dire? Si ce n'est sur Landivisiau, toutefois, l'homme le plus prolixe
étant forcé d'être concis quand la matière manque. Je remarque que
les bons pays sont généralement les plus laids. Ils ressemblent aux
femmes vertueuses: on les estime, mais on passe outre pour en trouver
d'autres. Voici, certes, le coin le plus fertile de la Bretagne; les
paysans sont moins pauvres, les champs mieux cultivés, les colzas
magnifiques, les routes bien entretenues, et c'est ennuyeux à périr.
Des choux, des navets, beaucoup de betteraves et démesurément de
pommes de terre, tous régulièrement enclos dans des fossés, couvrent
la campagne, depuis Saint-Pol de Léon jusqu'à Roscoff. On en expédie
à Brest, à Rennes, jusqu'au Havre; c'est l'industrie du pays; il s'en
fait un commerce considérable.
A Roscoff, la mer découvre, devant les maisons, sa grève vaseuse, se
courbe ensuite dans un golfe étroit et, au large, est toute tachetée
d'îlots noirs, bombés comme des dos de tortue.
La campagne des environs de Saint-Pol est d'une tristesse froide. La
teinte morne des terres lentement onduleuses se fond sans transition
dans la pâleur du ciel, et la courte perspective n'a pas de grandes
lignes dans ses proportions, ni de changement de couleur sur ses bords.
Çà et là, en allant dans les champs, vous rencontrez derrière un mur
de pierres grises quelque ferme silencieuse, manoir abandonné où les
maîtres ne viennent pas. Dans la cour, sur le fumier, les pourceaux
dorment, les poules grignotent l'avoine, entre les dalles disjointes,
sous le plein-cintre de l'entrée, dont l'écusson ciselé est rongé
par le grand air. Dans les pièces vides qui servent de grenier, le
plâtre des plafonds s'en va avec des restes de peintures ternies par
la toile des araignées, que l'on voit courir sur les lambourdes. Le
réséda sauvage a poussé sur la porte de Kersalion, où se dresse encore,
près de la tourelle, une fenêtre à pinacle flanquée d'un lion et d'un
hercule, sortant du mur comme des gargouilles. A Kerland, dans le grand
escalier tournant, j'ai heurté un piège à loup. Des socs de charrue,
des fers de bêche rouillés et des graines sèches dans des calebasses,
gisent au hasard sur le parquet des chambres, ou encombrent les grands
sièges de pierre dans l'embrasure des fenêtres.
Kerouséré a conservé ses trois tourelles à machicoulis, et l'on
reconnaît encore dans la cour le large sillon des douves qui, montant
petit à petit, en gagne le niveau, ainsi que sur l'onde le sillage
d'une barque qui s'efface en s'étalant. De la plate-forme de l'une des
tours (les autres ont des toits pointus), on découvre la mer au bout
d'un champ, entre deux collines basses couvertes par des bois. Les
fenêtres du premier étage, à moitié bouchées pour que la pluie n'entre
pas, plongent sur un jardin clos de grands murs. Le chardon couvre le
gazon, et dans les plates-bandes on a semé du blé qu'entourent des
bordures de rosiers.
Entre un champ, où les têtes mûres des épis se courbaient ensemble, et
un rideau d'ormeaux plantés sur le haut bord d'un fossé, un sentier
mince s'allongeait parmi les broussailles. Les coquelicots éclataient
dans les blés; de la berge du haut bord, des fleurs et des ronces
s'échappent; des orties, des églantiers, des tiges garnies de dards,
des grosses feuilles à peau luisante, des mûres noires, des digitales
pourprées, unissant leurs couleurs, enchevêtrant leurs branches,
montraient leurs feuillages divers, lançaient leurs rameaux inégaux,
et sur la poudre grise croisaient leurs ombres comme les mailles d'un
filet.
Quand on a traversé une prairie, où tourne, embarrassée dans les joncs,
la roue d'un vieux moulin, il faut longer la muraille en marchant
sur de grosses pierres mises dans l'eau pour servir de pont. On se
retrouve bientôt sur la grande route de Saint-Pol, au fond de laquelle
se dresse, tailladée sur tous ses angles, la flèche du clocher de
Kreisker; fine, élancée et s'appuyant sur une tour surmontée d'une
balustrade, de loin elle fait le meilleur effet du monde; mais plus on
s'en approche, plus elle se rapetisse et s'enlaidit, et l'on ne trouve
enfin qu'une église comme toutes les églises, avec un porche vide dont
les statues sont parties. La cathédrale aussi est d'un gothique lourd,
empâté d'ornements, chamarré de broderies; mais il y a à Saint-Pol
quelque chose, c'est la table d'hôte de son auberge.
