que fréquentait son mari, coulait un torrent grossi par les flots
d’une révolution récente, et dont l’intolérante turbulence rendait
impraticable le passage habituel d’une rive à l’autre. Où prendre
pied, et de quel côté se fixer ? Entre le faubourg Saint-Germain
et la Chaussée-d’Antin, il fallait opter. Sur dix femmes ayant la
liberté du choix, neuf n’eussent pas hésité un seul instant ; car
le monde aristocratique exerce sur l’imagination des débutantes une
fascination irrésistible. Isaure eût sans doute obéi, comme la plupart,
à l’instinct de la vanité, sans un événement futile qui exerça sur sa
conduite une influence décisive.
Quelque temps avant d’épouser le conseiller d’état, elle avait fait
part de ce projet à l’une de ses amies de pension, mariée elle-même
depuis peu avec l’héritier d’une famille de l’ancienne cour. Dans sa
réponse, la nouvelle marquise crut devoir avouer à la future bourgeoise
qu’elle regarderait toujours mademoiselle de Loiselay comme sa plus
tendre amie ; mais que pour obéir aux convenances, ces tyrans du cœur,
elle se verrait obligée, à son grand regret, de mettre des restrictions
à son intimité avec madame Piard. Cette déclaration, emmiellée de
protestations de tendresse, ne changea rien à la détermination
d’Isaure, qui avait vingt-sept ans et peu de goût pour l’état de fille
majeure ; mais elle fit à son amour-propre une de ces âcres blessures
qui laissent après elles un durable ressentiment.
Dans son orgueilleuse naïveté, la jeune marquise avait parlé de
mésalliance ; madame Piard comprit la portée de ce mot suranné, mais
toujours puissant : menacée d’abandon par une ancienne amie, elle
pressentit l’accueil qui l’attendait dans les salons où l’appelait sa
naissance, mais dont son mariage lui aliénait d’avance les sympathies.
Elle aima mieux rompre sans retour avec l’aristocratie que de s’exposer
à son hostilité, ou, ce qui eût été plus cruel, à sa tolérance. De
cette résolution dictée par un raffinement d’amour-propre, la jeune
femme eut l’art de se faire un mérite ; car c’est le propre des esprits
habiles de colorer en vertus leurs faiblesses.
En arrivant à Paris, madame Piard, consultée par son mari sur les
visites qu’il convenait de faire, lui répondit tendrement.
— J’irai où vous me conduirez ; n’êtes-vous pas mon seigneur et maître ?
— Il n’y a plus de seigneur et maître sous le régime de la
Charte-vérité, répondit le conseiller d’état avec un sourire aimable ;
votre famille a des alliances dans le faubourg Saint-Germain, et je
trouverai tout simple que vous préfériez ce monde-là au nôtre. Que mes
amis reçoivent un accueil poli dans votre salon, voilà tout ce que je
vous demande : pour le reste, composez votre société comme il vous
plaira ; d’avance je souscris à tout.
— Non, mon ami, reprit Isaure, je n’abuserai pas d’une condescendance
que vous regretteriez peut-être un jour. Votre position d’homme
politique a ses exigences auxquelles, croyez-le bien, je saurai
toujours sacrifier mes sentiments personnels. Le commerce d’un monde
hostile au gouvernement pourrait vous attirer des contrariétés qu’il
est de mon devoir de prévenir. Je n’ai pas de proches parents dans le
faubourg Saint-Germain ; à la rigueur je peux me dispenser d’y aller ;
et dussé-je être blâmée, je suis décidée à n’y pas faire de visites,
car vos intérêts doivent passer avant mes goûts. Ainsi donc vos amis
seront les miens, votre société sera la mienne. Je n’irai sans vous
nulle part, et je vous accompagnerai partout où vous le désirerez, même
à la cour.
Ces dernières paroles, imitées du discours de Ruth à Noemi, charmèrent
d’autant plus M. Piard, qu’il avait souvent redouté de trouver dans
sa femme l’insubordination hautaine, dot ordinaire d’une demoiselle
de qualité mariée à un bourgeois. Le mari s’enorgueillit d’un
succès auquel il n’eût osé prétendre et qu’il attribua naïvement à
l’amour qu’il avait su inspirer. La conduite de la jeune femme fut
universellement approuvée et citée comme un modèle de dévouement
conjugal. Le calcul d’une susceptibilité prévoyante passa pour la
résignation d’un esprit sage ; quelques-uns même y découvrirent
un héroïsme véritable ; tant aux yeux du monde les sacrifices qui
intéressent la vanité semblent d’un accomplissement douloureux !
