fatiguaient plus que de grands travaux; une création entière, immobile,
irrévélée à elle-même, vivait sourdement sous ma vie. J'étais un
chaos dormant de mille principes féconds qui ne savaient comment se
manifester, ni que faire d'eux-mêmes. Ils cherchaient leur forme et
attendaient leur moule.
J'étais, dans la variété de mon être, comme une immense forêt de l'Inde
où la vie palpite dans chaque atome et apparaît monstrueuse ou adorable
sous chaque rayon de soleil. L'air est rempli de parfums et de poisons;
les tigres bondissent, les éléphants marchent fièrement comme des
pagodes vivantes, les serpents se tapissent sous les bambous, les dieux
mystérieux et difformes sont cachés dans le creux des cavernes, parmi
de grands monceaux d'or; et au milieu coule le large fleuve, avec ses
crocodiles béants qui font claquer leurs écailles dans les lotus du
rivage, et ses îles de fleurs que le courant entraîne avec des troncs
et des cadavres verdis par la peste.
J'aimais pourtant la vie, mais la vie expansive, radieuse, rayonnante;
je l'aimais dans le galop furieux des coursiers, dans le scintillement
des étoiles, dans le mouvement des vagues qui courent vers la plage;
je l'aimais dans le battement des belles poitrines nues, dans le
tremblement des regards amoureux, dans la vibration des cordes du
violon, dans le frémissement des chênes, dans le soleil couchant qui
dore les vitres et fait penser aux balcons de Babylone où les reines se
tenaient accoudées et regardaient l'Asie!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
II
..... Il pleuvait. J'écoutais le bruit de la pluie et Marie dormir.
Les lumières, près de s'éteindre, pétillaient dans les bobèches de
cristal. L'aube parut. Une ligne jaune saillit dans le ciel, s'allongea
horizontalement et, prenant de plus en plus des teintes dorées et
vineuses, envoya dans l'appartement une faible lueur blanchâtre irrisée
de violet qui se jouait encore avec la nuit et avec l'éclat des bougies
expirantes reflétées dans la glace.
Marie, étendue, avait certaines parties du corps dans la lumière,
d'autres dans l'ombre. Elle s'était dérangée un peu; sa tête était plus
basse que ses seins; le bras droit, le bras du bracelet, pendait hors
du lit et touchait presque le plancher. Il y avait sur la table de
nuit un bouquet de violettes dans un verre d'eau. J'étendis la main,
je le pris, je cassai le fil avec mes doigts, et je les respirais.
La chaleur de la chambre, sans doute, ou bien le long temps depuis
qu'elles étaient cueillies, les avait fanées. Je leur trouvai une
odeur exquise et toute particulière. Je humai un à un leur parfum.
Comme elles étaient humides, je me les appliquai sur les yeux pour
me rafraîchir, car mon sang bouillait, et mes membres fatigués
ressentaient comme une brûlure au contact des draps. Alors, ne sachant
que faire, et ne voulant pas l'éveiller, car j'éprouvais un étrange
plaisir à la voir dormir, je mis doucement toutes les violettes sur
la gorge de Marie; bientôt elle en fut toute couverte, et les belles
fleurs fanées sous lesquelles elle dormait la symbolisèrent à mon
esprit. Comme elles, en effet, malgré leur fraîcheur enlevée, à
cause de cela peut-être, elle m'envoyait un parfum plus âcre et plus
irritant. Le malheur qui avait dû passer dessus la rendait plus belle
de l'amertume que sa bouche conservait même dans le sommeil, belle des
deux rides quelle avait derrière le cou et que le jour, sans doute,
elle cachait sous ses cheveux. A voir cette femme si triste dans la
volupté et dont les étreintes mêmes avaient une joie lugubre, je
devinais mille passions terribles qui l'avaient dû illuminer comme la
foudre.
A ce moment-là elle frissonna; toutes les violettes tombèrent. Elle
sourit, les yeux encore à demi fermés, en même temps qu'elle étendait
ses bras autour de mon cou et m'embrassait d'un long baiser du matin,
d'un baiser de colombe qui s'éveille.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
III
RÉCIT DE MARIE
..... Bientôt on me connut. Ce fut à qui m'aurait. Mes amants faisaient
mille folies pour me plaire. Tous les soirs je lisais les billets
doux de la journée, pour y trouver l'expression nouvelle de quelque
cœur autrement moulé que les autres et fait pour moi. Mais tous se
ressemblaient. Je savais d'avance la fin de leurs phrases et la manière
dont ils allaient tomber à genoux. Il y en a deux que j'ai repoussés
par caprice et qui se sont tués. Leur mort ne m'a point touchée.
