NOTE DE TRANSCRIPTION
* Le texte en italiques est représenté _entre tirets bas_.
* Les erreurs introduites par le typographe ont été corrigées.
* L’orthographe originale a été conservée.
* Certaines variantes ont été unifiées: D*** a été préférée à
D****, sirène à syrène et d’état à d’État.
* Les numéros des pages blanches n’ont pas été repris.
COLLECTION MICHEL LÉVY
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
CHARLES DE BERNARD
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
CHARLES DE BERNARD
12 volumes grand in-18
LE NŒUD GORDIEN 1 vol.
GERFAUT 1 —
LE PARAVENT 1 —
LA PEAU DU LION ET LA CHASSE AUX AMANTS 1 —
LES AILES D’ICARE 1 —
L’ÉCUEIL 1 —
UN HOMME SÉRIEUX 1 —
UN BEAU-PÈRE 1 —
LE GENTILHOMME CAMPAGNARD 2 —
THÉÂTRE ET POÉSIES 1 —
NOUVELLES ET MÉLANGES 1 —
PARIS. — TYP. DE Mᴹᴱ Vᴱ DONDEY-DUPRÉ, RUE SAINT-LOUIS, 46.
LES
AILES D’ICARE
PAR
CHARLES DE BERNARD
NOUVELLE ÉDITION
[Illustration]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS
—
1857
Droits de reproduction et de traduction réservés.
LES AILES D’ICARE
LA PETITE VILLE
A soixante lieues de Paris, au sud ou à l’ouest, peu importe,
commence un arrondissement dont je tairai le nom par un motif qui
n’a rien de commun avec la réserve de Cervantes, au sujet du village
de l’Argamazille. Ce pays a pour chef-lieu D***, grande et belle
ville de France, à ce qu’assure Vosgien, dont le patriotisme trouve
facilement les villes de France grandes et belles ; en cette occasion,
le dictionnaire ment au moins de moitié. Pour une population de 5,400
âmes, D*** est grand en effet, car l’herbe croît dans plusieurs de ses
rues ; mais sa beauté se trouve contestée par tous les voyageurs et
même par quelques-uns des habitants.
Au milieu des champs de blé qui l’entourent en s’encaissant
graduellement comme pour lui faire un nid, cette capitale au petit
pied ne manque pas cependant d’une certaine prestance opulente ; les
files d’ormeaux et de peupliers, ornement des routes dont elle forme
le rond-point, s’allongent en rayons verdoyants sur le fond jaune de
la plaine et annoncent une cité qui se respecte ; une jolie rivière
l’enlace à demi par une courbe gracieuse, et des jardins, projetant
leur verdure par-dessus le mur qui les clôt, séparent çà et là les
maisons enduites généralement d’un badigeon grisâtre.
Trois fontaines enrichies de tritons, de naïades et autres sculptures
allégoriques, décorent autant de carrefours auxquels la vanité locale
a donné le nom de places, et dont le plus étendu possède, en outre,
d’un côté une vieille cathédrale, de l’autre un grand homme du pays,
coulé en bronze, qui monte une faction éternelle devant la maison
du Seigneur. D***, d’ailleurs, n’a rien à envier à ses rivaux des
départements voisins, brodé qu’il est sur toutes les coutures de
faveurs politiques et administratives. Sans parler d’un député qu’il
envoie à la Chambre, il jouit d’un tribunal de première instance, d’un
sous-préfet et d’un escadron de hussards, dont les chevaux paissent
de temps immémorial le foin des prairies de l’arrondissement, tandis
que les cavaliers regardent comme leur provende légitime les cœurs
des grisettes de la rue Royale ; enfin, pour sanctifier toutes ces
mondanités, un séminaire qu’on prendrait plutôt pour une caserne,
envoie chaque année de nombreuses recrues au clergé du diocèse.
D*** doit donc être regardé comme une cité honorable ; mais en dépit
de ses illustrations il inspire l’ennui à la première vue, et cette
impression est loin de s’affaiblir lorsqu’on y est resté quelque
temps ; car, pour être juste, la ville sous ce rapport tient plus
encore qu’elle ne promet. Et par ennui, n’entendez pas la poétique
mélancolie dont fut saisi un illustre écrivain en approchant de
Jérusalem ; il s’agit ici du sentiment vulgaire qui rétrécit l’âme
en dilatant la bouche, de l’ennui qui bâille et ne rêve pas. Soit
que le sol engendre le spleen par l’invisible exhalaison de quelque
vapeur délétère, soit que les blés interminables de la banlieue
finissent par donner la jaunisse à ceux qui les traversent : — « Quand
partons-nous ? » telles sont invariablement les premières paroles du
voyageur venant de Paris, et tous les indigènes qui se trouvent sur son
passage semblent lui répondre par leur contenance : « Que vous êtes
heureux de partir ! »
En 1837, vers la fin de février, le mal endémique dont il est ici
question sévissait particulièrement, et dès le matin, au second
étage d’une maison d’assez triste apparence, située sur la place de
la Cathédrale. L’individu atteint par le fléau était un jeune homme
d’environ vingt-sept ans, dont la physionomie eût paru agréable sans
l’expression morose qui en altérait la sérénité. Selon l’usage de
beaucoup de provinciaux qui vouent à leurs habits un attachement
inaltérable, il portait de vieux escarpins au lieu de pantoufles, et en
guise de robe de chambre une redingote noire percée au coude comme le
pourpoint d’Henri IV.
Assis en face de la cheminée, la tête appuyée au dossier d’un grand
fauteuil de tapisserie, les bras entrelacés, les jambes l’une sur
l’autre, le nez en l’air et les yeux à demi fermés, ce jeune homme
bâillait largement et avec tant de régularité, qu’il semblait que
ce fût là sa manière de respirer. Dans son inaction il paraissait
insensible à tout, même aux caprices incommodes d’un foyer près de
s’éteindre, qui prouvait, en ce moment, que s’il n’y a jamais de feu
sans fumée, il peut y avoir en revanche de la fumée sans feu.
Quelques-uns des meubles dont la chambre était garnie annonçaient que
leur propriétaire n’avait pas succombé sans résistance à la torpeur
dans laquelle il restait engourdi. Du haut d’un pupitre placé devant
la fenêtre un concerto de Viotti adressait un appel silencieux à un
violon délaissé sur une chaise ; à côté de la cheminée une petite table
d’acajou était couverte de boîtes à couleurs, d’albums, de croquis, de
pinceaux, parmi lesquels l’ébauche d’une aquarelle attendait la main de
l’artiste. Enfin, au milieu de la chambre un bureau gigantesque offrait
plusieurs couches de gros livres et de volumineux manuscrits entassés
en désordre, autour d’une écritoire, reine de ce chaos.
