resplendit sur l'azur. J'admire cela avec amour et quand je pense
aux biens de l'autre vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La nuit.--La lune et les étoiles brillent. Silence des champs.
SMARH, seul.
Il sort de sa cellule et marche.
Quelle est donc cette science qu'on m'a promise, où la trouve-t-on? de
qui la recevrai-je? par quels chemins mène-t-elle et où mène-t-elle et
au terme de la route où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour moi
et je n'y vois rien que des ténèbres.
Où irai-je? Je ne sais, mais j'ai un désir d'apprendre, d'aller, de
voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins
inaccoutumés s'élèvent dans mon cœur. Si j'allais apprendre
l'infini, si j'allais vous connaître, ô monde, sur lequel je marche;
si j'allais vous voir, ô Dieu que j'adore!
Qu'est-ce donc! ma pensée se perd dans cet abîme.
Est-ce que je n'étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier
Dieu, à secourir les hommes. Pourquoi me faut-il quelque chose de plus,
l'homme est donc fait pour apprendre puisqu'il en a le désir?
Je n'ai que faire de ce que tous les hommes savent; je méprise leurs
livres, témoignages de leurs erreurs.
C'est une science divine qu'il me faut, quelque chose qui m'élève
au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.
Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s'ouvre, ma tête se perd; je sens
que je vais changer, je vais peut-être mourir, c'est peut-être là le
commencement d'éternité bienheureuse promise aux saints.
Un siècle s'est écoulé depuis que je pense et déjà depuis que cet
inconnu m'a parlé, je me sens plus grand; mon âme s'élargit peu à peu
comme l'horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y
entrer.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Où est donc l'être inconnu qui m'a bouleversé l'âme?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
SATAN, SMARH
SATAN.
Me voilà, j'avais promis de revenir et je reviens.
SMARH.
Pourquoi faire?
SATAN.
Pour vous, mon maître.
SMARH.
Pour moi, et que voulez-vous faire de moi?
SATAN.
Ne vouliez-vous pas connaître la science?
SMARH.
Quelle science?
SATAN.
Mais il n'y en a qu'une, c'est la science; la vraie science.
SMARH.
Comment l'appelle-t-on donc?
SATAN.
C'est la science.
SMARH.
Je ne la connais pas, où la trouve-t-on?
SATAN.
Dans l'infini.
SMARH.
L'infini, c'est donc elle.
SATAN.
Et celui qui connaît sait tout.
SMARH.
Mais il n'y a que Dieu.
SATAN.
Dieu? qu'est-ce?
SMARH.
Dieu, c'est Dieu.
SATAN.
Non, Dieu, c'est cet infini, c'est cette science.
SMARH.
Dieu, c'est donc tout.
SATAN.
Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus
haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton
intelligence; c'est ton front trop élevé pour ton bras d'enfant. Tu te
tuerais en voulant l'atteindre. Il te faut quelqu'un qui te monte à la
hauteur de toutes ces choses. Ce sera moi.
SMARH.
Et que m'enseigneras-tu donc?
SATAN.
Tout.
SMARH.
Viens donc.
Dans les airs Satan et Smarh planant dans l'infini.
SMARH.
Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais
tomber.
SATAN.
Tu as donc peur.
SMARH.
Aucun homme n'arriva jamais si haut; mon corps n'en peut plus. Le
vertige me prend, soutiens-moi.
SATAN.
Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu
as peur.
SMARH.
Étrange spectacle, voilà le globe qui est là devant moi et je
l'embrasse d'un coup d'œil; la terre me semble entourée
d'une auréole bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
SMARH.
Oh! grâce, grâce, assez, assez; je tremble, j'ai peur; il me semble que
cette voûte va s'écrouler sur moi, que l'infini va me manger, que je
vais m'anéantir aussitôt.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des rochers
et viennent planer à l'entour, de temps en temps ils s'abattent sur
le rivage en troupe et vont tirer des varechs ou des débris dans la
mer.--Les vagues bondissent et leur bruit retentit dans les cavernes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
L'écume saute sur les rochers à fleur d'eau, et quand le flot s'est
retiré, un silence se fait.--L'on n'entend plus que le clapotis
toujours diminuant des derniers battements de la vague entre les
grosses pierres, puis au loin un bruit sourd.--Les oiseaux de proie
redoublent leurs cris déchirants.
