N'usant point de l'existence, l'existence m'usait. Mes rêves me

fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile,

irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J'étais un

chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se

manifester, ni que faire d'eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et

attendaient leur moule.

J'étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l'Inde

où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable

sous chaque rayon de soleil. L'air est rempli de parfums et de poisons;

les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des

pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux

mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi

de grands monceaux d'or; et au milieu coule le large fleuve, avec ses

crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du

rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs

et des cadavres verdis par la peste.

J'aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante;

je l'aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement

des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage;

je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le

tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du

violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui

dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se

tenaient accoudées et regardaient l'Asie!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

II

..... Il pleuvait. J'écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir.

Les lumières, près de s'éteindre, pétillaient dans les bobèches de

cristal. L'aube parut. Une ligne jaune saillit dans le ciel, s'allongea

horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et

vineuses, envoya dans l'appartement une faible lueur blanchâtre irrisée

de violet qui se jouait encore avec la nuit et avec l'éclat des bougies

expirantes reflétées dans la glace.

Marie, étendue, avait certaines parties du corps dans la lumière,

d'autres dans l'ombre. Elle s'était dérangée un peu; sa tête était plus

basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors

du lit et touchait presque le plancher. Il y avait sur la table de

nuit un bouquet de violettes dans un verre d'eau. J'étendis la main,

je le pris, je cassai le fil avec mes doigts, et je les respirais.

La chaleur de la chambre, sans doute, ou bien le long temps depuis

qu'elles étaient cueillies, les avait fanées. Je leur trouvai une

odeur exquise et toute particulière. Je humai un à un leur parfum.

Comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour

me rafraîchir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués

ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant

que faire, et ne voulant pas l'éveiller, car j'éprouvais un étrange

plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur

la gorge de Marie; bientôt elle en fut toute couverte, et les belles

fleurs fanées sous lesquelles elle dormait la symbolisèrent à mon

esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à

cause de cela peut-être, elle m'envoyait un parfum plus âcre et plus

irritant. Le malheur qui avait dû passer dessus la rendait plus belle

de l'amertume que sa bouche conservait même dans le sommeil, belle des

deux rides quelle avait derrière le cou et que le jour, sans doute,

elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la

volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je

devinais mille passions terribles qui l'avaient dû illuminer comme la

foudre.

A ce moment-là elle frissonna; toutes les violettes tombèrent. Elle

sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu'elle étendait

ses bras autour de mon cou et m'embrassait d'un long baiser du matin,

d'un baiser de colombe qui s'éveille.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

III

RÉCIT DE MARIE

..... Bientôt on me connut. Ce fut à qui m'aurait. Mes amants faisaient

mille folies pour me plaire. Tous les soirs je lisais les billets

doux de la journée, pour y trouver l'expression nouvelle de quelque

cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se

ressemblaient. Je savais d'avance la fin de leurs phrases et la manière

dont ils allaient tomber à genoux. Il y en a deux que j'ai repoussés

par caprice et qui se sont tués. Leur mort ne m'a point touchée.

Pourquoi mourir? Que n'ont-ils plutôt tout franchi pour m'avoir? Si

j'aimais un homme, moi, il n'y aurait pas de mers assez larges ni de

montagnes assez hautes pour m'empêcher d'arriver jusqu'à lui. Comme

je me serais bien entendue, si j'avais été homme, à corrompre des

gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche

les cris de ma victime!

Trompée, chaque matin, de l'espoir que j'avais eu la veille, je les

chassais avec colère et j'en prenais d'autres. L'uniformité du plaisir

me désespérait et je courais à sa poursuite avec une frénésie toujours

altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable

aux marins en détresse qui boivent de l'eau de mer et ne peuvent

s'empêcher d'en boire, tant la soif les brûle!