Elle était servie par une avenante donzelle qui, avec ses boucles
d'oreille d'or sur son cou blanc, son bonnet à barbes retroussées comme
les soubrettes de Molière, et ses vifs yeux bleus surtout, vous aurait
bien donné envie de lui demander autre chose que des assiettes. Mais
les convives! Quels convives! Tous habitués! Le haut bout était tenu
par un être revêtu d'une veste de velours et d'un gilet de cachemire.
Il aimait à passer sa serviette autour des bouteilles entamées, pour
les reconnaître. C'est lui qui sert la soupe. A sa gauche mangeait, le
chapeau sur la tête, un monsieur en redingote gris clair, ornée aux
parements et au collet d'une laine frisottée en manière de fourrure,
et qui est professeur de musique au collège de la ville. Mais la
musique le fatigue, il en a assez, il désire trouver une place,
n'importe laquelle, de huit cents à douze cents francs, pas davantage.
Il tient peu à l'argent, plus à la considération: c'est une position
seulement qu'il désire. Comme il arrivait toujours le repas commencé,
il se faisait remonter les plats, les renvoyait, puis éternuait fort,
crachait loin, se dandinait sur la chaise, chantonnait tout bas, se
couchait sur la table et faisait claquer son cure-dents.
Toute la société le respecte, la servante l'admire parler et en est, je
suis sûr, amoureuse. La bonne opinion qu'il a de lui-même sort de son
sourire, de ses paroles, de son silence, de ses gestes, de sa coiffure
et ruisselle comme une sueur sur toute sa sale personne.
En face de nous, un individu grisonnant, frisé, grassouillet et
courtaud, à pattes rouges, à lèvres épaisses et salivantes, et dont la
voix glapissait, tout en mâchant sa nourriture nous regardait d'une
telle façon que nous nous retenions beaucoup pour ne pas lui jeter les
carafes sur la tête. Quant au reste, il faisait galerie et contribuait
à l'ensemble.
Un soir, l'entretien roula sur une dame des environs qui, ayant jadis
décampé du domicile, s'était enfuie en Amérique avec son amant, et
qui, la semaine précédente, traversant Saint-Pol pour entrer dans son
pays, s'était arrêtée à l'auberge. On s'étonnait de cette audace et
l'on accompagnait son nom de toutes sortes d'épithètes. On repassait
sa vie entière, on riait de mépris, on l'injuriait quoique absente, on
s'animait tout rouge, on aurait voulu la tenir là «pour lui dire un peu
son fait, pour voir ce qu'elle aurait répondu». Déclamations contre le
luxe et scandales vertueux, haine de la toilette et maximes morales,
mots à double entente et haussements d'épaules, tout fut employé à
l'envi pour accabler cette femme qui, à en juger au contraire par
l'acharnement de ces rustres, devait être de manières élégantes, de
nature relevée, avoir des nerfs délicats, et sans doute quelque jolie
figure. Malgré nous, le cœur nous battait de colère et, si nous
eussions fait à Saint-Pol un dîner de plus, infailliblement il nous
serait arrivé quelque aventure...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE XI
Saint-Malo, bâti sur la mer et clos de remparts, semble, lorsqu'on
arrive, une couronne de pierres posée sur les flots, dont les
machicoulis sont les fleurons. Les vagues battent contre les murs et,
quand il est marée basse, déferlent à leurs pieds sur le sable. De
petits rochers couverts de varechs surgissent de la grève à ras du sol,
comme des taches noires sur cette surface blonde. Les plus grands,
dressés à pic et tout unis, supportent de leurs sommets inégaux la
base des fortifications, en prolongeant ainsi la couleur grise et en
augmentant la hauteur.
Au-dessus de cette ligne uniforme de remparts, que çà et là bombent des
tours et que perce ailleurs l'ogive aiguë des portes, on voit les toits
des maisons serrés l'un près de l'autre, avec leurs tuiles et leurs
ardoises, leurs petites lucarnes ouvertes, leurs girouettes découpées
qui tournent et leurs cheminées de poterie rouge dont les fumignons
bleuâtres se perdent dans l'air.
