Elle était noire, silencieuse comme le sommeil. Mon flambeau qui

brûlait dessinait monstrueusement sur le mur d'en face ma silhouette

agrandie. De temps à autre, un éclair muet survenant tout à coup

m'éblouissait les yeux.

J'ai pensé à cet homme qui a commencé là et qui a rempli un demi-siècle

du tapage de sa douleur.

Je le voyais d'abord dans ces rues paisibles, vagabondant avec les

enfants du village, quand il allait dénicher les hirondelles dans le

clocher de l'église ou la fauvette dans les bois. Je me le figurais

dans sa petite chambre, triste et le coude sur la table, regardant la

pluie courir sur les carreaux et, au delà de la courtine, les nuées qui

passaient pendant que ses rêves s'envolaient; je me figurais les longs

après-midi rêveurs qu'il y avait eus; je songeais aux amères solitudes

de l'adolescence, avec leurs vertiges, leurs nausées et leurs bouffées

d'amour qui rendent les cœurs malades. N'est-ce pas ici que fut

couvée notre douleur à nous autres, le Golgotha même où le génie qui

nous a nourris a sué son angoisse?

Rien ne dira les gestations de l'idée ou les tressaillements que font

subir à ceux qui les portent les grandes œuvres futures; mais on

s'éprend à voir les lieux où nous savons qu'elles furent conçues,

vécues, comme s'ils avaient gardé quelque chose de l'idéal inconnu qui

vibra jadis.

Sa chambre! sa chambre! sa pauvre petite chambre d'enfant! C'est là que

tourbillonnaient, l'appelaient des fantômes confus qui tourmentaient

ses heures en lui demandant à naître: Atala secouant au vent des

Florides les magnolias de sa chevelure; Velléda, au clair de lune,

courant sur la bruyère; Cymodocée voilant son sein nu sous la griffe

des léopards, et la blanche Amélie, et le pâle René!

Un jour, cependant, il la quitte, il s'en arrache, il dit adieu, et

pour n'y plus revenir, au vieux foyer féodal. Le voilà perdu dans Paris

et se mêlant aux hommes; puis, l'inquiétude le prend, il part.

Penché à la proue de son navire, je le vois cherchant un monde nouveau,

en pleurant la patrie qu'il abandonne. Il arrive; il écoute le bruit

des cataractes et la chanson des Natchez; il regarde couler l'eau des

grands fleuves paresseux et contemple sur les bords briller l'écaille

des serpents avec les yeux des femmes sauvages. Il abandonne son âme

aux langueurs de la savane. De l'un à l'autre, ils s'épanchent leurs

mélancolies natives et il épuise le désert comme il avait tari l'amour.

Il revient, il parle, et on se tient suspendu à l'enchantement de ce

style magnifique, avec sa cambrure royale et sa phrase ondulante,

empanachée, drapée, orageuse comme le vent des forêts vierges, colorée

comme le cou des colibris, tendre comme les rayons de la lune à travers

le trèfle des chapelles.

Il part encore; il va, remuant de ses pieds la poussière antique; il

s'assoit aux Thermopyles et crie: Léonidas! Léonidas! court autour

du tombeau d'Achille, cherche Lacédémone, égrène dans ses mains les

caroubiers de Carthage, et, comme le pâtre engourdi qui lève la tête au

bruit des caravanes, tous ces grands paysages se réveillent quand il

passe dans leurs solitudes.

Tour à tour exilé, proscrit, comblé d'honneurs, il dînera ensuite à la

table des rois, lui qui s'était évanoui de faim dans les rues; il sera

ambassadeur et ministre, essayera de retenir de ses mains la monarchie

qui s'écroule et, au milieu des ruines de ses croyances, assistera

enfin à sa propre gloire, comme s'il était déjà compté parmi les morts.

