuil dans une attitude impassible, Victor Deslandes éprouva
un embarras involontaire qu’il s’efforça de surmonter. Se retirer
immédiatement eût été maladroit, garder le silence en face d’un
homme qui semblait avoir fait serment de ne pas le rompre lui-même
devenait ridicule ; à tout prix il fallait parler. Secrètement blessé
du froid accueil dont il se voyait l’objet et de la morgue mêlée
d’ennui qu’exprimait la physionomie de son hôte, le substitut invoqua
la dissimulation, patronne des ambitieux. Il sourit par manière
d’exorde tandis qu’il se creusait la cervelle pour trouver un sujet
de conversation. Quelques tableaux dont le salon était décoré lui
donnèrent le premier mot qu’il cherchait.
— M. de Loiselay, dit-il d’un ton insinuant, a dans son cabinet
plusieurs toiles flamandes dont il fait grand cas ; mais je ne lui
conseillerais pas de les exposer ici. Voilà deux ou trois morceaux dont
le voisinage leur pourrait faire tort. Cette Adoration des Mages, entre
autres, est tout à fait dans le style de l’école vénitienne.
En louant de la sorte une œuvre plus que médiocre, Deslandes croyait
avoir atteint les dernières limites de la flatterie décente ; il
reconnut aussitôt son erreur.
— Il est assez naturel qu’un Giorgione rappelle le style de l’école
vénitienne, répondit M. Piard avec une sorte de ricanement.
— Ce plat d’épinards, un Giorgione ! pensa Deslandes qui, s’approchant
du tableau, le considéra quelque temps avec une avidité affectée et
parut passer par degré du recueillement à l’admiration.
— J’étais à contre-jour et je ne l’avais pas bien vu, dit-il enfin en
se retournant vers le conseiller ; maintenant je reconnais la touche du
maître ; cela est signé Giorgione à chaque coup de pinceau.
— C’est tout bonnement un chef-d’œuvre, dit M. Piard ; cette Sainte
Famille est de Sébastien del Piombo, ce Paysage, du Gaspre ; ces Noces
de Thétis sont attribuées à l’Espagnolet, mais je les crois de Luca
Giordano, qui excellait dans le pastiche et qui aura voulu imiter
la manière de son premier maître. Voici un saint Étienne, d’Annibal
Carrache. Il n’y a pas ici un seul morceau qui ne vaille à lui seul
tous les prétendus Van Oost et tous Terburg apocryphes de M. de
Loiselay, lequel entre nous n’a que des croûtes.
— Tel beau-père tel gendre, pensa le provincial, qui toutefois
s’abstint de manifester aucun doute sur l’authenticité des tableaux
signalés à son admiration. Il se laissa conduire successivement devant
chacun d’eux ; et quoique se disant tout bas qu’il n’était qu’un
servile flatteur, il loua tout, s’extasia sans réserve et ne se permit
qu’une seule observation critique : ce fut au sujet de la Sainte
Famille attribuée à Sébastien del Piombo et dans laquelle il prétendit
reconnaître la manière de Michel-Ange. Cette conjecture fit éclore sur
les lèvres du propriétaire un sourire plein d’aménité.
— Un Michel-Ange, quand le Musée n’en possède pas un seul ! ce serait
trop magnifique ! s’écria-t-il ; cependant votre opinion n’a rien
d’inadmissible. Je n’aurais jamais supposé qu’il pût venir de D*** une
personne capable de raisonner peinture comme vous faites. Vous êtes
artiste, monsieur ?
Malgré son amour pour les beaux-arts, Deslandes ne fut que médiocrement
flatté de cette supposition.
— Je m’occupe, il est vrai, de peinture à mes moments perdus,
répondit-il ; mais je n’ai aucun droit au titre d’artiste. Je suis dans
la magistrature.
— Juge ? demanda M. Piard d’un ton bref.
— Substitut du procureur du roi.
— Comment alors, si près des vacances de Pâques, vous absentez-vous de
votre tribunal ?
— C’est le premier congé que j’aie sollicité, et j’espère qu’il sera le
dernier : j’ai dessein de donner ma démission.
Deslandes, pour qui l’entretien devenait fort intéressant, chercha dans
les yeux de son interlocuteur l’effet produit par ce mot démission qui
paraît presque toujours monstrueux à un homme en place. Le conseiller
d’état ne sourcilla pas.
— Vous voulez vivre de vos rentes, dit-il froidement ; c’est un parti
fort sage : heureux qui peut le prendre et y rester fidèle ! Un joug,
fût-il d’or, est lourd à porter. J’en sais quelque chose. Il n’est pas
de jour où je ne m’écrie avec le poëte :
O rus, quandò ego te aspiciam, quandòque licebit
Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis,
Ducere sollicitæ jucunda oblivia vitæ ?
