inutiles. Entre honnêtes gens, un billet suffit ; et même si je parle
de billet, c’est que tout le monde est mortel, et qu’il est bon d’avoir
toujours ses affaires en règle.
— C’est que vingt mille francs sont une somme bien plus considérable
que celle dont j’aurais besoin, observa le substitut.
Par délicatesse de gentilhomme, peut-être aussi parce qu’il connaissait
la solvabilité de Deslandes, M. de Loiselay avait refusé la caution
hypothécaire qui lui était offerte ; mais il ne se souciait pas de
morceler l’argent qu’il désirait placer.
— Si vous êtes déterminé à réussir, dit-il à l’emprunteur, ne regardez
pas à quelques mille francs de plus ou de moins. Rien ne rapporte comme
l’argent habilement dépensé. A Paris, il faut paraître riche. Hors de
là, point de salut. On ne donne qu’aux gens qui ont l’air de n’avoir
besoin de rien. Le solliciteur en cabriolet devance le solliciteur à
pied ; le solliciteur en calèche leur passe sur le ventre à tous deux.
Permettez-moi de vous citer mon exemple. A mon retour de l’émigration,
il ne me restait pas un denier vaillant. La plus grande partie de mes
biens avait été vendue ; mes bois seuls étaient par bonheur sous le
séquestre. Sur cette frêle espérance, un brave homme de juif me prêta
une dizaine de mille francs. Ces dix mille francs ne me durèrent à
Paris que trois mois : mais, pendant ces trois mois, je caracolai sur
des chevaux si fringants à côté de la voiture de madame Tallien et de
trois ou quatre autres femmes alors toutes-puissantes ; je donnai de si
bons déjeuners aux hommes des bureaux où j’avais affaire ; je tirai si
bon parti de ma personne, — dans ce temps-là je n’étais pas un vieux
grison ; — en un mot, je me démenai si bien, que je rentrai dans la
propriété de mes bois. Croyez-vous que j’aie regretté mes dix mille
francs ?
— Oui, je vois que vous avez raison, répondit le substitut, et, si vous
voulez bien me prêter la somme en question, je serai fort reconnaissant
de ce service.
— C’est convenu, je préviendrai mon notaire, et il vous remettra une
traite sur son banquier de Paris.
— Maintenant il me reste encore un service à vous demander : aurez-vous
la bonté de me donner une lettre de recommandation pour madame Piard ?
— Si vous n’aviez pas pensé à cela, vous ne m’auriez pas fait
concevoir une grande idée de vos talents futurs de solliciteur,
répondit M. de Loiselay avec un malicieux sourire ; ma fille a du
crédit, ma fille est une puissance ; si elle prend intérêt à vous, il
est impossible que vous ne réussissiez pas. Je vous donnerai pour elle
une lettre d’ami, et je ne doute pas que votre amabilité aidant, elle
n’y ait tous les égards désirables. Quand voulez-vous partir ?
— Dès que j’aurai donné ma démission, dit Deslandes.
— Votre démission ! folie ! dit le vieillard. Avez-vous vu les écuyers
de Franconi ? ils sautent d’un cheval sur un autre sans toucher terre ;
c’est ainsi qu’il faut faire pour les places : rappelez-vous qu’il
est beaucoup plus facile d’en obtenir une seconde qu’une première. Ne
donnez donc votre démission qu’à bon escient et quand vous serez déjà
replacé. En attendant, que ne demandez-vous simplement un congé ? Voici
les vacances de Pâques, et là-bas un mois doit vous suffire pour sonder
le terrain.
— Vos conseils sont aussi justes que votre conduite est bienveillante,
répondit Deslandes, et je suivrai de point en point ce que vous venez
de me dire.
— Voilà une modestie et une docilité d’autant plus méritoires que
ce n’est pas de ces deux vertus que se pique en général la jeunesse
d’aujourd’hui. Savez-vous qu’il faut que je m’intéresse réellement à
vous pour me résigner à perdre une société que je ne trouverai pas
facilement à remplacer ? Que va devenir ma partie d’échecs ? Et en
parlant d’échecs, est-ce que vous ne voulez pas prendre votre revanche ?
— J’allais vous la demander, répondit le substitut, trop content du
résultat de cette conversation pour manquer de complaisance envers un
vieillard qui mettait tant de bonne grâce à l’obliger.