Pour conjurer l’ennui, le provincial avait évidemment essayé tous
les moyens en son pouvoir, le travail sérieux aussi bien que les
distractions attrayantes ; car la couleur était fraîche aux cils du
pinceau, fraîche était l’encre au bec de la plume ; et lui-même, par
mégarde sans doute, tenait encore à la main un archet. Mais ni la
musique, ni la peinture, ni l’étude n’avaient pu le faire triompher du
noir adversaire à la merci duquel il était resté en définitive après
avoir eu ses trois chevaux tués sous lui.
Le jeune homme ennuyé se leva tout à coup, et fit plusieurs tours dans
la chambre. Il regarda sans y toucher l’aquarelle commencée ; envoya
d’un coup de pied vers la bibliothèque un livre tombé du bureau ; enfin
il prit le violon d’un air morne, et se plaçant devant le pupitre,
essaya un passage en double corde ; mais à la septième mesure, il posa
l’instrument et se vint rasseoir sur son fauteuil.
Et c’est aujourd’hui le mardi gras ! dit-il alors en croisant les
bras par un geste tragique. — Ville paralysée, ville morte, ville
fossile ! Anathème sur tes habitants jusqu’à la troisième génération !
Voilà donc le carnaval fini, et pas un bal, pas un plaisir, pas un
divertissement ! Dîner, et puis dîner, et toujours dîner ; ils ne
savent faire que cela, hommes et femmes... Quand je dis femmes, c’est
faute d’une autre expression qui rende poliment ma pensée ; car en
réalité ici la femme n’existe pas. C’est profaner un pareil mot que de
l’appliquer à toutes ces créatures sans grâce, sans tournure et sans
esprit... Maudit soit le jour où il a été écrit : Victor Deslandes
est nommé substitut du procureur du roi près le tribunal de D*** !
Que venais-je faire dans cette galère, moi, né pour les arts, pour la
société, et qui me vois condamné à végéter parmi ces bipèdes ? Car quel
autre mot que celui de végétation pourra convenir à la vie que je mène
ici depuis dix-huit mois ? Oui, je descends de jour en jour à l’état
de végétal, si même je n’y suis pas déjà parvenu... Et cependant il y
avait quelque chose là !
Le substitut se frappa le front comme fit André Chénier, marchant à
l’échafaud ; puis il reprit :
—Aujourd’hui le mardi gras, et pas un bal ! Parmi nos gros bonnets
c’est à qui fera le mort. En conscience je ne puis pas donner à danser,
moi, célibataire et simple magistrat ; mais les autorités ! Mais le
sous-préfet, mais le maire, mais le président du tribunal, mais le
receveur !... Le sous-préfet, un ladre comme tous les administrateurs
d’aujourd’hui, qui, sous prétexte qu’ils ont une famille, empochent
leurs frais de représentation ; le maire, un bigot qui se croirait
damné si l’on dansait chez lui ! le président, autre fesse-mathieu ;
mais c’est mon chef, et, quoiqu’il me garde rancune parce que je ne
me soucie point d’épouser sa fille, je n’en veux pas dire de mal ; le
receveur, il est malade celui-là, et par conséquent il est excusable...
Mais tous les autres..., c’est à croire que nous sommes chez des
sauvages : que dis-je là ! des sauvages danseraient. Comment passer
ma soirée ? Irai-je faire ma partie d’échecs chez M. de Loiselay, ou
perdre mon argent au boston chez madame Vernand ? Les échecs ! le
boston ! quelles saturnales ! quelles jouissances folles et échevelées,
comme ils disent à Paris ! En vérité ; je ferai bien de me réformer et
d’apporter quelque modération dans mes plaisirs. Au train que je mène,
je finirais par devenir un Héliogabale !
Victor Deslandes s’abandonna quelque temps à un rire amer, comme fait
un homme qui n’a que l’ironie à opposer à l’infortune. Avant qu’il
eût repris son flegme accoutumé, une servante ayant dépassé l’âge
canonique, entra familièrement tenant une lettre d’une main, et portant
de l’autre un plateau sur lequel étaient posés un petit pain, un
sucrier et une tasse de café au lait.
— Jésus Dieu ! y a-t-il du bon sens à laisser fumer ainsi, s’écria
cette matrone, qui, après avoir placé sur une table le déjeuner de son
maître, entr’ouvrit la fenêtre et ralluma le feu, avec l’autorité que
s’arrogent généralement les gouvernantes des célibataires vieux ou
jeunes.
Le substitut prit la lettre avidement, car dans sa position la
distraction la plus mince devenait un bienfait. Avant de briser le
cachet, il l’examina d’un air surpris, et regarda une seconde fois
l’adresse, qui portait le timbre de Paris.
— C’est bien l’écriture de Blondeau, se dit-il alors ; mais où diantre
a-t-il trouvé ces magnifiques armoiries ? Est-ce dans le chantier de
son père le marchand de bois, ou parmi les cuirs de son aïeul maternel
le tanneur ? Une croix pattée de gueules sur champ d’argent, des pals,
des tourteaux, un lion lampassé en abîme ! Peste, voilà du féodal. Ne
dirait-on pas l’écu d’un haut baron arrivant de la croisade ? Il y a
deux mois, il se contentait d’un chiffre couronné ; aujourd’hui le
voilà gentilhomme au grand complet ; la prochaine fois je le verrai
sans doute comte ou marquis. Bravo, Blondeau ! Ah çà ! au milieu de
ses grandeurs, m’envoie-t-il l’argent qu’il me doit ?
Le jeune magistrat ouvrit l’enveloppe et n’y trouva pas la lettre de
change qu’il attendait.
« Mon cher Victor, disait le correspondant de Paris, il est six
heures du matin ; je sors du bal de l’ambassade d’Angleterre, et
comme mes projets pour la journée exigent que je ne m’endorme pas,
je t’écris ; car, en ce moment, saturé que je suis des enchantements
d’une nuit féerique, tout autre plaisir que celui de causer avec toi
serait d’un ragoût trop fade pour me tenir éveillé. D’ailleurs, si je
ne t’écris pas maintenant, quand retrouverai-je la possibilité de le
faire ? Le temps vole avec une si foudroyante rapidité, les affaires
et les plaisirs se ruent, enlacés les uns aux autres, dans un galop
si torrentueux, qu’en toute chose il faut prendre aux cheveux
l’occasion ; chaque minute a son emploi impérieux. Ne m’accuse
donc plus de négligence. Si ma correspondance n’a pas toujours la
régularité que j’y voudrais mettre, la faute en est uniquement au
tourbillon dans lequel je vis, et qui m’entraîne souvent malgré
moi ; d’ailleurs tu n’es pas le seul avec qui je sois en retard ; tu
te trouves, au contraire, en nombreuse, et, j’ose dire, excellente
compagnie.
