caractère sombre de ce peuple. Il ne danse pas, il tourne; il ne
chante pas, il siffle. Ce soir même, nous allâmes dans un village des
environs voir l'inauguration d'une aire à battre. Deux joueurs de
_biniou_, montés sur le mur de la cour, poussaient sans discontinuer
le souffle criard de leur instrument, au son duquel couraient au petit
trot, en se suivant à la queue du loup, deux longues files d'hommes et
de femmes qui serpentaient et s'entre-croisaient. Les files revenaient
sur elles-mêmes, tournaient, se coupaient et se renouaient à des
intervalles inégaux. Les pas lourds battaient le sol, sans souci de
la mesure, tandis que les notes aiguës de la musique se précipitaient
l'une sur l'autre dans une monotonie glapissante. Ceux qui ne voulaient
plus danser s'en allaient, sans que la danse en fût troublée, et ils
rentraient ensuite quand ils avaient repris haleine. Pendant près d'une
heure que nous considérâmes cet étrange exercice, la foule ne s'arrêta
qu'une fois, les musiciens s'étant interrompus pour boire un verre de
cidre; puis les longues lignes s'ébranlèrent de nouveau et se remirent
à tourner. A l'entrée de la cour, sur une table, on vendait des noix;
à côté était un broc d'eau-de-vie; par terre, une barrique de cidre;
non loin se tenait un particulier en casquette de cuir et en redingote
verte; près de lui, un homme en veste avec un sabre suspendu par un
baudrier blanc: c'était le commissaire de police de Pont-l'Abbé avec
son garde-champêtre.
Bientôt M. le commissaire tira sa montre de sa poche, fit un signe au
garde, qui alla parler à quelques paysans, et l'assemblée se dispersa.
Nous nous en revînmes tous quatre de compagnie à la ville, et nous
eûmes dans ce trajet le loisir d'admirer encore ici une de ces
combinaisons harmoniques de la Providence qui avait fait ce commissaire
de police pour ce garde-champêtre et ce garde-champêtre pour ce
commissaire de police. Ils étaient emboîtés, engrenés l'un dans
l'autre. Le même fait leur occasionnait la même réflexion; de la même
idée ils tiraient des déductions parallèles. Quand le commissaire
riait, le garde souriait; quand il prenait un air grave, l'autre
avait un air sombre; si la redingote disait: «il faut faire cela»,
la veste répondait: «j'y avais songé»; si elle continuait: «c'est
nécessaire», celle-ci ajoutait: «c'est indispensable». Et les rapports
de rang et d'autorité n'en restaient pas moins, malgré cette adhésion
intime, respectivement distincts. Ainsi, le garde élevait la voix
moins haut que le commissaire, était un peu plus petit et marchait
derrière. Le commissaire, poli, important, beau parleur, se consultait,
ruminait à part, causait tout seul et faisait claquer sa langue; le
garde était doux, attentif, pensif, observait de son côté, poussait
des interjections et se grattait le bout du nez. Chemin faisant,
il s'informait des nouvelles, lui demandait des avis, sollicitait
ses ordres, et le commissaire questionnait, méditait, donnait des
commandements.
Nous touchions aux premières maisons de la ville, quand nous entendîmes
de l'une d'elles partir des cris aigus. La rue était pleine d'une
foule agitée et des gens accourus vers le commissaire en lui disant:
«Arrivez, arrivez, monsieur, on se bat! Il y a deux femmes de tuées!
--Par qui?--On n'en sait rien.--Pourquoi?--Elles saignent.--Mais
comment?--Avec un râteau.--Où est l'assassin?--L'une à la tête, l'autre
au bras. Entrez, on vous attend, elles sont là.
Le commissaire entra donc, et nous à sa suite. C'était un bruit
de sanglots, de cris, de paroles, une houle qui se poussait et
s'étouffait. On se marchait sur les pieds, on se coudoyait, on jurait,
on ne voyait rien.
Le commissaire commença par se mettre en colère. Mais comme il ne
parlait pas le breton, ce fut le garde qui se mit en colère pour lui et
qui chassa le public de céans, en prenant tout le monde par les épaules
et en le poussant à la porte.
