Plus loin, le long du mur, on a bâti quelques cages pour recevoir les

animaux rares, venus d'outre-mer, destinés au Museum de Paris. Elles

étaient vides la plupart. Devant l'une d'elles, dans une étroite

cour grillée, un forçat chaussé de bottes fines instruisait un petit

chat-tigre et lui apprenait comme à un chien à obéir à la parole.

Il n'a donc pas assez de la servitude, celui-là? Il la déverse sur

un autre. Les coups de gourdin dont on le menace, il les donne au

chat-tigre, qui, un beau jour, sans doute, s'en vengera en sautant

par-dessus son grillage et en allant étrangler le cygne.

Un soir que la lune brillait sur les pavés, nous nous mîmes en devoir

d'aller nous promener dans les rues dites _infâmes_. Elles sont

nombreuses. La troupe de ligne, la marine, l'artillerie ont chacune

la leur, sans compter le bagne, qui, à lui seul, a tout un quartier

de la ville. Sept ruelles parallèles, aboutissant derrière ses murs,

composent ce qu'on appelle Keravel, qui n'est rempli que par les

maîtresses des gardes-chiourmes et des forçats. Ce sont de vieilles

maisons de bois tassées l'une sur l'autre, ayant toutes leurs portes

fermées, leurs fenêtres bien closes, leurs auvents bouchés. On n'y

entend rien, on n'y voit personne; pas une lumière aux lucarnes; au

fond de chaque ruelle seulement, un reverbère que le vent balance

fait osciller sur le pavé ses longs rayons jaunes. Le reste n'en est

que plus noir. Au clair de lune, ces maisons muettes à toits inégaux

projetaient des lueurs étranges.

Quand s'ouvrent-elles? A des heures inconnues, au moment le plus

silencieux des nuits les plus sombres. Alors y entre le garde-chiourme

qui s'esquive de son poste, ou le forçat qui s'échappe de son ban,

souvent tous deux de compagnie, s'aidant, se protégeant; puis, quand le

jour revient, le forçat escalade le mur, le garde-chiourme détourne la

tête et personne n'a rien vu.

Dans le quartier des matelots, au contraire, tout se montre, tout

s'étale. Il flamboie, il grouille. Les joyeuses maisons vous jettent,

quand vous passez, leurs bourdonnements et leurs lumières. On

crie, on danse, on se dispute. Dans de grandes salles basses, au

rez-de-chaussée, des femmes, en camisole de nuit, sont assises sur des

bancs, le long de la muraille blanchie où un quinquet est accroché;

d'autres, sur le seuil, vous appellent, et leurs têtes animées se

détachent sur le fond du bouge éclairé où retentit le choc des verres

avec les grosses caresses des hommes du peuple. Vous entendez sonner

les baisers sur des épaules charnues, et rire de plaisir, aux bras de

quelque matelot bruni qui la tient sur les genoux, la bonne fille

rousse dont la gorge débraillée s'en va de sa chemise, comme sa

chevelure de son bonnet. La rue est pleine, le bouge est plein, la

porte est ouverte, on entre. Ceux qui sont dehors viennent regarder à

travers les carreaux ou causent doucement avec quelque égrillarde à

moitié nue qui se penche vers leur visage. Les groupes stationnent, ils

attendent. Cela se fait sans façon et comme l'envie vous y pousse.

En voyageurs consciencieux et qui veulent étudier les choses de près,

nous entrâmes.

Dans un salon, tendu de papier rouge, trois ou quatre demoiselles

étaient assises autour d'une table ronde, et un amateur en casquette,

qui fumait sa pipe sur le sofa, nous salua poliment quand nous

entrâmes. Elles avaient des tenues modestes et des robes parisiennes.

Les meubles d'acajou étaient couverts d'Utrecht rouge, le pavé ciré et

les murs ornés des batailles de l'empire. O vertu, tu es belle, car le

vice est bien bête! Ayant près de moi une femme dont les mains auraient

suffi pour faire oublier son sexe, et ne sachant que faire, nous

payâmes à boire à la compagnie. Or, j'allumai un cigare, m'étendis dans

un coin et là fort triste et la mort dans l'âme, pendant que la voix

éraillée des femelles glapissait et que les petits verres se vidaient,

je me disais:

Où est-elle? où est-elle? Est-ce qu'elle est morte au monde, et les

hommes ne la reverront-ils plus?