Tout à l'entour sur la mer s'élèvent d'arides îlots sans arbres ni
gazon, sur lesquels on distingue de loin quelques pans de murs percés
de meurtrières tombant en ruines et dont chaque tempête enlève de
grands morceaux.
En face de la ville, rattaché à la terre ferme par une longue jetée qui
sépare le port de la pleine mer, de l'autre côté du bassin, s'étend
le quartier de Saint-Servan, vide, spacieux, presque désert et couché
tout à son aise dans une grande prairie vaseuse. A l'entrée se dressent
les quatre tours du château de Solidor, reliées entre elles par des
courtines, et noires du haut en bas. Cela seul nous récompense d'avoir
fait ce long circuit sur la grève, en plein soleil de juillet, au
milieu de chantiers, parmi les marmites de goudron qui bouillaient et
les feux de copeaux dont on flambait la carcasse des navires.
Le tour de la ville par les remparts est une des plus belles promenades
qu'il y ait. Personne n'y vient. On s'asseoit dans l'embrasure des
canons, les pieds sur l'abîme. On a devant soi l'embouchure de la
Rance, se dégorgeant comme un vallon entre deux vertes collines, et
puis les côtes, les rochers, les îlots et partout la mer. Derrière vous
se promène la sentinelle, dont le pas régulier marche sur les dalles
sonores.
Un soir, nous y restâmes longtemps. La nuit était douce, une belle
nuit d'été, sans lune, mais scintillant des feux du ciel, embaumée de
brise marine. La ville dormait; les lumières, l'une après l'autre,
disparaissaient des fenêtres, les phares éloignés brillaient en taches
rouges dans l'ombre qui, sur nos têtes, était bleue et piquée en mille
endroits par les étoiles vacillantes et rayonnantes. On ne voyait pas
la mer, on l'entendait, on la sentait, et les vagues se fouettant
contre les remparts nous envoyaient des gouttes de leur écume par le
large trou des machicoulis.
A une place, entre les maisons de la ville et la muraille, dans un
fossé sans herbe, des piles de boulets sont alignées.
De là vous pouvez voir écrit sur le second étage d'une maison: «Ici est
né Chateaubriand».
Plus loin, la muraille s'arrête contre le ventre d'une grosse tour:
c'est la Quiquengrogne; ainsi que sa sœur la Générale, elle est
large et haute, ventrue, formidable, renflée au milieu comme une
hyperbole, et tient bon toujours.
Intactes encore et comme presque neuves, sans doute qu'elles vaudraient
mieux si elles égrenaient dans la mer les pierres de leurs créneaux,
et si par leur tête frissonnaient au vent les sombres feuillages amis
des ruines. Les monuments, en effet, comme les hommes et comme les
passions, ne grandissent-ils pas par le souvenir? ne se complètent-ils
pas par la mort?
Nous entrâmes dans le château. La cour déserte, où les tilleuls chétifs
arrondissent leur ombre sur la terre, était silencieuse comme celle
d'un couvent. La femme du concierge alla chercher les clefs chez le
commandant; elle revint en compagnie d'une belle petite fille qui
venait s'amuser à voir les étrangers. Elle avait les bras nus et tenait
un gros bouquet. Ses cheveux noirs frisés d'eux-mêmes dépassaient sa
capote mignonne, et la dentelle de son pantalon frottait sur ses petits
souliers de peau de chèvre, rattachés autour de ses chevilles par des
cordons noirs. Elle allait devant nous dans l'escalier, en courant et
en nous appelant.
On monte longtemps, car la tour est haute. Le jour vif des meurtrières
passe comme une flèche à travers le mur. Par leur fente, quand vous
mettez la tête, vous voyez la mer qui semble s'enfoncer de plus en
plus et la couleur crue du ciel qui grandit toujours, si bien que vous
avez peur de vous y perdre. Les navires paraissent des chaloupes et
leurs mâts des badines. Les aigles doivent nous croire gros comme des
fourmis. Nous voient-ils seulement? Savent-ils que nous avons des
villes, des arcs de triomphe, des clochers?
