bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie: déserte
des autres et tout entourée d'orages. Les vagues avec les siècles
murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes,
elles bondiront jusqu'à ses pieds, ou les matins d'été, quand les
voiles blanches se déploient et que l'hirondelle arrive d'au delà des
mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique
des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi
s'écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant
toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu
froid, lentement, s'éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de
cette musique éternelle.
Nous avons tourné autour du tombeau, nous l'avons touché de nos mains,
nous l'avons regardé comme s'il eût contenu son hôte, nous nous sommes
assis par terre à ses côtés.
Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une
ride ne plissait la surface immobile de l'Océan sur lequel le soleil à
son coucher versait sa lumière d'or. Bleuâtre vers les côtes seulement,
et comme s'y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était
rouge et plus enflammée encore au fond de l'horizon, où s'étendait dans
toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil
n'avait plus ses rayons; ils étaient tombés de sa face et noyant leur
lumière dans l'eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en
tirant à lui du ciel la teinte rose qu'il y avait mise, et à mesure
qu'ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l'ombre s'avançait et se
répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus
son disque d'or, s'y enfonça jusqu'au milieu. On le vit un instant
coupé en deux moitiés par la ligne de l'horizon; l'une dessus, sans
bouger, l'autre en dessous qui tremblotait et s'allongeait, puis il
disparut complètement; et quand à la place où il avait sombré son
reflet n'ondula plus, il sembla qu'une tristesse tout à coup était
survenue sur la mer.
La grève parut noire. Un carreau d'une des maisons de la ville, qui
tout à l'heure brillait comme du feu, s'éteignit. Le silence redoubla;
on entendait des bruits pourtant: la lame heurtait les rochers et
retombait avec lourdeur; des moucherons à longues pattes bourdonnaient
à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol
diaphane, et la voix confuse des enfants, qui se baignaient au pied des
remparts, arrivait jusqu'à nous avec des rires et des éclats.
Nous les voyions de loin qui s'essayaient à nager, entraient dans les
flots, couraient sur le rivage.
Nous descendîmes l'îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait
et montait vite; les rigoles se remplissaient; dans le creux des
rochers, la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle
s'envolait par flocons et sautillait en s'enfuyant.
Les jeunes garçons nus sortaient du bain; ils allaient s'habiller sur
le galet où ils avaient laissé leurs vêtements et, de leurs pieds qui
n'osaient, s'avançaient sur les cailloux. Lorsque voulant passer leur
chemise, le linge se collait sur leurs épaules mouillées, on voyait
le torse blanc qui serpentait d'impatience, tandis que la tête et les
bras, restant voilés, les manches voltigeaient au vent et claquaient
comme des banderoles.
Près de nous passa un homme dont la chevelure trempée tombait droite
autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux
boucles frisées de sa barbe noire, et il secouait ses cheveux pour en
faire tomber l'eau. Sa poitrine large, où un sillon velu lui courait
sur le thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait
encore de la fatigue de la nage, et communiquait un mouvement calme
à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme
l'ivoire. Ses cuisses nerveuses à plans successifs jouaient sur un
genou mince qui, d'une façon ferme et moelleuse, déployait une fine
jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont les
doigts s'écartaient. Il marchait lentement sur le sable.
Oh! que la forme humaine est belle, quand elle apparaît dans sa
liberté native, telle qu'elle fut créée au premier jour du monde! Où
la trouver, masquée qu'elle est maintenant et condamnée pour toujours
à ne plus apparaître au soleil? Ce grand mot de nature, que l'humanité
tour à tour a répété avec idolâtrie ou épouvante, que les philosophes
sondaient, que les poètes chantaient, comme il se perd! comme il
s'oublie! Loin des tréteaux où l'on crie et de la foule où l'on se
pousse, s'il y a encore çà et là sur la terre des cœurs avides que
tourmente sans relâche le malaise de la beauté, qui toujours sentent en
eux ce désespérant besoin de dire ce qui ne se peut dire et de faire
ce qui se rêve, c'est là, c'est là pourtant, comme à la patrie de
l'idéal, qu'il leur faut courir et qu'il faut vivre. Mais comment? Par
quelle chimie? L'homme a coupé les forêts, il bat les mers, et sur les
villes le ciel fait les nuages avec la fumée de ses foyers. Sa gloire,
sa mission, disent d'autres, n'est-elle pas d'aller toujours ainsi,
attaquant l'œuvre de Dieu, gagnant sur elle? Il la nie, il la brise,
il l'écrase, et jusque dans ce corps dont il rougit et qu'il cache
comme le crime.