Elle était belle, jadis, au bord des promontoires, montant le péristyle

des temples, quand sur ses pieds roses traînait la frange d'or de sa

tunique blanche, ou lorsque assise sur des coussins persiques, elle

devisait avec les sages en tournant dans ses doigts son collier de

camées.

Elle était belle, debout, nue sur le seuil de sa _cella_, dans la rue

de Suburre, sous la torche de résine qui pétillait dans la nuit, quand

elle chantait lentement sa complainte campanienne et qu'on entendait

sur le Tibre de longs refrains d'orgie.

Elle était belle aussi dans sa vieille maison de la Cité, derrière

son vitrage de plomb, entre les étudiants tapageurs et les moines

débauchés, quand, sans peur des sergents, on frappait fort sur les

tables de chêne les grands pots d'étain, et que les lits vermoulus se

cassaient sous le poids des corps.

Elle était belle, accoudée sur un tapis vert et guignant l'or des

provinciaux, avec ses hauts talons, sa taille de guêpe, sa perruque à

frimas dont la poudre odorante lui tombait sur les épaules, avec une

rose de côté, avec une mouche sur la joue.

Elle était belle encore parmi les peaux de bique des cosaques et les

uniformes anglais, se poussant dans la foule des hommes et faisant

luire sa poitrine sur la marche des maisons de jeu, sous l'étalage des

orfèvres, à la lueur des cafés, entre la faim et l'argent.

Que pleurez-vous?... Moi, je regrette la fille de joie!

Sur le boulevard, un soir encore, je l'ai vue passer, aux feux du

gaz, alerte, lançant ses yeux et glissant sur le trottoir sa semelle

traînante. J'ai vu sa figure pâle aux coins des rues et la pluie tomber

sur les fleurs de sa chevelure, quand sa voix douce appelait les

hommes et que sa chair grelottait sur le bord du satin noir.

Ce fut son dernier jour; le lendemain, elle ne reparut plus.

Ne craignez pas qu'elle revienne, car elle est morte maintenant, bien

morte! Sa robe est haute, elle a des mœurs, elle s'effarouche des

mots grossiers et met à la Caisse d'épargne les sous qu'elle gagne.

La rue balayée de sa présence a perdu la seule poésie qui lui restât

encore; on a filtré le ruisseau, tamisé l'ordure...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Dans quelque temps, les saltimbanques aussi auront disparu, pour

faire place aux séances magnétiques et aux banquets réformistes, et la

danseuse de corde bondissant dans l'air, avec sa robe pailletée et son

grand balancier, sera aussi loin de nous que la bayadère du Gange.

De tout ce beau monde coloré, bruissant comme la fantaisie même, si

mélancolique et si sonore, si amer et si folâtre, plein de pathétique

intime et d'ironies éclatantes, où la misère était chaude, où la grâce

était triste, dernier cri d'un âge perdu, race lointaine qu'on disait

venue de l'autre bout de la terre, et qui nous apportait dans le bruit

de ses grelots comme la vague souvenance et l'écho mourant des joies

idolâtrées; quelque fourgon qui s'en va sur la grande route, ayant

des toiles roulées sur son toit et des chiens crottés sous sa caisse,

un homme en veste jaune escamotant la muscade dans ses gobelets de

fer-blanc, les pauvres marionnettes des Champs-Élysées et les joueurs

de guitare des cabarets hors barrière, voilà tout ce qui en reste.

Il est vrai qu'il nous est survenu en revanche beaucoup de facéties

d'un comique plus relevé. Mais le nouveau grotesque vaut-il l'ancien?

Est-ce que vous préférez Tom-Pouce ou le musée de Versailles?

Sur une estrade de bois qui faisait le balcon d'une tente carrée de

toile grise, un homme en blouse jouait du tambour; derrière lui se

dressait une large pancarte peinte représentant un mouton, une vache,

des dames, des messieurs et des militaires. C'étaient les deux jeunes

phénomènes de Guérande, _porteurs d'un bras, quatre épaules_. Leur même

montreur ou éditeur criait à se lancer les poumons par la bouche et

annonçait, outre ces deux belles choses, des combats d'animaux féroces

qui allaient commencer à l'heure même. Sous l'estrade, on voyait un

âne; trois ours roupillaient à côté, et des aboiements de chiens,

partant de l'intérieur de la baraque, se mêlaient au bruit sourd du

tambour, au cri saccadé du propriétaire des jeunes phénomènes et à

ceux d'un autre drôle, non pas trapu, carré, jovial et égrillard comme

lui, mais grand et maigre, de figure sinistre et vêtu d'un plaid en

lambeaux: c'est son associé; ils se sont rencontrés en route et ont uni

leurs commerces. L'un a apporté les ours, l'âne et les chiens; l'autre,

les deux phénomènes et un chapeau de feutre gris qui sert dans les

représentations.