Arrivés sur la plate-forme, quoique le créneau vous vienne jusqu'à la
poitrine, on ne peut se défendre de cette émotion qui vous prend sur
tous les sommets élancés; malaise voluptueux, mêlé de crainte et de
plaisir, d'orgueil et d'effroi, lutte de l'esprit qui jouit et des
nerfs qui souffrent. On est heureux singulièrement; on voudrait partir,
se jeter, voler, se répandre dans l'air, être soutenu par les vents, et
les genoux tremblent, et l'on n'ose approcher du bord.
Des hommes ont pourtant grimpé là, une nuit, avec une corde, mais
jadis! Dans ce prodigieux XVIe siècle, époque de convictions féroces et
de frénétiques amours. Comme l'instrument humain y a vibré de toutes
ses cordes! Comme l'homme y a été large, rempli, fertile! Ne peut-on
pas dire de cet âge le mot de Fénelon: «Spectacle fait à souhait pour
le plaisir des yeux?» Car, sans parler des premiers plans, croyances
qui craquent sur leur base comme des montagnes qui s'écroulent, mondes
nouveaux qu'on découvre, mondes perdus qu'on exhume, et Michel-Ange
sous son dôme, et Rabelais qui rit, et Shakespeare qui regarde, et
Montaigne qui rêve, où trouver ailleurs plus de développement dans les
passions, plus de violences dans les courages, plus d'âpreté dans les
volontés, une expansion plus complète enfin de la liberté se débattant
et tournant sous toutes les fatalités natives? Aussi avec quel relief
l'épisode se détache de l'histoire, et comme il y rentre cependant
d'une merveilleuse façon pour en faire briller la couleur et en
approfondir les horizons! Des figures passent devant vous, vivantes
en trois lignes. On ne les rencontre qu'une fois; mais longtemps on
les rêve et on s'efforce à les contempler pour les mieux saisir. N'en
étaient-ce pas de belles, entre autres, et de terribles, que celles
de ces vieux soudards dont la race disparut à peu près vers 1598, à
la prise de Vervins, tels que Lamouche, Heurtaud de Saint-Offange, La
Tremblaye, qui s'en revenait portant au poing la tête de ses ennemis,
ou ce La Fontenelle dont on a parlé? hommes de fer dont les cœurs ne
ployaient pas plus que les épées et qui, attirant à eux mille énergies
divergentes qu'ils dirigeaient de la leur, réveillaient les villes en
entrant au galop, la nuit, dans leurs murs, équipaient des corsaires,
brûlaient la campagne, et avec qui l'on capitulait comme avec des rois!
Qui a songé à peindre ces violents gouverneurs de province, taillant
à même la foule, violant les femmes et râflant l'or, comme d'Épernon,
tyran atroce en Provence et mignon parfumé au Louvre; comme Montluc,
étranglant les huguenots avec ses mains, ou comme Baligni, ce roi de
Cambrai, qui lisait Machiavel pour copier le Valentinois, et dont la
femme allait sur la brèche, à cheval, casque en tête et cuirassée.
Un des hommes les plus oubliés de ce temps-là, un de ceux du moins
que la plupart des historiens se contentent de nommer, c'est le duc
de Mercœur, l'intrépide ennemi de Henri IV, qui lui résista plus
longtemps que Mayenne, plus longtemps que la Ligue et que Philippe II.
Désarmé à la fin, c'est-à-dire gagné, apaisé (à de telles conditions
qu'on tint secrets vingt-trois articles du traité) et ne sachant alors
plus que faire, il s'en alla servir en Hongrie, combattit les Turcs,
en attaqua un jour toute une armée avec cinq mille hommes, puis,
vaincu encore par là et s'en revenant en France, mourut de la fièvre à
Nuremberg, dans son lit, à l'âge de quarante-quatre ans.
Saint-Malo vient de me le remettre en mémoire. Il s'y heurta toujours
et ne put jamais l'avoir pour sujet ni pour allié. Ils entendaient, en
effet, faire la guerre pour leur propre compte, le commerce par leurs
propres forces, et, quoique ligueurs au fond, repoussaient le duc tout
en ne voulant pas du Béarnais.
Quand le sieur de Fontaines, gouverneur de la ville, leur eut appris la
mort de Henri III, ils refusèrent de reconnaître le roi de Navarre. On
prit les armes, on fit des barricades. Fontaines se renferma dans le
château et chacun resta sur la défensive. Peu à peu, ils empiétèrent.
D'abord ils exigèrent de Fontaines qu'il déclarât vouloir les conserver
dans leurs franchises. Fontaines céda, espérant gagner du temps.
L'année suivante (1589), ils se choisirent quatre généraux indépendants
du gouverneur. L'année d'après, ils obtinrent de tendre des chaînes.
Fontaines accorda encore. Le roi était à Laval; il l'attendait. Le
moment allait venir qu'il se vengerait d'un seul coup de toutes les
humiliations qu'il avait reçues, de toutes les concessions qu'il avait
faites. Mais il se hâta trop et se découvrit. Quand les Malouins
vinrent à lui rappeler ses promesses, il leur répondit que si le roi se
présentait il lui ouvrirait les portes. Dès lors, on prit un parti.
Le château avait quatre tours. C'est par la plus haute (la Générale),
celle en qui Fontaines se fiait le plus, qu'ils tentèrent l'escalade.
Ces audaces alors n'étaient pas rares, témoin l'ascension de la falaise
de Fécamp par Bois-Rosé et l'attaque du château de Blein par Guébriant.
On se concerte, on se réunit plusieurs soirs de suite chez un certain
Frotet, sieur de la Lanbelle, on s'abouche avec un canonnier écossais
de la place et, par une nuit de brouillard, tous partirent en armes,
se rendirent sous les murs de la ville, se laissèrent couler en dehors
avec des cordages et s'approchèrent du pied de la Générale.
Là ils attendirent. Un frôlement brusque se fit sur la muraille; un
peloton de fil tomba, ils y attachèrent vite leur échelle de corde,
qui fut hissée le long de la tour et liée en haut par le canonnier, à
l'extrémité d'une coulevrine braquée dans l'embrasure d'un créneau.
Michel Frotet monta le premier, puis Charles Anselin, La Blissais et
les autres. La nuit était sombre, le vent soufflait; ils grimpaient
lentement, le poignard dans les dents, tâtonnant du pied les échelons
et avançant les mains. Tout à coup (ils étaient au milieu déjà), ils
se sentent descendre, la corde se dénoue. Pas un cri; ils restèrent
immobiles. C'était le poids de tous ces corps qui avait fait faire la
bascule à la coulevrine; elle s'arrêta sur l'appui de l'embrasure,
puis ils se remirent en marche et arrivèrent tous à la file sur la
plate-forme de la tour.
Les sentinelles engourdies n'eurent pas le temps de donner l'alarme.
La garnison dormait ou jouait aux dés sur les tambours. La terreur la
prit, elle se réfugia dans le donjon. Les conjurés l'y poursuivirent;
on se battit dans les escaliers, dans les couloirs, dans les chambres,
on s'écrasait sous les portes, on tuait, on égorgeait. Les habitants de
la ville arrivèrent en renfort; d'autres dressèrent des échelles contre
la Quiquengrogne, entrèrent sans résistance et commencèrent le pillage.
La Péraudière, lieutenant du château, apercevant La Blissais, lui
dit: «Voilà, monsieur, une misérable nuit.» Mais La Blissais lui fit
comprendre qu'il n'était pas temps de discourir. On n'avait pas encore
vu le comte de Fontaines. On alla à sa chambre; on le trouva mort
sur le seuil, percé d'un coup d'arquebuse que lui avait tiré un des
habitants, au moment où il sortait, faisant porter un flambeau devant
lui. «Au lieu de courir au danger, dit l'auteur de la relation[13], il
s'était habillé lentement comme pour aller aux noces, sans qu'aucune
aiguillette ne manquât d'être attachée.»
[13] Josselin Frotet, sieur de La Lanbelle, chez qui les conjurés
se donnèrent rendez-vous avant de tenter l'escalade. Voyez dans la
coll. des Bénédictins, dom Taillandier, t. II, de l'_Histoire civ. et
ecclés. de Bretagne_, p. 386 et sq. (Note du manuscrit de G. F.)
Cette surprise de Saint-Malo qui fit tant de mal au roi n'aida en rien
le duc de Mercœur. Il désirait fort que les Malouins acceptassent un
gouverneur de sa main, son fils, par exemple, un enfant, c'est-à-dire
lui-même, mais ils s'obstinèrent à ne vouloir personne. Il leur envoya
des troupes pour les protéger, ils les refusèrent, et les troupes
furent contraintes de se loger hors la ville.
Ils n'en devenaient pas cependant plus royalistes pour cela; car
quelque temps après, ayant arrêté le marquis de La Noussaie et le
vicomte de Denoual, il en coûta pour sortir de prison douze mille écus
au marquis et deux mille au vicomte.
Puis craignant que Pont-Brient n'interrompit le commerce avec Dinan et
les autres villes de la Ligue, ils s'en emparent.
Supposant que leur évêque, seigneur temporel de la ville, pourrait bien
les dépouiller de la liberté qu'ils venaient d'acquérir, ils le mettent
en prison et ne le relâchent qu'au bout d'un an.
On sait enfin à quelles conditions ils acceptèrent Henri IV; ils
devaient se garder eux-mêmes, ne pas recevoir de garnison, être exempts
d'impôts pendant six ans, etc.
Placé entre la Bretagne et la Normandie, ce petit peuple semble avoir
à la fois: de la première, la ténacité, la résistance granitique; de
la seconde, la fougue, l'élan. Marins ou écrivains, voyageurs de tous
océans, ce qui les distingue surtout, c'est l'audace: violentes natures
d'homme, poétiques à force d'être brutales, souvent étroites aussi à
force d'être obstinées. Il y a cette ressemblance entre ces deux fils
de Saint-Malo: Lamennais et Broussais, qu'ils furent toujours également
extrêmes dans leurs systèmes, et qu'il ont, avec la même conviction
acharnée, employé la seconde partie de leur vie à combattre ce qu'ils
avaient soutenu dans la première.
Dans l'intérieur de la ville, vous passez par de petites rues
tortueuses, entre des maisons hautes, le long de sales boutiques de
voiliers ou de marchands de morue. Point de voiture, aucun luxe; c'est
noir et puant comme la cale d'un vaisseau. Ça sent Terre-Neuve et la
viande salée, l'odeur rance des longs voyages.
«Le guet et ronde s'y fait chaque nuit avec de gros chiens
d'Angleterre, dits dogues, lesquels on met au soir hors la ville, avec
un maître qui les mène, et ne fait lors bon s'y trouver à l'entour.
Mais, venant le matin, on les ramène en un certain lieu de la ville
où ils déposent toute leur fureur qui, de nuit, est étrangement
grande[14].»
[14] D'Argentré, _Hist. de Bretagne_, p. 62. (Note du manuscrit G. F.)
A part la disparition de cette police quadrupède qui dévora jadis M. du
Mollet, et dont voilà l'existence constatée par un texte contemporain,
l'extérieur des choses a peu changé, sans doute, et même les gens
civilisés qui habitent Saint-Malo prétendent qu'on y est fort arriéré.
Le seul tableau que nous ayons remarqué dans l'église est une grande
toile représentant la bataille de Lépante et dédiée à Notre-Dame des
Victoires. Elle plane, en haut, dans les nuages. Au premier plan, toute
la chrétienté est à genoux, princesses et rois, couronnes en tête. Au
fond, les deux armées s'entre-choquent. Les Turcs sont précipités dans
les flots et les chrétiens lèvent les bras au ciel.
L'église est laide, sèche, sans ornements, presque protestante
d'aspect. J'ai remarqué peu d'ex-voto, chose étrange ici en face
du péril. Il n'y a ni fleurs ni cierges dans les chapelles, pas de
sacré-cœur saignant, de vierge chamarrée, rien enfin de tout ce qui
indigne si fort M. Michelet.
En face des remparts, à cent pas de la ville, l'îlot du Grand-Bay se
lève au milieu des flots. Là se trouve la tombe de Chateaubriand; ce
point blanc taillé dans le rocher est la place qu'il a destinée à son
cadavre.
Nous y allâmes un soir, à marée basse. Le soleil se couchait.
L'eau coulait encore sur le sable. Au pied de l'île, les varechs
dégouttelants s'épandaient comme des chevelures de femmes antiques le
long d'un grand tombeau.
L'île est déserte; une herbe rare y pousse où se mêlent de petites
touffes de fleurs violettes et de grandes orties. Il y a sur le sommet
une casemate délabrée avec une cour dont les vieux murs s'écroulent.
En dessous de ce débris, à mi-côte, on a coupé, à même la pente, un
espace de quelque dix pieds carrés au milieu duquel s'élève une dalle
de granit surmontée d'une croix latine. Le tombeau est fait de trois
morceaux: un pour le socle, un pour la dalle, un pour la croix.