long en large sur le pont du bateau, cherchant en mon intellect dans
quelle catégorie sociale faire rentrer ces gens, et, de temps à autre,
pour secourir mon diagnostic, jetant un coup d'œil à la dérobée
sur les adresses des caisses, cartons et étuis entassés pêle-mêle au
pied de la cheminée. Car j'ai cette manie de bâtir de suite des livres
sur les figures que je rencontre. Une invincible curiosité me fait me
demander malgré moi quelle peut être la vie du passant que je croise.
Je voudrais savoir son métier, son pays, son nom, ce qui l'occupe à
cette heure, ce qu'il regrette, ce qu'il espère, amours oubliées, rêves
d'à présent, tout, jusqu'à la bordure de ses gilets de flanelle et la
mine qu'il a quand il se purge. Et si c'est une femme (d'âge moyen
surtout), alors la démangeaison devient cuisante. Comme on voudrait
tout de suite la voir nue, avouez-le, et nue jusqu'au cœur. Comme
on cherche à connaître d'où elle vient, où elle va, pourquoi elle
se trouve ici et pas ailleurs. Tout en promenant vos yeux sur elle,
vous lui faites des aventures. Vous lui supposez des sentiments. On
pense à la chambre qu'elle doit avoir. A mille choses encore, et que
sais-je? aux pantoufles rabattues dans lesquelles elle passe son pied
en descendant du lit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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Une diligence de hasard se trouvait là. Nous engloutissons un méchant
dîner, nous sautons dans la guimbarde et un quart d'heure après nous
roulons sur la route de Marseille.
On sent déjà que l'on a quitté le Nord. Les montagnes au coucher du
soleil ont des teintes bleuâtres. La route va toute droite entre des
bordures d'oliviers. L'air est plus transparent et pénétré d'une
lumière claire.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
VII
La première fois que je suis arrivé à Marseille, c'était par un matin
de novembre. Le soleil brillait sur la mer; elle était plate comme
un miroir, tout azurée, étincelante. Nous étions au haut de la côte
qui domine la ville du côté d'Aix. Je venais de me réveiller. Je suis
descendu de voiture pour respirer plus à l'aise et me dégourdir les
jambes. Je marchais. C'était une volupté virile comme je n'en ai plus
retrouvé depuis. Comme je me suis pris d'amour pour cette mer antique
dont j'avais tant rêvé! J'admirais la voilure des tartanes, les larges
culottes des marins grecs, les bas couleur tabac d'Espagne des femmes
du peuple. L'air chaud qui circulait dans les rues sombres entre les
hautes maisons m'apportait au cœur les mollesses orientales et
les grands pavés de la Canebière qui chauffaient la semelle de mes
escarpins, me faisaient tendre le jarret à l'idée des plages brûlantes
où j'aurais voulu marcher.
Un soir j'ai été tout seul à l'école de natation de Lansac, du côté de
la baie des Oursins, où il y a de grandes madragues pour la pêche du
thon, qui sont tendues au fond de l'eau.
J'ai nagé dans l'onde bleue; au-dessous de moi, je voyais les cailloux
à travers et le fond de la mer tapissé d'herbes minces. Avec un calme
plein de joie, j'étendais mon corps dans la caresse fluide de la naïade
qui passait sur moi. Il n'y avait pas de vagues, mais seulement une
large ondulation qui vous berçait avec un murmure.
Pour rejoindre l'hôtel, je suis revenu dans une espèce de cabriolet
à quatre places, avec le directeur des bains et une jeune personne
blonde, dont les cheveux mouillés étaient relevés en tresses sous son
chapeau. Elle tenait sur ses genoux un petit carlin de la Havane,
auquel elle avait fait prendre un bain avec elle. La bête grelottait.
Elle la frottait dans ses mains pour la réchauffer. Le conducteur de la
voiture était assis sur le brancard et avait un grand chapeau de feutre
gris.
Comme il y a longtemps de cela, mon Dieu!
FIN
TABLE
TROIS CONTES
Pages.
Un cœur simple. 3
La légende de saint Julien l'Hospitalier. 55
Hérodias. 99
MÉLANGES
Avis. 151
Préface aux dernières chansons de L. Bouilhet. 158
Lettre à la municipalité de Rouen. 187
ŒUVRES INÉDITES
Par les champs et par les grèves. 205
La danse des morts. 341
Novembre. 354
Rabelais. 361
Smarh. 371
A bord de la «Cange» 386
* * * * *
Liste des modifications:
Page 9: «Pont-Lévêque» remplacé par «Pont-l'Évêque» (et se rendit à
Pont-l'Évêque.)
Page 104: «triomple» par «triomphe» (la joie d'un triomphe éclairait)
Page 135: «Iacim» par «Iaçim» (Iaçim, bien que Juif)
Page 138: ajout de «d'» (et des festons d'anémone)
Page 139: «Machaërous» par «Machærous» (loin de Machærous)
Page 141: «Ioakamann» par «Iaokanann» (et il n'osait tuer Iaokanann!)
Page 198: «méséant» par «messéant» (rien dire de messéant)
Page 202: ajout de «de» (Cette affaire en soi est fort peu de chose)
Page 208: «s'étentendaient» par «s'étendaient» (les lignes de
peupliers s'étendaient)
Page 296: «néanmons» par «néanmoins» (néanmoins fort essoufflé)
Page 307: «auraient» par «aurait» (Elle ... vous aurait bien donné)
Page 328: «poreaux» par «poireaux» (les poireaux languissant de soif)
Page 372: «Seigueur» par «Seigneur» (avec la paix du Seigneur)
Page 381: «disparaissent» par «disparaissaient» (deux ailes ...
disparaissaient)
Page 393: «criez» par «criiez» (Oui, pardieu, vous criiez joliment)