Le théâtre, à découvert sous le ciel, a pour muraille la toile grise

qui frissonne au vent et s'en irait sans les pieux qui la retiennent.

Une balustrade contenant les spectateurs règne le long des côtés de

l'arène où, dans un coin à part, grignotant une botte de foin déliée,

nous reconnaissons en effet les deux jeunes phénomènes recouverts de

leur housse magnifique. Au milieu est fiché en terre un long poteau

et, de place en place, à d'autres morceaux de bois plus petits, des

chiens sont attachés avec des ficelles, s'y démènent et tirent dessus

en aboyant. Le tambour bat toujours, on crie sur l'estrade, les ours

grognent, la foule arrive.

On commença par amener un pauvre ours aux trois quarts paralytique et

qui semblait considérablement ennuyé. Muselé, il avait de plus autour

du cou un collier d'où pendait une chaîne de fer, un cordon passé dans

les narines pour le faire docilement manœuvrer, et sur la tête

une sorte de capuchon de cuir qui lui protégeait les oreilles. On

l'attacha au mât du milieu; alors ce fut un redoublement d'aboiements

aigus, enroués, furieux. Les chiens se dressaient, se hérissaient,

grattaient la terre, la croupe en haut, la gueule basse, les pattes

écartées et, dans un angle, vis-à-vis l'un de l'autre, les deux maîtres

hurlaient pour les mieux exciter. On lâcha d'abord trois dogues; ils

se ruèrent sur l'ours qui commença à tourner autour du poteau et les

chiens couraient après, se bousculant, gueulant, tantôt renversés, à

demi écrasés sous ses pattes, puis, se relevant aussitôt et bondissant,

se suspendre à sa tête qu'il secouait, sans pouvoir se débarrasser de

cette couronne de corps endiablés qui s'y tordaient et le mordaient.

L'œil fixé sur eux, les deux maîtres guettaient le moment précis où

l'ours allait être étranglé; alors ils se précipitaient dessus, les en

arrachaient, les tiraient par le cou et, pour leur faire lâcher prise,

leur mordaient la queue. Ils geignaient de douleur, mais ne cédaient

pas. L'ours se débattait sous les chiens, les chiens mordaient l'ours,

les hommes mordaient les chiens. Un jeune bouledogue, entre autres, se

distinguait par son acharnement; cramponné par les crocs à l'échine de

l'ours, on avait beau lui mâcher la queue, la lui plier en double, lui

presser les testicules, lui déchirer les oreilles, il ne lâchait point,

et l'on fut obligé d'aller chercher un louchet pour lui desserrer les

dents. Quand tout était séparé, chacun se reposait, l'ours se couchait,

les chiens haletaient, la langue pendante, les hommes, en sueur, se

retiraient d'entre les dents les brins de poils qui y étaient restés,

et la poussière soulevée par la mêlée s'éparpillait dans l'air et

retombait à l'entour sur les têtes du public.

On amena successivement deux autres ours, dont l'un imitait le

jardinier, allait à la chasse, valsait, mettait un chapeau, saluait

la compagnie et faisait le mort. Après lui vint le tour de l'âne. Il

se défendit bien; ses ruades lançaient au loin les chiens comme des

ballons; serrant la queue, baissant les oreilles, allongeant le museau,

il courait vite et tâchait toujours de les ramener sous ses pieds de

devant, pendant qu'ils tournaient autour de lui et lui sautaient sous

la mâchoire. On le retira néanmoins fort essoufflé, grelottant de peur

et couvert de gouttes de sang qui coulaient le long de ses jambes,

rendues galeuses par les cicatrices de ses blessures, et mouillaient

avec la sueur la corne usée de ses sabots.

