oreilles du personnage qui en était l’objet ; au lieu de s’y soumettre,
celui-ci fit faire une pirouette à la vieille qui lui barrait le
passage, et traversant l’antichambre du pas dont un grenadier monte à
l’assaut, il entra dans le salon le chapeau sur la tête, et le cordon
de la sonnette à la main.
A l’aspect de cet homme gros et court, qui portait une redingote bleue
et un gilet jaune, Blondeau fronça le sourcil, tandis que ses doigts
par une crispation nerveuse tordaient la fourchette de fer qu’il
n’avait pas quittée.
— Déjeune toujours, je suis à toi dans une minute, dit-il à Deslandes à
travers la porte qu’il eut soin de fermer.
Cette précaution prise, il alla d’un air riant au-devant de cet
individu sans façon dont la figure paraissait enflammée par une émotion
violente.
LE CRÉANCIER
— Parbleu, monsieur, je suis heureux de vous trouver, dit le gros homme
court, en prenant la parole d’une voix criardre ; voilà dix courses
inutiles que vous me faites faire. Aujourd’hui encore votre bonne
voulait me fermer la porte au nez.
— Elle a eu tort, monsieur Bigaré, répondit Blondeau, sans paraître
choqué du ton de son interlocuteur ; — je suis toujours chez moi pour
un homme comme vous ; mais j’ai été à la campagne, et c’est pour cela
que vous ne m’avez pas rencontré quand vous êtes venu.
— Connu ! grommela entre ses dents M. Bigaré ; ils sont toujours à la
campagne quand on vient leur demander de l’argent.
— Puis-je savoir ce qui me procure le plaisir de vous voir ? demanda le
maître du logis avec une politesse imperturbable.
Le petit homme tira d’une poche de son gilet un papier plié en quatre.
— Voici, monsieur, dit-il en appuyant sur chaque syllabe, une note de
dix-huit cent trente francs, pour argenterie fournie par moi, et qui
devait, disiez-vous, être soldée dans la quinzaine. Il y a cinq mois
qu’elle est passée la quinzaine !
— Si la quinzaine est passée, l’année ne l’est pas. Où avez-vous vu
qu’un homme du monde paie les mémoires comptant ? Que diantre ! mon
cher monsieur, je ne suis pas un usurier pour improviser ainsi dix-huit
cents francs.
— Dix-huit cent trente, s’il vous plaît ; il n’y a pas un centime à
rabattre.
— Soit, je ne chicanerai pas sur le total, pourvu que vous soyez
raisonnable.
— C’est-à-dire pourvu que vous ne me payiez pas. Merci, dit l’orfévre,
qui s’assit brusquement sur un fauteuil. — Je vous déclare, monsieur,
que je ne sortirai pas d’ici sans mon argent. Voici la fin du mois ;
j’ai des paiements à faire, et je n’ai pas l’habitude de manquer à mes
engagements, moi !
— Ne vous emportez pas, répondit Gustave, en baissant la voix à mesure
que le créancier élevait la sienne ; il y a dans la chambre à côté une
personne qui pourrait vous entendre.
— Qu’est-ce que ça me fait ? dit M. Bigaré d’un ton aigre. Je suis dans
mon droit, et devant l’univers entier je vous dirais qu’il me faut mon
argent.
— Plus bas, je vous prie. Cette personne, dont je vous parle, est
immensément riche, et sa bourse est à ma disposition ; mais là scène
que vous venez me faire l’indisposerait sans doute contre moi. Si vous
avez envie d’être payé, accordez-moi trois jours. Je ne vous demande
pas une quinzaine cette fois, mais trois jours seulement.
— Pas trois heures ! répondit l’orfévre ; dans trois jours vous seriez
reparti pour la campagne ; je connais ces couleurs-là.
Blondeau invoqua la patience, cette vertu dont les débiteurs ont besoin
quelquefois, et les créanciers plus souvent.
— Parlons raison au lieu de nous échauffer, dit-il à demi-voix ;
vous devez comprendre que je ne puis pas à brûle-pourpoint emprunter
près de deux mille francs à la personne en question ; le délai que
je vous demande est donc indispensable : si vous me le refusez,
qu’arrivera-t-il ? Au lieu d’être payé dans trois jours, vous ne le
serez pas du tout.
— Dans ce cas, je vous ferai mettre à Sainte-Pélagie, répondit M.
Bigaré qu’exaspéra cette déclaration.