Il est difficile d’aimer dans les autres les qualités dont on manque
soi-même, la privation fût-elle volontaire. Le renard mutilé au piége
et détestant les queues de ses confrères est le type grotesque de
l’envie alimentée par le regret. Les caractères les plus impartiaux ne
parviennent pas toujours à déraciner un sentiment qui germe en secret
dans le limon de toute nature humaine. Après son abdication, Sylla eût
impatiemment souffert un dictateur ; dans le monastère de Saint-Just,
Charles-Quint médisait des rois qui avaient la faiblesse de préférer
une couronne à une tonsure.
Madame Piard n’eut pas plutôt proclamé son dessein de rompre toute
relation avec l’aristocratie, qu’elle se prit pour cette classe d’une
aversion qu’aurait à peine motivée une origine plébéienne. Devenue
bourgeoise par son mariage, elle adopta les préjugés bourgeois avec
la ferveur intolérante qu’apportent les convertis dans la pratique
de leur nouvelle religion. Dès lors, l’absurdité des distinctions
sociales la révolta ; elle prit en dédain l’illustration fondée sur la
naissance, et trouva fort ridicules les ancêtres, quoiqu’elle en eût
et des meilleurs ! Un écusson peint sur le panneau d’une voiture, un
domestique à livrée féodale la firent sourciller ou sourire de pitié ;
mais par-dessus toutes choses, les titres des femmes qu’elle avait
connues devinrent l’objet de sa mortelle antipathie.
— En France il n’y a plus de noblesse que le mérite, disait-elle
souvent.
— Un titre ne fait cependant pas mal, surtout dans les salons
diplomatiques, observait M. Piard, qui depuis quelque temps avait envie
de devenir baron.
— Baron ! s’écria la jeune femme lorsqu’elle fut instruite de ce
projet ; je ne souffrirai pas que vous vous donniez un pareil ridicule.
Isaure craignait le ridicule pour elle-même un peu plus que
pour son mari. L’idée de se voir élevée à la dignité de baronne
constitutionnelle révolta le sang orgueilleux que lui avait transmis
une longue suite de gentilshommes. Remonter à demi lui parut plus
mortifiant que d’être descendue. Un officier peut sans humiliation
redevenir soldat, mais non pas caporal. La baronnie fut donc frappée
d’un veto absolu auquel le conseiller d’état dut se soumettre, quoique
son amour-propre en souffrît.
— Je me ferai nommer commandeur de la Légion d’honneur, pensa-t-il pour
se consoler. Mais, en vérité, je ne comprends pas madame Piard ; une
fille de qualité, élevée au Sacré-Cœur ! elle devient démocrate à faire
frémir !
Douée d’un esprit vulgaire, Isaure eût infailliblement justifié la
crainte de son mari en tombant dans les puérilités de ce radicalisme
de boudoir, refuge accoutumé des femmes qui ont plus d’orgueil que de
considération ; la rectitude de son jugement la préserva d’un pareil
ridicule. Les déclamations sur le progrès social, l’affranchissement
de son sexe et la moralité du divorce ne lui inspirèrent que le froid
dédain par lequel les intelligences pratiques accueillent les théories
creuses et inapplicables. Elle n’admit donc dans sa toilette ni bas
bleus ni bonnets rouges. Au lieu d’épancher maladroitement l’envie dont
son cœur était dévoré, elle étouffa tout murmure et chercha le remède
qu’elle eut bientôt trouvé.
Un agriculteur habile fertilise les champs les plus ingrats, en
choisissant le grain selon la terre. Madame Piard appliqua cette
méthode à sa position personnelle. Forcée de renoncer à la moisson
dorée des privilèges aristocratiques, elle n’eut garde de proclamer ses
regrets en laissant sa vie en friche. Le sol de son mariage se trouvait
stérile pour la vanité ; elle y sema l’ambition, graine vivace qui
pousse vite et partout.
— On naît gentilhomme, mais on devient empereur, se dit-elle ; M.