SMARH.
O puissance de Dieu que vous êtes grande! oui, la nature fait peur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.
SATAN.
Il est facile de tout apprendre. Je vais t'y conduire.
Il appelle Yuk, Yuk.
Yuk paraît.
YUK.
Quoi!
SATAN.
On te demande ce que c'est que la vie.
YUK.
Qui cela? qui fait une pareille question?
Satan lui désigne Smarh.
Vraiment.
Riant.
La vie! Ah! par Dieu ou par le diable, c'est fort drôle, fort amusant,
fort réjouissant, fort vrai. La farce est bonne, mais la comédie
est longue. La vie, c'est un biscuit taché de vin, c'est une orgie
où chacun se saoule, chante et a des nausées; c'est un verre brisé,
c'est un tonneau de vin âcre et celui qui le remue trop avant y trouve
souvent bien de la lie et de la boue...
Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d'où nous aurons
un beau coup d'œil. Je puis, par Dieu, vous accompagner, car le Dieu
du grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.
Smarh, Satan et Yuk parcourent le monde.--Ils rencontrent un
malheureux.--Satan l'excite à tuer Yuk pour s'emparer de son riche
pourpoint.--Le pauvre fasciné se rue sur Yuk qui tombe à terre percé
de coups.
SATAN.
Holà! la police, un homme d'assassiné; prends-moi ce gueux-là!
Mais Yuk se relève.
YUK.
Vous croyez, vraiment, que j'étais mort. Oh! par Dieu, il n'y aurait
plus de monde ni de création le jour où je cesserai de vivre. Moi,
mourir! ce serait drôle! Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que
l'éternité.
Moi, mourir! mais je renais de la mort même; je renais avec la vie, car
je vis même dans les tombeaux, dans les poussières.
Celui qui dira que je ne suis plus, mentira.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comment concevez-vous l'idée d'un monde sans moi, sans que j'en occupe
les trois quarts, sans que je ne les fasse vivre en entier?
Les gendarmes prennent le pauvre.
SATAN.
Tant mieux, ce drôle-là m'assommait; mais, au reste, il serait fâcheux
de le faire mourir si tôt. Il faudra qu'il brûle sa prison, viole six
religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre
l'âme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ils reprirent leur route et ils allaient, par la nuit obscure, si
loin qu'ils changèrent de monde et qu'ils arrivèrent au bord d'un
beau fleuve. On entendait le bruit de l'eau dans les bambous dont les
têtes ployaient sous le souffle du vent. Les ondes bleues roulaient
éclairées par la lune qui se reflétait sur elles. Au ciel, les nuages
l'entouraient et roulaient emportés en se déployant--et les eaux
du fleuve aussi s'en allaient lentement entre des prairies toutes
pleines de silence, de fleurs. Les flots étaient si calmes qu'on eût
pris le courant pour quelque serpent monstrueux qui s'allongeait
lentement sur les herbes pour aller mordre au loin l'Océan.
Cependant on voyait glisser dessus les ombres scintillantes des
étoiles et les masses noires des nuages. Souvent aussi les deux ailes
blanches des cygnes disparaissaient dans les joncs verts.
La nuit était chaude, limpide, toute vaporeuse, toute humide; elle
était transparente et bleue comme si un grand feu d'étoiles l'eût
éclairée, c'était un horizon large et grand qui baisait au loin le
ciel d'un baiser d'amour et de volupté.
Smarh se sentit revivre.--Je ne sais quelle perception jusque-là
inconnue de la nature entra dans son âme comme une faculté nouvelle,
comme une jouissance intime et transparente au dedans de laquelle
il voyait se mouvoir confusément des pensées riantes, des images
tendres, vagues, indécises.....
Suivent de nombreuses apparitions de femmes.--Smarh les
repousse.--Puis il est tenté par des tables chargées des mets les
plus exquis, par des palais, des royaumes, la richesse, la jouissance
sous toutes ses formes.--Puis il veut du sang et prend part à de
gigantesques combats.--Enfin, las de tout, il arrive au bout du
monde, au bord de l'Océan.