Les hommes qui, aux affaires sérieuses dont ils sont occupés, mêlent
quelques prétentions littéraires, se croient en général obligés
d’afficher une belle passion pour Horace. C’est leur poëte, s’il faut
les croire, comme Tacite est leur historien. Conformément à cet usage
sanctionné naguère par une autorité royale, M. Piard s’était muni la
mémoire d’une centaine de vers du poëte latin, dont il embellissait
volontiers sa conversation, pour peu que l’à-propos s’y trouvât ;
quelquefois même, comme en ce moment, il s’en passait.
— Je me suis mal exprimé, observa Deslandes ; ma fortune ne me permet
pas l’heureux loisir qu’enviait Horace. Si je me décide à donner ma
démission, c’est dans l’espoir d’embrasser une nouvelle carrière plus
conforme à mes goûts. Les travaux judiciaires, du moins dans les
degrés inférieurs, offrent une aridité qui me rebute malgré moi ; il
me semble, peut-être me fais-je illusion ? que je dois trouver à Paris
le moyen de mieux appliquer mon zèle et l’acquis que je puis avoir.
M. de Loiselay, à qui j’ai fait part de mes projets et qui veut bien
m’y encourager, m’a fait espérer, monsieur, que dans la démarche que
j’entreprends, vous ne me refuserez pas votre appui.
Tandis que le substitut parlait d’une voix douce et choisissant chaque
expression avec autant de soin que s’il eut été à l’audience, la figure
du conseiller d’état se rembrunissait par degré. Il n’est pas inutile
d’expliquer la cause de ce changement.
Depuis quelque temps, M. et madame Piard avaient cessé de s’accorder
sur la ligne de conduite adoptée par la jeune femme.
— A force de mettre votre crédit au service du premier venu, disait le
mari, vous l’userez si bien qu’il n’en restera plus pour nous. Vous
faites des préfets, des évêques même, et moi j’éprouve des difficultés
insurmontables pour passer du comité du contentieux à celui de la
justice, où cependant il est nécessaire que j’arrive si je veux
sérieusement prendre pied dans la politique. Je suis sûr qu’en bureaux
de tabac, demi-bourses, juges de paix et gardes champêtres, vous avez
déjà obtenu la monnaie d’un ministère. Et quel ministère ? Le mien
peut-être, que vous laissez manger en herbe par ce tas d’affamés dont
je vous vois toujours entourée.
A cela, madame Piard répondait sentencieusement que le crédit ressemble
à la santé, qui se fortifie par l’exercice, loin d’en souffrir : et
qu’obtenir constitue un droit pour redemander.
Forcé de se soumettre à cette maxime sans être convaincu de sa
justesse, le conseiller avait voué aux solliciteurs qu’il voyait
pulluler autour de sa femme la haine que porte un campagnard aux
lièvres qui dévastent son jardin. Chaque figure nouvelle qu’il
apercevait dans son salon lui causait un accès de mauvaise humeur que
ne comprimait pas toujours le savoir-vivre. A ce titre, Deslandes lui
avait donc fait éprouver une impression désagréable en partie dissipée
pendant l’examen des tableaux, mais que réveillèrent plus vive les
dernières paroles du jeune substitut. Après les avoir écoutées d’un
air glacial, M. Piard s’adossa contre la cheminée, se croisa les mains
derrière le dos, et prenant la parole d’une voix posée :
— Monsieur, dit-il à Deslandes, je me permettrai quelques observations
sur ce que vous venez de me dire. En vous approuvant dans le dessein
d’abandonner votre état pour en embrasser un nouveau, M. de Loiselay
a montré selon moi peu de prudence. Cela ne me surprend pas ; car
mon beau-père appartient à une classe qui n’a jamais brillé par son
intelligence des choses et des hommes. Je dois rectifier les idées que
vous avez pu puiser à son école. De tous les services que je voudrais
vous rendre, ce ne sera pas le moins fructueux, si vous y avez égard.
Vous trouvez arides les travaux judiciaires ! Mais quelle carrière est
jonchée de roses, à son entrée surtout ? Voyez l’état militaire, les
administrations, le barreau, la médecine, la littérature : partout
existe pour les débutants un surnumérariat au moins aussi pénible que
le vôtre. Est-ce à dire qu’au premier moment de fatigue il faille se
décourager ? que, pour obéir à un capricieux ennui, le militaire doive
se faire avocat, ou le médecin homme de lettres ? Non, monsieur, non !