Piard n’a pas d’aïeux, il est vrai, mais il a du crédit, ce qui, après
tout, vaux mieux qu’une illustration vaine. Aujourd’hui conseiller
d’état, demain il peut être ministre, et la femme d’un ministre ne voit
au-dessus d’elle que la reine.
Sœurs jumelles, la vanité et l’ambition procèdent différemment ; la
première monte sur des échasses, la seconde s’appuie sur une béquille ;
car l’une convoite la grandeur dont l’apparence suffit à l’autre.
Madame Piard, ambitieuse de parti pris, adopta les mœurs de sa passion
nouvelle. A l’instar de Sixte-Quint elle se vieillit, artifice qui doit
plus coûter à une femme qu’à un prêtre. Laissant aux êtres frivoles
les soucis de la coquetterie, les prétentions au bel esprit, les
méditations sur la toilette et tous les futiles labeurs qu’impose la
mode à ses favorites, elle régla ses habitudes avec une intelligente
prévoyance, selon le but qu’elle désirait d’atteindre. Elle proscrivit
donc le luxe éclatant et le caprice pittoresque également incompatibles
avec une dignité sévère ; elle n’eut ni meubles de Boule, ni boudoir
à la Pompadour, ni chinoiseries, ni statuettes, ni serre chaude,
ni oratoire gothique, ni chasseur empanaché, ni grooms en veste de
satin. Deux domestiques bourgeoisement vêtus et de tournure discrète
composèrent toute la partie masculine de sa maison, et elle se contenta
d’une seule voiture de couleur sombre. On eût dit l’équipage d’une
douairière retirée du monde ; c’était celui d’une femme marchant à
l’assaut du pouvoir.
A son entrée dans la société un peu mélangée où elle devait vivre
désormais, madame Piard montra une assurance de conduite qui rendit
superflus les conseils de son mari. Dans le choix de ses liaisons elle
consulta l’utilité et non l’agrément. Les beautés en vogue et les
hommes à la mode, ces fleurs à haute tige, devant qui s’ébahit le plèbe
des salons, ne lui inspirèrent qu’une curiosité mêlée d’antipathie
qu’elle dissimula sous une affectation d’indifférence. Loin de
briguer elle-même les succès qu’eussent justifiés les agréments de sa
figure, elle s’enveloppa d’une réserve, taxée de fierté par les uns,
de pruderie par les autres, et, sous ce double aspect, avantageuse ;
car si la familiarité engendre le mépris, la réserve impose la
considération.
Dès son début, madame Piard passa pour un cœur insensible et pour un
esprit profond, renom féminin superbe autant que rare ! Sans gaucherie,
sans humiliation, sans empressement même, elle parvint à se rapprocher
des trois ou quatre femmes politiques dont Paris peut encore se
glorifier ; astres qui, sous la Fronde ou le Directoire, eussent
brillé d’un plus vif éclat, et que menace d’une éclipse totale la
virilité fort peu chevaleresque du système représentatif.
Dans ce tourbillon de grandes intrigues et de petites affaires, la
femme du conseiller d’état trouva son élément naturel. On la vit
d’abord, modeste et assidue, graviter autour des planètes suzeraines
qui, en l’admettant à leur suite, lui frayèrent le chemin ; peu à peu
son orbe particulier, à son tour, attira des satellites subalternes ;
car le crédit possède la vertu communicative de l’aimant, et se frotter
à la puissance, c’est déjà en acquérir.
Comparse chez la princesse de ***, confidente de la duchesse de ***,
madame Piard put bientôt jouer le rôle de reine sur un théâtre moins
élevé. Elle prit l’habitude d’ouvrir son salon tous les jours, de
quatre à six heures, au vulgaire de ses connaissances ; le soir, deux
fois par semaine, elle recevait, en petit comité, les hommes politiques
et influents qui n’ont de liberté qu’après leur dîner. Bientôt elle
vit affluer chez elle des courtisans aussi empressés qu’elle l’était
elle-même en plus haut lieu. Ainsi, tout à la fois protégée et
protectrice, elle marchait d’un pas rapide à son but, sans s’en écarter
jamais. Déjà elle avait surpassé les espérances qu’avait fondées sur
elle son mari.