Lorsqu'il n'y eut plus dans la pièce qu'une douzaine de personnes
environ, nous parvînmes à distinguer dans un coin un lambeau de chair
qui pendait à un bras et une masse noire comme une chevelure sur
laquelle coulaient des gouttes de sang. C'étaient la vieille femme et
la jeune fille blessées dans la bagarre. La vieille, qui était sèche
et grande et portait une peau bistrée, plissée comme du parchemin, se
tenait debout avec son bras gauche dans sa main droite, geignait à
peine et n'avait pas l'air de souffrir; mais la jeune fille pleurait.
Assise, écartant les lèvres, baissant la tête, et les mains à plat sur
les genoux, elle tremblait convulsivement et sanglotait tout bas. A
toutes les questions qu'on leur faisait, elles ne répondaient que par
des plaintes, et les témoignages de ceux qui avaient vu donner les
coups ne concordant même pas entre eux, il fut impossible de connaître
ni qui avait battu, ni pourquoi on avait battu. Les uns disaient que
c'était un mari qui avait surpris sa femme; d'autres, que c'étaient
les femmes qui s'étaient disputées et que le maître de la maison avait
voulu les assommer pour les faire taire. On ne savait rien de précis.
M. le commissaire en était fort perplexe et le garde tout interdit.
Le médecin du pays étant absent, ou ces bonnes gens ne voulant pas s'en
servir, parce que cela coûtait trop cher, nous eûmes l'aplomb d'offrir
«le secours de nos faibles talents», et nous courûmes chercher notre
nécessaire de voyage avec un bout de sparadrap, une bande et de la
charpie que nous avions, en prévision d'accident, fourrés au fond de
notre sac.
C'eût été, ma foi, un beau spectacle pour nos amis que de nous
voir étalant doctoralement sur la table de ce gîte notre bistouri,
nos pinces et nos trois paires de ciseaux, dont une à branches de
vermeil. Le commissaire admirait notre philanthropie, les commères
nous regardaient en silence, la chandelle jaune coulait dans son
chandelier de fer et allongeait sa mèche, que le garde mouchait avec
ses doigts. La bonne femme fut pansée la première. Le coup avait été
consciencieusement donné: le bras dénudé montrait l'os, et un triangle
de chair d'environ quatre pouces de longueur retombait en manchette.
Nous tâchâmes de remettre le morceau à sa place en l'ajustant
exactement sur les bords de la plaie, puis nous serrâmes le tout avec
une bande. Il est très possible que cette compression violente ait
causé la gangrène et que la patiente en soit morte.
On ne savait au juste ce qu'avait la jeune fille. Le sang coulait dans
ses cheveux, sans qu'on pût voir d'où il venait; il se figeait dessus
par plaques huileuses et filait le long de la nuque. Le garde, notre
interprète, lui dit d'ôter le bandeau de laine qui la coiffait; elle le
dénoua par un seul mouvement de main, et toute sa chevelure, d'un noir
mat et sombre, se déroula comme une cascade avec les fils sanglants
qui la rayaient en rouge. Écartant délicatement ses beaux cheveux
mouillés qui étaient doux, épais, abondants, nous aperçûmes en effet,
sur l'occiput, une bosse grosse comme une noix, percée d'un trou ovale.
Nous rasâmes la peau tout à l'entour; après avoir lavé et étanché la
plaie, nous fîmes fondre du suif sur de la charpie et nous l'adaptâmes
sur la blessure à l'aide de bandelettes de diachylon. Une compresse
mise par-dessus fut retenue par le bandeau, recouvert lui-même par le
bonnet.
Sur ces entrefaites, le juge de paix survint. La première chose qu'il
fit fut de demander le râteau, et la seule dont il s'inquiéta fut de
le regarder et de le contempler sous tous les sens. Il le prenait par
le manche, il en comptait les dents, il le brandissait, l'essayait, en
faisait sonner le fer et ployer le bois.