— Vous vous trompez, observa le débiteur d’un ton calme : on ne met
pas un homme à Sainte-Pélagie pour un petit retard dans le solde d’un
mémoire. Je ne pense pas avoir souscrit de lettre de change à votre
profit.
— Si je ne puis employer la contrainte par corps, j’ai la ressource de
faire saisir vos meubles, qui sont ma foi fort beaux, et je vous jure
que je n’y manquerai pas.
— Autre erreur dont je dois vous désabuser, répondit doucement le jeune
homme : pas un seul des meubles que vous voyez ici n’est à moi ; ils
appartiennent tous, sans exception, à mon tapissier, au nom de qui, par
arrangement fait entre nous, cet appartement est loué. Vous n’avez donc
pas plus le droit de faire saisir mon mobilier que si j’étais logé dans
un hôtel garni.
A cette déclaration inattendue, M. Bigaré resta quelque temps plongé
dans une silencieuse consternation.
— Ces diables de tapissiers ont plus d’esprit que nous, dit-il enfin
d’une voix dolente. — Mais en admettant que vos meubles restent en gage
entre les mains de celui qui vous les a livrés, j’ai bien certainement
les mêmes droits sur l’argenterie que je vous ai vendue. Si vous ne
pouvez pas me payer, rendez-la-moi, cette argenterie. Pour en finir,
car je sais maintenant à qui j’ai affaire, je consens, poursuivit
le marchand en poussant un soupir, je consens à souffrir le déchet
résultant d’un usage de cinq mois : à l’heure qu’il est, ce n’est
plus que du vieil argent. Eh bien ! je subirai cette perte : cela
m’apprendra à vivre.
— Voilà une proposition plus raisonnable que votre obstination de tout
à l’heure, et je regrette réellement de ne pouvoir l’accepter.
— Comment cela ? dit l’orfévre avec un redoublement d’inquiétude.
— Puisque j’ai commencé ma confession, autant vaut l’achever, reprit
Blondeau d’un ton calme et résolu ; je vous avoue donc qu’il m’est
impossible de faire ce que vous me demandez, par la raison qu’en ce
moment mon argenterie, ou, si vous aimez mieux, votre argenterie est
chez ma tante.
— Chez ma tante ! cria M. Bigaré en se levant avec fureur.
— Cela vous fait de la peine ? cela m’en a fait aussi, je vous le
jure ; mais c’est là un de ces petits malheurs qui arrivent aux plus
honnêtes gens, et qu’il faut savoir supporter. Je vous le répète, c’est
au Mont-de-Piété que vous devez désormais adresser vos réclamations ;
tout ce que je puis faire pour votre service, c’est de vous donner la
reconnaissance.
— C’est impossible ! dit l’orfévre en essayant de douter de son
malheur ; si un pareil guet-apens était vrai, vous le nieriez au lieu
d’en convenir.
Blondeau s’était résolu à employer les moyens extrêmes pour rendre
traitable un créancier près duquel eussent échoué les cajoleries
diplomatiques. Par un geste prompt et décidé, il lui mit sous les yeux
la fourchette de fer qu’il avait achevé de tordre dans sa main pendant
cette conversation.
— Pensez-vous, lui dit-il, qu’un homme ayant à sa disposition une
seule pièce d’argenterie se résignerait à manger à l’aide d’un pareil
ustensile ?
En apercevant cet irrécusable témoignage d’un désastre auquel il
refusait de croire, M. Bigaré devint rouge, puis pâle ; enfin une
terrible teinte verdâtre s’épandit sur sa large figure, d’où ses yeux
semblèrent vouloir sortir.
— Mon argent ! dit-il tout à coup d’une voix presque étouffée par la
colère ; mon argent, _de suite_, ou je casse tout, glaces, pendule,
porcelaines, tout ! tout ! tout !
Enlever l’espoir à un homme est le moyen de l’exaspérer au lieu
de l’assouplir ; la pantomime furibonde dont furent accompagnées
les dernières paroles de l’orfévre convainquit de cette vérité son
débiteur, qui ne put s’empêcher d’éprouver une inquiétude voisine de
la crainte. En cas de lutte, toutes les chances étaient contre lui ;
car sans parler de la colère qui décuple la vigueur, M. Bigaré se
trouvait, dans sa petite taille, bâti en athlète. D’ailleurs, vainqueur
ou vaincu, Blondeau n’était-il pas sûr de payer les frais d’un combat
dans lequel ses meubles se trouvaient si expressément menacés ? Cette
réflexion l’amena soudain à un changement de tactique.