Mais le plus beau fut le combat général des chiens entre eux; tous

y étaient, grands, petits, chiens-loups, bouledogues, les noirs,

les blancs, les tachetés et les roux. Un bon quart d'heure se passa

préalablement à les animer l'un contre l'autre. Les maîtres, les tenant

dans leurs jambes, leur tournaient la tête vers leurs adversaires et

la leur choquaient avec violence. L'homme maigre surtout travaillait

de tout cœur; il tirait de sa poitrine, par une secousse brutale,

un jet de voix rauque, éraillée, féroce, qui inspirait la colère à

toute la bande irritée. Aussi sérieux qu'un chef d'orchestre à son

pupitre, il absorbait à lui cette harmonie discordante, la dirigeait,

la renforçait; mais quand les dogues étaient déchaînés et qu'ils

s'entre-déchiraient tous en hurlant, l'enthousiasme le prenait, il se

délectait, ne se reconnaissait plus, il aboyait, applaudissait, se

tordait, battait du pied, faisait le geste d'un chien qui attaque,

se lançait le corps en avant comme eux, secouait la tête comme eux;

il aurait voulu mordre aussi, qu'on le mordît, être chien, avoir une

gueule, pour se rouler là-dedans, au milieu de la poussière, des cris

et du sang; pour sentir ses crocs dans les peaux velues, dans la chair

chaude, pour nager en plein dans ce tourbillon, pour s'y débattre de

tout son cœur.

Il y eut un moment critique, quand tous les chiens l'un sur l'autre,

tas grouillant de pattes, de reins, de queues et d'oreilles, qui

oscillait dans l'arène sans se désunir, allèrent donner contre la

balustrade, la cassèrent et menacèrent d'endommager dans leur coin les

deux jeunes phénomènes. Leur maître pâlit, fit un bond, et l'associé

accourut. C'est là qu'on mordit bien vite les queues! qu'on donna des

coups de poing, des coups de pied! qu'on se dépêchait, qu'on allait!

Les chiens empoignés n'importe par où, tirés du groupe et jetés

par-dessus l'épaule, passaient dans l'air comme des bottes de foin

qu'on engrange. Ce fut un éclair; mais j'ai vu l'instant où les deux

jeunes phénomènes allaient être ravalés à l'état de biftecks, et j'ai

tremblé pour le bras qu'ils portent sur le dos.

Émus de cette algarade, sans doute, ils firent des façons pour se

laisser voir. La vache reculait, le mouton donnait des coups de cornes;

enfin, on releva leurs housses vertes à franges jaunes; leur appendice

fut exhibé, et ainsi se termina la représentation...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Au phare de Brest._--Ici se termine l'ancien monde; voilà son point

le plus avancé, sa limite extrême. Derrière vous est toute l'Europe,

toute l'Asie; devant vous, c'est la mer et toute la mer. Si grands

qu'à nos yeux soient les espaces, ne sont-ils pas bornés toujours, dès

que nous leur savons une limite? Ne voyez-vous pas de nos plages, par

delà la Manche, les trottoirs de Brighton et les bastides de Provence,

n'embrassez-vous pas la Méditerranée entière, comme un immense bassin

d'azur dans une conque de rochers que cisèlent, sur ses bords, les

promontoires couverts de marbres qui s'éboulent, les sables jaunes,

les palmiers qui pendent, les golfes qui s'évasent? Mais ici plus rien

n'arrête. Rapide comme le vent, la pensée peut courir et, s'étalant,

divaguant, se perdant, elle ne rencontre que des flots, puis, au fond,

il est vrai, tout au fond, là-bas, dans l'horizon des rêves, la vague

Amérique peut-être, des îles sans noms, quelque pays à fruits rouges,

à colibris et à sauvages, ou le crépuscule muet des pôles, avec le jet

d'eau des baleines qui soufflent, ou les grandes villes éclairées en

verre de couleur, le Japon aux toits de porcelaine, la Chine avec les

escaliers à jour, dans des pagodes à clochettes d'or.

C'est ainsi que l'esprit, pour rétrécir cet infini dont il se lasse

sans cesse, le peuple et l'anime. On ne songe pas au désert sans les

caravanes, à l'océan sans les vaisseaux, au sein de la terre sans les

trésors qu'on lui suppose.