--Est-ce bien là, disait-il, l'instrument de l'attentat? Jérôme, en
êtes-vous convaincu?
--On le dit, monsieur.
--Vous n'y étiez pas, monsieur le commissaire?
--Non, monsieur le juge de paix.
--Je voudrais savoir si c'est avec un râteau que les coups ont été
portés, ou si ce n'est pas plutôt avec un instrument contondant.
Quel est le malfaiteur? Ce râteau, d'abord, lui appartenait-il ou
était-il à un autre? Est-ce bien avec cela qu'on a blessé ces femmes?
N'est-ce pas plutôt, comme je le répète, avec un instrument contondant?
Veulent-elles porter plainte? Dans quel sens dois-je faire mon rapport?
Qu'en dites-vous, monsieur le commissaire?
Les malheureuses ne répondaient rien, si ce n'est qu'elles souffraient
toujours; et quant à requérir la vengeance des lois, on leur laissa
la nuit pour y réfléchir. La jeune fille pouvait à peine parler et la
vieille avait également les idées fort confuses, vu qu'elle était ivre,
à ce que disaient les voisins; ce qui nous expliqua l'insensibilité
qu'elle avait montrée pendant que nous la soulagions.
Après nous avoir fouillé des yeux le mieux qu'ils purent, pour savoir
qui nous étions, les autorités de Pont-l'Abbé nous souhaitèrent le
bonsoir, en nous remerciant «des services que nous avions rendus
au pays». Nous remîmes notre nécessaire dans notre poche, et le
commissaire s'en alla avec son garde, le garde avec son sabre, le juge
de paix avec le râteau...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE IX
En route! le ciel est bleu, le soleil brille, et nous nous sentons dans
les pieds des envies de marcher sur l'herbe.
De Crozon à Lendevenec, la campagne est découverte, sans arbres ni
maisons; une mousse rousse comme du velours râpé s'étend à perte de vue
sur un sol plat. Parfois des champs de blés mûrs s'élèvent au milieu de
petits ajoncs rabougris. Les ajoncs ne sont plus en fleurs; les voilà
redevenus comme avant le printemps.
Des ornières de charrettes profondes et bordées sur leurs bords d'un
bourrelet de boue sèche, se multipliant irrégulièrement les unes
près des autres, apparaissent devant vous, se continuent longtemps,
font des coudes et se perdent à l'œil. L'herbe pousse par grandes
places entre ces sillons effondrés. Le vent siffle sur la lande; nous
avançons; la brise joyeuse se roule dans l'air, elle sèche de ses
bouffées la sueur qui perle sur nos joues et, quand nous faisons halte,
nous entendons, malgré le battement de nos artères, son bruit qui coule
sur la mousse.
De temps à autre, pour nous dire la route, surgit un moulin tournant
rapidement dans l'air ses grandes ailes blanches. Le bois de leur
membrure craque en gémissant; elles descendent, rasent le sol, et
remontent. Debout sur sa lucarne tout ouverte, le meunier nous regarde
passer.
Nous continuons, nous allons; en longeant une haie d'ormeaux qui doit
cacher un village, dans une cour plantée, nous avons entrevu un homme
monté dans un arbre; au bas se tenait une femme qui recevait dans son
tablier bleu les prunes qu'il lui jetait d'en haut. Je me souviens
d'une masse de cheveux noirs tombant à flots sur ses épaules, de deux
bras levés en l'air, d'un mouvement de cou renversé et d'un rire sonore
qui m'est arrivé à travers le branchage de la haie.
Le sentier que l'on suit devient plus étroit. Tout à coup, la lande
disparaît et l'on est sur la crête d'un promontoire qui domine la mer.