— Votre argent ! je ne vous le refuse pas, et vous ne tarderez pas à
l’avoir, dit-il d’une voix persuasive ; promettez-moi seulement d’être
calme, et attendez-moi là. Je vais parler à mon ami ; dans cinq minutes
je suis à vous.
— Je vous attends, dit M. Bigaré, qui se rassit d’un air sinistre et
promena les yeux autour de lui pour voir où, en cas de non-paiement, le
ravage qu’il méditait serait le plus efficace.
La temporisation était impossible. Cédant à la nécessité, Blondeau
entra dans la chambre où, pendant cette discussion, le substitut avait
paisiblement commencé à déjeuner.
— Ce monsieur a le verbe un peu haut, dit celui-ci sans s’interrompre.
En es-tu débarrassé ?
— J’en suis fort embarrassé, au contraire, répondit le maître du logis
d’un air contrarié.
— Pourquoi ?
— C’est un des associés de Louis Reynard. Tu sais ? le fameux
banquier ! Il vient ici pour une affaire dont je t’ai parlé, je crois,
dans ma dernière lettre, et qui prend une tournure superbe. Je devais
faire un petit versement de fonds aujourd’hui ; mais l’argent sur
lequel je comptais ne m’est pas rentré, et je n’ai pas là dans mon
bureau la somme qu’il me faut.
— Et quelle somme te faut-il ? dit Deslandes en se versant à boire.
— Deux mille francs. Mes apports de fonds se font par fractions de deux
mille francs.
Le magistrat vida son verre avec une certaine dignité. Il ouvrit
ensuite son portefeuille, détacha deux billets de banque de la liasse
qu’il contenait, et les présentant à son hôte :
— Voilà ton affaire, lui dit-il.
— Merci, fit Gustave d’un ton dégagé ; je te rendrai ça dans deux ou
trois jours.
Blondeau était sorti du salon à petit bruit et l’oreille basse ; il
y rentra la tête altière, le regard assuré et les lèvres contractées
par un superbe sourire. En apercevant les billets que le jeune homme
froissait négligemment entre ses doigts, M. Bigaré se leva pour
rendre à l’argent les honneurs qui lui sont dus, et sa physionomie
farouche s’illumina d’un sourire qu’un poëte classique eût comparé à
l’arc-en-ciel après l’orage.
— Vous avez l’argent, dit-il d’un air aimable ; je ne sais pas si
j’aurai sur moi de quoi vous rendre votre reste.
Le débiteur s’arrêta en face du créancier, et le regarda un instant
fixement, en fronçant le sourcil.
— Monsieur Bigaré, dit-il ensuite d’un ton grave, avant de régler notre
compte, j’ai plusieurs observations à vous faire. Je vous dirai d’abord
que votre manière d’entrer et de rester chez moi le chapeau sur la tête
ne me convient nullement. Mon salon n’est pas votre boutique ; faites-y
attention.
Malgré la hauteur de cette apostrophe et l’incongruité du mot boutique,
appliqué à ce que tout négociant de rez-de-chaussée nomme avec pompe
son établissement, l’orfévre ôta son chapeau et fourra furtivement dans
la poche de sa redingote le cordon de sonnette que, dans la chaleur
de la discussion, il avait brandi à plusieurs reprises en guise de
cravache.
— Je vous demande excuse, dit-il ; c’est que je suis un peu enrhumé.
— Ce n’est pas une raison pour casser mes sonnettes, reprit Gustave ;
les manières brutales ont fort peu de succès près de moi. Je vous
croyais plus d’usage, monsieur Bigaré. Vous devriez savoir que les
réclamations criardes sont du plus mauvais goût. De deux choses l’une :
ou je peux vous payer ou je ne le peux pas ; si je le peux, le bruit
est inutile ; si je ne le peux pas, il l’est encore davantage.
Pendant cette admonestation, l’orfévre lorgnait les billets de banque
dont l’aspect lui eût fait supporter patiemment une mercuriale plus
acerbe que celle à laquelle le soumettait son débiteur.
— Vous ne savez pas ce que c’est qu’une fin de mois ! dit-il pour se
justifier.
— Je vais vous prouver que je le sais fort bien, interrompit Blondeau
avec un grand sang-froid ; vous voyez ces billets de banque ? eh bien !
ils ne sont pas pour vous.