Nous nous en revînmes au Conquet par la Falaise. Les vagues

bondissaient à sa base. Accourant du large, elles se heurtaient contre

et couvraient ensuite de leurs nappes oscillantes les grands blocs

immobiles. Une demi-heure après, emportés dans notre char-à-bancs par

deux petits chevaux presque sauvages, nous regagnions Brest, d'où le

surlendemain nous partîmes avec beaucoup de plaisir. En s'écartant du

littoral et en remontant vers la Manche, la contrée change d'aspect,

elle devient moins rude, moins celtique, les dolmens se font plus

rares, la lande diminue à mesure que les blés s'étendent, et peu à peu

on entre ainsi dans ce fertile et plat pays de Léon, qui est, comme l'a

si aimablement dit M. Pitre-Chevalier, «l'Attique de la Bretagne».

Landerneau est un pays où il y a une promenade d'ormeaux, au bord de

la rivière, et où nous vîmes courir dans les rues un chien effrayé qui

traînait à sa queue une casserole attachée.

Pour aller au château de la Joyeuse-Garde, il faut d'abord suivre la

rive de l'Eilorn, et ensuite marcher longtemps dans un bois par un

chemin creux où personne ne passe. Quelquefois le taillis s'éclaircit;

alors, à travers les branches, la prairie paraît ou bien la voile de

quelque navire qui remonte la rivière. Notre guide était devant nous,

loin, écarté. Seuls ensemble, nous foulions ce bon sol des bois où les

bouquets violets des bruyères poussent dans le gazon tendre, parmi

les feuilles tombées. On sentait les fraises et la violette; sur le

tronc des arbres, les longues fougères étendaient leurs palmes grêles.

Il faisait lourd; la mousse était tiède. Caché sous la feuillée, le

coucou poussait son cri prolongé; dans les clairières, des moucherons

bourdonnaient en tournoyant leurs ailes.

Tranquilles d'âme et balancés par la marche, épanchant à l'aise nos

fantaisies causeuses qui s'en allaient comme des fleuves par de larges

embouchures, nous devisions des sons, des couleurs, nous parlions des

maîtres, de leurs œuvres, des joies de l'idée, nous songions à des

tournures de style, à des coins de tableau, à des airs de tête, à des

façons de draperie; nous nous redisions quelques grands vers énormes,

beauté inconnue pour les autres qui nous délectait sans fin, et nous

en répétions le rythme, nous en creusions les mots, le cadençant si

fort qu'il en était chanté. Puis c'étaient les lointains paysages qui

se déroulaient, quelque splendide figure qui venait, des saisissements

d'amour pour un clair de lune d'Asie se mirant sur des coupoles,

des attendrissements d'admiration à propos d'un nom sonore, ou la

dégustation naïve de quelque phrase en relief trouvée dans un vieux

livre.

Et couchés dans la cour de Joyeuse-Garde, près le souterrain comblé,

sous le plein-cintre de son arcade unique que revêtissent les lierres,

nous causions de Shakespeare et nous nous demandions s'il y avait des

habitants dans les étoiles.

Puis nous partîmes, n'ayant guère donné qu'un coup d'œil à la

demeure ruinée du bon Lancelot, celui qu'une fée enleva à sa mère et

qu'elle nourrit au fond d'un lac dans un palais de pierreries. Les

nains enchanteurs ont disparu; le pont-levis s'est envolé et le lézard

se traîne où se promenait la belle Geneviève, songeant à son amant

parti en Trébizonde combattre les géants.

Nous revînmes dans la forêt par les mêmes sentiers; les ombres

s'allongeaient, les broussailles et les fleurs ne se distinguaient

plus, et les montagnes basses d'en face grandissaient leurs sommets

bleuâtres dans le ciel qui blanchissait. La rivière, contenue jusqu'à

une demi-lieue en deçà de la ville dans des rives factices, s'en va

ensuite comme elle veut et déborde librement dans la prairie qu'elle

traverse; sa longue courbure s'étalait au loin, et les flaques d'eau

que colorait le soleil couchant avaient l'air de grands plats d'or

oubliés sur l'herbe.

Jusqu'à la Roche-Maurice, l'Eilorn serpente à côté de la route qui

contourne la base des collines rocheuses dont les mamelons inégaux

s'avancent dans la vallée. Nous la parcourions au petit trot, dans un

cabriolet paisible qu'un enfant conduisait, assis sur le brancard. Son

chapeau, sans cordons, s'envolait au vent, et dans les stations qu'il

fallait faire pour descendre le ramasser, nous avions tout le loisir

d'admirer le paysage.