Dandys et rustauds, j'ai voulu voir si tous étaient de même. J'ai

goûté la passion des hommes aux mains blanches et grasses, aux cheveux

teints et collés sur les tempes, j'ai eu de pâles adolescents, blonds,

efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi. Les vieillards

aussi m'ont salie de leurs joues décrépites, et j'ai contemplé au

réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux sans flamme. Sur un banc

de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe

de tabac, l'homme du peuple, encore, m'a embrassée avec violence. Je

me suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles. Mais

la canaille ne fait pas mieux l'amour que la noblesse, et la botte

de paille n'est pas plus chaude que les sophas. Pour les rendre plus

ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils

ne m'en aimaient pas davantage. J'ai eu pour des sots des bassesses

infâmes et, en échange, ils me haïssaient, ils me méprisaient, alors

que j'aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de

bonheur. Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer

que les autres, et que les natures rachitiques se raccrocheraient à la

vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des

nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires; mais je

les épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres,

ni les riches, ni les beaux, ni les laids n'ont pu assouvir l'amour que

je leur demandais à remplir. Tous, faibles, languissants comme dans

l'ennui, avortons conçus par des paralytiques que la vie énerve, que

la femme tue, craignant de mourir dans des draps comme on meurt à la

guerre, il n'en est pas un que je n'aie vu lassé dès la première heure!

Il n'y a donc plus sur la terre de ces jeunesses divines d'autrefois!

Plus de Bacchus, plus d'Apollons! Plus de ces héros qui marchaient

couronnés de pampres et de lauriers!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

RABELAIS

Le manuscrit, contrairement à tous les autres, ne portait aucune

indication de date. Il est, toutefois, vraisemblable que cet

article remonte au temps des premiers écrits de Gustave Flaubert,

époque à laquelle l'accord était loin de s'être fait sur la façon

de comprendre le génie de Rabelais. Cette considération ajoute un

nouveau prix à une œuvre de critique littéraire déjà si attirante

par les deux noms qu'elle rapproche.

Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et

jamais peut-être avec le plus d'injustice et d'ignorance. Ainsi, aux

uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné

et fantastique, aussi obscène qu'ingénieux, dangereux par l'idée,

révoltant par l'expression. Pour les autres, c'est toute une

philosophie pratique, douce, modérée, sceptique, il est vrai, mais

qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à

tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que

son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et

universelle qui s'échappe si franchement par le rire colossal de ses

géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille

façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais

au fond peut-être si profonde et si vraie.

Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle

importance qu'elle se lie à chaque âge et en explique la pensée.

Ainsi, d'abord au XVIe siècle, lorsqu'elle apparaît, c'est une

révolte ouverte, c'est un pamphlet moral. Elle a toute l'importance

de l'actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige.

Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c'est le rire.

Mais il le pousse si fort, qu'avec ce rire il démolit tout autant de

choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien,

il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu

terrible. C'est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le

monde.

Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et

franche de Molière et de La Fontaine. Tous trois immortels et bons

génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre

nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d'analyse, francs,

libres, dégagés d'allures, hommes s'il en fut dans tout le sens du mot,

tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils

sont de la religion de l'homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils

l'ont retournée et analysée, disséquée, l'un dans des romans, avec de

grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l'autre au théâtre,

dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement

sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le

bon sens de Philinte ou la bile d'Alceste, que tous les philosophes

depuis qu'il y en a; et l'autre, enfin, avec ses fables pour les

enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui

retombe sur l'autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi

qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles

de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.

Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d'étude, l'auteur favori de

quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que

nous avons cités, La Bruyère le goûte et l'apprécie avec impartialité.

Il n'est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour

la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme

de Maintenon et si bien représenté dans l'anguleux et plat jardin de

Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante,

nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu'il se trouvait

entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné

Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et

Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de

têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans

l'adoration de lui-même.

Au XVIIIe siècle c'est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et

ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait

trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans

les bureaux d'esprit de Mme du Deffant ou de Mme Geoffrin. On ne

comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon,

cette veine poétique palpitante d'inventions, d'aventures, de voyages,

d'extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait

horreur de ce qu'il nommait le dévergondage d'esprit. Il aimait mieux

celui des mœurs. Voltaire, en effet, n'excuse Rabelais que parce

qu'il s'est moqué de l'Église. Quant à son style, quant au roman, il

ne l'entend guère, quoiqu'il prétende cependant en donner une clef.