SMARH.
Qu'est-ce que le monde? Qu'il est petit! J'y étouffe! Élargis-moi cette
terre, étends ces océans, agrandis-moi l'atmosphère où je vis! Est-ce
là tout! Est-ce que la vie se borne là? J'ai dévoré le monde, je veux
autre chose, l'éternité! l'éternité!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... Et il tâcha de faire un grand tas de toute la poussière qu'il
avait faite.--Il éleva une pyramide de têtes de morts séchées par les
vents; il balaya avec des drapeaux déchirés le sang versé, et il le
mit dans une fosse, et il répétait: Gloire! Gloire! Mais tout croula
vite. La poussière même s'envola, les ossements s'engloutirent; la
terre but le sang, et il sentit une voix qui disait derrière lui.
LA MORT.
L'éternité, la gloire, l'immortalité! c'est moi!
Mais il se leva lentement, et comme une ombre qui sort d'un tombeau,
un long linceul tout pourri qui enveloppait un squelette avec des
lambeaux de chair aussi verts que l'herbe des cimetières. Il avait
une tête toute jaunie avec un vieux sourire froid de courtisane.--Son
bâton était un sceptre doré qui portait un soc de charrue; plein de
colère, il s'écria:
Qui ose dire qu'il y a de l'immortalité!
YUK.
C'est moi qui l'ose.
LA VOIX.
Sais-tu qui je suis? Vois donc mes pieds tout pleins de la poussière
des empires, et la frange de mon manteau toute mouillée par les larmes
des générations.
Il secoua son linceul et il en tomba de la poussière rouge.
C'est l'histoire.
Ajouta le spectre.
Ose dire qu'il y a immortalité sans moi.
YUK.
Pour moi.
LA MORT.
Qui donc es-tu?
YUK.
Et toi?
LA MORT.
La Mort... Et toi?
YUK.
Vois donc, ma tête va jusqu'aux nues, mes pieds remuent la cendre des
tombeaux; quand je parle, c'est le monde qui dit quelque chose, c'est
le créateur qui crée, c'est la créature qui agit. Je suis le passé,
le présent, le futur, le monde et l'éternité, cette vie et l'autre,
le corps et l'âme. Tu peux abattre des pyramides et faire mourir des
insectes, mais tu ne m'arracheras pas la moindre parcelle de quelque
chose. Je me moque de tes jours de sépulcre, je me ris de ta faux.....
Les fleurs, le sang, les sanglots, tout ce magnifique cortège dont
tu te fais gloire. Les ruines, le passé, l'histoire, tous ces grains
de sable qui forment ton trône, le monde qui est la roue sur qui tu
tournes dans le temps, tout cela, te dis-je, depuis les océans les plus
larges jusqu'aux larmes d'un chien, depuis un trône jusqu'à un brin
d'herbe, tout cela, ton domaine, ta gloire, ton royaume, que sais-je,
enfin, tout ce que tu manges, tout ce que tu dévores, tout ce qui vit
et qui meurt, tout ce qui est, commence pour finir, tout cela me fait
pitié, tout cela me fait rire, moi, et d'un rire plus fort que le
bruit de ton pied quand il broie le monde d'un seul coup.
LA MORT.
Qui donc es-tu?
YUK.
Eh quoi, ne m'as-tu donc jamais vu? Aux funérailles des empereurs,
n'était-ce pas moi qui étais couché sur le drap noir, qui conduisais
les chevaux; n'est-ce pas moi qui ai creusé les fosses, qui ai fait
pourrir ensemble les cadavres des héros dans leurs mausolées de marbre,
et les charognes des loups sur les feuilles des bois.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
N'as-tu pas vu quelque chose de plus fort que le temps, quelque chose
qui le mène, qui le pousse, le remplit et l'enivre. N'as-tu pas vu une
autre éternité dans l'éternité. Tu crois donc que tout est fini quand
tu as passé.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
LA MORT.
Qui donc es-tu? Parle, parle.