« Aujourd’hui, j’ai juré de consacrer quatre heures à régler mon
arriéré. Je te donne le pas sur tout le monde, même sur la duchesse
de San-Severino, une délicieuse Italienne que, pour mon bonheur
intime, j’ai rencontrée l’été dernier aux eaux d’Aix. J’ai aussi une
négociation importante à traiter avec Louis Reynard, un des princes
de la finance ; mais n’importe, je commence par toi : l’amitié avant
l’amour et l’argent ; l’amitié avant tout.
« Mon courrier fini, je dois monter à cheval avec le marquis de
Grigneuse, le comte de Castéjars et lord Cobham, à cette fin
de recouvrer, pour un déjeuner au Rocher de Cancale qu’a perdu
Grigneuse, l’appétit dont, cette nuit, nous avons abusé tous quatre
au gala de l’ambassade anglaise. C’est qu’il faut en convenir, tout
était là d’un caprice prestigieux et d’un comfortable mirobolant.
Figure-toi pour salle à manger une orangerie royale tendue de damas
blancs ; les caisses des arbustes métamorphosées en buffets ; les
lustres étincelant à travers le feuillage ; pour convives, les plus
jolies femmes et les plus brillants cavaliers de Paris. Le duc
d’Orléans et le duc de Nemours y étaient dansant et mangeant comme de
simples mortels. En un mot, Albion a fort bien fait les choses, et je
lui accorde mon estime.
« Ici je fais une pause pour sonner mon valet de chambre, et lui
demander du thé ; je me sens la tête lourde et n’ai pas le loisir
d’avoir la migraine... En me servant, cet imbécile de Frédéric vient
de casser une tasse, vrai Japon ; le drôle n’en fait pas d’autres :
hier encore n’a-t-il pas outrageusement bossué, en la laissant tomber
sur du marbre, une buire d’après Cellini, dont les ciselures seules
m’avaient coûté trois cents francs ! Je serai obligé de le mettre
à la porte pour soustraire mon mobilier à ses mains meurtrières,
et par suite de ce coup d’état, Ænéas, audacieux négrillon en qui
l’intelligence n’a pas attendu le nombre des années, mon groom,
dis-je, se trouvera probablement élevé à la dignité de valet de
chambre.
« Mais où en étais-je ? Je te parlais, je crois, d’un déjeuner
d’huîtres auquel est conviée, au retour du bois, une réunion
d’aimables viveurs. En sortant de chez Borel, il est question d’aller
à la barrière du Combat essayer quelques _bulldogs_ que lord Cobham
a fait venir d’Angleterre ; l’un d’eux, O’Connell (lord Cobham est
tory), jouit d’une mâchoire en laquelle j’ai confiance jusqu’à
concurrence de dix louis pariés contre Castéjars. Après le combat
nous reviendrons faire notre apparition accoutumée au café de Paris,
le seul lieu public où puisse dîner un homme qui se respecte ;
ensuite abdication de la redingote et des bottes en faveur de l’habit
et des bas à jour. En _prima sera_, j’irai sommeiller une couple
d’heures à l’Opéra, où ma présence est indispensable ; car Coralie,
_rat_ charmant et plein d’avenir, passe ce soir au rang des _tigres_
dans un pas de trois du _Diable boiteux_, et notre loge protège ce
début.
« Après le ballet je ferai acte de présence dans deux ou trois salons
du faubourg Saint-Honoré ; puis, mes devoirs accomplis à l’égard du
beau monde, je rentre dans l’exercice de mes droits carnavalesques :
à deux heures, rendez-vous à la salle Ventadour ; lions et tigres,
toute notre ménagerie y sera. Evohé ! rugissements et bondissements,
bacchanale et saturnale, galop infernal, ronde du sabbat, tout le
tremblement : Il est convenu qu’on s’encanaille. Pour conclusion,
souper chez Castéjars, le propriétaire de Coralie, dont le début
doit être célébré par une ovation bachique digne de la Régence ;
l’orgie sera tout ce qu’il y a de plus furieusement échevelé.
« Ensuite... ma foi ! ensuite il fera jour et il sera temps de dormir.
« Dans ta dernière lettre tu me demandais des détails sur ma manière
de vivre ; en voilà qui n’ont rien de fardé. J’espère que ta robe
noire n’en rougira point, et que la fourrure de ton épitoge ne se
hérissera pas au récit de mes égarements. D’ailleurs tu aurais tort
de juger ma conduite d’après le spécimen que je viens de te mettre
sous les yeux. Pour moi, comme pour bien d’autres, les jours, mon
cher Victor, se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui le
plaisir, demain les affaires. Sentence fort judicieuse, n’est-ce
pas ? et qui va me servir de transition naturelle pour arriver à l’un
des sujets de ma lettre que j’allais peut-être oublier.
« Tu sais que je te dois 3,000 francs. Il y a dix-huit mois, lorsque
je vins à Paris décidé à y tenter la fortune, cet argent me fut fort
utile ; car il n’y a pas de moisson sans semailles, et pour conduire
avec succès la campagne que j’avais résolu d’ouvrir, il me fallait
une mise de fonds à laquelle ton amitié s’est empressée de concourir.
Aujourd’hui, grâce à ma volonté ou peut-être à mon étoile, je me
trouve au-dessus de la position pour ainsi dire précaire par où j’ai
débuté ; aujourd’hui je commence à récolter le fruit de mes efforts :
il me serait donc très-facile de te rembourser, et je le ferais en ce
moment même, sans une affaire dans laquelle Louis Reynard m’offre
un intérêt, et qui se présente sous les plus favorables auspices ;
il s’agit de l’achat d’un terrain considérable, dont l’exploitation
industrielle, combinée avec la revente en détail d’une partie de la
propriété, doit, suivant les calculs les plus modérés, produire un
bénéfice de deux cents pour cent. La revente seule couvrira le prix
de l’acquisition ; en sorte qu’après être rentrés intégralement dans
nos déboursés, nous resterons propriétaires d’un immeuble qui, malgré
sa réduction, doit doubler de produit dans des mains intelligentes.