Pourquoi mourir? Que n'ont-ils plutôt tout franchi pour m'avoir? Si
j'aimais un homme, moi, il n'y aurait pas de mers assez larges ni de
montagnes assez hautes pour m'empêcher d'arriver jusqu'à lui. Comme
je me serais bien entendue, si j'avais été homme, à corrompre des
gardiens, à monter la nuit aux fenêtres, et à étouffer sous ma bouche
les cris de ma victime!
Trompée, chaque matin, de l'espoir que j'avais eu la veille, je les
chassais avec colère et j'en prenais d'autres. L'uniformité du plaisir
me désespérait et je courais à sa poursuite avec une frénésie toujours
altérée de jouissances nouvelles et magnifiquement rêvées, semblable
aux marins en détresse qui boivent de l'eau de mer et ne peuvent
s'empêcher d'en boire, tant la soif les brûle!
Dandys et rustauds, j'ai voulu voir si tous étaient de même. J'ai
goûté la passion des hommes aux mains blanches et grasses, aux cheveux
teints et collés sur les tempes, j'ai eu de pâles adolescents, blonds,
efféminés comme des filles, qui se mouraient sur moi. Les vieillards
aussi m'ont salie de leurs joues décrépites, et j'ai contemplé au
réveil leur poitrine oppressée et leurs yeux sans flamme. Sur un banc
de bois, dans un cabaret de village, entre un pot de vin et une pipe
de tabac, l'homme du peuple, encore, m'a embrassée avec violence. Je
me suis fait comme lui une joie épaisse et des allures faciles. Mais
la canaille ne fait pas mieux l'amour que la noblesse, et la botte
de paille n'est pas plus chaude que les sophas. Pour les rendre plus
ardents, je me suis dévouée à quelques-uns comme une esclave, et ils
ne m'en aimaient pas davantage. J'ai eu pour des sots des bassesses
infâmes et, en échange, ils me haïssaient, ils me méprisaient, alors
que j'aurais voulu leur centupler mes caresses et les inonder de
bonheur. Espérant enfin que les gens difformes pouvaient mieux aimer
que les autres, et que les natures rachitiques se raccrocheraient à la
vie par la volupté, je me suis donnée à des bossus, à des nègres, à des
nains; je leur fis des nuits à rendre jaloux des millionnaires; mais je
les épouvantais peut-être, car ils me quittaient vite. Ni les pauvres,
ni les riches, ni les beaux, ni les laids n'ont pu assouvir l'amour que
je leur demandais à remplir. Tous, faibles, languissants comme dans
l'ennui, avortons conçus par des paralytiques que la vie énerve, que
la femme tue, craignant de mourir dans des draps comme on meurt à la
guerre, il n'en est pas un que je n'aie vu lassé dès la première heure!
Il n'y a donc plus sur la terre de ces jeunesses divines d'autrefois!
Plus de Bacchus, plus d'Apollons! Plus de ces héros qui marchaient
couronnés de pampres et de lauriers!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
RABELAIS
Le manuscrit, contrairement à tous les autres, ne portait aucune
indication de date. Il est, toutefois, vraisemblable que cet
article remonte au temps des premiers écrits de Gustave Flaubert,
époque à laquelle l'accord était loin de s'être fait sur la façon
de comprendre le génie de Rabelais. Cette considération ajoute un
nouveau prix à une œuvre de critique littéraire déjà si attirante
par les deux noms qu'elle rapproche.
Jamais nom ne fut plus généralement cité que celui de Rabelais, et
jamais peut-être avec le plus d'injustice et d'ignorance. Ainsi, aux
uns il apparaît comme un moine ivre et cynique, esprit désordonné
et fantastique, aussi obscène qu'ingénieux, dangereux par l'idée,
révoltant par l'expression. Pour les autres, c'est toute une
philosophie pratique, douce, modérée, sceptique, il est vrai, mais
qui conduit après tout à bien vivre et à être honnête homme. Tour à
tour il a donc été aimé, méprisé, méconnu, réhabilité; et depuis que
son prodigieux génie a jeté à la face du monde sa satire mordante et
universelle qui s'échappe si franchement par le rire colossal de ses
géants, chaque siècle a tourné sous tous les sens, interprété de mille
façons cette longue énigme si triviale, si grossière, si joyeuse, mais
au fond peut-être si profonde et si vraie.