YUK.
Je suis le vrai, je suis l'éternel, je suis le bouffon, le grotesque,
le laid, te dis-je. Je suis ce qui est, ce qui a été, ce qui sera. Je
suis toute l'éternité à moi seul. Pardieu, tu me connais bien, plus
d'une fois je t'ai baisée au visage et j'ai mordu tes os. Nous avons
eu de bonnes nuits, enveloppés tous deux dans ton linceul troué.
LA MORT.
C'est vrai, je t'avais oublié, ou du moins je voulais t'oublier, car tu
me gênes, tu me tirailles, tu m'épuises, tu m'accables, tu veux avoir à
toi seul tout ce que j'ai, et je crois, s'il ne me restait plus qu'un
seul fil de mon manteau, que tu me l'arracherais.
YUK.
C'est vrai, je suis un époux quelque peu tyrannique, mais je t'apporte
chaque jour tant de choses que tu ne devrais pas te plaindre.
LA MORT.
C'est vrai, faisons bon ménage, car nous ne pouvons vivre l'un sans
l'autre. Après tout, tu manges encore les miettes qui tombent de ma
bouche et la poussière que font mes pieds.
Smarh finit par être précipité dans le néant. Satan verse une larme,
mais Yuk se met à rire en se précipitant sur une femme qu'il étouffe
sous son étreinte.
A BORD DE LA «CANGE»
Les notes laissées par Gustave Flaubert sur le voyage qu'il fit en
Orient, en 1850, abondent en descriptions colorées, étincelantes
d'originalité, d'imprévu.
Cependant, la crainte d'être accusé de publier, dans notre édition,
des pages négligées de l'écrivain qui se montra si correct et si
minutieux dans ses œuvres, fait que nous nous bornons à donner ici
les fragments parus dans _le Gaulois_ en 1881.
Maxime Ducamp passe une partie de la nuit à écrire des lettres.
Bouilhet dort sur sa peau d'ours noir. Ce matin, je le reconduis au
chemin de fer de Rouen. Nous nous embrassons, pâles. Il me quitte. Je
tourne les talons. Dieu soit loué! C'est fini! Plus de séparation avec
personne. J'ai le cœur soulagé d'un grand poids.
Il y a encombrement chez Maxime. On déménage ses meubles. Ses amis
viennent lui dire adieu. Cormenin, assis sur une table, est noyé de
larmes.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'intercale les quelques pages que j'ai écrites sur le Nil, à bord
de notre «Cange». J'avais l'intention d'écrire ainsi mon voyage par
paragraphes, en forme de petits chapitres, au fur et à mesure, quand
j'aurais le temps. C'était inexécutable. Il a fallu y renoncer, dès
que le Rhamsin s'est passé et que nous avons pu mettre le nez dehors.
J'avais intitulé cela: «La Cange».
I
6 février 1850, à bord de la «Cange».
C'était, je crois, le 12 novembre de l'année 1840. J'avais dix-huit
ans. Je revenais de la Corse (mon premier voyage). La narration écrite
en était achevée, et je considérais, sans les voir, tout étalées sur
ma table, quarante-cinq feuilles de papier dont je ne savais plus que
faire. Autant qu'il m'en souvient, c'était du papier à lettres, à
teinte bleue et encore tout divisé par cahiers pour pouvoir tenir dans
les ficelles de mon portefeuille de voyage.
Ils avaient été achetés à Toulon, par un de ces matins d'appétit
littéraire où il semble que l'on a les dents assez longues pour écrire
démesurément sur n'importe quoi. J'ai jeté sur les pages noircies un
long regard d'adieu; puis, les repoussant, j'ai reculé ma chaise de ma
table et je me suis levé. Alors j'ai marché de long en large dans ma
chambre, les mains dans les poches, le cou dans les épaules, les pieds
dans mes chaussons, le cœur dans ma tristesse.
C'était fini. J'étais sorti du collège. Qu'allais-je faire? J'avais
beaucoup de plans, beaucoup de projets, cent espérances, mille dégoûts
déjà. J'avais envie d'apprendre le grec. Je regrettais de n'être pas
corsaire. J'éprouvais des tentations de me faire renégat, muletier ou
camaldule. Je voulais sortir de chez moi, de mon moi. Aller n'importe
où, partout, avec la fumée de ma cheminée et les feuilles de mon acacia.