L'homme étant ainsi devenu ce qu'il y a de plus rare et de plus
difficile à connaître (je ne parle pas de son cœur, ô moralistes!),
il en est résulté que l'artiste ignore la forme qu'il a et les qualités
qui la font belle. Quel est le poète d'aujourd'hui, parmi les plus
savants, qui sache ce que c'est que la femme? Où en aurait-il jamais
vu, le pauvre diable? Qu'en a-t-il pu apprendre dans les salons, à
travers le corset ou la crinoline, ou dans son lit même, pendant les
entr'actes du plaisir?
La plastique cependant, mieux que toutes les rhétoriques du monde,
enseigne à celui qui la contemple la gradation des proportions, la
fusion des plans, l'harmonie enfin! Les races antiques, par le seul
fait de leur existence, ont ainsi détrempé sur les œuvres des
maîtres la pureté de leur sang avec la noblesse de leurs attitudes.
J'entends confusément dans Juvénal des râles de gladiateurs; Tacite
a des tournures qui ressemblaient à des draperies de laticlave, et
certains vers d'Horace ont des reins d'esclave grecque avec des
balancements de hanche, et des brèves et des longues qui sonnent comme
des crotales.
Mais pourquoi s'inquiéter de ces niaiseries? N'allons pas chercher
si loin, contentons-nous de ce qui se fabrique. Ce qu'on demande
aujourd'hui, n'est-ce pas plutôt tout le contraire du nu, du simple
et du vrai? Fortune et succès à ceux qui savent revêtir et habiller
les choses! Le tailleur est le roi du siècle, la feuille de vigne
en est le symbole; lois, arts, politique, caleçon partout! Libertés
menteuses, meubles plaqués, peinture à la détrempe, le public aime ça.
Donnez-lui-en, fourrez-lui-en, gorgez cet imbécile!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... La route de Pontorson au mont Saint-Michel est tirante à cause
des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise
de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes
remplies d'une terre grise que l'on prend dans ces parages et que l'on
emporte je ne sais où pour servir d'engrais. Elles augmentent à mesure
qu'on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues,
jusqu'à ce que l'on découvre enfin les grèves abandonnées d'où elles
viennent. Sur cette étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes
ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file
remuante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration
des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.
L'horizon vide se prolonge, s'étale et finit par fondre ses terrains
crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme,
une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s'est
retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l'une sur l'autre, se
continuant indéfiniment par des plans indistincts se rident comme une
ombre sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent
s'amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés
qu'on ne les voit plus, qu'on n'entend pas leur bruit, mais je ne sais
quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la
solitude, et qui n'est peut-être que l'étourdissement de ce silence.
En face, devant vous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie
de murailles crénelées, le sommet couronné d'une église se dresse,
enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l'air.
D'énormes contreforts qui retiennent les flancs de l'édifice s'appuient
sur une pente abrupte d'où déroulent des quartiers de rocs et des
bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent,
quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et
dominées par la masse brune de l'église, clapotent leurs couleurs vives
entre ces deux grandes teintes unies.
La chaise de poste allait devant nous; nous la suivions de loin,
d'après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières; elle
s'enfonçait dans l'éloignement, et sa capote que l'on apercevait seule,
s'enfuyant, avait l'air d'un gros crabe qui se traînait sur la grève.
Çà et là, des courants d'eau passaient; il fallait remonter plus
loin. Ou bien c'étaient des places de vase qui se présentaient à
l'improviste, encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.
A nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le mont
Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils
les relevaient autour d'eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient
en s'appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d'argent étaient grises
de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés
bâillaient en flaquant à tous leurs pas.
Le mont cependant grandissait. D'un même coup d'œil, nous en
saisissions l'ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les
tuiles des toits, les tas d'orties dans les rochers et, tout en haut,
les lames vertes d'une petite fenêtre qui donne sur le jardin du
gouverneur.
La première porte, étroite et faite en ogive, s'ouvre sur une sorte de
chaussée de galets descendant à la mer; sur l'écu rongé de la seconde,
des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des
flots; par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits
de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L'un d'eux a gardé
dans sa gueule son boulet de granit; pris sur les Anglais, en 1423, par
Louis d'Estouteville, depuis quatre siècles ils sont là.
Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue; leur
alignement s'arrête, et elles continuent par les raidillons et les
escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, huchées,
jetées l'une par-dessus l'autre.
Pour y aller, on monte d'abord sur la courtine, dont la muraille cache
aux logis d'en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles
fendues; l'herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements
du sol s'étalent des flaques d'urine qui rongent les pierres. Le
rempart contourne l'île et s'élève par des paliers successifs. Quand
on a dépassé l'échauguette qui fait angle entre les deux tours, un
petit escalier droit se présente; de marche en marche, en grimpant,
s'abaissent graduellement les toits des maisons, dont les cheminées
délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne
des greniers le linge suspendu sécher au bout d'une perche avec des
haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d'une
maison et le rez-de-chaussée d'une autre, quelque petit jardin grand
comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs
feuilles sur la terre grise; mais l'autre face du rocher, celle qui
regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes
qui y ont poussé ont du mal à s'y tenir et, tout penchés sur l'abîme,
semblent prêts à y tomber.
Bien haut, planant à l'aise quand vous êtes ainsi à jouir d'autant
d'étendue que s'en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez
la mer, l'horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre,
ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille,
avec ses trente-six contreforts géants, et qu'un rire d'admiration vous
crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l'air claquer le
bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte
ses coups brusques; tous s'y mettent, c'est un vacarme.
Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur
culasse, la porte d'entrée du château s'ouvre par une voûte longue où
un escalier de granit s'engouffre. Le milieu en reste toujours dans
l'ombre, éclairé qu'il est à peine par deux demi-jours, l'un arrivant
d'en bas, l'autre tombant d'en haut par l'intervalle de la herse; c'est
comme un souterrain qui descendrait vers vous.
Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit
des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des
sergents qui faisaient l'appel. On battait du tambour.
Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le
gouverneur avait désiré voir; il nous a fait signe de le suivre, il a
ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un
labyrinthe de couloirs, de voûtes, d'escaliers. On s'y perd, une seule
visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces
constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots,
tout se trouve, depuis le roman du XIe siècle jusqu'au gothique
flamboyant du XVIe. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et en nous
haussant sur la pointe des pieds, la salle des chevaliers qui, servant
maintenant d'atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens.
Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux
ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des
nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer,
le cloître est bâti sur cette salle des chevaliers. Il se compose d'une
galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes
en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des
coquillages broyés. L'acanthe, le chardon, le lierre et le chêne
s'enroulent à leurs chapiteaux; entre chaque ogive bonnet d'évêque, une
rosace en trèfle se découpe dans la lumière; on en a fait le préau des
prisonniers.
La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l'on voyait
rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs; et
le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des
moines, soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient
sous leurs pieds nus.
L'église a un chœur gothique et une nef romane, les deux
architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d'élégance.
Dans le chœur, l'ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée
comme une aspiration d'amour; dans la nef, les arcades l'une sur
l'autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la
muraille montent des colonnettes qui grimpent droites comme des
troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés,
couronnent leurs chapiteaux de feuilles d'acanthe, et continuent au
delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s'y
croisent et la soutiennent.
Il était midi. Par la porte ouverte, le grand jour entrant faisait
ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l'édifice.