— Et pour qui donc ? s’écria M. Bigaré en changeant de visage.
— C’est comme cela, mon cher monsieur ; j’ai voulu seulement vous
montrer qu’il dépend de moi de vous payer, et que si je ne le fais pas
maintenant, c’est par une raison autre que le manque d’argent. Voici
le fait : c’est aujourd’hui le 27 mars ; j’ai un effet à payer le 31.
C’est une chose sacrée, ainsi que vous l’avez dit, et à cet égard je
suis aussi scrupuleux que vous. Quoique je ne sois pas négociant,
j’aime la régularité en affaires. Vous ne pouvez donc passer qu’en
second ordre. J’ai une rentrée de fonds le 5 avril ; le 6 vous serez
payé, cela vous convient-il ?
— Cet argent n’est pas à vous ; on vient de vous le prêter, objecta M.
Bigaré, étourdi de la tournure que prenait la discussion.
Blondeau sourit avec une tranquille ironie.
— Je vous prie de croire que ces billets sortent de ma caisse,
répondit-il. La personne qui se trouve dans la chambre à côté est une
femme et non un homme : or je ne reçois pas d’argent des femmes.
— Mais si tous vos meubles appartiennent à votre tapissier...
— Je me suis un peu amusé à vos dépens, mon cher monsieur. Peut-être
votre incartade m’en donnait-elle le droit.
— Et cette argenterie qui est au Mont-de-Piété... convenez que ça n’est
pas du tout encourageant.
— Autre histoire qu’il m’a plu de vous faire. Votre argenterie se
trouve en ce moment entre les mains d’un de vos confrères, chez lequel,
entre nous, on grave un peu mieux que dans votre magasin, et à qui
je serai obligé de donner ma pratique si mes arrangements ne vous
conviennent pas.
Dans les grandes villes, l’industrie commerciale se soumet souvent, par
amour du lucre, à des chances aléatoires dont elle devient la victime
sans se corriger. Il est dans la nature du marchand parisien, entre
autres, de faire crédit sur la moindre apparence de solvabilité, et
de regarder comme un désastre toute diminution de sa clientèle. Les
billets de banque dont il ne devait avoir que le coup d’œil avaient
presque entièrement rassuré M. Bigaré ; la perspective d’une commande
perdue au profit d’un de ses rivaux lui fit éprouver une mortification
aussi vive que l’avait été son inquiétude. L’amour-propre et l’avidité
du débitant achevèrent d’imposer silence aux alarmes du créancier.
— Il est vrai, monsieur, dit-il, que dans mon établissement la gravure
n’a pas eu toujours toute la perfection désirable ; mais en ce moment
j’ai le meilleur ouvrier de Paris, et je ne redoute aucune espèce de
comparaison. Je suis fâché, réellement fâché de ce que vous me dites
là, monsieur ; je n’ai pas l’habitude d’être quitté par les personnes
qui m’honorent de leur confiance.
— Je ne vous quitterai que si vous m’y forcez, répondit Gustave avec
froideur ; je veux compléter mon argenterie. Indépendamment des menues
pièces dont je ferai la liste, j’aurais besoin d’un surtout pour une
table de vingt couverts.
— J’ai ce qu’il vous faut, répliqua vivement l’orfévre ; plaqué, extra
superfin ; plus beau que l’argent.
— Je ne veux pas de plaqué sur ma table, interrompit Blondeau, avec un
sourire méprisant ; — avec votre permission, je préfère l’argent.
— Et vous avez mille fois raison ; au bout de six mois le plaqué rougit
et voilà un service déshonoré. Il n’y a que l’argent. J’ai ce qu’il
vous faut, monsieur.
— J’en doute, car il me faut quelque chose qui n’existe pas en ce
moment dans le commerce. Je veux une œuvre d’art et non un ouvrage de
pacotille. Chenavard m’en fera le dessin, c’est une chose convenue ;
et Barye m’a promis trois groupes d’animaux pour le milieu et les deux
bouts.
— Diable ! dit M. Bigaré en ouvrant de gros yeux, des dessins de
Chenavard et des groupes de Barye, il y a là de quoi faire un surtout
qui ne serait pas piqué des vers.
— Et qui ferait honneur au fabricant.
— Ce serait un joli morceau à envoyer à l’Exposition de l’industrie.
— Une annonce soignée pour votre magasin, n’est-ce pas ? Eh bien ! si
vous entendez raison aujourd’hui, à mon tour je ne vous contrarierai
pas. Je vous laisserai exploiter le surtout en guise de réclame.