Les deux interlocuteurs, muets désormais, s’assirent de chaque côté de
l’échiquier ; et Deslandes, distrait par ses projets, perdit coup sur
coup deux parties.
— Vous jouez comme un amoureux, lui dit M. de Loiselay, mécontent d’une
victoire trop facile.
— Amoureux ! pensa l’ambitieux substitut avec un secret dédain. L’âme
est un sablier dont la tête et le cœur forment les deux capsules ;
quand l’une s’emplit, l’autre se vide. Chez moi, grâce à Dieu, c’est le
cerveau qui est plein.
UN APPARTEMENT DE GARÇON
Quinze jours après, dans l’intérieur d’une diligence arrivant à Paris,
se montrait curieuse et rayonnante la tête d’un homme, coiffé d’un
foulard jaune, qui tint le nez à la portière depuis la barrière de
Fontainebleau jusqu’à la cour des Messageries. Cette tête était celle
de Victor Deslandes, dont les yeux parcouraient avec avidité le tableau
bruyant offert à leurs regards, tandis que ses poumons, énergiquement
dilatés, trouvaient aux gaz douteux de l’atmosphère parisienne la
pureté balsamique des brises d’Hières ou de Castel Gandolfo.
Lorsque la voiture fut arrivée à sa destination, le substitut sauta sur
le pavé, en dédaignant le marchepied, de l’air dont Christophe Colomb
dut s’élancer sur le rivage du nouveau monde. Cédant aux persécutions
d’un de ces industriels qui guettent à la descente de diligence les
voyageurs inexpérimentés, il se laissa conduire dans un hôtel fort mal
garni, nonobstant la promesse de l’enseigne ; là, sans faire aucune
observation sur le bouge obscur où il se vit installé, moyennant trois
francs par jour, sans demander à déjeuner, car l’impatience lui ôtait
l’appétit, il changea ses habits de voyageur contre un costume aussi
solennel que s’il eût voulu se présenter chez le garde des sceaux, son
chef suprême, puis il envoya chercher un fiacre.
Sa première visite fut pour le correspondant du notaire de M. de
Loiselay ; il reçut le montant de sa lettre de change, serra dans son
portefeuille vingt billets de banque, semailles de sa fortune future,
et remonta aussitôt dans la voiture de louage, en criant au cocher
d’une voix sonore : — rue Godot-Mauroy, nº 15.
— Le sire de Gustan ne s’attend guère à ma visite, se dit-il alors ;
qui sait quel changement auront fait subir à son caractère et à ses
manières dix-huit mois de séjour dans la capitale ? Peut-être à
la vue d’un ami de province, d’un simple bourgeois comme lui-même
l’était hier, va-t-il trancher du duc et pair ! Mais qu’il ne croie
pas m’éblouir avec ses chevaux et ses nègres ; quand on a vingt
mille francs dans sa poche on ne se laisse imposer par aucune espèce
d’étalage.
En se révoltant d’avance contre toute affectation de supériorité,
que se pourrait permettre son ami, Deslandes subissait encore à son
insu l’influence du prestige dont le premier s’était insensiblement
entouré depuis leur séparation. Dans ses lettres au substitut, Gustave
Blondeau, présentement Gustave de Gustan, avait tant fréquenté de
grands personnages, tant mis de laquais à la porte, tant séduit de
marquises, tant crevé de chevaux ; il avait donné de si succulents
dîners, fait de si bonnes affaires à la Bourse, obtenu en tout genre
des succès si étourdissants ; enfin il était sorti victorieux d’un si
grand nombre de duels, que peu à peu le jeune magistrat avait senti
se changer en une considération mêlée d’envie la familière amitié qui
le liait naguère à son correspondant. En face d’un pareil Amilcar il
doutait de son propre mérite. Cette conscience de son infériorité
relative s’accrut à l’aspect de la maison élégante où demeurait
Blondeau ; il s’arrêta un instant sur le palier du troisième étage, en
face de la porte que lui avait désignée le concierge.
— Il est logé un peu haut, se dit-il, en essuyant sur un paillasson les
semelles de ses bottes ; mais à Paris les maisons sont des tours de
Babel ; celle-ci a l’air d’un palais... Bah ! après tout, il me doit
mille écus ! Et sur cette réflexion il tira le cordon de la sonnette
plus discrètement que ne fait d’ordinaire un créancier.