Se perdant du côté de Brest, elle semble ne pas finir, tandis que, de
l'autre, elle avance ses sinuosités dans la terre qu'elle découpe,
entre des coteaux couverts de bois taillis. Chaque golfe est resserré
entre deux montagnes; chaque montagne a deux golfes à ses flancs,
et rien n'est beau comme ces grandes pentes vertes dressées presque
d'aplomb sur l'étendue de la mer. Les collines se bombent à leur
faîte, épatent leur base, se creusent à l'horizon dans un évasement
élargi qui regagne les plateaux, et, avec la courbe gracieuse d'un
plein-cintre moresque, se relient l'une à l'autre, continuant ainsi, en
le répétant sur chacune, la couleur de leur verdure et le mouvement de
leurs terrains. A leurs pieds, les flots, poussés par le vent du large,
pressaient leurs plis. Le soleil frappait dessus, en faisait briller
l'écume; sous les feux, les vagues miroitaient en étoiles d'argent et
tout le reste était une immense surface unie dont on ne se rassasiait
pas de contempler l'azur.
Sur les vallons, on voyait passer les rayons du soleil. Un d'eux,
abandonné déjà par lui, estompait plus vaguement la masse de ses bois,
et sur un autre une barre d'ombre large et noire s'avançait.
A mesure que nous descendions le sentier, et qu'ainsi nous nous
rapprochions du niveau du rivage, les montagnes en face desquelles
nous étions tout à l'heure semblaient devenir plus hautes, les golfes
plus profonds; la mer s'agrandissait. Laissant nos regards courir à
l'aventure, nous marchions sans prendre garde, et les cailloux chassés
devant nous déroulaient vite et allaient se perdre dans les bouquets de
broussailles, aux bords du chemin...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... Les chemins tournaient le long des haies fournies, plus compactes
que des murs. Nous montions, nous descendions; cependant les sentiers
s'emplissaient d'ombre et la campagne s'assoupissait déjà dans ce beau
silence des nuits d'été.
Ne rencontrant personne enfin qui pût nous dire notre route, et deux
ou trois paysans à qui nous nous étions adressés ne nous ayant répondu
que par des cris inintelligibles, nous tirâmes notre carte, atteignîmes
notre compas, et, nous orientant d'après le coucher du soleil, nous
résolûmes de piquer sur Daoulas à vol d'oiseau. Donc, la vigueur
aussitôt nous revint aux membres, et nous nous lançâmes dans les champs
à travers les haies, par-dessus les fossés, abattant, renversant,
bousculant, cassant tout, sans souci aucun des barrières restant
ouvertes et des récoltes endommagées.
Au haut d'une montée, nous aperçûmes le village de l'Hôpital couché
dans une prairie où passait une rivière. Un pont la traverse; sur
ce pont, il y a un moulin qui tourne; après la prairie, la colline
remonte; nous la gravissions gaillardement quand, sur le talus d'un
haut-bord, à la lueur d'un rayon du jour, entre les pieds d'une haie
vive, nous avons vu une belle salamandre noire et jaune qui s'avançait
de ses pattes dentelées et traînait sur la poussière sa longue queue
mince remuant aux ondulations de son corsage tacheté. C'était son
heure; elle sortait de sa caverne qui est au fond de quelque gros
caillou enfoui sous la mousse et s'en allait faire la chasse aux
insectes dans le tronc pourri des vieux chênes.
Un pavé à pointes aiguës sonna sous nos pas, une rue se dressa
devant nous; nous étions à Daoulas. Il faisait encore assez clair
pour distinguer, à l'une des maisons, une enseigne carrée pendue à
sa barre de fer scellée dans la muraille. Sans enseigne, d'ailleurs,
nous aurions bien reconnu l'auberge, les maisons ayant, ainsi que les
hommes, leur métier écrit sur la figure. Donc, nous y entrâmes fort
affamés et demandant surtout qu'on ne nous fît pas languir.
Pendant que nous étions assis sur la porte à attendre notre dîner, une
petite fille en guenilles est entrée dans l'auberge avec une corbeille
de fraises qu'elle portait sur la tête. Elle en est sortie bientôt
tenant à la place un gros pain qu'elle maintenait de ses deux mains.
Elle s'enfuyait avec la vivacité d'un chat en poussant des cris aigus.
Ses cheveux d'enfant, hérissés, gris de poussière, se levaient dans
le vent autour de sa figure maigre, et ses petits pieds nus, frappant
d'aplomb sur la terre, disparaissaient, en courant, sous les lambeaux
déchiquetés qui lui battaient les genoux.