« Cette affaire, tu le comprends, est de celles qu’on ne refuse pas.
En ce moment je réunis les fonds dont j’ai besoin, et il faut que la
bourse de mes amis vienne en aide à la mienne, car je ne me soucie
pas d’avoir recours à d’honnêtes capitalistes qui m’imposeraient des
conditions judaïques. J’ai donc pensé à toi, mon cher Victor ; avec
tes habitudes d’ordre, il est impossible qu’à D*** tu dépenses ton
revenu ; un viveur lui-même n’y parviendrait pas. Tu as certainement
fait des économies depuis ton installation, et j’en suis sûr, ton
escarcelle se trouve surabondamment garnie. S’il t’était possible
de prélever quelques milliers de francs sur cet argent que tu
laisses dormir faute d’emploi, tu me rendrais un service que je te
demande sans façon ; car je connais trop ton amitié pour me montrer
cérémonieux envers toi.
« Si tu peux m’obliger, tu le feras comme tu l’as déjà fait ; je
n’en doute nullement. Dans le cas où tu voudrais prendre un petit
intérêt dans l’affaire en question, l’argent que tu m’enverras,
joint aux 1,000 francs que je te dois déjà, formera un apport que
je comprendrai dans le mien et dont je te tiendrai compte ; si
quelque préjugé de propriétaire foncier t’éloigne d’une spéculation
qui, selon toute apparence, triplerait ton capital, je resterai ton
débiteur pur et simple ; et à la première rentrée de fonds je te
renverrai ton argent.
« Réponds-moi, je te prie, courrier par courrier ; pour réussir,
les affaires veulent être menées activement, et si tu ne peux me
rendre le service que je te demande, il faut que je le sache, afin
de prendre sur-le-champ d’autres mesures. A toi de cœur, mon cher
Victor ; si tu étais un ami véritable, tu demanderais un congé à tes
robes noires, et tu viendrais passer ici un mois ou deux ; je serais
ton cornac dans cette moderne Babylone, et malgré le carême nous
mènerions joyeuse vie. Je te présenterais à ma petite duchesse et
je te ferais lier connaissance avec plusieurs personnes en crédit,
qui pourraient être utiles à ton avancement. Songe à cela, mon cher
Victor, et crois à mon inaltérable amitié.
GUSTAVE.
« _P. S._ Depuis ma dernière lettre j’ai changé de logement. Voici
mon adresse actuelle : M. Blondeau de Gustan, ou tout simplement, M.
de Gustan, 15, rue Godot-Mauroy. »
En achevant la lecture de cette épître, le jeune magistrat éprouva
une impression analogue à celle que ressent un oiseau captif à la
vue d’un de ses compagnons voletant et chantant en joyeuse liberté.
L’apathie où il était resté plongé jusqu’alors fit soudainement place
à une de ces sourdes agitations pendant lesquelles le corps, par une
locomotion machinale, semble vouloir se mettre en harmonie avec la
surexcitation de l’esprit. Après s’être promené quelque temps d’un pas
rapide et saccadé, Deslandes reprit la lettre de son ami et la relut
en accompagnant à haute voix plusieurs passages de commentaires où se
trahissait une secrète envie.
—_L’ambassadeur d’Angleterre... la duchesse de San-Severino... le
marquis de Grigneuse... lord Cobham_... Sapristie ! quels yeux
ouvrirait le bonhomme Blondeau, si depuis l’autre monde il apercevait
son fils en pareille compagnie. Ah ! il se nomme maintenant M. de
Gustan ; il m’annonce cela sans explication comme une chose toute
simple... et l’on dit que nos mœurs tendent à la république ! Molière,
où es-tu ? Ce qu’il y a de plus amusant, c’est qu’en s’anoblissant
de son autorité privée, mon ami Gustave a jugé inutile d’apprendre
l’orthographe. Il se sera rappelé qu’autrefois les seigneurs châtelains
mettaient de la prétention à ne pas savoir écrire, et en continuant
d’estropier la langue il croit apparemment faire acte de gentilhomme...
et puis quel style ! quel jargon ! _un ragoût trop fade ; un galop
torrentueux, un confortable mirobolant_ ; ma robe _noire_ qui ne
_rougira_ pas... quel pitoyable jeu de mots ! et que veut-il dire avec
ses _rats_ métamorphosés en _tigres_ ? Cherche. Si c’est là le langage
à la mode parmi les élégants de Paris, je leur en fais mon compliment
bien sincère... hum ! Son valet de chambre... son nègre... ses
chevaux... ses porcelaines du Japon... ses buires d’après Cellini...
Évidemment il y a de l’affectation dans le récit de ses splendeurs. Je
comprends ; maintenant que le voilà devenu Parisien et grand seigneur,
il n’est pas fâché d’éblouir de son luxe un pauvre diable de mon espèce
qui a la bonhomie de rester bourgeois et provincial.
Le langage avantageux du soi-disant amant de la duchesse de
San-Severino avait éveillé la susceptibilité du jeune substitut, mais
non sa défiance ; l’idée que les fastueux détails auxquels s’était
livré son ami pussent avoir une étroite connexion avec la demande
d’argent par où il terminait sa lettre ne lui vint pas un seul instant
à l’esprit ; il ne vit qu’un débordement de vanité satisfaite dans des
phrases où un lecteur clairvoyant eût soupçonné un calcul d’autant plus
étudié, qu’il employait des formes plus irréfléchies en apparence. Avec
la crédulité naturelle à un homme honnête qui, ayant toujours suivi le
droit chemin, ne suppose pas facilement que d’autres puissent pratiquer
les sentiers tortueux, il admit donc pour sérieux et véridique, tout
en le critiquant, l’espèce de prospectus doré sur tranche dans lequel
Blondeau de Gustan, selon l’usage des emprunteurs, avait, il faut le
dire, singulièrement magnifié une position quelque peu équivoque.
En songeant à la vie brillante que menait son correspondant, le jeune
magistrat ne put s’empêcher de faire un retour pénible sur l’existence
monotone à laquelle lui-même se voyait condamné.