La nef, séparée du chœur par un grand rideau de toile verte, est
garnie de tables et de bancs, car on l'a utilisée en réfectoire.
Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à
l'office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent.
Cela est ingénieux.
Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant
de l'église, on a tout bonnement raccourci l'église; mais comme il
fallait reconstruire une entrée quelconque, un architecte a imaginé de
fermer la nef par une façade de style grec; puis, éprouvant peut-être
des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son
œuvre, il a rajusté après coup des colonnes à chapiteaux «assez bien
imités du XIe siècle», dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête.
Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui
ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la
romance, la littérature a la critique et l'architecture a l'architecte.
Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l'un
derrière l'autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre
enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C'étaient les malades de
l'infirmerie auxquels on faisait prendre l'air et qu'on distrait ainsi
pour les guérir.
L'un d'eux, relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant
les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file
en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable! Dieu l'empêche de
voir et les hommes lui défendent de parler!
Le lendemain, quand la grève se fut découverte de nouveau, nous
partîmes du Mont par un ardent soleil qui chauffait sur nos têtes les
cuirs de la voiture et faisait suer les chevaux. Nous avançions au
pas; les colliers craquaient, les roues enfonçaient dans le sable. Au
bout de la grève, quand le gazon a paru, j'ai appliqué mon œil à la
petite lucarne qui est au fond des voitures et j'ai dit adieu au mont
Saint-Michel...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_A Combourg._--Une lettre du vicomte de Vésin devait nous ouvrir
l'entrée du château. Aussi, à peine arrivés, nous allâmes chez M.
Corvesier, qui en est le régisseur.
On nous introduisit dans une grande cuisine, où une demoiselle en
noir, fort marquée de petite vérole et portant des lunettes d'écaillés
sur de gros yeux myopes, égrenait des groseilles dans une terrine. La
marmite aux confitures était sur le feu et on écrasait du sucre avec
des bouteilles. Évidemment nous _dérangions_. Au bout de quelques
minutes, on descendit nous dire que M. Corvesier, malade et grelottant
de la fièvre dans son lit, était bien désolé de ne pouvoir nous rendre
service, mais qu'il nous présentait ses respects. Cependant, son
commis, _qui venait de rentrer de course_ et faisait la collation dans
la cuisine en buvant un verre de cidre et en mangeant une tartine de
beurre, s'offrit à sa place à nous montrer le château. Il déposa sa
serviette, se suça les dents, alluma sa pipe, prit un paquet de clefs
accroché à un clou et se mit à marcher devant nous dans le village.
Après avoir longé un grand mur, on entre par une vieille porte ronde
dans une cour de ferme silencieuse. Le silex sort ses pointes sur la
terre battue, où se montre une herbe rare salie par les fumiers qu'on
traîne. Il n'y avait personne; les écuries étaient vides. Dans les
hangars, les poules, juchées sur le timon des charrettes, dormaient
la tête sous l'aile. Au pied des bâtiments, la poussière de la paille
tombée des granges assourdissait le bruit des pas.
Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous
leur toit pointu les trous de leurs créneaux, qui ressemblent aux
sabords d'un navire, et les meurtrières dans les tours, ainsi que sur
le corps du château de petites fenêtres irrégulièrement percées, font
des baies noires inégales sur la couleur grise des pierres. Un large
perron d'une trentaine de marches monte tout droit au premier étage,
devenu le rez-de-chaussée des appartements de l'intérieur depuis qu'on
en a comblé les douves.
Le «violier jaune» n'y croissait pas, mais les lentisques et les
orties, avec la mousse verdâtre et les lichens. A gauche, à côté de
la tourelle, un bouquet de marronniers a gagné jusqu'à son toit et
l'abrite de son feuillage.
Quand la clef eut tourné dans la serrure et que la porte, poussée à
coups de pieds, eut longtemps grincé sur le pavé collant, nous entrâmes
dans un couloir sombre qu'encombraient des planches et des échelles
avec des cercles de futailles et des brouettes.