Après une attente assez longue, la porte fut entre-baillée plutôt
qu’ouverte, non par un laquais blanc ou noir, ainsi que Deslandes s’y
attendait, mais par une vieille femme près de qui la gouvernante qu’il
avait laissée à D*** eût paru fraîche et appétissante. Cette cousine de
madame Gibou avait pour attribut un petit balai veuf d’une partie de
ses plumes, qu’elle serrait d’une main crochue, comme si elle se fût
préparée à en faire une arme défensive ; au lieu de livrer passage,
elle examina le substitut avec défiance, et lui répondit aigrement :
— Il n’y a personne.
A l’air de la vieille, Deslandes devina qu’elle mentait.
— Portez cela à votre maître, reprit-il, en tirant de sa poche un
billet de visite ; nous sommes amis intimes, et je suis sûr qu’il est
visible pour moi.
La matrone épela les mots gravés sur la carte, reporta son œil louche
sur le magistrat et parut hésiter ; se décidant enfin, elle hocha la
tête d’un air qui semblait dire : Advienne que pourra ! et rentra dans
l’intérieur de l’appartement. Deslandes la suivit en examinant au
passage le sanctuaire de l’amitié, où, grâce à son insistance, il se
voyait introduit.
La première pièce qu’il traversa était petite et tendue en étoffe,
luxe inusité dans une antichambre. Le salon qui suivait offrait
une profusion de dorures dont aurait pu s’enorgueillir un café des
boulevards ; rideaux, portières, tapis, tentures, répondaient à ce
faste et éblouissaient les yeux par un bariolage de couleurs vives
et tranchantes dont l’éclat excluait l’harmonie. Dans les moindres
accessoires se trahissait l’envie de briller à tout prix qui sacrifie
toujours le fond à la forme.
Cet ameublement, somptueux au premier aspect, avait, il faut le dire,
ses côtés faibles qu’eût promptement découverts un regard expérimenté :
les siéges étaient rembourrés de foin plus que de crin ; les tableaux
magnifiquement encadrés, auraient déshonoré un cabaret en lui servant
d’enseigne ; le lustre était de bois, le damas de coton, le tapis
de moquette ; les vases de la Chine sortaient d’une manufacture de
carton-pierre, et sur les étagères placées dans les encoignures,
le papier mâché régnait également sous les apparences du marbre ou
du bronze. Mais, pour faire ces remarques d’abord, il fallait être
observateur de profession, tapissier ou commissaire-priseur. Dans son
examen rapide, Victor Deslandes prit donc au sérieux le luxe dont il
était témoin, et y compara involontairement la modestie surannée de son
propre mobilier.
— Il est logé comme un prince, pensa-t-il en se mordant les lèvres.
La vieille venait de se glisser, comme une couleuvre, sous une portière
en tapisserie. Le substitut pressa le pas et arriva presque aussitôt
qu’elle à l’entrée d’une troisième chambre qui offrait, avec celles
qu’il venait de traverser, le contraste le plus étrange et le plus
inattendu.
Dans un coin, un lit sans rideaux, un lambeau de toile, nappe dans
ses beaux jours, cloué contre la fenêtre qui, sans cet artifice,
eût ressemblé au lit ; quelques chaises de paille plus ou moins
disloquées, des hardes éparses sur le parquet ou accrochées le long
des murs que recouvrait un papier sale et enfumé ; tel était l’aspect
de cette chambre au seuil de laquelle expirait le luxe et se dressait
un désordre sordide ; car, semblable au monstre à tête de femme et à
queue de poisson dont parle Horace, l’appartement de l’homme qu’enviait
Deslandes commençait en palais et finissait en taudis : ordonnance
commune à plus d’un intérieur parisien, où règnent fraternellement la
vanité et la misère !
Au milieu de ce galetas sans cheminée, devant une table boiteuse sur
laquelle on apercevait un bol ébréché, un morceau de pain et une
cuiller en fer, un jeune homme vêtu d’une splendide robe de chambre
de flanelle rouge déjeunait solitairement, si toutefois il est permis
d’honorer du nom de déjeuner quelques croûtes trempées dans du lait
sans sucre.
Blondeau de Gustan, car c’était lui-même, était petit, mince et
blond ; ses traits fins et réguliers offraient déjà la flétrissure
qu’imprime à la physionomie une vie laborieusement déréglée. Un
pli permanent, creusé entre les sourcils, donnait à son front une
expression soucieuse ; ses yeux, dont le regard était rapide et souvent
insaisissable, paraissaient devoir à la fièvre leur éclat, de temps
en temps éclipsé par une expression morne et apathique ; dans les
moindres linéaments de son visage, pâle et amaigri, se trahissaient
les poignantes sollicitudes d’une existence éprouvée par des luttes
journalières ; son sourire même était moqueur ou triste, jamais franc.