En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures

qu'un moine ivre puisse vomir.»

Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même,

comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres,

a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique,

exceptionnel; c'est peut-être le seul dans l'histoire des littératures

du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d'abord, dans

l'antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré,

leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge,

sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les

moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la

partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l'élément

grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun

document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus

exact, Béroald de Verville, l'auteur de _l'Art de parvenir_, en est

si loin, qu'on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le

reproduire, mais l'affectation qui perce si souvent et la sensibilité

raffinée détruisent tout parallèle.

Non, Rabelais est unique parce qu'il est à lui seul l'expression

d'un siècle, d'une époque. Il a tout à la fois la signification

littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là qui créent

des littératures ou qui en ferment de vieilles apparaissent de loin

en loin; ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis

s'en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et

belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile

la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances,

de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à

la fois; c'est le poète chrétien, le poète de la mort et de l'enfer,

plein de mélancolie et d'espérances. Ailleurs, dans les sociétés

vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné

tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les

illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées

par la réalité, la science, le raisonnement, l'analyse, que fait le

poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d'orgueil

et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du

cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui

l'entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions

qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore,

immense, et en sortent par la voix du génie, pour marquer éternellement

dans l'histoire la place d'une société, d'une époque, pour écrire ses

larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c'est

Byron). C'est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai

historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens.

Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les

capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l'esprit de chaque province,

de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original;

ils l'amalgament, ils l'arrangent, puis ils la rendent transformée dans

l'art.

Quand Rabelais vint à naître, c'était l'année 1483, l'année de la mort

de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité,

le moine allait abattre la papauté, c'est-à-dire tout le moyen

âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple, lassé de l'un et de

l'autre, n'en voulait plus. Il s'était aperçu que l'homme d'armes

le mangeait, que le prêtre l'exploitait et le trompait de son côté.

Longtemps il s'était contenté d'inscrire ses railleries sur la pierre

des cathédrales, de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher,

comme dans le _Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou

la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une

réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole, le mystère,

la poésie; et c'était un besoin général de sortir des entraves,

d'entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans

la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant

l'Église avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de

vautour, une queue de serpent avait couru l'Europe entière. C'était

l'époque de Commines, de Machiavel, de l'Arétin. La papauté avait eu

Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L'orgie

intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang.

Au XVIIIe siècle, elle s'est renouvelée et a fini de même.

C'était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque

que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de

cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses

débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il

se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui

palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur

lui-même.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des

allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n'ont point, selon

moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non

point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette

vaine tentative.

Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute

la boue qu'il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti. Ainsi, sans

même parler de l'Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils

pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?

Falstaff est à lui seul l'homme de l'Angleterre, le John Bull bouffi

de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d'entre les

cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d'Espagne. Ce

n'est point le grotesque terrible d'Iago, ni l'immoralité raisonnée

du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion, c'est de s'aimer.

Il la porte au plus haut degré; elle est sublime. C'est l'égoïsme

personnifié avec un certain fond d'analyse et de scepticisme qu'il fait

tourner à son profit.

Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure

basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l'homme

poltron, l'homme qui ne conçoit pas l'héroïsme, l'homme des proverbes,

l'homme prosaïque par excellence, n'est-ce pas la raison criant de

toutes ses forces à don Quichotte d'arrêter et de ne pas courir après

les moulins à vent qu'il prend pour des géants? Le gentilhomme y court,

mais il s'y casse le bras, s'y meurtrit la tête. Son casque est un plat

à barbe, son cheval, Rossinante. Et l'âne du laboureur se met à braire

devant son blason.

Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins

précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses.

Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins

paresseux que Sancho; mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard.

Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.

(_Suit une analyse du livre de Rabelais._)

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n'a sondé que la société

telle qu'elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des

ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde

politique meilleur, une société toute autre. Ce qui existait lui

faisait pitié, et pour employer une expression triviale, _le monde

était farce_. Et il l'a tourné en farce.