Enfin, poussant un long soupir, je me suis rassis à ma table, j'ai
enfermé sous un quadruple cachet les cahiers de papier blanc, j'ai
écrit dessus, avec la date du jour, «papier réservé pour mon prochain
voyage», suivi d'un large point d'interrogation, j'ai poussé cela dans
mon tiroir et j'ai tourné la clef.
Dors en paix, sous ta couverture, pauvre papier blanc, qui devait
contenir les débordements d'enthousiasme et les cris de joie de la
fantaisie libre. Ton format était trop petit et ta couleur trop tendre.
Mes mains plus vieilles rompront un jour tes cachets poudreux. Mais
qu'écrirais-je sur toi?
II
Il y a déjà dix ans de cela. Aujourd'hui je suis sur le Nil et nous
venons de dépasser Memphis.
Nous sommes partis du vieux Caire par un bon vent de nord. Nos deux
voiles, entre-croisant leurs angles, se gonflaient dans toute leur
largeur; la «Cange» allait penchée, sa carène fendait l'eau. Je
l'entends maintenant qui coule plus doucement. A l'avant notre raiz
Ibrahim, accroupi à la turque, regardait devant lui, et sans se
détourner, de temps en temps, criait la manœuvre à ses matelots.
Debout sur la dunette qui fait le toit de notre chambre, le second
tenait la barre tout en fumant sa chibouque de bois noir. Il y avait
beaucoup de soleil, le ciel était bleu. Avec nos lorgnettes nous avons
vu de loin en loin, sur la rive, des hérons ou des cigognes.
L'eau du Nil est toute jaune, elle roule beaucoup de terre; elle
semble comme fatiguée de tous les pays qu'elle a traversés et murmurer
toujours la plainte monotone de je ne sais quelle lassitude de voyage.
Si le Niger et le Nil ne sont qu'un même fleuve, d'où viennent ces
flots? qu'ont-ils vu? Ce fleuve-là, tout comme l'Océan, laisse remonter
la pensée jusqu'à des distances presque incalculables; et puis, ajoutez
par là-dessus l'éternelle rêverie de Cléopâtre et comme un grand reflet
de soleil, le soleil doré des Pharaons. A la tombée du jour le ciel
est devenu tout rouge à droite et tout rose à gauche. Les pyramides de
Sakkara tranchaient en gris dans le fond vermeil de l'horizon. C'était
une incandescence qui tenait tout ce côté-là du ciel et le trempait
d'une lumière d'or. Sur l'autre rive, à gauche, c'était une teinte
rose: plus c'était rapproché de terre, plus c'était rose. Le rose
allait montant et s'affaiblissant; il devenait jaune, puis un peu vert;
le vert pâlissait et, par un blanc insensible, gagnait le bleu qui
faisait la voûte de nos têtes, où se fondait la transition (brusque)
des deux grandes couleurs.
III
Là-bas, sur un fleuve plus doux, moins antique, j'ai quelque part une
maison blanche dont les volets sont fermés, maintenant que je n'y suis
plus. Les peupliers sans feuilles frémissent dans le brouillard froid,
et les monceaux de glace que charrie la rivière viennent se heurter
aux rives durcies. Les vaches sont à l'étable, les paillassons sur les
espaliers, la fumée de la ferme monte lentement dans le ciel gris.
J'ai laissé la longue terrasse Louis XIV, bordée de tilleuls, où,
l'été, je me promène en peignoir blanc. Dans six semaines on verra
leurs bourgeons. Chaque branche alors aura des boutons rouges; puis
viendront les primevères, qui sont jaunes, vertes, roses, iris. Elles
garnissent l'herbe des cours. O primevères, mes petites, ne perdez pas
vos graines, que je vous revoie à l'autre printemps.
J'ai laissé le grand mur tapissé de roses et le pavillon au bord de
l'eau. Une touffe de chèvrefeuille pousse en dehors sur le balcon de
fer. A une heure du matin, en juillet, par le clair de lune, il y fait
bon venir voir pêcher les caluyots.