En ce moment, ses cheveux, qu’il portait longs et bouclés selon la
mode, se trouvaient violemment défrisés, comme si des doigts convulsifs
eussent bouleversé sans pitié l’ouvrage du coiffeur.
En apercevant derrière le chef branlant de la vieille la figure du
substitut qui lui souriait, Blondeau se dressa d’un bond, comme un
léopard surpris dans son antre. Jeter sa serviette sur la table de
manière à cacher le maigre aspect de son repas, foudroyer du regard
la matrone qui avait laissé violer sa consigne, se précipiter à la
rencontre de son ami, le serrer dans ses bras et tout en l’embrassant
le repousser dans le salon, fut pour lui l’affaire d’une seconde.
Deslandes répondit par une étreinte cordiale à cette véhémente
accolade, mais au lieu d’obéir à l’impulsion qui lui était imprimée, il
fit ferme sur le seuil de la porte :
— Non, pardieu ! dit-il, restons ici. Le lieu me convient et j’arrive
à propos, car dans mon empressement à venir te voir j’ai oublié de
déjeuner ; rassieds-toi, je vais te tenir compagnie.
Blondeau fut tenté d’étouffer son ami dans ses bras pour le délivrer de
cet appétit intempestif ; mais un pareil expédient étant impraticable,
il s’efforça de faire bonne contenance.
— Tu as mal choisi ton amphitryon, répondit-il. Depuis quelque temps
je suis au régime le plus sévère : une tasse de lait te paraîtra sans
doute un trop maigre régal...
— Du lait ! c’est mon déjeuner habituel, reprit le substitut ; mais
le voyage m’a donné un appétit extraordinaire, et je sens que je ne
reculerais pas devant une tranche de pâté ou de jambon.
— Tu n’es pas dégoûté ! pensa l’homme au régime. — Je ne sais pas,
dit-il tout haut, si l’on pourra te donner ce qu’il te faut. Voilà
plusieurs jours que je suis à la diète, et je crains que ma marmite ne
soit tout à fait renversée.
— Envoie un de tes domestiques me chercher n’importe quoi, chez le
premier restaurateur venu : je sais qu’à Paris on a tout ce qu’on veut
à la minute.
— Sans doute, tu as raison, répliqua Blondeau en se mordant la
moustache. — Vous entendez, madame Tavernier, reprit-il d’une voix
douce ; voulez-vous bien aller chercher ce que monsieur désire.
La vieille, qui s’éloignait, revint sur ses pas, et passa la tête sous
la portière ; au lieu de répondre, elle regarda d’un air expressif le
maître du logis, et glissa l’un sur l’autre, à plusieurs reprises, le
pouce et l’index de la main droite. Cette indiscrète pantomime fit
jaillir un éclair des yeux de Blondeau, qui, pour empêcher qu’elle
ne fut remarquée de son hôte, entra rapidement dans le salon ; là,
changeant de physionomie, il passa un bras autour de la taille
parabolique de la matrone, et l’entraîna vers l’antichambre.
— Je vous en supplie, ma chère dame Tavernier, lui dit-il en veloutant
sa voix, rendez-moi encore ce petit service ; vous ne vous en
repentirez pas ; tâchez surtout de rapporter un déjeuner présentable,
c’est très-important.
— Et de l’argent ? grommela madame Tavernier ; crédit est mort.
— C’est à votre bon cœur que je m’adresse, reprit le jeune homme avec
un accent de plus en plus tendre ; je suis sûr que vous ne voudriez pas
me laisser ainsi dans l’embarras. Mon ami est immensément riche ; il
m’apporte l’argent que j’attends depuis quelques jours ; vous savez ?
Aujourd’hui même votre petit compte sera soldé, y compris ce que vous
allez y ajouter.
— S’il est si riche, qu’il paie le déjeuner ! observa la vieille.
— Chez moi ! y pensez-vous ! Ce serait me déshonorer !
— Dame ! quand on n’a pas d’argent, il ne faut pas être fier.
Savez-vous que ça fait déjà vingt-sept francs que vous me devez ?