Son œuvre est un fait historique; elle a par elle-même une telle
importance qu'elle se lie à chaque âge et en explique la pensée.
Ainsi, d'abord au XVIe siècle, lorsqu'elle apparaît, c'est une
révolte ouverte, c'est un pamphlet moral. Elle a toute l'importance
de l'actualité, elle est dans le sens du mouvement, elle le dirige.
Rabelais alors est un Luther dans son genre. Sa sphère, c'est le rire.
Mais il le pousse si fort, qu'avec ce rire il démolit tout autant de
choses que la colère du bonhomme de Wittemberg. Il le manie si bien,
il le cisèle tellement dans sa vaste épopée, que ce rire-là est devenu
terrible. C'est la statue du grotesque. Elle est éternelle comme le
monde.
Au XVIIe siècle, Rabelais est le père de cette littérature naïve et
franche de Molière et de La Fontaine. Tous trois immortels et bons
génies, les plus vraiment français que nous ayons, jetant sur la pauvre
nature humaine un demi-sourire de bonhomie et d'analyse, francs,
libres, dégagés d'allures, hommes s'il en fut dans tout le sens du mot,
tous trois insouciants des philosophes, des sectes, des religions, ils
sont de la religion de l'homme, et celle-là, ils la connaissent. Ils
l'ont retournée et analysée, disséquée, l'un dans des romans, avec de
grosses obscénités, des rires, des blasphèmes; l'autre au théâtre,
dans ce dialogue si habilement coupé, si savamment vrai, si naïvement
sublime, plus philosophe avec son simple rire de Mascarille, avec le
bon sens de Philinte ou la bile d'Alceste, que tous les philosophes
depuis qu'il y en a; et l'autre, enfin, avec ses fables pour les
enfants, sa morale pour les hommes, avec son vers tout bonhomme et qui
retombe sur l'autre vers, avec son mot, sa phrase, ce je ne sais quoi
qui est le sublime, avec son sonnet cristallin, avec toutes ces perles
de poésie qui lui font un si large et si resplendissant collier.
Mais déjà Rabelais est devenu le sujet d'étude, l'auteur favori de
quelques rares esprits en dehors du mouvement général. Outre ceux que
nous avons cités, La Bruyère le goûte et l'apprécie avec impartialité.
Il n'est pas assez correct pour le goût scrupuleux de Boileau, pour
la réserve et la pureté de Racine. Ce siècle prude, gouverné par Mme
de Maintenon et si bien représenté dans l'anguleux et plat jardin de
Versailles, avait déjà honte de cette littérature débraillée, bruyante,
nue. Ce géant-là lui faisait peur. Il sentait bien qu'il se trouvait
entre deux choses terribles pour lui: le XVIe siècle, qui avait donné
Luther et Rabelais, et la Révolution, qui devait donner Mirabeau et
Robespierre. Les démolisseurs de croyances avant, les démolisseurs de
têtes après, deux abîmes au milieu desquels il se tenait guindé dans
l'adoration de lui-même.
Au XVIIIe siècle c'est encore pis. Les philosophes sont de bon ton et
ils ne veulent pas de Rabelais. Le pauvre curé de Meudon se serait
trouvé déplacé dans le salon des marquises _belles esprits_ et dans
les bureaux d'esprit de Mme du Deffant ou de Mme Geoffrin. On ne
comprenait pas cette verve de saillies, cet entrain, ce tourbillon,
cette veine poétique palpitante d'inventions, d'aventures, de voyages,
d'extravagances. Le petit goût musqué, réglé et froid du siècle avait
horreur de ce qu'il nommait le dévergondage d'esprit. Il aimait mieux
celui des mœurs. Voltaire, en effet, n'excuse Rabelais que parce
qu'il s'est moqué de l'Église. Quant à son style, quant au roman, il
ne l'entend guère, quoiqu'il prétende cependant en donner une clef.
En résumé, il appelle son livre: «Un amas des plus grossières ordures
qu'un moine ivre puisse vomir.»