M. Piard avait renoncé au célibat parce qu’il n’y a pas d’homme
politique sans salon et pas de salon sans femme. Un an à peine écoulé,
il vit des magistrats, des députés, des pairs, des membres du corps
diplomatique, des ministres même prendre le chemin de sa maison, y
revenir, s’y plaire et former enfin autour d’Isaure une coterie de plus
en plus compacte et importante ; il comprit alors la valeur du trésor
qui lui était échu en partage, et son ambition personnelle puisa dans
celle de sa femme un aliment nouveau.
— C’est madame Roland, plus les manières distinguées et les principes
religieux, se dit-il en se caressant le menton ; avec une pareille
alliée je dois arriver à tout..., d’autant plus que la rusticité du
bonhomme Roland n’est point mon fait. Le temps du paysan du Danube est
passé.
Le conseiller d’état fixa un regard complaisant sur ses souliers,
dont l’éclatant vernis eût scandalisé l’ancien ministre de Louis XVI,
puis il se demanda, le cas échéant d’un changement de ministère, quel
portefeuille lui pourrait convenir : la justice, l’instruction publique
ou les finances. Réflexion faite, il trouva que tous lui convenaient,
et qu’il convenait à tous. Quant aux départements politiques, tels que
l’intérieur et les affaires étrangères.
— On verra plus tard, se dit-il ; bien fort qui sait attendre. Pitt a
dû à sa patience la moitié de ses succès.
Tandis que M. Piard rêvait portefeuilles, sa femme poursuivait avec
une infatigable persévérance l’œuvre qu’elle avait si habilement
commencée. L’hirondelle construisant son gîte brin à brin n’y apporte
pas plus de soin qu’elle n’en mit à consolider le nid ou couvait son
ambition. Elle fréquenta peu de femmes, soit qu’elle les trouvât
inutiles et peut-être dangereuses, soit qu’une société frivole n’eût
aucun attrait pour son esprit sérieux. Les poëtes, les artistes, les
romanciers, si recherchés des maîtresses de maison, ne jouirent chez
elle d’aucune prérogative dont ils pussent abuser. Elle les reçut
sans les rechercher, car son plan invariable était de donner à son
salon une physionomie politique qu’eût nécessairement altérée le
coloris littéraire. En revanche, les hommes attachés aux affaires
furent accueillis par elle avec empressement, en attendant qu’elle
les utilisât ; elle fut aimable pour tous, même pour les petits qui
pouvaient grandir. Les ennuyeux enfin eurent aussi part à son sourire ;
elle savait que ces gens-là sont toujours ceux qui font le mieux leur
chemin.
Madame Piard prit peu à peu sur les personnages importants de son
cercle habituel l’ascendant que refusent rarement à une femme jeune,
jolie, spirituelle et adroite, les hommes attelés au timon de l’État.
Elle essaya prudemment cette puissance avant de l’exercer. Un bureau de
timbre accordé sur sa recommandation à une veuve intéressante dont elle
se souciait fort peu, fut le premier grain d’un chapelet de faveurs
qui se trouva bientôt aussi garni que le rosaire d’une dévote. Sûre
alors de son influence, elle ne laissa échapper aucune occasion d’en
faire usage : places administratives, promotions militaires, avancement
judiciaire, tout se trouva de son ressort. Son crédit, en un mot,
devint une chose reconnue et désormais hors de discussion.
— On ne peut rien lui refuser !
Cette phrase acquit l’autorité d’un axiome dans la sphère où vivait la
femme du conseiller d’état.
Telle était la position exceptionnelle qu’à force d’esprit, de volonté
et de persévérance, était parvenue à se créer madame Piard, espèce de
ministre en cornette et non responsable, au moment où Victor Deslandes
arriva à Paris. On voit qu’entre ces deux êtres, avant même qu’ils se
fussent connus, existait une secrète sympathie, semblable à l’affinité
de l’acier et du silex, durs et froids tous deux, et dont cependant
peut jaillir la flamme.
LE PROTECTEUR
Lorsque Victor Deslandes entra dans le salon de madame Piard, trois
personnages remarquables par leur diversité s’y trouvaient avec elle :
un député du centre gauche habitué à s’indemniser dans le monde du
silence qu’il gardait à la Chambre ; un vieillard à moustaches,
décoré d’un ruban bleu et noir ; enfin un jeune homme bien cravaté,
bruyamment éperonné et ganté de jaune, qui lui-même avait mérité la
croix d’honneur dans les bureaux de la garde nationale. Le premier
dissertait, le second écoutait, le troisième lorgnait la maîtresse du
logis qui, sans paraître remarquer cette contemplation ni prêter grande
attention au discoureur, feuilletait négligemment un pamphlet de M. de
Cormenin.