— Vingt-sept francs, une tranche de pâté et une aile de poulet feront
cinquante francs, que je vous paierai avant deux heures.
— Vous pouvez vous vanter d’être un fameux enjôleur, répondit madame
Tavernier, humanisée déjà par les manières aimables du jeune homme
et tout à fait attendrie par l’appât du bénéfice. — Allons, ne vous
tourmentez pas ; on va chercher ce qu’il faut.
La vieille prit son cabas et sortit. Rassuré par ce premier succès,
Blondeau rentra dans la chambre où l’attendait le voyageur.
— Tu as vraiment une salle à manger originale, lui dit celui-ci,
qui avait examiné avec surprise le délabrement de la pièce où il se
trouvait. — Après avoir traversé ton magnifique salon, qui s’attendrait
à trouver un pareil capharnaüm ?
— Véritable capharnaüm, répondit le maître du logis en affectant de
sourire ; voici le mot de cette énigme : je change de logement, et l’on
a déjà détendu et démeublé cette chambre qui se trouve réduite à sa
nudité primitive, laquelle, j’en conviens, n’est pas brillante.
— Tu déménages souvent, observa le substitut, qui, sans s’en douter,
touchait une des plaies de son hôte.
— Je suis ici un peu à l’étroit, et puis je me rapproche du faubourg
Saint-Germain, où j’ai beaucoup de relations ; mes domestiques sont
occupés dans mon nouvel appartement, et c’est pour cela que tu me
trouves livré aux soins de cette vieille bohémienne que j’ai déjà
employée comme garde, et dont tu voudras bien agréer le service pour
aujourd’hui.
— Tu as donc été malade, mon pauvre garçon ? en effet, je te trouve
pâle et maigri. Qu’as-tu donc pour qu’on t’ait prescrit un régime si
sévère ?
— Une gastrite, répondit Blondeau, en accusant son estomac pour sauver
l’honneur de sa bourse. — Mais laissons là ma santé ; dis-moi, quel
heureux hasard t’amène à Paris ?
— Ce n’est point un hasard, répondit le substitut, c’est une résolution
conçue depuis longtemps, mûrement méditée, et à laquelle tu n’es pas
étranger.
— Moi ?
— Toi-même. Le séjour de D*** est assommant en réalité ; et la vie
brillante que tu mènes ici me le faisait paraître insupportable. Les
lauriers de Miltiade empêchaient Thémistocle de dormir. N’y tenant
plus, j’ai tranché dans le vif.
—Tu as donné ta démission ? — Pas encore, mais cela ne tardera pas ;
en attendant, j’ai pris un congé dont je profite pour venir tâter le
terrain où je veux manœuvrer désormais. Je pense qu’au soleil de Paris
il y a place pour tous les gens déterminés à réussir ; et me voici.
Blondeau dissimula sous ses moustaches un sourire où perçait l’ironique
pitié qu’inspire la présomption à l’expérience.
— Ainsi, dit-il, tu viens faire fortune ?
— L’expression dont tu te sers manque de justesse, répliqua le
substitut dont l’amour-propre était fort irritable ; je ne suis pas
un prolétaire pour avoir besoin de faire fortune. J’ai une place
honorable, un patrimoine suffisant ; et j’aurais lieu d’être content de
ma position, si l’activité de mon esprit ne me poussait vers une sphère
plus large et plus haute que celle où je vis, Entre nous, je me crois
fait pour être à vingt-sept ans quelque chose de mieux qu’un substitut
de première instance. Mon voyage a donc un but très-sérieux ; ne crois
pas que j’agisse à l’étourdie et que je me dissimule les obstacles qui
m’attendent ici. Je sais fort bien que pour réussir...
— Pour réussir, interrompit Blondeau, il ne faut qu’une petite chose :
des protecteurs ou de l’argent !
— Des protecteurs ? j’en aurai ; de l’argent ? j’en ai.
Le jeune magistrat prit son portefeuille et en tira d’abord une lettre
scellée d’un large cachet à armoiries.
— Connais-tu ce nom-là ? dit-il.
— _A Madame Piard, née de Loiselay_, lut Blondeau sur l’adresse ;
diantre ! voilà en effet une excellente protection ! Madame Piard est
une de nos femmes politiques le plus en crédit ; si elle se charge de
ton avancement, tu iras loin.
— Et maintenant, connais-tu ceci ? reprit Deslandes en secouant sous
les yeux de son ami les vingt billets de banque qu’il venait de
recevoir.