Né sur le déclin d'une société et à l'aurore d'une autre, il est

venu pour en être la transition et comme pour en résumer en lui les

espérances et les souvenirs. Il a été l'embaumeur du catholicisme

et l'acclamateur de la liberté. Homme des vieilles traditions et

des vieilles illusions, en politique il fut constitutionnel, et en

littérature révolutionnaire. Religieux d'instinct et d'éducation, c'est

lui qui, avant tous les autres, avant Byron, a poussé le cri le plus

sauvage de l'orgueil, exprimé son plus épouvantable désespoir.

Artiste, il eut cela de commun avec ceux du XVIIIe siècle qu'il

fut toujours comme eux gêné dans des poétiques étroites, mais qui,

débordées à tout instant par l'étendue de son génie, en ont malgré

lui craqué dans toute leur circonférence. Comme homme, il a partagé

la misère de ceux du XIXe siècle; il a eu leurs préoccupations

turbulentes, leurs gravités futiles. Non content d'être grand, il a

voulu paraître grandiose, et il s'est trouvé pourtant que cette manie

vaniteuse n'a pas effacé sa vraie grandeur. Il n'est point certes de

la race des contemplateurs qui ne sont pas descendus dans la vie,

maîtres au front serein qui n'ont eu ni siècle, ni patrie, ni famille

même. Mais lui, on ne le peut séparer des passions de son temps; elles

l'avaient fait et il en a fait plusieurs. L'avenir peut-être ne lui

tiendra pas compte de ses entêtements héroïques et ce seront, sans

doute, les épisodes de ses livres qui en immortaliseront les titres

avec le nom des causes qu'ils défendaient.

Ainsi, tout seul, devisant en moi-même, je restais accoudé, savourant

la nuit douce et me trempant avec plaisir dans l'air froid du matin

qui rafraîchissait mes paupières. Petit à petit, le jour venait; la

chandelle allongeait sa mèche noire dans sa flamme pâlissante. Le

pignon des halles a paru au loin, un coq a chanté; l'orage avait fui;

quelques gouttes d'eau cependant tombées sur la poussière de la rue y

faisaient de grosses taches rondes. Comme je m'assoupissais de fatigue,

je me suis recouché et j'ai dormi.

Nous nous en allâmes fort tristes de Combourg, et puis la fin de notre

voyage approchait. Bientôt allait finir cette fantaisie vagabonde que

nous menions depuis trois mois avec tant de douceur. Le retour aussi,

comme le départ, a ses tristesses anticipées qui vous envoient, par

avance, la fade exhalaison de la vie qu'on traîne.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

LA DANSE DES MORTS

«Que de mots pour si peu de choses!»

(_Épigraphe universelle._)

Mort fait finalement,

Tous aller au jugement.

(_Danse des morts._)

1838.

Cette œuvre est conçue dans le genre du _poème en prose_ et

tout imprégnée du romantisme dont Gustave Flaubert subissait alors

l'influence puissante. Après une courte évocation, un colloque a lieu

entre Jésus et Satan qui, pour convaincre Jésus de l'omnipotence

du mal, finit par l'entraîner sur la terre. Au fond d'une nuit

fantastique, la foule des trépassés ressuscite et quelques-uns, tour

à tour, s'en détachent, pour se plaindre ou se glorifier dans un

chant, comme l'ont fait eux-mêmes, les premiers, la Mort et Satan

après elle.

I

La nuit, l'hiver, quand la neige tombe lentement comme des larmes

blanches du ciel, c'est ma voix qui chante dans l'air et fait germer

les cyprès en passant dans leur feuillage.

Alors je m'arrête un instant dans ma course, je m'assieds sur les

tombes froides, et tandis que les oiseaux noirs voltigent à mes côtés,

tandis que les morts sont endormis, tandis que les arbres se penchent,

tandis que tout pleure ou tout sommeille, mes yeux brûlés regardent

les nuages blancs qui se déploient et s'allongent au ciel, comme des

linceuls qu'on étendrait sur des géants.

Oh! combien de nuits, de siècles et d'années se sont ainsi passés! J'ai

tout vu naître et j'ai tout vu périr!

A peine si je compte les brèches que chaque génération apporte sur ma

faux. Je suis éternelle comme Dieu, je suis la nourrice du monde qui

l'endort chaque soir dans une couche chérie. Toujours mêmes fêtes et

même travail. Chaque matin je pars, et chaque soir je reviens, tenant

dans un pan de mon linceul toute l'herbe que j'ai fauchée, et puis je

la jette aux vents!

II

Quand les vagues montent, que le vent crie, que le ciel éclate en

sanglots et que l'océan, comme un fou, se met en colère, alors, quand

tout tourbillonne et hurle, je m'étends sur ses flots écumeux et la

tempête me berce mollement comme une reine dans son hamac. L'eau de la

mer rafraîchit pour quelques jours mes pieds brûlés par les larmes des

générations passées qui s'y sont cramponnées pour m'arrêter.

Et puis, quand je veux que tout cesse, quand cette colère commence

à m'endormir comme des chants, d'un coup de tête je l'apaise et la

tempête si superbe, si grande, n'est plus! comme les hommes, les

flottes et les armées qu'elle remuait sur son sein.

Qu'ai-je aimé de tout ce que j'ai vu, trônes, peuples, amours, gloires,

deuils et vertus? Rien que mon linceul qui me couvre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

V

Et mon cheval! mon cheval, oh! comme je t'aime aussi!

Comme tu cours sur le monde, comme ton sabot d'acier retentit bien sur

les têtes que tu broies dans ton galop, ô mon cheval!

Ta crinière est droite et hérissée, tes yeux flamboient et tes crins

plient sur ton cou quand le vent nous emporte tous deux dans notre

course sans limites. Jamais tu ne te fatigues; pas de repos, pas de

sommeil pour nous deux.

Tes hennissements, c'est la guerre, tes naseaux qui fument, c'est la

peste qui s'abat comme un brouillard.

Et puis, quand je lance mes flèches, tu abats si bien avec ton poitrail

les pyramides et les empires, et ton sabot si bien les casse, les

couronnes!

Comme on te respecte, comme on t'adore! Les papes pour t'implorer

te jettent leur tiare, les rois, leur sceptre, les peuples, leurs

malheurs, les poètes, leur renommée, et tout cela tremble et

s'agenouille, et tu galopes, tu bondis, tu marches sur les têtes

prosternées.

..... O mon cheval! Toi, tu es le seul don que m'ait fait le ciel, tu

as le jarret de fer, la tête de bronze, tu cours tout un siècle, comme

s'il y avait des aigles dans les plis de tes cuisses; et puis, quand

tu as faim, tous les mille ans, tu manges de la chair et tu bois des

larmes. O mon cheval! je t'aime comme la mort peut aimer!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

VII

Il y a si longtemps que je vis! J'ai tout vu. Oh! que je sais de

choses! que je renferme de mystères et de mondes à moi!

Parfois, quand j'ai bien fauché, bien couru sur mon cheval, quand j'ai

bien éparpillé mes traits, la lassitude me prend et je m'arrête.

Mais il faut recommencer, reprendre la course infinie qui parcourt les

espaces et les mondes. C'est moi qui emporte les croyances avec les

gloires, les amours avec les crimes, tout, tout. Je déchire moi-même

mon linceul, et une faim atroce me torture sans cesse, comme si un

serpent éternel me mordait les entrailles.

Et si je jette les yeux derrière moi, je vois la fumée de l'incendie,

la nuit du jour, l'agonie de la vie. Je vois les tombes qui sont

sorties de mes mains et le champ du passé si plein de néant. Alors, je

m'assois, je repose mes reins si fatigués, ma tête si lourde, mes pieds

si las, et je regarde dans un horizon rouge, immense, sans bornes, qui

s'enfonce toujours et s'élargit sans cesse. Je le dévorerai comme les

autres.

Quand donc, ô Dieu! dormirai-je à mon tour? Quand cesseras-tu de

créer? Quand pourrai-je, comme un fossoyeur, m'étendre dans mes tombes

et me laisser balancer ainsi sur le monde, au dernier souffle, au

dernier râle de la nature mourante aussi?

Alors, je jetterai mes flèches et mon linceul, je laisserai partir mon

coursier qui paîtra sur l'herbe des pyramides, qui se couchera dans les

palais des empereurs, qui boira la dernière goutte d'eau de l'Océan

et qui humera la dernière vapeur du sang! Il pourra tout le jour,

toute la nuit, pendant tous les siècles, errer au gré de son caprice,

franchir d'un saut depuis l'Atlas jusqu'à l'Himalaya, courir dans

son orgueilleuse paresse depuis le ciel jusqu'à la terre, s'amuser à

troubler la poussière des empires écroulés, galoper dans les plaines de

l'Océan desséché, bondir sur la cendre des grandes villes, aspirer le

néant à pleine poitrine, s'y étaler et y ruer à l'aise.

Puis, lassé peut-être aussi comme moi, cherchant un précipice où te

jeter, tu voudras, haletant, t'abattre au bout de ta course, devant la

mer de l'infini, et là, l'écume à la bouche, le cou tendu, les naseaux

vers l'horizon, tu imploreras comme moi un sommeil éternel où tes pieds

en feu puissent se reposer, un lit de feuilles vertes où tes paupières

calcinées puissent se clore; et attendant immobile sur le rivage, tu

demanderas quelque chose de plus fort que toi pour te broyer d'un seul

coup, tu demanderas d'aller rejoindre la tempête apaisée, la fleur

fanée, le cadavre pourri. Tu demanderas le sommeil, car l'éternité est

un supplice, et le néant se dévore.

Oh! pourquoi sommes-nous venus ici? Quel ouragan nous a jetés dans

l'abîme, quel ouragan nous rapportera vers les mondes inconnus d'où

nous venons?

Mais avant, ô mon bon coursier, tu peux courir encore, tu peux flatter

ton oreille du bruit des choses que tu broies. Ta course est longue;

du courage! Longtemps tu m'as portée; un plus long temps se passera,

et nous deux nous ne vieillissons pas. Les étoiles pâlissent, les

montagnes s'affaissent, la terre s'use sur ses axes de diamant, nous

deux seuls nous sommes éternels, le néant vivra toujours!

Aujourd'hui tu peux te coucher à mes pieds, polir tes dents sur la

mousse des tombeaux, car Satan m'abandonne, et un pouvoir dont je

ne connais pas la force m'enchaîne à sa volonté. Les morts vont se

réveiller.

C'est un spectacle de Dieu et qui me rappellera ma jeunesse, ma journée

d'hier et ma journée de demain.

VIII

Satan, je t'aime! Toi seul tu comprends peut-être mes joies et mes

délires. Mais, plus heureux, un jour, quand le monde ne sera plus, tu

pourras te reposer comme lui et dormir dans le vide.

Et moi qui ai tant vécu, tant travaillé, qui n'ai eu que de chastes

amours et d'austères pensées, il faudra durer. L'homme a le tombeau,

la gloire a l'oubli, le jour se repose dans la nuit, mais moi!

Et je suis seule dans ma route parsemée d'ossements, bordée de ruines!

Les anges ont leurs frères, les démons aussi ont leurs compagnes

d'enfer; mais moi, toujours le même bruit de ma faux qui coupe, de mes

flèches qui sifflent, de mon cheval qui galope. Toujours l'écho de la

même vague qui vient mordre le monde!

SATAN.

Tu te plains, la plus heureuse des créatures du ciel! La seule qui soit

grande, belle, immuable, éternelle comme Dieu, la seule qui puisse

l'égaler, ô toi! qui un jour l'abattras à son tour, quand tu auras

terrassé l'univers sous les pieds de ton cheval!

Et alors, quand Dieu ne sera plus, quand le firmament s'échappera de

tous côtés, que les étoiles courront éperdues, que les âmes, sorties de

leur séjour, erreront dans l'abîme, s'entre-choqueront, se briseront

avec des soupirs et des sanglots; alors, pour toi, que de délices! Tu

iras siéger sur le trône éternel du ciel et de l'enfer! Tu pourras

renverser toutes les planètes, tous les astres, tous les ciels, tous

les mondes; tu pourras lâcher ton cheval dans les prairies d'émeraudes

et de diamants; tu pourras lui faire une litière avec les ailes que tu

auras arrachées aux anges et le couvrir de la robe azurée du Christ! Tu

pourras broder ta selle avec toutes les étoiles de l'empyrée, et puis

tu le tueras! Et quand tu auras tout brisé, qu'il n'y aura plus qu'un

grand vide, que tu auras déchiré ton cercueil, cassé tes flèches,

alors tu te feras une couronne de pierre avec la plus haute montagne

du ciel, et tu te lanceras dans l'abîme! Ta chute, dût-elle durer un

million de siècles, tu mourras. Car le monde doit finir, tout, excepté

moi! Je serai plus immortel que Dieu! Je dois vivre pour former le

chaos d'autres mondes.

LA MORT.

Tu n'as pas comme moi ce vide et ce froid de mort qui me glace.

SATAN.

Non, mais c'est une fièvre ardente et sans relâche; c'est une lave qui

brûle les autres et qui me leurre.

Toi, au moins, tu n'as qu'à abattre. Mais moi je fais naître et je fais

vivre. Je dirige les empires, je domine dans les affaires de l'État et

du cœur.....

..... Il faut que je sois partout. Je fais résonner l'argent, briller

les diamants, retentir les noms. Je chuchote aux femmes, aux poètes,

aux ministres, des mots d'amour, de gloire, d'ambition. A la fois je

suis chez Messaline et chez Néron, à Paris, à Babylone. Si on découvre

une île, j'y saute le premier, un roc perdu dans les mers, j'y suis

avant les deux hommes qui s'y entre-gorgeront pour se le disputer.

En même temps je m'étale sur le sopha usé de la courtisane et sur

la litière parfumée des empereurs. La haine, l'envie, l'orgueil, la

colère, tout cela sort à la fois de mes lèvres. La nuit et le jour

je travaille. Tandis qu'on brûle les chrétiens, je me vautre avec

la volupté dans les bains de rose, je cours sur les chars, je me

désespère dans la misère, je rugis dans l'orgueil.

Enfin j'ai fini par croire que j'étais le monde et que tout ce que je

voyais se passait en moi.

Parfois je suis fatigué, je deviens fou, je perds mon bon sens et je

fais des sottises à faire rire de pitié le dernier de mes démons.

Et moi non plus personne ne m'aime, ni le ciel dont je suis le fils,

ni l'enfer dont je suis le maître, ni la terre dont je suis le dieu!

Toujours des convulsions, de la rage, du sang, de la frénésie! Jamais

non plus mes yeux n'ont de sommeil, jamais mon âme n'a de repos. Toi,

au moins, tu peux reposer ta tête sur la fraîcheur des tombeaux. Mais

moi j'ai la clarté des palais, les sombres malédictions de la faim et

la fumée des crimes qui montent au ciel.

Ah! je suis châtié par le Dieu que je hais. Mais je sens que j'ai

l'âme plus large que sa colère, je sens qu'un de mes soupirs pourrait

aspirer le monde tout entier et le faire passer dans ma poitrine où il

brûlerait comme je brûle.

Quand donc, Seigneur, ta trompette sonnera-t-elle? Il me semble qu'une

large harmonie planera alors sur les collines et les océans, car je

souffrirais avec toute l'humanité; les cris et les sanglots apaiseront

le bruit des miens!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Une cohorte de squelettes montés sur des chars s'avançait en

courant avec de grands cris de joie et des éclats de triomphe.

Derrière eux pendaient des armes brisées, des couronnes de laurier

dont les feuilles jaunies et desséchées s'en allaient rapidement avec

la poussière et les vents.

«Tiens! Voilà Rome, l'éternelle, qui marche en triomphe, dit Satan. Son

Colisée et son Capitole sont deux grains de sable qui lui ont servi de

piédestal, mais la mort a fauché dans le bas et la statue est tombée.

«Écoute! En tête est Néron, ce fils chéri de mon cœur, le plus grand

poète que la terre ait eu.»

Néron courait sur un char traîné par douze squelettes de chevaux. Le

sceptre dans ses mains, il frappait leur croupe osseuse. Debout, son

linceul ondulait et flottait en larges plis. Il tournait aussi dans

la carrière, des cris à la bouche et les yeux en feu:

«Vite! vite! Plus vite encore! Je veux que vos pieds brûlent le

sable, que vos naseaux jettent une écume à blanchir vos poitrails. Eh

quoi? Les roues ne fument pas encore! Entendez-vous les fanfares qui

résonnent jusqu'à Ostie, les battements de mains du peuple, les cris de

joie? Tenez! Voilà le safran qu'on jette à pleines mains et qui tombe

dans mes cheveux; voilà le sable déjà mouillé de parfums. Oh! comme

mon char roule bien, comme vos cous s'allongent sous vos rênes dorées!

Allons, plus vite! La poussière roule, mon manteau flotte, le vent

parle et crie: triomphe, triomphe! Allons, plus vite, plus vite! Voilà

qu'on applaudit, qu'on trépigne, qu'on s'agite. C'est Jupiter qui va

dans le ciel! Vite, vite, encore plus vite!»

Et son char semblait traîné par des démons; une vapeur noire et de

la poussière de sang se mêlaient dans l'espace; sa course vagabonde

cassait les tombes et les cadavres réveillés qui se pliaient en deux

sous les roues de son char.

Il descendit.

«Maintenant, que six cents de mes femmes exécutent en silence des

danses de Grèce, pendant que je me baignerai au milieu des roses, dans

ma baignoire de porphyre. Et puis, elles viendront toutes avec moi,

oui, toutes, toutes!

«Je les veux nues, sans diamants, sans parfums; je veux qu'elles

forment un cercle en dansant, qu'elles s'entrelacent, et que de tous

côtés on voie leurs croupes d'albâtre passer et repasser et se plier

mollement, comme, le soir, les roseaux de l'Inde, dans l'eau amoureuse

d'une mer parfumée!

«Et je donnerai l'empire, les mers, le Sénat, l'Olympe, le Capitole à

celle qui m'aimera le mieux, à celle dont je sentirai le cœur battre

sous le mien, à celle qui saura le mieux laisser pendre ses cheveux, me

sourire et m'entourer de ses bras, à celle qui saura mieux m'endormir

de ses chants d'amour et puis me réveiller par des transports de feu,

par des convulsions inouïes et des morsures voluptueuses. Je veux que

Rome se taise cette nuit, que le bruit d'aucune barque ne trouble les

eaux du Tibre; car j'aime à voir la lune se mirer dans ses ondes et

à entendre les voix de femme y résonner; je veux qu'à travers mes

draperies passent des vents embaumés; ah! je veux mourir d'amour, de

volupté, d'ivresse!

«Et tandis que je mangerai des mets que moi seul mange, et qu'on

chantera, et que des filles découvertes jusqu'à la ceinture me

serviront des plats d'or et se pencheront pour me voir, on égorgera

quelqu'un; car j'aime, et c'est un plaisir de Dieu, à mêler les parfums

du sang à ceux des viandes, et ces voix de la mort m'assoupiront à

table.

«Cette nuit je brûlerai Rome. Cela éclairera le ciel et le fleuve

roulera des flots de feu.....

«..... Plus tard, je veux faire un plancher d'aloès sur la mer d'Italie

et tout Rome viendra y chanter. Les voiles seront de pourpre, j'aurai

un lit de plumes d'aigles et j'y tiendrai dans mes bras, à la vue du

monde entier, la plus belle femme de l'empire et on applaudira de voir

les jouissances d'un dieu. Alors la tempête grondera en vain sous

moi; j'étoufferai sa colère sous mes pieds et le bruit de mes baisers

apaisera celui des vagues.

«..... Eh quoi? Vindex se révolte, mes légions m'abandonnent, mes

femmes fuient effrayées dans les galeries? Tout pleure et se tait; le

tonnerre seul fait entendre sa voix. Est-ce que je vais mourir?»

LA MORT.

A l'instant!

NÉRON.

Et il faudra abandonner mes nuits pleines de voluptés, mes jours

remplis de festins, de délices, de spectacles, mes triomphes, mes chars

et la foule?

LA MORT.

Tout, tout!

SATAN.

Hâte-toi, maître du monde! On va venir, on va t'égorger. Que l'empereur

sache mourir!

NÉRON.

Mourir! A peine ai-je vécu! Oh! comme j'accomplirais de grandes choses,

à faire trembler l'Olympe! Je finirais par combler l'Océan et me

promènerais dessus en quadrige triomphal. J'ai encore envie de vivre,

j'ai besoin encore de voir le soleil, le Tibre, les campagnes, le

cirque au sable d'or! Ah! je veux vivre!

LA MORT.

Je te donnerai un drap dans la tombe, un lit éternel plus doux et plus

tranquille que tes coussins d'empereur.

NÉRON.

Oui, je suis bien lent à mourir!

LA MORT.

Eh bien, meurs!

Et elle l'emporte dans les plis de son linceul qu'elle secoue sur la

terre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

NOVEMBRE

FRAGMENTS DE STYLE QUELCONQUE

«Pour niaiser et fantastiquer.»

(MONTAIGNE)

1842.

Cet opuscule, qui n'excède pas les proportions d'une Nouvelle, est

écrit sous la forme d'une biographie complétée plus tard par un ami.

Il est presque en entier rempli par une étude psychologique, dont

le premier des trois fragments qu'on va lire résume la tendance

générale ainsi que les inspirations de l'auteur à cette époque de sa

jeunesse. Les deux autres extraits sont empruntés à l'unique épisode

qui interrompe l'analyse et dont l'héroïne est une courtisane restée

inoubliée.

I

..... Quelquefois, n'en pouvant plus, dévoré de passions sans bornes,

plein de la lave ardente qui coulait de mon âme, aimant d'un amour

furieux des choses sans nom, regrettant des rêves magnifiques, tenté

par toutes les voluptés de la pensée, aspirant à moi toutes les

poésies, toutes les harmonies, et écrasé sous le poids de mon cœur

et de mon orgueil, je tombais anéanti dans un abîme de douleurs. Le

sang me fouettait la figure, mes artères m'étourdissaient, ma poitrine

semblait se rompre. Je ne voyais plus rien, je ne sentais plus rien,

j'étais ivre, j'étais fou. Je m'imaginais être grand; je m'imaginais

contenir une incarnation suprême dont la révélation eût effrayé le

monde, et ces déchirements, c'était la vie même du dieu que je portais

dans mes entrailles.

A ce dieu magnifique j'ai immolé toutes les heures de ma jeunesse.

J'avais fait de moi-même un temple pour renfermer quelque chose de

divin. Le temple est resté vide; l'ortie a poussé entre les pierres,

les piliers s'écroulent, voilà les hiboux qui y font leurs nids!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 19 / 22 段