Quoiqu’il ne fût pas cinq heures, madame Piard portait une robe noire
de satin broché, erreur de toilette commune aux femmes politiques, pour
qui les grâces du négligé n’existent pas, et qui dans leur propre salon
semblent toujours être en visite. A la vue du jeune provincial qui
s’avançait pour la saluer, elle quitta le couteau de nacre dont elle se
servait pour couper les feuillets de la brochure, et approcha d’un de
ses yeux un petit lorgnon d’écaille. Deslandes subit cet examen sans se
décontenancer, s’inclina d’assez bonne grâce, et tira de sa poche sa
lettre de recommandation.
— Madame, dit-il, je suis arrivé de D*** il y a quelques heures
seulement ; je n’ai pas voulu attendre jusqu’à demain pour vous
apporter des nouvelles de M. de Loiselay.
— Une lettre de mon père, interrompit madame Piard, empressée de
déployer sa sensibilité filiale. Vous permettez, messieurs, n’est-ce
pas ? Il y a quinze jours que mon père ne m’a écrit.
Elle montra un siége au substitut, décacheta l’epître paternelle, et la
lut d’un bout à l’autre. Reportant ensuite les yeux sur le jeune homme
qui lui était recommandé, elle l’examina de nouveau, mais sans lorgnon,
cette fois.
Dans l’exercice de son crédit, madame Piard s’était prescrit des
principes dont elle ne se départait pas. Elle n’accordait jamais sa
protection à un homme à moins qu’il ne fût jeune, élégant et bien
élevé. Il n’y avait dans ce système aucune arrière-pensée dont pût
s’égayer la médisance. La race des solliciteurs étant innombrable,
préférer les candidats grossiers, ineptes, ridicules ou surannés, eût
été un trait de mauvais goût plus que de bonté d’âme ; car, après tout,
le protectorat n’est pas de la charité. Isaure mettait donc dans le
choix de ses protégés le purisme que montre une femme à la mode à
l’égard de ses danseurs.
Malgré la coupe arriérée de son habit, le malheureux choix de ses gants
vert bronze, et les feux d’une épingle de diamant qui transperçait
magnifiquement le jabot de sa chemise, Deslandes sortit à son avantage
de l’examen auquel il se trouvait soumis sans s’en douter. On lui
trouva l’air provincial, mais la physionomie agréable, l’œil expressif,
la taille dégagée, les dents blanches, en un mot l’étoffe d’un cavalier
à qui l’on pouvait s’intéresser.
L’extérieur approuvé, restait à étudier le moral. En pareil cas, la
protectrice n’était jamais embarrassée : le premier incident venu lui
servait de pierre de touche ; s’il ne se présentait pas sur-le-champ,
elle le faisait naître, l’appliquait à son épreuve, quelque étranger
qu’il y put paraître, jugeait sans hésitation, et ne revenait jamais
sur son arrêt.
Après quelques questions sur M. de Loiselay et les personnes de sa
connaissance qu’elle avait laissées à D***, madame Piard rendit la
conversation générale, en s’adressant au jeune homme à ruban rouge :
— A propos, lui dit-elle, avez-vous placé tous vos billets de bal ?
— Oui, madame, répondit l’officier d’état-major, en souriant
agréablement ; et même si vous voulez encore m’en remettre deux, j’en
trouverai l’emploi.
Madame Piard prit sur une petite table placée près d’elle un paquet de
billets, les uns verts, les autres roses.
— Colonel Dniefkserski, dit-elle en les montrant au vieillard, vous
voyez que nous n’oublions pas vos héroïques compatriotes. Notre bal
aura, j’espère, pour résultat le soulagement de plus d’une noble
infortune. Selon toute apparence, il sera plus nombreux encore que
celui de l’hiver dernier ; pour ma part, depuis avant-hier seulement,
j’ai placé plus de cent billets.
Le réfugié polonais s’inclina en silence ; eût-il voulu répondre, le
député du centre gauche ne lui en aurait pas laissé le temps.