IV
Vous raconter ce qu'on éprouve, à l'instant du départ, et comme votre
cœur se brise à la rupture subite de ses plus tendres habitudes, ce
serait trop long, je saute tout cela.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Entre nous deux, dans le coupé, se tenait, sans mot dire, une dame
d'une cinquantaine d'années, la figure emmitouflée de voiles, le corps
enveloppé dans une pelisse de soie. Une jeune femme et un monsieur
l'avaient conduite jusqu'au bureau. Quand on a tourné la borne de la
rue Saint-Honoré, elle a pleuré. Elle allait en Bourgogne, elle devait
s'arrêter le soir ou dans la nuit. Son voyage finissait dans quelques
heures et elle pleurait. Mais je ne pleurais pas, moi, qui allais plus
loin et qui sans doute quittais plus. Pourquoi m'a-t-elle indigné?
pourquoi m'a-t-elle fait pitié? pourquoi avais-je envie de lui dire des
injures, à cette bonne femme? Serait-ce que notre joie est la seule
joie légitime, notre amour, le seul amour vrai, notre douleur, la seule
douleur?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A ma droite était un monsieur maigre, en chapeau blanc; à ma gauche,
deux conducteurs de diligence qui, par-dessus leur veste, avaient passé
leur blouse bleue. Le premier, marqué de petite vérole et portant
pour toute barbe une large «mazagran» noire, était notre conducteur
à nous. Son compagnon, gros gaillard à figure réjouie, venait depuis
quelques jours de donner sa démission et s'en allait à Lyon faire un
voyage d'agrément et se livrer à l'exercice de la chasse. Quel mélange
d'idées plaisantes ne s'offre-t-il pas à l'esprit dans la personne du
conducteur? N'y retrouvez-vous pas, comme moi, le souvenir chéri de la
joie bruyante des vacances, le vagabondage de la dix-septième année,
la rêverie au grand air, avec cinq chevaux qui galopent devant vous
sur une belle route et des paysages à l'horizon, la senteur des foins,
du vent sur votre front, et les conversations faciles, les rêves tout
haut, les interminables pipes que l'on rebourre et que l'on rallume,
tout ce que comporte en soi la fraternité du petit verre, sans oublier
non plus ces mystérieuses bourriches inattendues qui entrent chez vous,
vers le jour de l'an, dans votre salle à manger chauffée, le matin,
vers dix heures, pendant que vous êtes à déjeuner? L'avez-vous jamais
talonné de questions sur la longueur de la route, cet homme patient qui
vous écoutait toujours. Dans le coin de votre mémoire, n'y a-t-il pas
le souvenir encore ému d'une montée quelconque dominant un pays désiré?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
V
J'ai souvenir, pendant la première nuit, d'une côte que nous avons
montée. C'était au milieu des bois. La lune, par places, donnait sur la
route. A gauche, il devait y avoir une grande vallée. La lanterne qui
est sur le siège du postillon éclairait la croupe des deux premiers
chevaux. Ma voisine, endormie la bouche ouverte, ronflait sur mon
épaule. Nous ne disions rien; on roulait.
Le soir, vers dix heures, on s'est arrêté à Nangis-le-Franc pour dîner.
Les hommes ont fumé dans la cuisine, autour de la grande cheminée. Des
voyageurs pour le commerce ont causé entre eux. L'un d'eux prétendait
en reconnaître un autre, ce que cet autre niait: «Pourtant il se
souvenait de l'avoir vu chez Goyer, à Clermont. Il y avait bien de
cela dix-huit bonnes années, et même il faisait un fameux tapage
parce qu'on lui avait donné un lit trop court.--Ah! comme vous étiez
en colère.--Oui, pardieu, vous criiez joliment.--C'est possible,
monsieur, je ne nie pas; il se peut, mais je n'ai point souvenance.»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VI
Parmi les passagers du bateau de la Saône, nous avons regardé avec
attention une jeune et svelte créature qui portait sur sa capote de
paille d'Italie un long voile vert.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .