Il dormira là-dessous, la tête tournée vers la mer; dans ce sépulcre

bâti sur un écueil, son immortalité sera comme fut sa vie: déserte

des autres et tout entourée d'orages. Les vagues avec les siècles

murmureront longtemps autour de ce grand souvenir; dans les tempêtes,

elles bondiront jusqu'à ses pieds, ou les matins d'été, quand les

voiles blanches se déploient et que l'hirondelle arrive d'au delà des

mers, longues et douces, elles lui apporteront la volupté mélancolique

des horizons et la caresse des larges brises. Et les jours ainsi

s'écoulant, pendant que les flots de la grève natale iront se balançant

toujours entre son berceau et son tombeau, le cœur de René devenu

froid, lentement, s'éparpillera dans le néant, au rythme sans fin de

cette musique éternelle.

Nous avons tourné autour du tombeau, nous l'avons touché de nos mains,

nous l'avons regardé comme s'il eût contenu son hôte, nous nous sommes

assis par terre à ses côtés.

Le ciel était rose, la mer tranquille et la brise endormie. Pas une

ride ne plissait la surface immobile de l'Océan sur lequel le soleil à

son coucher versait sa lumière d'or. Bleuâtre vers les côtes seulement,

et comme s'y évaporant dans la brume, partout ailleurs la mer était

rouge et plus enflammée encore au fond de l'horizon, où s'étendait dans

toute la longueur de la vue une grande ligne de pourpre. Le soleil

n'avait plus ses rayons; ils étaient tombés de sa face et noyant leur

lumière dans l'eau semblaient flotter sur elle. Il descendait en

tirant à lui du ciel la teinte rose qu'il y avait mise, et à mesure

qu'ils dégradaient ensemble, le bleu pâle de l'ombre s'avançait et se

répandait sur toute la voûte. Bientôt il toucha les flots, rogna dessus

son disque d'or, s'y enfonça jusqu'au milieu. On le vit un instant

coupé en deux moitiés par la ligne de l'horizon; l'une dessus, sans

bouger, l'autre en dessous qui tremblotait et s'allongeait, puis il

disparut complètement; et quand à la place où il avait sombré son

reflet n'ondula plus, il sembla qu'une tristesse tout à coup était

survenue sur la mer.

La grève parut noire. Un carreau d'une des maisons de la ville, qui

tout à l'heure brillait comme du feu, s'éteignit. Le silence redoubla;

on entendait des bruits pourtant: la lame heurtait les rochers et

retombait avec lourdeur; des moucherons à longues pattes bourdonnaient

à nos oreilles, disparaissant dans le tourbillonnement de leur vol

diaphane, et la voix confuse des enfants, qui se baignaient au pied des

remparts, arrivait jusqu'à nous avec des rires et des éclats.

Nous les voyions de loin qui s'essayaient à nager, entraient dans les

flots, couraient sur le rivage.

Nous descendîmes l'îlot, traversâmes la grève à pied. La marée venait

et montait vite; les rigoles se remplissaient; dans le creux des

rochers, la mousse frémissait, ou, soulevée du bord des lames, elle

s'envolait par flocons et sautillait en s'enfuyant.

Les jeunes garçons nus sortaient du bain; ils allaient s'habiller sur

le galet où ils avaient laissé leurs vêtements et, de leurs pieds qui

n'osaient, s'avançaient sur les cailloux. Lorsque voulant passer leur

chemise, le linge se collait sur leurs épaules mouillées, on voyait

le torse blanc qui serpentait d'impatience, tandis que la tête et les

bras, restant voilés, les manches voltigeaient au vent et claquaient

comme des banderoles.

Près de nous passa un homme dont la chevelure trempée tombait droite

autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux

boucles frisées de sa barbe noire, et il secouait ses cheveux pour en

faire tomber l'eau. Sa poitrine large, où un sillon velu lui courait

sur le thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait

encore de la fatigue de la nage, et communiquait un mouvement calme

à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme

l'ivoire. Ses cuisses nerveuses à plans successifs jouaient sur un

genou mince qui, d'une façon ferme et moelleuse, déployait une fine

jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont les

doigts s'écartaient. Il marchait lentement sur le sable.

Oh! que la forme humaine est belle, quand elle apparaît dans sa

liberté native, telle qu'elle fut créée au premier jour du monde! Où

la trouver, masquée qu'elle est maintenant et condamnée pour toujours

à ne plus apparaître au soleil? Ce grand mot de nature, que l'humanité

tour à tour a répété avec idolâtrie ou épouvante, que les philosophes

sondaient, que les poètes chantaient, comme il se perd! comme il

s'oublie! Loin des tréteaux où l'on crie et de la foule où l'on se

pousse, s'il y a encore çà et là sur la terre des cœurs avides que

tourmente sans relâche le malaise de la beauté, qui toujours sentent en

eux ce désespérant besoin de dire ce qui ne se peut dire et de faire

ce qui se rêve, c'est là, c'est là pourtant, comme à la patrie de

l'idéal, qu'il leur faut courir et qu'il faut vivre. Mais comment? Par

quelle chimie? L'homme a coupé les forêts, il bat les mers, et sur les

villes le ciel fait les nuages avec la fumée de ses foyers. Sa gloire,

sa mission, disent d'autres, n'est-elle pas d'aller toujours ainsi,

attaquant l'œuvre de Dieu, gagnant sur elle? Il la nie, il la brise,

il l'écrase, et jusque dans ce corps dont il rougit et qu'il cache

comme le crime.

L'homme étant ainsi devenu ce qu'il y a de plus rare et de plus

difficile à connaître (je ne parle pas de son cœur, ô moralistes!),

il en est résulté que l'artiste ignore la forme qu'il a et les qualités

qui la font belle. Quel est le poète d'aujourd'hui, parmi les plus

savants, qui sache ce que c'est que la femme? Où en aurait-il jamais

vu, le pauvre diable? Qu'en a-t-il pu apprendre dans les salons, à

travers le corset ou la crinoline, ou dans son lit même, pendant les

entr'actes du plaisir?

La plastique cependant, mieux que toutes les rhétoriques du monde,

enseigne à celui qui la contemple la gradation des proportions, la

fusion des plans, l'harmonie enfin! Les races antiques, par le seul

fait de leur existence, ont ainsi détrempé sur les œuvres des

maîtres la pureté de leur sang avec la noblesse de leurs attitudes.

J'entends confusément dans Juvénal des râles de gladiateurs; Tacite

a des tournures qui ressemblaient à des draperies de laticlave, et

certains vers d'Horace ont des reins d'esclave grecque avec des

balancements de hanche, et des brèves et des longues qui sonnent comme

des crotales.

Mais pourquoi s'inquiéter de ces niaiseries? N'allons pas chercher

si loin, contentons-nous de ce qui se fabrique. Ce qu'on demande

aujourd'hui, n'est-ce pas plutôt tout le contraire du nu, du simple

et du vrai? Fortune et succès à ceux qui savent revêtir et habiller

les choses! Le tailleur est le roi du siècle, la feuille de vigne

en est le symbole; lois, arts, politique, caleçon partout! Libertés

menteuses, meubles plaqués, peinture à la détrempe, le public aime ça.

Donnez-lui-en, fourrez-lui-en, gorgez cet imbécile!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... La route de Pontorson au mont Saint-Michel est tirante à cause

des sables. Notre chaise de poste (car nous allons aussi en chaise

de poste) était dérangée à tous moments par quantité de charrettes

remplies d'une terre grise que l'on prend dans ces parages et que l'on

emporte je ne sais où pour servir d'engrais. Elles augmentent à mesure

qu'on approche de la mer et défilent ainsi pendant plusieurs lieues,

jusqu'à ce que l'on découvre enfin les grèves abandonnées d'où elles

viennent. Sur cette étendue blanche où les tas de terre élevés en cônes

ressemblaient à des cabanes, tous ces chariots dont la longue file

remuante fuyait dans la perspective nous rappelaient quelque émigration

des barbares qui se met en branle et quitte ses plaines.

L'horizon vide se prolonge, s'étale et finit par fondre ses terrains

crayeux dans la couleur jaune de la plage. Le sol devient plus ferme,

une odeur salée vous arrive, on dirait un désert dont la mer s'est

retirée. Des langues de sable, longues, aplaties l'une sur l'autre, se

continuant indéfiniment par des plans indistincts se rident comme une

ombre sous de grandes lignes courbes, arabesques géantes que le vent

s'amuse à dessiner sur leur surface. Les flots sont loin, si reculés

qu'on ne les voit plus, qu'on n'entend pas leur bruit, mais je ne sais

quel vague murmure, insaisissable, aérien, comme la voix même de la

solitude, et qui n'est peut-être que l'étourdissement de ce silence.

En face, devant vous, un grand rocher de forme ronde, la base garnie

de murailles crénelées, le sommet couronné d'une église se dresse,

enfonçant ses tours dans le sable et levant ses clochetons dans l'air.

D'énormes contreforts qui retiennent les flancs de l'édifice s'appuient

sur une pente abrupte d'où déroulent des quartiers de rocs et des

bouquets de verdure sauvage. A mi-côte, étagées comme elles peuvent,

quelques maisons, dépassant la ceinture blanche de la muraille et

dominées par la masse brune de l'église, clapotent leurs couleurs vives

entre ces deux grandes teintes unies.

La chaise de poste allait devant nous; nous la suivions de loin,

d'après le sillon de ses roues qui creusaient des ornières; elle

s'enfonçait dans l'éloignement, et sa capote que l'on apercevait seule,

s'enfuyant, avait l'air d'un gros crabe qui se traînait sur la grève.

Çà et là, des courants d'eau passaient; il fallait remonter plus

loin. Ou bien c'étaient des places de vase qui se présentaient à

l'improviste, encadrant dans le sable leurs méandres inégaux.

A nos côtés cheminaient deux curés qui venaient aussi voir le mont

Saint-Michel. Comme ils avaient peur de salir leurs robes neuves, ils

les relevaient autour d'eux pour enjamber les ruisseaux et sautaient

en s'appuyant sur leurs bâtons. Leurs boucles d'argent étaient grises

de la boue que le soleil y séchait à mesure, et leurs souliers trempés

bâillaient en flaquant à tous leurs pas.

Le mont cependant grandissait. D'un même coup d'œil, nous en

saisissions l'ensemble et nous voyions, à les pouvoir compter, les

tuiles des toits, les tas d'orties dans les rochers et, tout en haut,

les lames vertes d'une petite fenêtre qui donne sur le jardin du

gouverneur.

La première porte, étroite et faite en ogive, s'ouvre sur une sorte de

chaussée de galets descendant à la mer; sur l'écu rongé de la seconde,

des lignes onduleuses taillées dans la pierre semblent figurer des

flots; par terre, des deux côtés, sont étendus des canons énormes faits

de barres de fer reliées avec des cercles pareils. L'un d'eux a gardé

dans sa gueule son boulet de granit; pris sur les Anglais, en 1423, par

Louis d'Estouteville, depuis quatre siècles ils sont là.

Cinq ou six maisons se regardant en face composent toute la rue; leur

alignement s'arrête, et elles continuent par les raidillons et les

escaliers qui mènent au château, se succédant au hasard, huchées,

jetées l'une par-dessus l'autre.

Pour y aller, on monte d'abord sur la courtine, dont la muraille cache

aux logis d'en bas la vue de la mer. La terre paraît sous les dalles

fendues; l'herbe verdoie entre les créneaux, et dans les effondrements

du sol s'étalent des flaques d'urine qui rongent les pierres. Le

rempart contourne l'île et s'élève par des paliers successifs. Quand

on a dépassé l'échauguette qui fait angle entre les deux tours, un

petit escalier droit se présente; de marche en marche, en grimpant,

s'abaissent graduellement les toits des maisons, dont les cheminées

délabrées fument à cent pieds sous vous. Vous voyez à la lucarne

des greniers le linge suspendu sécher au bout d'une perche avec des

haillons rouges recousus, ou se cuire au soleil, entre le toit d'une

maison et le rez-de-chaussée d'une autre, quelque petit jardin grand

comme une table où les poireaux languissant de soif couchent leurs

feuilles sur la terre grise; mais l'autre face du rocher, celle qui

regarde la pleine mer, est nue, déserte, si escarpée que les arbustes

qui y ont poussé ont du mal à s'y tenir et, tout penchés sur l'abîme,

semblent prêts à y tomber.

Bien haut, planant à l'aise quand vous êtes ainsi à jouir d'autant

d'étendue que s'en peuvent repaître des yeux humains, que vous regardez

la mer, l'horizon des côtes développant son immense courbe bleuâtre,

ou, dressée sur sa pente perpendiculaire, la muraille de la Merveille,

avec ses trente-six contreforts géants, et qu'un rire d'admiration vous

crispe la bouche, tout à coup, vous entendez dans l'air claquer le

bruit sec des métiers. On fait de la toile. La navette va, bat, heurte

ses coups brusques; tous s'y mettent, c'est un vacarme.

Entre deux fines tourelles représentant deux pièces de canon sur leur

culasse, la porte d'entrée du château s'ouvre par une voûte longue où

un escalier de granit s'engouffre. Le milieu en reste toujours dans

l'ombre, éclairé qu'il est à peine par deux demi-jours, l'un arrivant

d'en bas, l'autre tombant d'en haut par l'intervalle de la herse; c'est

comme un souterrain qui descendrait vers vous.

Le corps de garde est, en entrant, au haut du grand escalier. Le bruit

des crosses de fusil retentissait sous les voûtes avec la voix des

sergents qui faisaient l'appel. On battait du tambour.

Cependant un garde-chiourme nous a rapporté nos passeports que M. le

gouverneur avait désiré voir; il nous a fait signe de le suivre, il a

ouvert des portes, poussé des verrous, nous a conduits à travers un

labyrinthe de couloirs, de voûtes, d'escaliers. On s'y perd, une seule

visite ne suffisant pas pour comprendre le plan compliqué de toutes ces

constructions réunies où, forteresse, église, abbaye, prisons, cachots,

tout se trouve, depuis le roman du XIe siècle jusqu'au gothique

flamboyant du XVIe. Nous ne pûmes voir que par un carreau, et en nous

haussant sur la pointe des pieds, la salle des chevaliers qui, servant

maintenant d'atelier de tissage, est par ce motif interdite aux gens.

Nous y distinguâmes seulement quatre rangs de colonnes à chapiteaux

ornés de trèfles et supportant une voûte sur laquelle filent des

nervures saillantes. A deux cents pieds au-dessus du niveau de la mer,

le cloître est bâti sur cette salle des chevaliers. Il se compose d'une

galerie quadrangulaire formée par une triple rangée de colonnettes

en granit, en tuf, en marbre granitelle ou en stuc fait avec des

coquillages broyés. L'acanthe, le chardon, le lierre et le chêne

s'enroulent à leurs chapiteaux; entre chaque ogive bonnet d'évêque, une

rosace en trèfle se découpe dans la lumière; on en a fait le préau des

prisonniers.

La casquette du garde-chiourme passe le long de ces murs où l'on voyait

rêver jadis le crâne tonsuré des vieux bénédictins travailleurs; et

le sabot du détenu bruit sur ces dalles que frôlaient les robes des

moines, soulevées par les grosses sandales de cuir qui se ployaient

sous leurs pieds nus.

L'église a un chœur gothique et une nef romane, les deux

architectures étant là comme pour lutter de grandeur et d'élégance.

Dans le chœur, l'ogive des fenêtres est haute, pointue, élancée

comme une aspiration d'amour; dans la nef, les arcades l'une sur

l'autre ouvrent rondement leurs demi-cercles superposés, et sur la

muraille montent des colonnettes qui grimpent droites comme des

troncs de palmier. Elles appuient leurs pieds sur des piliers carrés,

couronnent leurs chapiteaux de feuilles d'acanthe, et continuent au

delà par de puissantes nervures qui se courbent sous la voûte, s'y

croisent et la soutiennent.

Il était midi. Par la porte ouverte, le grand jour entrant faisait

ruisseler ses effluves sur les pans sombres de l'édifice.

La nef, séparée du chœur par un grand rideau de toile verte, est

garnie de tables et de bancs, car on l'a utilisée en réfectoire.

Quand on dit la messe, on tire le rideau, et les condamnés assistent à

l'office divin sans déranger leurs coudes de la place où ils mangent.

Cela est ingénieux.

Pour agrandir de douze mètres la plate-forme qui se trouve au couchant

de l'église, on a tout bonnement raccourci l'église; mais comme il

fallait reconstruire une entrée quelconque, un architecte a imaginé de

fermer la nef par une façade de style grec; puis, éprouvant peut-être

des remords ou voulant, ce qui est plus croyable, raffiner son

œuvre, il a rajusté après coup des colonnes à chapiteaux «assez bien

imités du XIe siècle», dit la notice. Taisons-nous, courbons la tête.

Chacun des arts a sa lèpre particulière, son ignominie mortelle qui lui

ronge le visage. La peinture a le portrait de famille, la musique a la

romance, la littérature a la critique et l'architecture a l'architecte.

Les prisonniers marchaient sur la plate-forme, tous en rang, l'un

derrière l'autre, les bras croisés, ne parlant pas, dans ce bel ordre

enfin que nous avions contemplé à Fontevrault. C'étaient les malades de

l'infirmerie auxquels on faisait prendre l'air et qu'on distrait ainsi

pour les guérir.

L'un d'eux, relevant les pieds plus haut que les autres et se tenant

les mains à la veste du compagnon qui était devant lui, suivait la file

en trébuchant. Il était aveugle. Pauvre misérable! Dieu l'empêche de

voir et les hommes lui défendent de parler!

Le lendemain, quand la grève se fut découverte de nouveau, nous

partîmes du Mont par un ardent soleil qui chauffait sur nos têtes les

cuirs de la voiture et faisait suer les chevaux. Nous avançions au

pas; les colliers craquaient, les roues enfonçaient dans le sable. Au

bout de la grève, quand le gazon a paru, j'ai appliqué mon œil à la

petite lucarne qui est au fond des voitures et j'ai dit adieu au mont

Saint-Michel...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_A Combourg._--Une lettre du vicomte de Vésin devait nous ouvrir

l'entrée du château. Aussi, à peine arrivés, nous allâmes chez M.

Corvesier, qui en est le régisseur.

On nous introduisit dans une grande cuisine, où une demoiselle en

noir, fort marquée de petite vérole et portant des lunettes d'écaillés

sur de gros yeux myopes, égrenait des groseilles dans une terrine. La

marmite aux confitures était sur le feu et on écrasait du sucre avec

des bouteilles. Évidemment nous _dérangions_. Au bout de quelques

minutes, on descendit nous dire que M. Corvesier, malade et grelottant

de la fièvre dans son lit, était bien désolé de ne pouvoir nous rendre

service, mais qu'il nous présentait ses respects. Cependant, son

commis, _qui venait de rentrer de course_ et faisait la collation dans

la cuisine en buvant un verre de cidre et en mangeant une tartine de

beurre, s'offrit à sa place à nous montrer le château. Il déposa sa

serviette, se suça les dents, alluma sa pipe, prit un paquet de clefs

accroché à un clou et se mit à marcher devant nous dans le village.

Après avoir longé un grand mur, on entre par une vieille porte ronde

dans une cour de ferme silencieuse. Le silex sort ses pointes sur la

terre battue, où se montre une herbe rare salie par les fumiers qu'on

traîne. Il n'y avait personne; les écuries étaient vides. Dans les

hangars, les poules, juchées sur le timon des charrettes, dormaient

la tête sous l'aile. Au pied des bâtiments, la poussière de la paille

tombée des granges assourdissait le bruit des pas.

Quatre grosses tours, rejointes par des courtines, laissent voir sous

leur toit pointu les trous de leurs créneaux, qui ressemblent aux

sabords d'un navire, et les meurtrières dans les tours, ainsi que sur

le corps du château de petites fenêtres irrégulièrement percées, font

des baies noires inégales sur la couleur grise des pierres. Un large

perron d'une trentaine de marches monte tout droit au premier étage,

devenu le rez-de-chaussée des appartements de l'intérieur depuis qu'on

en a comblé les douves.

Le «violier jaune» n'y croissait pas, mais les lentisques et les

orties, avec la mousse verdâtre et les lichens. A gauche, à côté de

la tourelle, un bouquet de marronniers a gagné jusqu'à son toit et

l'abrite de son feuillage.

Quand la clef eut tourné dans la serrure et que la porte, poussée à

coups de pieds, eut longtemps grincé sur le pavé collant, nous entrâmes

dans un couloir sombre qu'encombraient des planches et des échelles

avec des cercles de futailles et des brouettes.

Ce passage vous mène à une petite cour comprise entre les pans

intérieurs du château et resserrée par l'épaisseur des murs. Le jour

n'arrive que d'en haut, comme dans un préau de prison. Dans les angles,

des gouttes humides coulaient le long des pierres.

Une autre porte fut ouverte. C'était une vaste salle dégarnie, sonore;

le dallage est brisé en mille endroits; on a repeint le vieux lambris.

Par les grandes fenêtres, la teinte verte des bois d'en face jetait

un reflet livide sur la muraille blanchie. Tout à leur pied, le lac

est répandu, étalé sur l'herbe parmi les joncs; sous les fenêtres, les

troènes, les acacias et les lilas, poussés pêle-mêle dans l'ancien

parterre, couvrent de leur taillis sauvage le talus qui descend jusqu'à

la grande route; elle passe sur la berge du lac et continue ensuite par

la forêt.

Rien ne résonnait dans la salle déserte où jadis, à cette heure,

s'asseyait sur le bord de ces fenêtres l'enfant qui fit _René_. Le

commis fumait sa pipe et crachait par terre. Son chien, qu'il avait

amené, se promenait en furetant les souris, et les ongles de ses pattes

sonnaient sur le pavé.

Nous avons monté les escaliers tournants. Le pied trébuche, on tâtonne

des mains. Sur les marches usées, la mousse est venue. Souvent un rayon

lumineux, passant par la fente des murs et frappant dessus d'aplomb,

en fait briller quelque petit brin vert qui, de loin, dans l'ombre,

scintille comme une étoile. Nous avons erré partout: dans les longs

couloirs, sur les tours, sur la courtine étroite dont les trous des

machicoulis, béants, tirent l'œil en bas, vers l'abîme.

Donnant sur la cour intérieure, au second étage, est une petite pièce

basse dont la porte de chêne, ornée de ramures moulées, s'ouvre par

un loquet de fer. Les poutrelles du plafond, que l'on touche avec la

main, sont vermoulues de vieillesse; les lattes paraissent sous le

plâtre de la muraille, qui a de grandes taches sales; les carreaux de

la fenêtre sont obscurcis par la toile des araignées et leurs châssis

encroûtés dans la poussière. C'était là sa chambre. Elle a vue vers

l'ouest, du côté du soleil couchant.

Nous continuâmes; nous allions toujours; quand nous passions près d'une

brèche, d'une meurtrière ou d'une fenêtre, nous nous réchauffions à

l'air chaud qui venait du dehors, et cette transition subite rendait

tous ces délabrements encore plus tristes et plus froids. Dans les

chambres, les parquets pourris s'effondrent, le jour descend par les

cheminées, le long de la plaque noircie où les pluies ont fait de

longues traînées vertes. Le plafond du salon laisse tomber ses fleurs

d'or, et l'écusson qui en surmonte le chambranle est cassé en morceaux.

Comme nous étions là, une volée d'oiseaux est entrée tout à coup, a

tourbillonné avec des cris et s'est enfuie parle trou de la cheminée.

Le soir, nous avons été sur le bord du lac, de l'autre côté, dans la

prairie. La terre le gagne, il s'y perd de plus en plus, il disparaîtra

bientôt, et les blés pousseront où tremblent maintenant les nénuphars.

La nuit tombait. Le château, flanqué de ses quatre tourelles, encadré

dans sa verdure et dominant le village qu'il écrase, étendait sa grande

masse sombre. Le soleil couchant, qui passait devant sans l'atteindre,

le faisait paraître noir, et ses rayons, effleurant la surface du

lac, allaient se perdre dans la brume, sur la cime violette des bois

immobiles.

Assis sur l'herbe, au pied d'un chêne, nous lisions _René_. Nous étions

devant ce lac où il contemplait l'hirondelle agile sur le roseau

mobile, à l'ombre de ces bois où il poursuivait l'arc-en-ciel sur les

collines pluvieuses; nous écoutions ce frémissement de feuilles, ce

bruit de l'eau sous la brise qui avaient mêlé leur murmure à la mélodie

éplorée des ennuis de sa jeunesse. A mesure que l'ombre tombait sur

les pages du livre, l'amertume des phrases gagnait nos cœurs, et

nous nous fondions avec délices dans ce je ne sais quoi de large, de

mélancolique et de doux.

Près de nous une charrette a passé en claquant dans les ornières son

essieu sonore. On sentait l'odeur des foins coupés. On entendait le

bruit des grenouilles qui coassaient dans le marécage. Nous rentrâmes.

Le ciel était lourd; toute la nuit il y eut de l'orage. A la lueur

des éclairs, la façade de plâtre d'une maison voisine s'illuminait

et flambait comme embrasée. Haletant, lassé de me retourner sur mon

matelas, je me suis levé, j'ai allumé ma chandelle, j'ai ouvert la

fenêtre et j'ai regardé la nuit.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 18 / 22 段