Après notre repas, qui, outre l'inévitable omelette et le veau fatal,
se composa en grande partie des fraises de la petite fille, nous
montâmes dans nos appartements.
L'escalier tournant, à marches de bois vermoulues, gémissait et
craquait sous nos pas comme l'âme d'une femme sensible sous une
désillusion nouvelle. En haut se trouvait une chambre dont la porte,
comme celle des granges, se fermait avec un crochet qu'on mettait du
dehors. C'est là que nous gîtâmes. Le plâtre des murs, jadis peints en
jaune, tombait en écailles; les poutres du plafond ployaient sous le
poids des tuiles de la toiture, et, sur les carreaux de la fenêtre à
guillotine, un enduit de crasse grisâtre adoucissait la lumière comme à
travers des verres dépolis. Les lits, faits à quatre planches de noyer
mal jointes, avaient de gros pieds ronds piqués de mites et tout fendus
de sécheresse. Sur chacun d'eux étaient une paillasse et un matelas
recouverts d'une couverture verte trouée par des morsures de souris et
dont la frange était faite par les fils qui s'effilaient. Un morceau de
miroir cassé dans son cadre déteint; à un clou, un carnier suspendu,
et, près de là, une vieille cravate de soie dont on reconnaissait le
pli des nœuds, indiquaient que ce lit était habité par quelqu'un,
et, sans doute, qu'on y couchait tous les soirs.
Sous l'un des oreillers de coton rouge, une chose hideuse se
découvrait, à savoir un bonnet de même couleur que la couverture des
lits, mais dont un glacis gras empêchait de reconnaître la trame, usé,
élargi, avachi, huileux, froid au toucher. J'ai la conviction que son
maître y tient beaucoup et qu'il le trouve plus chaud que tout autre.
La vie d'un homme, la sueur d'une existence entière est concrétée là en
cette couche de cérat ranci. Combien de nuits n'a-t-il pas fallu pour
la former si épaisse? Que de cauchemars se sont agités là-dessous, que
de rêves y ont passé! Et de beaux, peut-être, pourquoi pas?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... Quant vous n'êtes pas ingénieur, constructeur ou forgeron, Brest
ne vous amuse pas considérablement. Le port est beau, j'en conviens;
magnifique, c'est possible; gigantesque, si l'on y tient. _Ça impose_,
comme on dit, et _ça donne l'idée d'une grande nation_. Mais toutes ces
piles de canons, de boulets, d'ancres, le prolongement indéfini de ces
quais qui contiennent une mer sans mouvement et sans accident, une mer
assujettie qui semble aux galères, et ces grands ateliers droits où
grincent les machines, le bruit continuel des chaînes des forçats qui
passent en rang et travaillent en silence, tout ce mécanisme sombre,
impitoyable, forcé, cet entassement de défiances organisées, bien vite
vous encombre l'âme d'ennui et lasse la vue. Elle se promène à satiété
sur des pavés, sur des obus, sur les rochers dans lesquels le port est
entaillé, sur des monceaux de fer, sur des madriers cerclés, sur des
bassins à sec renfermant la carcasse nue des vaisseaux et toujours se
heurte aux murailles grises du bagne, où un homme, penché aux fenêtres,
éprouve le scellement de leurs barreaux en les faisant sonner avec un
marteau.
Ici la nature est absente, proscrite, comme nulle part ailleurs sur la
terre; c'en est la négation, la haine entêtée, et dans le levier de fer
qui casse la roche, et dans le sabre du garde-chiourme qui chasse les
galériens.
En dehors de l'arsenal et du bagne, ce ne sont encore que casernes,
corps-de-garde, fortifications, fossés, uniformes, baïonnettes, sabres
et tambours. Du matin au soir, la musique militaire retentit sous
vos fenêtres, les soldats passent dans les rues, repassent, vont,
reviennent, manœuvrent; toujours le clairon sonne et la troupe
marche au pas. Vous comprenez tout de suite que la vraie ville est
l'arsenal, que l'autre ne vit que par lui, qu'il déborde sur elle.