Il est dans la nature de l’homme d’être mécontent de sa position et
d’envier celle de son voisin :
O fortunatos nimium, sua si bona norint,
Agricolas !
a dit le poëte. En France surtout cette triste manie est arrivée à
l’état de fléau. En ce moment la société est en proie à un mal qui à
lui seul finira par annuler les améliorations dues au triomphe des
principes démocratiques dont il est l’annexe déplorable ; ce mal, c’est
cette ambition effrénée qui a pénétré dans toutes les classes où elle
excite une fermentation continuelle et sans résultat. Aujourd’hui,
avant d’être sorti du collége, on demande une place. Paris est inondé
de jeunes gens qui veulent être préfets ou secrétaires d’ambassade ;
les plus modestes prétendent être maîtres des requêtes de plein saut.
Cela est insensé, monsieur, et je n’ai pas besoin, je pense, de
vous démontrer l’absurdité de toutes ces prétentions qui n’ont pour
fondement que la vanité et l’insuffisance. Quant à vous, qui êtes
dans une catégorie toute différente, puisque vous exercez un emploi
honorable, croyez-moi, renoncez à un projet dont vous ne recueilleriez
probablement que mécomptes et déceptions. Au lieu de courir les chances
du triste rôle de solliciteur, retournez à votre tribunal et surmontez
les dégoûts dont fait triompher toujours l’habitude de l’étude ;
travaillez, remplissez vos devoirs, non-seulement avec régularité, mais
avec ardeur ; distinguez-vous, en un mot. Pour parvenir, voilà le plus
infaillible moyen, n’en déplaise à M. de Loiselay.
M. Piard accompagna ses dernières paroles d’un de ces petits saluts par
lesquels les puissants de la terre marquent la fin des audiences qu’ils
ont daigné accorder. Voyant que le substitut, étourdi d’une harangue
qui ruinait d’un seul coup tous ses châteaux en Espagne, ne faisait
mine ni de répondre ni de sortir, il le salua de nouveau d’une manière
encore plus significative, reprit sur la table le portefeuille qu’il y
avait posé, et se glissa jusqu’à une porte par où il disparut.
LE SALON D’UNE VEUVE
— Arrogant comme un parvenu, déclamateur comme un académicien, rustre
comme un palefrenier ! se dit Deslandes en sortant de chez M. Piard,
Et moi qui ai eu la bassesse d’admirer les enseignes qu’il veut faire
passer pour tableaux de maîtres ! par Michel-Ange, je suis indigne de
jamais toucher un pinceau ! Sans doute ses raisonnements ne manquent
pas de justesse, et en thèse générale les conseils qu’il m’a donnés
peuvent être bons. Mais en quoi me sont-ils applicables ? Je suis assez
grand, je crois, pour savoir me conduire. J’ai besoin d’appui, et non
de sermon ! Il est amusant avec ses citations d’Horace ! je parierais
qu’il n’est pas en état de traduire le _de Viris illustribus_. Bah !
pourquoi me chagrinerais-je ? Si je n’ai pas le bonheur de lui plaire,
sa femme aura peut-être le goût moins difficile. Elle est fort bien
cette femme-là ! L’air noble, le regard perçant, la repartie vive ! je
ne suis pas étonné du crédit qu’on lui attribue. Quoique je ne sois
resté près d’elle qu’une heure au plus, je me sens presque subjugué.
_Il faut toujours espérer ce qu’on désire, et travailler à ce qu’on
espère_ ; le conseil est bon, et je le suivrai. Dès demain, en lui
envoyant ses deux cents francs, j’entre en correspondance avec elle.
Je lui écrirai un petit billet qui lui prouvera que, quoique j’arrive
de province, je ne suis ni un sot ni un malappris. Puisque l’illustre
M. Piard me trouve indigne de ses bonnes grâces, il faut bien que je
m’adresse à sa femme. Tant pis pour lui !
A demi consolé de son échec par l’espoir de le réparer, Deslandes alla
au Palais-Royal, et se fourvoya dans le restaurant de Véfour, selon
l’usage des provinciaux, qui mettent un certain amour-propre à dîner le
plus près possible de chez Véry. L’heure du spectacle approchant, il se
rendit à l’Opéra, où _Guillaume Tell_ dissipa comme par enchantement
les derniers nuages de son esprit.