— Je comprends que l’on ait cru à l’influence de certaines étoiles sur
la destinée, se dit-il en avalant d’un air mélancolique le café au lait
qui avait eu le temps de refroidir. Voilà un homme sans fortune, sans
naissance, sans instruction, car au collége il n’a jamais pu parvenir à
obtenir un accessit, sans talent d’agrément d’aucune espèce ; eh bien !
cet homme s’est dit : Je réussirai, je ferai fortune, je m’élèverai
au niveau de la meilleure société de Paris ; et comme il a dit, il a
fait. Tout lui sourit : il jette l’argent par les fenêtres, et l’argent
rentre par la porte ; il soupe chez des ambassadeurs, et va en bonne
fortune chez des duchesses... Tout cela sans orthographe... Et moi
dont la famille est connue dans la magistrature depuis plusieurs
générations, moi qui possède une fortune modeste, mais indépendante,
moi qui ne manque ni de connaissances, ni de talents, ni d’esprit, je
perds misérablement les plus belles années de ma vie dans une obscure
bourgade. Si j’étais un ambitieux et que l’avenir me gardât quelque
magnifique dédommagement, je pourrais me résigner ; mais quoi ! à
trente-cinq ans je serai procureur du roi ; à cinquante, président de
tribunal. La robe rouge de conseiller ou d’avocat général, voilà mon
bâton de maréchal de France. Du train dont il chemine, Blondeau sera
millionnaire à quarante ans, et il fera un mariage superbe. D’où vient
que, parti de plus bas, il est arrivé déjà plus haut ? Lui suis-je
inférieur en quoi que ce soit ? Sans vanité il m’est permis, je crois,
de dire non. En toutes choses je suis homme à lui rendre des points.
Pourquoi donc marche-t-il à pas de géant, tandis que je me fatigue en
efforts inutiles sans avancer d’une semelle ? Il est à Paris et je suis
à D***. Voilà le mot de l’énigme. Paris, Paris !
Victor Deslandes posa sur la table la tartine beurrée qu’il portait à
sa bouche, et sans plus songer à son déjeuner il tomba dans une rêverie
à laquelle mit fin la sonnerie de la pendule.
— Neuf heures ! s’écria-t-il en s’éveillant comme d’un songe ; je vais
me faire attendre à l’audience.
Le substitut acheva rapidement sa toilette, rangea quelques papiers
dans un portefeuille de maroquin noir qu’il prit sous son bras, et
sortit. Arrivé dans la rue, il se dirigea vers un grand bâtiment situé
de l’autre côté de la place, en disant entre ses dents :
— Serai-je donc attelé toute ma vie à cette charrue ?
UN TRIBUNAL DE PREMIÈRE INSTANCE
La maison où entra Victor Deslandes était un de ces édifices inconnus
à Paris, dans lesquels l’administration des petites villes met toutes
ses complaisances après y avoir dépensé le plus d’imagination et le
moins d’argent possible ; charades architecturales dont l’_entier_
enserre les parties les plus hétérogènes, et qui, sous prétexte de
servir à plusieurs fins, sont également incommodes pour chacune de
leurs destinations. L’hôtel de ville de D*** offrait un curieux
échantillon de cette espèce de monuments provinciaux, et ses fondateurs
avaient le droit de s’en glorifier comme d’un chef-d’œuvre d’économie
municipale. Au premier aspect il semblait incroyable qu’un seul
bâtiment de médiocre étendue put suffire à tous les genres de service
auxquels celui-ci se trouvait affecté. Sans parler d’un corps de garde,
le rez-de-chaussée renfermait la halle au blé, le dépôt des pompes et
le magasin des décorations du théâtre. La mairie et le tribunal se
partageaient fraternellement le premier étage, où le public arrivait
par un escalier célèbre à dix lieues à la ronde.
Sur les confins de la région judiciaire et du domaine administratif
se trouvait, entre quatre murailles badigeonnées à l’ocre, un terrain
neutre, connu sous le nom banal de salle des Pas-Perdus, et consacré
tour à tour aux usages les plus disparates. En toute saison, le maire
ou son adjoint y procédait à la célébration des mariages ; pendant
trois mois de l’été une troupe nomade y donnait des représentations
qui rappelaient les scènes du _Roman comique_ ; puis, vers la fin
d’août, sur le théâtre où Buridan avait brandi sa bonne lame de Tolède,
où madame Lucrèce avait distillé ses poisons, montaient en un jour
solennel les lauréats du collége pour recevoir leurs couronnes des
mains du sous-préfet et des autres dignitaires de l’endroit.
Cette salle inestimable avait en outre une foule d’emplois qu’il serait
trop long d’énumérer. C’est là que s’assemblaient les électeurs, là que
l’industrie locale exposait ses produits ; la garde nationale y donnait
ses banquets, l’artiste voyageur son concert ; enfin, à l’entrée de
chaque hiver, les hommes les plus aimables de la ville essayaient d’y
organiser des bals de souscription, mais jusqu’alors cette tentative
avait échoué contre l’apathie et la parcimonie combinées des indigènes.
Victor Deslandes traversa la salle des pas perdus, où se promenaient,
en attendant l’audience, quelques plaideurs escortés de leurs avoués
en costume de combat. Toques et chapeaux s’abaissèrent devant le
substitut, qui répondit d’un air compassé aux saluts dont il était
l’objet, et prit à gauche un corridor conduisant au vestiaire du
parquet. Après avoir endossé le harnais magistral, dont l’empêtrement
ne lui avait jamais paru si lourd, il entra dans la salle du conseil,
où se trouvaient réunis les trois membres du tribunal.
— Arrivez donc, substitut ; vous êtes en retard d’une demi-heure, lui
dit un petit vieillard à la physionomie apoplectique.
— De cinq minutes à peine, président, répondit froidement Deslandes.
— Douze minutes et demie, dit en regardant sa montre un homme grand
et maigre qui, en raison de son front chauve, de ses lunettes et
de l’accent solennel avec lequel il articulait les mots les plus
insignifiants, passait aux yeux du vulgaire pour la forte tête du
tribunal.
— Douze minutes ou douze secondes : le ministère public ne doit pas se
faire attendre, reprit le président d’un ton sec.
— Le ministère public a attendu hier plus longtemps qu’il ne s’est fait
attendre aujourd’hui, répondit avec vivacité le substitut.
— L’exactitude est un des devoirs du magistrat, observa d’un ton
dogmatique le juge à tête chauve.
— Dorénavant, reprit le président avec une aigreur qui semblait trahir
quelque mystérieux ressentiment, l’audience sera ouverte à neuf heures
sonnantes. Permis à monsieur le substitut de jouer des flonflons au
coin de son feu au lieu d’être à son poste ; cela ne doit pas nous
empêcher de rendre la justice.
Blessé dans son amour-propre de musicien au moins autant que dans sa
dignité de magistrat, Deslandes rougit et se mordit les lèvres en
grommelant entre ses dents :
— Des flonflons ! Beethoven, Onslow, Boccherini ! _Margaritas ante
porcos_ !
En remarquant le dépit empreint sur la figure de son jeune collègue,
le troisième juge, dont la physionomie annonçait plus de débonnaireté
que de génie, tira de sa poche une vaste tabatière qu’il s’empressa de
présenter à la ronde, dans une intention pacificatrice.
L’irascible président pinça une prise dont il se barbouilla brusquement
le nez, et il sonna, tandis que Deslandes, droit et immobile devant
la cheminée, affectait une insouciance dédaigneuse. Au bruit de la
sonnette, une espèce d’huissier à face rubiconde ouvrit les portes de
la salle d’audience au public, et le tribunal entra en séance.
La religion tire sa majesté d’elle-même et la communique aux plus
humbles objets qui lui sont consacrés. Une église de village pauvre et
nue inspire le recueillement et le respect autant que le peut faire
une splendide cathédrale. Dieu est grand, et le lieu qu’il habite ne
saurait paraître mesquin ; mais l’homme est petit, sa faiblesse laisse
une empreinte sur toutes les institutions fondées par lui. Pour être
imposante, la justice sociale a besoin d’appareil ; dans un maigre
entourage, son prestige s’évanouit ; en un mot, la dignité du prétoire
est nécessaire à celle du juge.
Quoique la cour royale de Paris et même la cour de cassation n’offrent
pas un spectacle fort grandiose, surtout lorsqu’on les compare au
vénérable aspect de l’ancien parlement, les habitués de l’une ou
de l’autre se formeraient difficilement une idée du laisser-aller
provincial de certaines juridictions inférieures et du déshabillé dans
lequel Thémis y rend ses arrêts.
Le tribunal de D*** tenait ses audiences dans un étroit et obscur
parallélogramme, divisé en deux parties inégales par la barre derrière
laquelle siégeaient les avocats et leurs clients. Dans le plus grand
de ces compartiments, exhaussé par un second parquet, se trouvait,
en face de la porte d’entrée, le bureau des juges, flanqué à droite
par celui du ministère public. La portion réservée à l’auditoire
avait pour meuble unique un poêle en fonte dont le tuyau formant un
coude à quelques pieds du sol, traversait la salle horizontalement et
s’allait enfoncer dans l’une des parois, sans nul souci de l’élégance.
Derrière le tribunal, un grand tableau, représentant le Christ
crucifié, se trouvait remplacé, depuis la révolution de Juillet, par un
cartouche sur lequel, au milieu d’un faisceau de drapeaux tricolores,
apparaissaient, sous le titre de _Charte_ de 1830, les tables de la
loi de Moïse, code indestructiblement gravé sur la pierre, et devenu,
par je ne sais quelle ironie allégorique, l’emblème de ces choses
cassantes qu’on appelle en France constitutions.
Le papier de tenture avait subi une modification non moins
caractéristique : aux fleurs de lis dorées dont son fond bleu de
roi était semé primitivement, avait succédé une myriade de coqs,
gaulois de nom et ostrogoths de figure, qu’un patriotisme, économe
dans son ardeur, avait collés individuellement sur chaque pièce du
blason proscrit. Cette imagination, émanée de la cervelle du juge
à tête chauve, n’avait pas obtenu tout le succès qu’elle méritait
auprès du populaire de D***, qui, depuis cette époque, appliquait
irrévérencieusement au sanctuaire de la justice le nom métaphorique
donné par les gamins de Paris à la région supérieure des théâtres du
boulevard.
A part les avocats, les parties intéressées et les membres du tribunal,
y compris l’huissier rubicond qui venait d’appeler d’une voix claire
la cause de Jean-Baptiste Vachenet, demandeur, contre les héritiers
Boisrobert, le public d’élite se réduisait à l’unique stagiaire que
possédât en ce moment le barreau de la ville ; Patru en herbe qui,
dans l’angle du banc privilégié où il s’était blotti, prenait le Code
civil en patience à l’aide d’un roman de Paul de Kock, caché dans
l’intérieur de son chapeau. Derrière la barre se tenaient debout,
faute de siéges, trois ou quatre prolétaires d’un âge mûr, habitués
assidus, surtout en hiver, à qui le tribunal servait de salle d’asile
trois heures par jour, et qui faisaient un cours de jurisprudence
gratuit en se chauffant aux frais de l’État. Poussant plus loin encore
l’industrie de la pauvreté, un jeune gars, aussi fièrement déguenillé
qu’un mendiant de Murillo, avait trouvé une cuisine là où les autres
ne cherchaient qu’un foyer. Orientalement accroupi devant le poêle, il
y avait fourré en tapinois une demi-douzaine de pommes de terre, et en
attendant la cuisson de son déjeuner il s’amusait à déchiqueter avec
son couteau le parquet sous prétexte d’y graver son nom ; car le drôle
était lettré, et dans ses bons jours il fréquentait l’enseignement
mutuel.
Victor Deslandes s’assit sur son siége d’un air soucieux qui causa une
secrète inquiétude parmi les plaideurs, gens habitués à interpréter,
d’après leur intérêt personnel, la physionomie des magistrats. Le
substitut avait étudié dans son cabinet le procès auquel il devait
prendre part ; son opinion était formée, et selon la coutume d’un grand
nombre de ses collègues, il avait trop bonne opinion de sa judiciaire
pour penser que les plaidoiries pussent modifier ses convictions en
lui apportant de nouvelles lumières. Au lieu de perdre le temps à
écouter l’avocat du demandeur qui venait de prendre la parole d’une
voix de ténor plus criarde que mélodieuse, il laissa dériver sa pensée
au gré d’une de ces rêveries dont le courant capricieux porte au loin
l’imagination sans cesser de refléter à la surface l’image immobile des
objets extérieurs.
Tandis que son esprit, aiguillonné par la lettre de Blondeau, évoquait
tout bas les prestigieux enchantements de la vie parisienne, ses
yeux errant çà et là interrogeaient par un désœuvrement machinal un
spectacle avec lequel une habitude de dix-huit mois ne l’avait pas
entièrement réconcilié ; et dont la vulgarité ne lui avait jamais paru
si choquante et si fastidieuse qu’en ce moment. L’aspect enfumé de la
salle, la sordide composition de l’auditoire, la somnolence apparente
des juges, le gloussement alternatif des avocats luttant de poumons
plus que de logique, à propos de quelques cerisiers plantés dans une
haie, le mouvement perpétuel du gros huissier qui allait et venait par
le sanctuaire sans plus de façon que s’il eût été dans son ménage,
tout, en un mot, jusqu’aux innocents volatiles de la tenture, lui fit
éprouver une impression d’antipathie voisine du dégoût.
— C’en est fait, et je n’y tiens plus, pensa-t-il en se renversant
convulsivement sur son siége, cette cage à poulets où je suis
emprisonné est une machine pneumatique qui m’étouffe. Il me faut un
air plus vif, un horizon plus vaste. Continuer à vivre ainsi, c’est
accomplir un suicide perpétuel. Au bout du compte, je suis fait pour
autre chose que donner des conclusions à propos d’une raie de champ
ou d’un mur mitoyen. A chaque être son élément : l’onde au poisson,
la terre au quadrupède, à l’oiseau l’empire des airs. Je me sens des
ailes ; pourquoi ramper au lieu de voler ? — Que fait en ce moment
Blondeau ? il n’est que dix heures ; il dort sans doute ; mais bientôt
quelle existence pleine, active, étincelante, complète ! Il dîne
peut-être chez cet ambassadeur d’Angleterre ; peut-être fait-il mieux
que dîner chez cette duchesse de San-Severino ! Tous ces succès, tous
ces plaisirs, tous ces honneurs sans préjudicier aux progrès de sa
fortune ; bien au contraire ! Voilà vivre, tandis que moi...
La rêverie de Deslandes fut brusquement interrompue par cette phrase
sacramentelle que le président du tribunal prononça d’un ton rogue :
— La parole est au ministère public.
Soumis à cet appel, comme le soldat au commandement qui lui enjoint
de présenter les armes, le jeune substitut secoua sa mélancolie, puis
il se leva lentement et se couvrit le chef de sa toque par un geste
plein de solennité. Dans sa harangue moins melliflue qu’à l’ordinaire,
tout en concluant pour l’une des parties, il s’attacha à démontrer que
les deux avocats avaient également plaidé d’une manière incomplète
ou erronée, et qu’ils avaient commis plusieurs hérésies judiciaires
qu’il ne pouvait se dispenser de relever. A l’appui de cette tierce
opinion, système dans lequel les membres du parquet placent souvent
leur amour-propre, il cita plusieurs arrêts de cours royales, la
jurisprudence de la cour de cassation, et enfin, argument en apparence
péremptoire et habilement réservé pour la péroraison, un jugement du
tribunal même devant lequel il plaidait. A cette citation que personne
n’avait prévue, les juges s’entre-regardèrent d’un air étonné.
— Vous souvient-il que nous ayons jugé ainsi ? dit à demi-voix le
président à ses collègues.
Le juge au front chauve ôta ses lunettes, se renversa sur le dossier
du banc et resta quelque temps les yeux fermés dans une attitude
sévèrement pensive ; le troisième membre du tribunal aspira coup
sur coup plusieurs prises de tabac, puis tous deux ayant vainement
interrogé leurs souvenirs, répondirent par un geste négatif.
— Le tribunal, dit alors le président avec un sourire aigre-doux,
estime que le ministère public commet une erreur de mémoire ; il ne se
souvient nullement d’avoir rendu un jugement dans une affaire analogue
à celle d’aujourd’hui.
En ce moment le gros huissier se trouvait agenouillé devant le poêle où
il insinuait une bûche, après avoir confisqué le déjeuner à moitié cuit
du jeune prolétaire.
— Faites excuse, monsieur le président, dit-il inopinément en relevant
la tête, monsieur le substitut a raison. Vous avez jugé comme il vous
l’a dit, il y a huit ans, dans l’affaire Marlot contre Boischard ; je
me le rappelle bien, moi ; à telles enseignes que le susdit Marlot
avait un chien fort mal élevé, qui, étant entré dans la salle du
conseil...
— Huissier, interrompit le président, d’un ton sévère, que ne
venez-vous siéger à ma place, tandis que j’irai à la vôtre soigner le
feu ; vous ne voyez pas que la salle se remplit de fumée ?
A cette admonestation de son chef, l’huissier fit le plongeon et
s’empressa d’arranger le bois dans le poêle dont il referma la porte ;
se relevant ensuite, et s’adressant au petit cercle des assistants,
pour lesquels il était un personnage presque aussi important que les
juges eux-mêmes :
— Voilà comme ils sont, dit-il à voix basse ; aujourd’hui blanc et
demain noir ; au bout de quinze jours ils ne se rappellent pas ce
qu’ils ont jugé, et quand on a plus de mémoire qu’eux, ils se fâchent.
— Il n’a pas l’air tendre votre président, dit un des habitués.
— Ne m’en parlez pas, répondit l’huissier en haussant les épaules ;
mais voulez-vous savoir le fin mot ? M. Bescherin avait envie de
marier sa fille à M. Deslandes ; il paraît que M. Deslandes ne s’est
pas soucié de la chose, et je conçois ça, vu que la fille de notre
président est diantrement laide. Depuis ce moment-là, M. Bescherin
est pire qu’un hérisson, et c’est toujours moi qui reçois les
éclaboussures. J’aurais plus de tenue que ça ; vexé ou non, quand on
appartient à la justice, on ne doit jamais se mettre en colère et
brutaliser le monde.
— Monsieur Mathiot, rendez-moi mes pommes de terre, s’il vous plaît ?
dit d’un air humble l’enfant privé de son déjeuner.
L’huissier saisit le drôle par l’oreille et le traîna jusqu’à la porte :
— Hors d’ici, gamin, lui dit-il alors d’un air terrible, en ajoutant
à cette apostrophe un coup de pied qui, grâce à l’agilité du patient,
n’atteignit que le vide.
Selon l’expression de l’huissier Mathiot, le tribunal passa du blanc
au noir en prononçant un arrêt diamétralement opposé à celui qu’il
avait rendu quelques années auparavant. Cette contradiction n’a rien
qui doive surprendre ; pareille chose se répète chaque jour sur toute
la surface de la France. Après avoir longtemps décidé d’une certaine
manière un point litigieux, il est rare qu’une cour judiciaire ne le
décide pas dans un sens absolument contraire. On appelle cela revenir
sur sa jurisprudence ; variation plus utile qu’on ne pense, car si dans
les cas identiques l’application des lois était immuable, au bout d’un
certain temps la matière de controverse serait épuisée et la source
des procès tarie ; que deviendraient alors les jurisconsultes, les
avocats et les juges ? Un peu d’inconséquence ne messied donc pas à la
justice ; il tient en haleine les plaideurs, comme la coquetterie des
femmes attire les amants.
Contraire aux conclusions du jeune substitut, le jugement du tribunal
mit le comble à sa mauvaise humeur.
— Je ne resterai pas quinze jours de plus avec ces ânes bâtés, se
dit-il en rentrant chez lui ; mon parti est pris. Assez de magistrature
comme ça ; je donne ma démission, je jette la robe aux orties et je
pars pour Paris. Qui pourrait me blâmer ? Végéter à perpétuité dans une
ville où il n’y a pas une jolie femme, pas un homme d’intelligence !
où, faute d’un quatrième musicien, nous sommes obligés d’exécuter les
quatuors d’Haydn sans second violon, absolument comme on joue au whist
la partie du mort ! Non, sur mon âme, cela ne peut pas continuer ainsi.
Je suis ici comme Ovide chez les Sarmates ; mais Ovide était exilé, et
je suis libre. Il n’y a que Paris où l’on vive réellement ; à Paris
donc, et le plus tôt possible.
Victor Deslandes passa le reste de la journée à s’affermir dans un
dessein depuis longtemps conçu et souvent médité. Après dîner, sa
résolution étant arrêtée irrévocablement, il songea aux moyens de
l’exécuter, et alla rendre une visite intéressée au seul habitant de la
ville avec lequel il eût formé une liaison habituelle et intime.
M. de Loiselay, chez qui le substitut se présenta dans la soirée, était
un ancien émigré, vieillard encore vert, qui marchait toujours la tête
haute, les épaules effacées et le jarret tendu ; chasseur intrépide,
convive jovial, beau joueur, galant auprès des femmes, ennemi déclaré
de la littérature romantique, il allait à la messe le dimanche, faisait
maigre le vendredi et confiait la direction de sa maison à une fort
jolie gouvernante de vingt-deux ans. Depuis la révolution de juillet
il ne portait plus la croix de Saint-Louis, mutilée, disait-il, par la
suppression des fleurs de lis, et il s’abstenait d’aller aux élections
sous le prétexte qu’un serment est un serment ; à l’exclusion de
tout autre journal, il était abonné à la _Gazette de France_ et au
_Charivari_. Enfin, pour achever d’un seul trait l’esquisse de son
caractère, en 1789 il avait fait le voyage de Coblentz, en 1815 celui
de Gand, en 1830 celui d’Holy-Rood.
Lorsque Deslandes entra dans le salon tendu de tapisseries à
personnages et décoré de quelques tableaux réputés flamands où se
tenait habituellement le vieux gentilhomme, celui-ci était assis
au coin d’un feu pétillant devant lequel, sur une petite table de
marqueterie, se trouvait étalé un échiquier déjà garni de ses pièces.
— Vous voyez que je vous attendais, dit M. de Loiselay en posant sur
la cheminée un volume des _Mémoires de Casanova_, dont il venait de
commencer avec intérêt la lecture ragaillardissante. — Ah çà ! que
m’a-t-on appris ? Vous êtes brouillé avec votre président ?
— Oui et non, répondit le substitut en s’asseyant. Je ne lui veux aucun
mal ; mais lui n’en pourrait pas, je crois, dire autant de moi.
— Qu’a-t-il à vous reprocher ?
— Le mauvais goût que j’ai témoigné en ne tombant pas éperdument
amoureux de mademoiselle sa fille.
— Vous auriez mérité d’être destitué si vous l’aviez fait, dit en riant
M. de Loiselay ; elle est furieusement laide la petite Bescherin, et
sans en avoir le droit ; car qu’aura-t-elle de fortune ? quatre-vingt
mille francs, cent mille tout au plus : avec cela il faut être jolie
sous peine de célibat forcé. Il n’est pas facile aujourd’hui de marier
ses filles. J’en sais quelque chose, moi qui vous parle. Isaure,
ma fille unique, à qui reviendront un jour, le plus tard possible,
vingt-trois bonnes mille livres de rente, les trois quarts en fonds
de terre, Isaure ne s’est mariée qu’à vingt-sept ans ! et à qui ? à
M. Piard ! homme en crédit, conseiller d’état, et en passe de devenir
ministre, tout ce que vous voudrez ; mais, M. Piard, après tout ! Ceci
veut dire que les prétentions de M. le président me semblent un peu
exagérées. Sans compliment, vous pouvez aspirer à quelque chose d’un
peu mieux que mademoiselle Bescherin.
— Puisque vous avez la bonté de penser ainsi, dit Deslandes, j’oserai
vous avouer que je suis de votre avis.
— D’ailleurs, qui vous presse de vous marier ? reprit le vieil
émigré ; vous avez dix ans devant vous avant d’être obligé d’y songer
sérieusement. D’ici là, faites votre chemin ; troquez la robe noire
contre la robe rouge ; devenez avocat général, procureur général.
— Garde des sceaux, interrompit le substitut en souriant.
— Ne vous en avisez pas, reprit M. de Loiselay, qui sourit à son tour ;
vous iriez sur les brisées de mon illustre gendre, M. Piard ; et, s’il
savait que je vous ai encouragé à lui faire concurrence, il ne me le
pardonnerait pas.
— Monsieur, dit Deslandes après un instant de silence, l’intérêt que
vous m’avez toujours témoigné m’engage à vous faire ma confession tout
entière.
— Je vous écoute, mon cher Deslandes, répondit M. de Loiselay avec la
bienveillance qu’inspire presque toujours à un vieillard la confiance
d’un jeune homme.
— J’ai de l’ambition, reprit le substitut d’un air un peu apprêté.
— _Absolvo te_. Jusqu’ici le péché n’est que véniel. A votre âge,
j’aurais probablement dit : J’ai de l’amour. Mais la jeunesse
d’aujourd’hui ne ressemble guère à celle de mon temps. Vous êtes donc
ambitieux. Après ?
— Qui veut la fin veut les moyens. Avec de l’ambition, que puis-je
faire ici ? Mourir d’une consomption morale plus cruelle que le
dépérissement physique ; je me sens réellement malade, et j’ai envie de
chercher à me guérir.
— Allez à Paris, dit M. de Loiselay avec un accent bref.
— J’y songeais, répliqua Deslandes en parodiant la naïve réponse que
fit à la reine de France le vieux chevalier de la croisade.
— Qui vous retient ?
— D’abord, je n’ai pas d’argent comptant, et il m’en faudrait beaucoup.
— J’ai vingt mille francs disponibles chez mon notaire ; ils sont à vos
ordres.
— Mille remercîments ; je n’attendais pas moins de votre obligeance...
Je vous donnerai hypothèque sur mon domaine de Charnière.