— La Pologne est la France du Nord, s’écria ce dernier d’un ton
pathétique ; le système qui l’a laissé succomber sous les coups de
l’autocrate ne se lavera pas de cette honte. Que fallait-il pour la
sauver ? cent mille hommes sur le Rhin, pas davantage. Mais vienne un
ministère vraiment patriote, on verra la nationalité polonaise renaître
de ses cendres. Pour moi, c’est là une question sacrée. Certes j’ai
l’habitude d’éplucher le budget et de ne pas jeter par les fenêtres
l’argent des contribuables. Eh bien ! qu’on me demande cent millions
pour la Pologne, je les vote demain.
— En ce cas vous m’allez donner vingt francs pour notre souscription,
interrompit Isaure en présentant au député un des billets verts.
— Est-ce qu’on danse à mon âge ? répliqua l’élu de la nation sans
avancer la main ; avec mes cheveux gris, je serais ridicule dans un
quadrille : la place de la beauté est au bal, celle du député à la
Chambre.
— Et celle de l’argent dans la poche, ajouta d’un air railleur
l’officier d’état-major, qui prit en même temps dans sa bourse deux
pièces d’or, les posa sur la table d’une manière délicate, et reçut en
échange deux des billets pour lesquels le député manifestait si peu de
goût.
— Et vous, monsieur, avez-vous aussi des cheveux gris ? demanda
madame Piard, qui se pinça les lèvres en regardant Deslandes d’un air
scrutateur.
Sans être observateur, le substitut était doué d’une intelligence
aiguisée par l’envie de réussir. Décidé à complaire à celle qu’il
regardait déjà comme sa protectrice, il n’eut garde d’en laisser
échapper l’occasion. Sa vanité d’ailleurs, piquée du sourire ironique
qu’il vit errer sur les lèvres de l’officier d’état-major, eût suffi
pour lui inspirer un acte de munificence, quand même son intérêt bien
entendu ne le lui eût pas conseillé.
— Madame, répondit-il, j’ai à Paris plusieurs amis qui seront sans
doute heureux comme moi de prendre part à une action honorable et en
même temps à un plaisir de bonne compagnie. Oserais-je vous prier de
m’agréer pour débiteur jusqu’à ce soir en me confiant une dizaine de
ces billets ?
— Il sait vivre, pensa madame Piard ; il s’exprime en bons termes, et
il ne lui manque qu’un tailleur pour être tout à fait présentable.
Deslandes avait compris que tirer de sa poche son portefeuille rempli
de billets de banque, en poser un sur la table, et attendre qu’on
lui rendit son reste, serait une chose aussi ridicule qu’avait été
naturelle l’action du jeune homme à ruban rouge ; d’ailleurs le court
délai qu’il demanda en souriant lui offrait l’occasion d’écrire une
lettre, dans laquelle il se promit de déployer plus d’esprit qu’il ne
lui était possible d’en montrer dans une première visite.
Grâce à la Pologne, l’ambitieux substitut obtint un premier succès dont
l’avertit le sourire affable qui vint animer la froide physionomie
d’Isaure. Ce sourire, il est vrai, lui coûtait deux cents francs ; mais
en se rappelant les instructions de M. de Loiselay, il ne le trouva pas
trop chèrement payé.
— C’est de l’argent placé à gros intérêts, se dit-il en serrant les
billets de bal dans sa poche. Je vois qu’elle me sait gré de ma
galanterie ; et puis Blondeau, qui connaît tout Paris, me débarrassera
de cette cargaison.
La porte du salon s’étant ouverte en ce moment livra passage à un homme
d’une cinquantaine d’années, de taille médiocre et replète, dont les
joues colorées et rebondies contrastaient avec les innombrables fils
d’argent mêlés à ses cheveux primitivement bruns, et qu’il portait
fort courts afin d’amortir l’éclat patriarcal de cet alliage. Ce frais
grison était vêtu d’un costume noir que recouvrait une longue redingote
de couleur claire. Il tenait serré sous le bras gauche un portefeuille
de maroquin violet à fermoir d’argent, et la rosette d’officier de la
Légion d’honneur se trouvait répétée aux boutonnières de son double
vêtement. A son aspect chacun se leva, à l’exception de la maîtresse
du logis ; il s’approcha de la cheminée, donna la main au député, salua
familièrement le colonel polonais, fronça imperceptiblement le sourcil
à la vue de l’officier d’état-major, et arrêtant enfin les yeux sur le
substitut, il le regarda en dessous d’un air qui semblait dire : — Et
toi, qui es-tu ?