A la vue de ces magiques carrés de papier, Blondeau frissonna comme
fait à l’odeur du sang un animal carnassier ; la pupille de ses yeux se
dilata, un sourire convulsif contracta ses lèvres, et sa main saisit
les billets par un mouvement d’avidité irrésistible.
— Vingt mille francs ! dit-il d’une voix émue, après les avoir comptés.
— Vingt mille francs ! répéta le substitut ; crois-tu qu’il y ait là de
quoi enlever la partie ?
— L’enjeu est suffisant, repartit le Parisien qui s’efforçait de
paraître calme ; mais le succès dépend surtout de l’habileté du joueur.
— Je compte sur ton expérience pour me guider, dit Deslandes avec
bonhomie.
Madame Tavernier, qui rentra dans la chambre en ce moment, s’arrêta
pétrifiée devant la liasse de billets de banque avec laquelle
Blondeau s’éventait le visage ; si grands furent son trouble et son
ébahissement, qu’elle laissa tomber son cabas, et fut contrainte de
s’appuyer elle-même contre le chambranle de la porte. Ces symptômes de
faiblesse firent bientôt place à une activité pétulante, que rendaient
fabuleuse les rides gravées au front de la matrone ; en deux tours de
main elle eut apprêté le couvert et rangé sur la table les provisions
qu’elle venait d’apporter ; elle ressortit aussitôt, et descendit
rapidement l’escalier, sans toucher la rampe.
— En voilà un d’événement ! se dit-elle alors en marchant de son
meilleur pas vers un magasin de comestibles situé non loin de là. Ce
cher M. Gustan qui depuis trois jours ne mange que du pain et du lait,
que ça me fendait le cœur ! et qui maintenant se donne de l’air avec
des billets de banque de quoi remplir un traversin ! Était-il pâle en
les regardant ! Dame ! ça a dû le remuer. Moi-même je me sens toute
chose. J’aurais fait un joli coup de ne pas laisser entrer cet honnête
monsieur en habit noir ; en voilà un qui a l’air comme il faut !
Plus souvent qu’il n’aura que du jambon pour déjeuner, et que je lui
laisserai boire de l’eau, à ce cher homme !
Quelques instants après, madame Tavernier rentra, le sourire sur
les lèvres, dans la chambre où étaient les deux amis ; elle plaça
triomphalement sur la table un poulet froid, une terrine de foie de
Strasbourg, des fruits, et quelques menues friandises, le tout flanqué
de deux bouteilles de vin à cachet rouge.
— Vous m’en direz des nouvelles, murmura-t-elle à l’oreille du maître
du logis.
A la vue de ce renfort inattendu qui rendait le déjeuner fort
présentable, Blondeau reprit tout son aplomb.
— Tu m’excuseras, dit-il d’un ton dégagé, si je te fais manger dans du
fer ; toute mon argenterie est chez le graveur et il n’y a pas ici une
seule fourchette présentable.
— Tu fais graver tes armes, répondit Deslandes avec un sourire
railleur, qui manqua son effet, car l’amphitryon, affamé par le jeûne
qu’il avait subi, venait de se mettre à table d’un air résolu ; et son
couteau faisait sauter l’un après l’autre les quatre membres du poulet
avec un empressement, dont peut seule donner une idée la physionomie
vorace du gourmand qui sert d’enseigne au magasin de Corcelet.
— C’est pour moi seul que tu fais un pareil abattis ? demanda le
substitut qui s’assit à son tour.
— Pour toi et pour moi, répondit Blondeau en continuant la dissection.
— Et ton régime ?
— Au diable le régime ! Si l’on écoutait les médecins on se laisserait
mourir d’inanition.
— Cependant si tu as une gastrite...
— Avant tout, j’ai faim ; d’ailleurs je croirais manquer aux lois de
l’hospitalité si je te laissais manger seul ;
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
De ce poulet rôti je veux manger une aile.
Joignant l’action à la parole, Blondeau servit son hôte et se servit
ensuite avec un plaisir qui sera compris des personnes soumises à la
diète depuis plusieurs jours. Au moment où il portait à sa bouche
le premier morceau, un formidable coup de sonnette se fit entendre.
A ce bruit il tressaillit, posa sa serviette, se leva aussitôt en
rougissant légèrement et s’élança dans le salon.
— Je n’y suis pour personne, dit-il à madame Tavernier qui était allée
ouvrir la porte.