Il devait en être ainsi. La gloire de Rabelais, sa valeur même,
comme celle de tous les grands hommes, de tous les noms illustres,
a été vivement et pendant longtemps disputée. Son génie est unique,
exceptionnel; c'est peut-être le seul dans l'histoire des littératures
du monde. Où lui trouverons-nous un rival? Et d'abord, dans
l'antiquité, est-ce Pétrone, Apulée, avec leur art prémédité, mesuré,
leurs contours purs, leur savante conception? Dans tout le moyen âge,
sera-ce dans les cycles épiques du XIIe siècle, dans les soties, les
moralités, les farces? Non, certes! et quoique cependant toute la
partie matériellement comique de Rabelais appartienne à l'élément
grotesque du moyen âge, nous ne lui trouvons de prédécesseur dans aucun
document littéraire; et dans les temps modernes son imitateur le plus
exact, Béroald de Verville, l'auteur de _l'Art de parvenir_, en est
si loin, qu'on ne peut le comparer à son modèle. Sterne a voulu le
reproduire, mais l'affectation qui perce si souvent et la sensibilité
raffinée détruisent tout parallèle.
Non, Rabelais est unique parce qu'il est à lui seul l'expression
d'un siècle, d'une époque. Il a tout à la fois la signification
littéraire, politique, morale et religieuse. Ces génies-là qui créent
des littératures ou qui en ferment de vieilles apparaissent de loin
en loin; ils disent chacun leur mot, le mot de leur temps et puis
s'en vont. Homère chante la vie guerrière, la jeunesse vaillante et
belliqueuse du monde, la verte saison où les arbres poussent. A Virgile
la civilisation est déjà vieille; il est plein de larmes, de nuances,
de sentiment, de délicatesses. Dante est sombre et rayonnant tout à
la fois; c'est le poète chrétien, le poète de la mort et de l'enfer,
plein de mélancolie et d'espérances. Ailleurs, dans les sociétés
vieillies, quand la satiété est venue à tous, que le doute a gagné
tous les cœurs et que toutes les belles choses rêvées, toutes les
illusions, toutes les utopies sont tombées feuille à feuille, arrachées
par la réalité, la science, le raisonnement, l'analyse, que fait le
poète? Il se recueille en lui-même; il a de sublimes élans d'orgueil
et des moments de poignant désespoir; il chante toutes les agonies du
cœur et tous les néants de la pensée. Alors, toutes les douleurs qui
l'entourent, tous les sanglots qui éclatent, toutes les malédictions
qui hurlent résonnent dans son âme que Dieu a faite vaste, sonore,
immense, et en sortent par la voix du génie, pour marquer éternellement
dans l'histoire la place d'une société, d'une époque, pour écrire ses
larmes, pour ciseler la mémoire de ses infortunes (de nos jours c'est
Byron). C'est pour cela que le vrai poétique est plus vrai que le vrai
historique et que les poètes enfin mentent moins que les historiens.
Les grands écrivains sont donc dans le cercle des idées comme les
capitales dans les royaumes. Ils reçoivent l'esprit de chaque province,
de chaque individualité, y mêlent ce qui leur est personnel, original;
ils l'amalgament, ils l'arrangent, puis ils la rendent transformée dans
l'art.
Quand Rabelais vint à naître, c'était l'année 1483, l'année de la mort
de Louis XI. Luther allait venir. Le roi avait abattu la féodalité,
le moine allait abattre la papauté, c'est-à-dire tout le moyen
âge, le guerrier et le prêtre. Mais le peuple, lassé de l'un et de
l'autre, n'en voulait plus. Il s'était aperçu que l'homme d'armes
le mangeait, que le prêtre l'exploitait et le trompait de son côté.
Longtemps il s'était contenté d'inscrire ses railleries sur la pierre
des cathédrales, de faire des chansons contre le seigneur, de lâcher,
comme dans le _Roman de la Rose_, quelque mot mordant sur le pouvoir ou
la noblesse. Mais il fallait quelque chose de plus: une révolte, une
réforme. Le symbole était vieux, et même dans le symbole, le mystère,
la poésie; et c'était un besoin général de sortir des entraves,
d'entrer dans une autre voie. Besoin de la science, même besoin dans
la poésie, dans la philosophie. Dès 1473, une caricature représentant
l'Église avec un corps de femme, des jambes de poule, des griffes de
vautour, une queue de serpent avait couru l'Europe entière. C'était
l'époque de Commines, de Machiavel, de l'Arétin. La papauté avait eu
Alexandre VI, elle avait Léon X qui ne valait guère mieux. L'orgie
intellectuelle allait venir. Elle sera longue et finira avec du sang.