M. Bigaré resta quelque temps plongé dans une silencieuse perplexité.
— C’est cette maudite fin de mois, dit-il enfin en se grattant
l’oreille.
— N’en parlons plus, dit Blondeau d’un ton sec ; puisque vous êtes gêné
à ce point, je ne veux pas vous exposer à laisser protester un effet.
Entre nous, je vous croyais un crédit à l’abri des éventualités d’une
fin de mois. Rendez-moi 170 francs, je vous prie.
Par un geste superbe, il offrit les deux billets au marchand dont
l’amour-propre blessé au vif se révolta, ainsi que l’avait prévu
l’intelligent débiteur.
— Un protêt à moi ! s’écria M. Bigaré avec un accent d’indignation ;
vous me prenez pour un autre, monsieur !
— Je vous prends pour un homme qui a besoin d’argent ; n’est-ce pas
vous-même qui le dites ? Puisque vous éprouvez des embarras, je me
ferais scrupule de ne pas vous rembourser. Voilà votre argent ; il est
inutile que vous vous occupiez du surtout.
Ces dernières paroles produisirent un effet magique. L’orfévre qui
avançait la main vers les billets, la retira comme si le papier soyeux
eût possédé la propriété de la torpille.
— Je ne suis pas à cela près, dit-il ; puisque vous me promettez de
solder notre petit compte le 6 avril, j’attendrai jusque-là.
— Comme vous voudrez, reprit Blondeau avec une indifférence affectée ;
d’ici là je verrai Chenavard et Barye, et nous pourrons prendre des
arrangements définitifs pour le surtout. Ce sera un morceau d’art, et
je pense que puisque je vous donne la préférence, vous vous piquerez
d’honneur. Vous savez d’ailleurs que je ne chicane pas sur le prix.
— J’ose espérer que vous serez satisfait, répondit l’orfévre en se
dirigeant du côté de la porte vers laquelle son débiteur le menait
insensiblement.
— Voilà donc une chose convenue, reprit Blondeau en reconduisant le
marchand jusqu’à l’antichambre ; le 6 avril, à onze heures du matin,
votre argent sera chez vous.
M. Bigaré, qui était entré chez son débiteur dans des intentions
inexorables, le chef couvert et la mine rébarbative, en sortit d’un air
bénin, et il était arrivé au milieu de l’escalier avant d’avoir pris la
liberté de remettre son chapeau sur sa tête.
Resté seul dans le salon, Blondeau examina les billets de banque dont
en définitive il demeurait possesseur, avec un regard qui eût flatté
l’orgueil d’une femme aimée.
— Oui, certes, il y à une Providence, se dit-il après quelques instants
de cette ardente contemplation ; quelle sottise j’aurais faite en me
brûlant ce matin la cervelle !
Pour apprécier la valeur réelle d’une pareille exclamation, il est
nécessaire de lever un coin du voile dont restait encore enveloppée,
aux yeux du substitut, la vie de son correspondant.
Au milieu du déclassement général de la société, il se trouve à Paris,
dans un certain monde ouvert à tout venant comme un caravansérail, un
grand nombre d’individus dont l’existence déroute l’observation et
offre un problème insoluble à quiconque ne s’est pas habitué à sonder
hardiment les plus bourbeux mystères des mœurs contemporaines. Sortis
on ne sait d’où, arrivés on ignore comment ; sans famille qui les
avoue, sans état qu’ils osent avouer ; libres des devoirs qu’impose
le titre d’électeur, désintéressés dans la conversion des rentes, ne
possédant de terre que ce qu’en peuvent contenir les vases de fleurs
de leur salon, ces parias vivent en pachas. Chose merveilleuse et
commune ! Semblables aux lis dont parle la Bible, ils ne filent ni ne
travaillent, et pourtant leur luxe défie parfois la magnificence des
princes ; toujours à cheval, en voiture, à table, au jeu ou en loge,
ils ne se montrent jamais que dans une position qui nécessite une
dépense permise à la richesse seulement. Remontez-les, ces ruisseaux
à l’insolent murmure, aux flots pailletés d’or comme le Pactole, vous
arriverez infailliblement à quelque source immonde.