Électrisé par la musique dont il était sevré depuis si longtemps,
ébloui du coup d’œil de la salle, où se pressaient une multitude de
femmes richement parées, la plupart par le luxe, quelques-unes par la
nature, et dont l’aspect semblait vouloir le dédommager en une seule
fois de l’autre abstinence qu’il avait soufferte, le substitut sentit
courir dans ses veines un sang plus chaud et plus énergique. Les belles
notes de Duprez lui vibraient dans le cerveau et dans la poitrine comme
le son de la trompette qui appelle le soldat au combat.
Chez les êtres organisés musicalement, la réaction de l’impression sur
la pensée est immédiate et puissante. A la fin de l’air du troisième
acte, Deslandes, dont l’exaltation suivait la progression ascendante
de la voix du chanteur, se crut un moment de force à porter le monde
sur ses épaules. Les prétentions qu’il se fût à peine avouées quelques
heures auparavant partirent d’une explosion soudaine, et s’il est
permis de parler ainsi, son ambition, qui jusqu’alors n’avait chanté
qu’à demi-voix, se mit à l’unisson d’Arnold et donna aussi l’_ut_ de
poitrine.
— Oui, la volonté est tout, se dit-il, en sortant du parterre où il
s’était économiquement placé... _Suivez-moi, suivez-moi_ !... Et je
sens dans ma tête une énergie capable de briser tous les obstacles !...
_Arrachons Guillaume_... Quelle magnifique voix il a, ce Duprez ! Cela
seul valait le voyage... Et j’arriverai au conseil d’état, et ce fat de
Piard en séchera de dépit !... _Amis, amis, secondez ma vaillance_ !...
Ainsi ruminant et chanteronnant, il entra dans le foyer, où il ne tarda
pas à rencontrer Blondeau, dont il avait déjà pu admirer les gants
jaunes, les manchettes, la lorgnette, le jonc à pomme d’or, le gilet
de velours grenat, les moustaches circonflexes et le toupet frisé, au
second rang d’une des loges de l’avant-scène.
Depuis le déjeuner, Blondeau avait mis le temps à profit. Payer ses
dettes les plus criardes, masquer le délabrement d’une partie de son
logis, faire disparaître madame Tavernier, la providence de ses mauvais
jours, se pourvoir d’un cabriolet et d’un domestique de louage, ne lui
demanda que quelques heures. Sa misère ainsi déblayée, il travailla
sans retard au replâtrage de sa gloire. Ses amis, qui depuis quelques
jours le croyaient logé dans la rue de Clichy ou au fond des filets de
Saint-Cloud, sans s’en inquiéter autrement, le virent triomphalement
reparaître au café de Paris et à l’Opéra. Il fut évident pour tous,
que momentanément éclipsée, l’étoile de Blondeau de Gustan n’avait pas
encore filé vers les noirs abîmes où vont se perdre chaque jour tant
d’astres éphémères.
L’ami du substitut reprit donc son rang dans la cohorte des hommes
d’habits. Fièrement campé au milieu d’un groupe d’Artabans de son
espèce, il y débitait des sornettes à haute et intelligible voix,
lorsque Deslandes vint lui frapper sur l’épaule. En toute autre
circonstance, M. de Gustan eût fort mal pris cette familiarité, et
ne se fût nullement gêné pour renier un homme qui, au ridicule d’un
costume hors de mode, joignait le tort non moins grave d’arriver au
foyer par l’escalier du parterre ; mais les vingt mille francs du
portefeuille avaient porté son amitié jusqu’à la tendresse. Ce fut
donc avec empressement qu’il prit le bras du substitut, et descendit
l’escalier avec lui, au risque d’être raillé de ses élégants amis en se
laissant voir en si bourgeoise compagnie.
— Quel opéra que _Guillaume Tell_ et quel chanteur que Duprez ! lui dit
Deslandes dont l’enthousiasme n’était pas encore refroidi.
— Duprez se fatigue et _Guillaume Tell_ est un peu vieux, répondit
Blondeau qui, selon une coutume assez répandue, croyait faire preuve de
supériorité en n’admirant jamais rien.
Les deux amis montèrent dans le cabriolet de louage qui avait pris la
file devant l’Opéra.
— Tu ne m’as pas dit où tu voulais me mener, reprit alors le substitut.
Est-ce par hasard chez ta duchesse de San-Severino ? J’aimerais mieux
différer ma présentation jusqu’à ce que j’aie rendu visite à ton
tailleur.
La duchesse de San-Severino était un de ces êtres de raison qui
éclosent souvent de l’imagination des hommes à bonnes fortunes, soleils
d’artifice destinés à éblouir et à s’éteindre. Blondeau l’avait créée
pour se rehausser lui-même dans l’esprit de son ami de province et le
rendre plus accommodant au sujet de l’emprunt auquel il avait recours.
Utile jusqu’alors, la duchesse en ce moment devenait incommode ; celui
qui l’avait mise au monde se crut le droit de l’en ôter puisqu’elle l’y
gênait.
— Tu me poignardes sans t’en douter, répondit-il en soupirant ; ma
pauvre Cornélia...
— Elle est malade ? demanda le substitut.
— Morte ! dit Blondeau d’une voix lugubre.
— Morte !... si vite !... s’écria Deslandes avec un étonnement mêlé de
compassion.
— Une fièvre cérébrale... morte en trois jours... et je n’ai pu
recueillir son dernier soupir ! Ne m’en parle plus, son nom me fait
mal. Voilà la vie, mon pauvre ami ! Si j’avais écouté mon premier
chagrin, je me serais brûlé la cervelle ; mais il faut être homme et
savoir souffrir. Je cherche à me distraire et à m’étourdir en me jetant
à corps perdu dans le tourbillon. Allons, secouons ces idées funèbres !
Elles viennent assez souvent assiéger mon chevet. Nous allons chez
une femme fort aimable, madame de Marmancourt, veuve d’un capitaine de
vaisseau ; entre nous je ne crois pas qu’elle pousse la vertu jusqu’à
l’inhumanité. Si j’étais marié, je ne mènerais pas chez elle madame
de Gustan ; mais nous autres garçons sommes au-dessus de ces petits
scrupules. Ce que nous demandons aux femmes avant tout, c’est d’être
jeunes, jolies et aimables ; n’es-tu pas de mon avis ?
— Parbleu, certainement ! répondit Deslandes ; je ne suis pas venu à
Paris pour entrer au séminaire. Il y a si longtemps que je ne vois que
des prudes, des dévotes et des laiderons, que je serais ravi de causer
avec une femme qui, à t’entendre, n’est rien de tout cela.
— Elle est tout le contraire ; mais tu vas la voir. Tu trouveras chez
elle des hommes du monde dont la connaissance ne te sera peut-être pas
inutile.
Blondeau arrêta son cabriolet devant une assez belle maison de la rue
Saint-Lazare.
— Nous y voici, dit-il en descendant de voiture.
Deslandes imita son ami, et tous deux, après avoir franchi le seuil de
la porte cochère, montèrent l’escalier qui conduisait à l’appartement
de la femme dont le Parisien venait de vanter les grâces et l’humanité.
Madame de Marmancourt, à regret nous l’avouons, appartenait à
cette classe ambiguë pour laquelle fut inventée jadis l’allégorie
des sirènes ; confrérie profane et innombrable qui à Paris hante
de préférence le quartier compris entre la rue de Provence et la
Nouvelle-Athènes. Quoiqu’elle n’eût jamais été mariée, elle était
veuve, selon la coutume des femmes de cette condition qui portent
invariablement le deuil d’un colonel ou d’un capitaine de vaisseau.
Madame de Marmancourt avait opté pour la marine, l’armée de terre
étant jugée par elle de moindre distinction, vu le nombre prodigieux
de colonels mis au tombeau par les Artémises de la Chaussée-d’Antin.
Par un autre raffinement, elle avait dédaigné de sanctifier son nom,
ce genre de canonisation étant devenu tout à fait vulgaire, et,
disait-elle, _mal porté_. Il fallait la voir sourire en entendant
parler de madame de Saint-Léon ou de Saint-Amaranthe !
Madame Théodosie de Marmancourt, née Catherine Boischard, avait
vingt-neuf ans et s’en donnait vingt et un ; mais elle se trouvait
dupe à ce compte, et était bien décidée à redevenir mineure l’année
suivante. Elle était d’une taille moyenne et assez maigre, c’est-à-dire
fort bien faite, moyennant un peu d’artifice. Elle avait les traits
réguliers, le regard modeste, le sourire candide, la voix mignarde,
la physionomie virginale. Peu spirituelle, très-ignorante, elle
apportait dans tout ce qui se trouvait du ressort de sa spécialité
une adresse, une habileté, une perfection qui eussent inspiré de
l’envie au diplomate le plus consommé. Sa vie était si bien ordonnée,
l’emploi de chaque jour réglé par elle avec tant de calcul, son temps
si merveilleusement mis à profit, qu’elle pouvait mener de front un
nombre raisonnable d’intrigues sans jamais en embrouiller les fils. Le
char de ses galanteries était ordinairement traîné à quatre chevaux,
quelque-que fois à six ; attelage aveugle, dont chaque membre se
croyait seul au brancard.