Au XVIIIe siècle, elle s'est renouvelée et a fini de même.
C'était donc au milieu de tels événements, dans une telle époque
que vivait Rabelais. Ne nous étonnons plus alors si en présence de
cette société toute chancelante sur ses bases, toute haletante de ses
débauches, devant tant de choses démolies et devant tant de ruines, il
se soit élevé un immense sarcasme sur ce passé hideux du moyen âge qui
palpitait encore au XVIe siècle, et dont le XVIe siècle avait horreur
lui-même.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ceux qui ont prétendu donner de Rabelais des clefs, voire des
allégories à chaque mot, et traduire chaque lazzi, n'ont point, selon
moi, compris le livre. La satire est générale, universelle, et non
point personnelle ni locale. Une attention suivie dément vite cette
vaine tentative.
Citerai-je tout ce que le XVIe siècle a fait dans ce sens-là et toute
la boue qu'il a jetée sur le moyen âge dont il était sorti. Ainsi, sans
même parler de l'Arioste, Falstaff, Sancho, Gargantua ne forment-ils
pas une trilogie grotesque qui couronne amèrement la vieille société?
Falstaff est à lui seul l'homme de l'Angleterre, le John Bull bouffi
de bière forte et de jambon, gros, sensuel, se relevant d'entre les
cadavres, tirant de sa gibecière un flacon de vieux vin d'Espagne. Ce
n'est point le grotesque terrible d'Iago, ni l'immoralité raisonnée
du Maure Hassan de Schiller. Sa seule passion, c'est de s'aimer.
Il la porte au plus haut degré; elle est sublime. C'est l'égoïsme
personnifié avec un certain fond d'analyse et de scepticisme qu'il fait
tourner à son profit.
Quant au pacifique Sancho Pança, monté sur son baudet, avec sa figure
basanée et paresseuse, soufflant la nuit, dormant le jour, l'homme
poltron, l'homme qui ne conçoit pas l'héroïsme, l'homme des proverbes,
l'homme prosaïque par excellence, n'est-ce pas la raison criant de
toutes ses forces à don Quichotte d'arrêter et de ne pas courir après
les moulins à vent qu'il prend pour des géants? Le gentilhomme y court,
mais il s'y casse le bras, s'y meurtrit la tête. Son casque est un plat
à barbe, son cheval, Rossinante. Et l'âne du laboureur se met à braire
devant son blason.
Placée entre ces deux figures, celle de Gargantua est plus vague, moins
précise. Les formes en sont plus amples, plus lâchées, plus grandioses.
Gargantua est moins glouton, moins sensuel que Falstaff, moins
paresseux que Sancho; mais il est plus buveur, plus rieur, plus criard.
Il est terrible et monstrueux dans sa gaieté.
(_Suit une analyse du livre de Rabelais._)
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Une dernière réflexion qui termine. Rabelais n'a sondé que la société
telle qu'elle pouvait être de son temps. Il a dénoncé des abus, des
ridicules, des crimes, et, que sais-je, entrevu peut-être un monde
politique meilleur, une société toute autre. Ce qui existait lui
faisait pitié, et pour employer une expression triviale, _le monde
était farce_. Et il l'a tourné en farce.
Depuis lui, qu'est-ce qu'on a fait? Tout est changé. La réforme est
venue; indépendance de la pensée. La Révolution est venue. Indépendance
matérielle.
Et encore?
Mille questions ont été retournées, sciences, arts, philosophies,
théories, que de choses seulement depuis vingt ans! Quel tourbillon! Où
nous mènera-t-il?
Voyez donc! Où êtes-vous? Est-ce le crépuscule? Est-ce l'aurore?
Vous n'avez plus de christianisme. Qu'avez-vous donc? des chemins de
fer, des fabriques, des chimistes, des mathématiciens. Oui, le corps
est mieux, la chair souffre moins; mais le cœur saigne toujours.