Depuis lui, qu'est-ce qu'on a fait? Tout est changé. La réforme est

venue; indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance

matérielle.

Et encore?

Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies,

théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où

nous mènera-t-il?

Voyez donc! Où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? Est-ce l'aurore?

Vous n'avez plus de christianisme. Qu'avez-vous donc? des chemins de

fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps

est mieux, la chair souffre moins; mais le cœur saigne toujours.

L'âme, l'âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l'enveloppe qui la

renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s'abîme dans le

scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au

berceau; tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont

le temps de cadencer leur pensée et qu'ils la jettent à demi écrite

sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque

grenier ou dans chaque palais qu'habitent la misère, l'orgueil, la

satiété!

Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je

vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n'aurez pas comblé cet

éternel gouffre béant que l'homme a en lui, je me moque de vos efforts

et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un

brin d'herbe.

Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu'il puisse se

dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi

rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n'y en a plus; ni de Dieu,

quoiqu'on n'y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c'est déjà

vieux.

Mais de quoi donc?

Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.

Mais l'autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses

larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus

terrible et le plus sublime qu'on ait fait.

SMARH

VIEUX MYSTÈRE (1839)

C'est encore une composition appartenant à la période initiale et

romantique de l'auteur. Il lui a donné, en effet, la forme des vieux

mystères du moyen âge, et le prologue fait voir, dans le ciel, Satan

qui défie l'archange Michel. Le sujet est la tentation d'un ermite,

Smarh, par l'esprit du mal et par un autre démon, Yuk, de création

personnelle, en qui s'incarnent plus particulièrement l'ironie et le

grotesque.

Quelques scènes sont comme des ébauches lointaines de _Saint Antoine_.

Ce fragment est tiré du prologue. Satan, après avoir été terrassé

sous les pieds de l'archange Michel, se relève vainqueur et jette des

cris de triomphe.

Merci vous tous qui m'avez secondé! Honneur à la vanité qui s'appelle

grandeur et qui m'a livré les poètes, les femmes, les rois.

Honneur à la colère ivre qui casse et qui tue. Honneur à la jalousie, à

la ruse, à la luxure qui s'appelle amour, à la chair qui s'appelle âme.

Honneur à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le

fait pâmer d'aise! Grandeur humaine!

Vive l'enfer!--A moi le monde jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai élevé,

j'ai été sa nourrice et sa mère, et je l'ai bercé dans ses jeunes ans.

Comme il m'a aimé! Comme il m'a pris! Et moi, de quel ardent amour je

lui ai imposé mes baisers de feu!

Je veillerai jusqu'à sa dernière heure sur ses jours. Je lui

fermerai les yeux; je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son

dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira Créateur.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soir.--En Orient.--Dans l'Asie Mineure.--Un vallon avec une cabane

d'ermite.--Non loin une petite chapelle.

UN ERMITE.

Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur.

L'homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier. Puisse sa

bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s'effacer.

Allez, ne m'oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les

miennes.

Après avoir congédié ses fidèles.

Je les aime tous, ces hommes et mon cœur s'épanouit quand je leur

parle de Dieu. Ces femmes me semblent des sœurs, des anges. Et ces

petits enfants, comme je les embrasse avec plaisir!

O merci, mon Dieu, de m'avoir fait une âme si douce comme la vôtre et

capable d'aimer! Heureux ceux qui aiment.

Quand j'ai jeûné longtemps, quand j'ai orné de fleurs cueillies sur

les vallées ton autel, quand j'ai longtemps prié à genoux, longtemps

regardé le ciel en pensant au paradis, que j'ai consolé ceux qui

viennent, moi, il me semble que mon cœur est large, que cet amour

est une force et qu'il créerait quelque chose.

Je suis content dans cette retraite, j'aime à voir la rivière serpenter

au bas de la vallée, à voir l'oiseau étendre ses ailes et le soleil se

coucher lentement avec ses teintes roses.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 20 / 22 段