Le château de la Roche-Maurice était un vrai château de burgrave, un

nid de vautour au sommet d'un mont. On y atteint par une pente presque

à pic, le long de laquelle des blocs de maçonnerie éboulés servent de

marches. Tout en haut, par un pan de mur fait de quartiers plats posés

l'un sur l'autre et où tiennent encore de larges arcs de fenêtres, on

voit toute la campagne; des bois, des champs, la rivière qui coule

vers la mer, le ruban blanc de la route qui s'allonge, les montagnes

dentelant leurs crêtes inégales et la grande prairie qui les sépare en

se répandant au milieu.

Un fragment d'escalier mène à une tour démantelée. Çà et là, les

pierres sortent d'entre les herbes et la roche se montre entre

les pierres. Il semble parfois qu'elle a d'elle-même des formes

artificielles, et que la ruine, au contraire, plus elle s'éboule,

revêt des apparences naturelles et rentre dans la matière.

D'en bas, sur un grand morceau de muraille, monte un lierre; mince à sa

racine, il va s'élargissant en pyramide renversée et, à mesure qu'il

s'élève, assombrit sa couleur verte, qui est claire à la base et noire

au sommet. A travers une ouverture dont les bords se cachaient dans le

feuillage, le bleu du ciel passait.

C'était dans ces parages que vivait le fameux dragon tué jadis par le

chevalier Derrien, qui s'en revenait de la Terre-Sainte avec son ami

Neventer. Il se mit à l'attaquer, dès qu'il eut, il est vrai, retiré

de l'eau l'infortuné Eilorn, qui, après avoir livré successivement ses

esclaves, ses vassaux, ses serviteurs, (il ne lui restait plus que sa

femme et son fils), venait de se jeter lui-même du haut de sa tour, la

tête en bas, dans la rivière; mais le monstre, mortellement blessé et

lié par l'écharpe de son vainqueur, alla bientôt se noyer dans la mer,

à Poulbeunzual[12], ainsi que l'avait exécuté, sur le commandement de

saint Pol de Léon, le crocodile de l'île de Batz, lié par l'étole du

saint breton, comme le fut plus tard la gargouille de Rouen par celle

de saint Romain.

[12] Par contraction de Poulbeuzanneval: marais où fut noyée la bête.

Qu'ils étaient beaux vraiment ces vieux dragons horrifiques, endentés

jusqu'au fond de la gueule, vomissant des flammes, couverts d'écailles,

avec une queue de serpent, des ailes de chauve-souris, des griffes de

lion, un corps de cheval, une tête de coq, et _retirant au basilic_! Et

le chevalier aussi qui les combattait était un rude sire! Son cheval,

d'abord, se cabrait et avait peur, sa lance se brisait en morceaux

contre les écailles de la bête et la fumée de ses naseaux l'aveuglait.

Il mettait enfin pied à terre, et après un grand jour, l'atteignait

sous le ventre d'un bon coup d'épée, laquelle restait enfoncée jusqu'à

la garde. Un sang noir sortait à gros bouillons, puis le peuple

reconduisait triomphalement le chevalier, qui devenait ensuite roi du

pays et épousait une belle dame.

Mais eux, d'où venaient-ils? Qui les a faits? Était-ce le confus

souvenir des monstres d'avant le déluge? Est-ce sur la carcasse des

ichthyosaures et des ptéropodes qu'ils furent rêvés jadis, et que

l'épouvante des hommes a entendu dans les grands roseaux marcher le

bruit de leurs pieds et le vent mugir quand leur voix s'engouffrait

dans les cavernes? Ne sommes-nous pas, d'ailleurs, dans le pays des

chevaliers de la Table-Ronde, dans la contrée des fées, dans la

patrie de Merlin, au berceau mythologique des épopées disparues? Sans

doute qu'elles révélaient ces vieux mondes devenus fantastiques,

qu'elles nous disaient quelque chose des villes englouties, Is,

Herbadilla, lieux splendides et féroces, pleins des amours des reines

enchanteresses, et qu'ont doublement effacés à tout jamais la mer qui a

passé dessus avec la religion qui en a maudit la mémoire.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 16 / 22 段