L'âme, l'âme, la sentez-vous se déchirer, quoique l'enveloppe qui la
renferme soit calme et bienheureuse? Voyez comme elle s'abîme dans le
scepticisme universel, dans cet ennui morne qui a pris notre race au
berceau; tandis que la politique bégaye, que les poètes à peine ont
le temps de cadencer leur pensée et qu'ils la jettent à demi écrite
sur une feuille éphémère, et que la balle homicide éclate dans chaque
grenier ou dans chaque palais qu'habitent la misère, l'orgueil, la
satiété!
Les questions matérielles sont résolues. Les autres le sont-elles? Je
vous le demande. Dites-le-moi. Et tant que vous n'aurez pas comblé cet
éternel gouffre béant que l'homme a en lui, je me moque de vos efforts
et je ris à mon aise de vos misérables sciences qui ne valent pas un
brin d'herbe.
Vienne donc maintenant un homme comme Rabelais! Qu'il puisse se
dépouiller de toute colère, de toute haine, de toute douleur! De quoi
rira-t-il? Ce ne sera ni des rois, il n'y en a plus; ni de Dieu,
quoiqu'on n'y croie pas, cela fait peur; ni des jésuites, c'est déjà
vieux.
Mais de quoi donc?
Le monde matériel est pour le mieux, ou du moins il est sur la voie.
Mais l'autre? Il aurait beau jeu. Et si le poète pouvait cacher ses
larmes et se mettre à rire, je vous assure que son livre serait le plus
terrible et le plus sublime qu'on ait fait.
SMARH
VIEUX MYSTÈRE (1839)
C'est encore une composition appartenant à la période initiale et
romantique de l'auteur. Il lui a donné, en effet, la forme des vieux
mystères du moyen âge, et le prologue fait voir, dans le ciel, Satan
qui défie l'archange Michel. Le sujet est la tentation d'un ermite,
Smarh, par l'esprit du mal et par un autre démon, Yuk, de création
personnelle, en qui s'incarnent plus particulièrement l'ironie et le
grotesque.
Quelques scènes sont comme des ébauches lointaines de _Saint Antoine_.
Ce fragment est tiré du prologue. Satan, après avoir été terrassé
sous les pieds de l'archange Michel, se relève vainqueur et jette des
cris de triomphe.
Merci vous tous qui m'avez secondé! Honneur à la vanité qui s'appelle
grandeur et qui m'a livré les poètes, les femmes, les rois.
Honneur à la colère ivre qui casse et qui tue. Honneur à la jalousie, à
la ruse, à la luxure qui s'appelle amour, à la chair qui s'appelle âme.
Honneur à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le
fait pâmer d'aise! Grandeur humaine!
Vive l'enfer!--A moi le monde jusqu'à sa dernière heure. Je l'ai élevé,
j'ai été sa nourrice et sa mère, et je l'ai bercé dans ses jeunes ans.
Comme il m'a aimé! Comme il m'a pris! Et moi, de quel ardent amour je
lui ai imposé mes baisers de feu!
Je veillerai jusqu'à sa dernière heure sur ses jours. Je lui
fermerai les yeux; je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son
dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira Créateur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le soir.--En Orient.--Dans l'Asie Mineure.--Un vallon avec une cabane
d'ermite.--Non loin une petite chapelle.
UN ERMITE.
Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur.
L'homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier. Puisse sa
bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s'effacer.
Allez, ne m'oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les
miennes.
Après avoir congédié ses fidèles.
Je les aime tous, ces hommes et mon cœur s'épanouit quand je leur
parle de Dieu. Ces femmes me semblent des sœurs, des anges. Et ces
petits enfants, comme je les embrasse avec plaisir!
O merci, mon Dieu, de m'avoir fait une âme si douce comme la vôtre et
capable d'aimer! Heureux ceux qui aiment.
Quand j'ai jeûné longtemps, quand j'ai orné de fleurs cueillies sur
les vallées ton autel, quand j'ai longtemps prié à genoux, longtemps
regardé le ciel en pensant au paradis, que j'ai consolé ceux qui
viennent, moi, il me semble que mon cœur est large, que cet amour
est une force et qu'il créerait quelque chose.
Je suis content dans cette retraite, j'aime à voir la rivière serpenter
au bas de la vallée, à voir l'oiseau étendre ses ailes et le soleil se
coucher lentement avec ses teintes roses.