Ce passage vous mène à une petite cour comprise entre les pans
intérieurs du château et resserrée par l'épaisseur des murs. Le jour
n'arrive que d'en haut, comme dans un préau de prison. Dans les angles,
des gouttes humides coulaient le long des pierres.
Une autre porte fut ouverte. C'était une vaste salle dégarnie, sonore;
le dallage est brisé en mille endroits; on a repeint le vieux lambris.
Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d'en face jetait
un reflet livide sur la muraille blanchie. Tout à leur pied, le lac
est répandu, étalé sur l'herbe parmi les joncs; sous les fenêtres, les
troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l'ancien
parterre, couvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend jusqu'à
la grande route; elle passe sur la berge du lac et continue ensuite par
la forêt.
Rien ne résonnait dans la salle déserte où jadis, à cette heure,
s'asseyait sur le bord de ces fenêtres l'enfant qui fit _René_. Le
commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu'il avait
amené, se promenait en furetant les souris, et les ongles de ses pattes
sonnaient sur le pavé.
Nous avons monté les escaliers tournants. Le pied trébuche, on tâtonne
des mains. Sur les marches usées, la mousse est venue. Souvent un rayon
lumineux, passant par la fente des murs et frappant dessus d'aplomb,
en fait briller quelque petit brin vert qui, de loin, dans l'ombre,
scintille comme une étoile. Nous avons erré partout: dans les longs
couloirs, sur les tours, sur la courtine étroite dont les trous des
machicoulis, béants, tirent l'œil en bas, vers l'abîme.
Donnant sur la cour intérieure, au second étage, est une petite pièce
basse dont la porte de chêne, ornée de ramures moulées, s'ouvre par
un loquet de fer. Les poutrelles du plafond, que l'on touche avec la
main, sont vermoulues de vieillesse; les lattes paraissent sous le
plâtre de la muraille, qui a de grandes taches sales; les carreaux de
la fenêtre sont obscurcis par la toile des araignées et leurs châssis
encroûtés dans la poussière. C'était là sa chambre. Elle a vue vers
l'ouest, du côté du soleil couchant.
Nous continuâmes; nous allions toujours; quand nous passions près d'une
brèche, d'une meurtrière ou d'une fenêtre, nous nous réchauffions à
l'air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait
tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les
chambres, les parquets pourris s'effondrent, le jour descend par les
cheminées, le long de la plaque noircie où les pluies ont fait de
longues traînées vertes. Le plafond du salon laisse tomber ses fleurs
d'or, et l'écusson qui en surmonte le chambranle est cassé en morceaux.
Comme nous étions là, une volée d'oiseaux est entrée tout à coup, a
tourbillonné avec des cris et s'est enfuie parle trou de la cheminée.
Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l'autre côté, dans la
prairie. La terre le gagne, il s'y perd de plus en plus, il disparaîtra
bientôt, et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars.
La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré
dans sa verdure et dominant le village qu'il écrase, étendait sa grande
masse sombre. Le soleil couchant, qui passait devant sans l'atteindre,
le faisait paraître noir, et ses rayons, effleurant la surface du
lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois
immobiles.
Assis sur l'herbe, au pied d'un chêne, nous lisions _René_. Nous étions
devant ce lac où il contemplait l'hirondelle agile sur le roseau
mobile, à l'ombre de ces bois où il poursuivait l'arc-en-ciel sur les
collines pluvieuses; nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce
bruit de l'eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie
éplorée des ennuis de sa jeunesse. A mesure que l'ombre tombait sur
les pages du livre, l'amertume des phrases gagnait nos cœurs, et
nous nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de
mélancolique et de doux.
Près de nous une charrette a passé en claquant dans les ornières son
essieu sonore. On sentait l'odeur des foins coupés. On entendait le
bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.
Le ciel était lourd; toute la nuit il y eut de l'orage. A la lueur
des éclairs, la façade de plâtre d'une maison voisine s'illuminait
et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mon
matelas, je me suis levé, j'ai allumé ma chandelle, j'ai ouvert la
fenêtre et j'ai regardé la nuit.