Autrefois ces existences équivoques étaient pittoresquement
qualifiées ; mais l’esprit démocratique a passé son niveau sur une
dénomination trop empreinte de féodalité. Le chevalier d’industrie de
l’ancien régime est réduit aujourd’hui au nom modeste d’industriel ;
l’homme est resté, mais son titre a disparu dans le cataclysme
révolutionnaire. Qui oserait prétendre qu’il y a encore en France une
noblesse, lorsqu’on voit que le vice lui-même n’a plus de parchemins ?
Ennemi du travail et né pour l’intrigue, Blondeau de Gustan, au lieu
d’adopter un état, s’était rangé parmi les industriels transcendants
à qui la société parisienne offre un champ vaste et fécond, à l’abri
des tracasseries du Code pénal. Sur ce terrain fleuri, mais entrecoupé
de fondrières, il marchait depuis plus d’un an ; tantôt foulant un
tapis de roses, tantôt enfonçant dans la boue ; aujourd’hui buvant le
vin de Tockai à plein verre, demain réduit à l’eau de la Seine ; tour
à tour fastueux et misérable, triomphant et désespéré ; chargeant ses
pistolets à chaque catastrophe, et jetant les balles par la fenêtre à
la moindre pièce d’or rentrée dans sa bourse ; soumis en un mot aux
plus capricieuses intermittences de la fortune. En ce moment la source
de son opulence mystérieuse et éphémère ayant brusquement tari par une
raison que nous expliquerons plus tard, Blondeau, criblé de dettes,
sans argent, sans crédit, et bientôt sans pain, avait recommencé pour
la dixième fois un monologue sur le suicide moins poétique, mais mieux
motivé peut-être que celui d’Hamlet.
— Mourir de faim ou me brûler la cervelle : telle est la question,
s’était-il dit en reconnaissant que le puits de misère où il était
tombé n’avait aucune issue.
Sans s’en douter, Deslandes devint la corde secourable après laquelle
soupirait le Parisien aux abois. Celui-ci s’accrocha des pieds et
des mains au moyen de salut que lui jetait si à propos la fortune.
L’attachement des deux vrais amis placés par La Fontaine au Monomotapa
aurait paru pâle et froid auprès des marques d’affection prodiguées par
Blondeau à un ancien camarade dont le portefeuille était si bien garni.
— Mon gîte actuel est si petit, lui dit-il, que je ne puis t’offrir
un lit, et il est très-contrariant que tu sois arrivé avant mon
installation dans mon nouvel appartement, où j’aurais pu te recevoir ;
mais du moins il faut que nous nous voyions tous les jours, et que nous
dînions ensemble.
— Pas aujourd’hui, répondit le substitut ; j’ai une visite importante à
faire, et je pense qu’on me retiendra à dîner.
— Demain, alors ; mais, d’ici là, je voudrais te revoir. Que fais-tu ce
soir ?
— Je compte aller à l’Opéra. Duprez joue-t-il ?
— Oui ; on donne _Guillaume Tell_.
— Iras-tu aussi ?
— Parbleu ! est-ce que l’Opéra est possible sans moi ? dit Blondeau, à
qui les deux billets de banque avaient rendu toute sa gaieté. Après le
spectacle, nous nous retrouverons dans le loyer, et je te mènerai dans
une maison où tu prendras une idée de la société de Paris.
— C’est convenu, à ce soir donc, répondit le substitut, qui, après
avoir pris congé de son équivoque ami, remonta en voiture et se fit
conduire dans la rue de la Planche, où demeurait madame Piard.
UNE FEMME POLITIQUE
En épousant M. Piard, homme du nouveau régime, plébéien courtisan et
conseiller d’état au service du gouvernement de Juillet, mademoiselle
Isaure de Loiselay, fille d’un vieil émigré gentilhomme et légitimiste,
s’était placée dans une de ces positions ambiguës qui, pour échapper à
la raillerie du monde, doivent être soutenues par beaucoup d’esprit, de
tact et de caractère.
Entre un père et un mari divisés d’opinion politique, l’un fort
tranchant dans ses doctrines, l’autre très-entêté dans ses convictions,
la jeune femme s’exposait d’abord à jouer le rôle que remplit Hersilie
à l’égard de Romulus et de Tatius. Les soixante lieues qui séparent
D*** de Paris ôtèrent tout prétexte à la discorde qu’eût peut-être
fait éclore une résidence commune, car les gens les plus guerroyants
en conversation deviennent très-pacifiques dans leur correspondance ;
d’ailleurs, un beau-père et un gendre ne s’écrivent guère : cet écueil
surmonté, restait un embarras non moins sérieux.