Sous toutes les formes, en tous lieux, à tous les coins, réapparaît
l'administration, la discipline, la feuille de papier rayé, le cadre,
la règle. On admire beaucoup la symétrie factice et la propreté
imbécile. A l'hôpital de la marine, par exemple, les salles sont cirées
de telle façon qu'un convalescent, essayant de marcher sur sa jambe
remise, doit se casser l'autre en tombant. Mais c'est beau, ça brille,
on s'y mire. Entre chaque salle est une cour, mais où le soleil ne
vient jamais et dont soigneusement on arrache l'herbe. Les cuisines
sont superbes, mais à une telle distance qu'en hiver tout doit parvenir
glacé aux malades. Il s'agit bien d'eux! Les casseroles ne sont-elles
pas luisantes? Nous vîmes un homme qui s'était cassé le crâne en
tombant d'une frégate et qui depuis dix-huit heures n'avait pas encore
reçu de secours; mais ses draps étaient très blancs, car la lingerie
est fort bien tenue.
A l'hôpital du bagne, j'ai été ému comme un enfant en voyant sur le lit
d'un forçat une portée de petits chats qui jouaient sur ses genoux.
Il leur faisait des boulettes de papier et ils couraient après sur
la couverture, en se retenant aux bords avec leurs griffes pointues.
Puis il les retournait sur le dos, les caressait, les embrassait, les
mettait dans sa chemise. Renvoyé au travail, plus d'une fois, sans
doute, sur son banc, quand il sera bien triste et bien las, il rêvera à
ces heures tranquilles qu'il passait, seul avec eux, à sentir dans ses
mains rudes la douceur de leur duvet et leurs petits corps chauds tapis
sur son cœur.
J'aime à croire cependant que le règlement interdit ces récréations, et
que c'était, sans doute, une charité de la religieuse.
Au reste, pas plus là qu'ailleurs, la règle n'est sans exception,
outre que d'abord la distinction des rangs ne s'efface pas, quoiqu'on
dise (l'égalité étant un mensonge, même au bagne). Car du bonnet
numéroté sort parfois quelque chevelure finement parfumée, comme sur
le bord de la chemise rouge se relève souvent un bout de manchette
entourant une main blanche. Il y a de plus des faveurs spéciales
pour certaines professions, pour certains hommes. Comment ont-ils
pu, malgré la loi et la jalousie de leurs camarades, conquérir cette
position excentrique qui en fait presque des galériens amateurs et
qu'ils gardent cependant comme un fait acquis, sans que personne la
leur dispute? A l'entrée du chantier où l'on construit des canots,
vous trouvez une table de dentiste munie de tous les ustensiles de la
profession. Sur la muraille, dans un joli cadre vitré, s'alignent des
râteliers entre-bâillés auprès desquels l'artiste, debout, vous fait
sa petite réclame, quand vous passez. Il reste là, toute la journée,
dans son établissement, occupé à polir ses outils et à enfiler des
chapelets de molaires. Il y peut, loin de tout gardien, causer à l'aise
avec les promeneurs, apprendre les nouvelles du monde médical, exercer
son industrie comme un homme patenté. A l'heure qu'il est, il doit
éthériser. Un peu plus, il aurait des élèves et ferait des cours. Mais
l'homme le mieux posé est le curé Delacollonge[11]. Médiateur entre la
chiourme et le ban, le pouvoir s'en sert pour agir sur les galériens,
qui, de leur côté, s'adressent à lui pour obtenir des grâces. Il habite
à part, dans une petite chambre fort propre, a un domestique pour le
servir, mange de grands saladiers de fraises de Plougastel, prend son
café et lit les journaux.
[11] Il avait étranglé sa maîtresse, dont les membres coupés furent
retrouvés dans un sac flottant sur une mare. (Voir les _Causes
célèbres_.)
Si Delacollonge est la tête du bagne, c'est Ambroise qui en est le bras.
Ambroise est un magnifique nègre de près de six pieds de haut et qui
eût fait, au XVIe siècle, un admirable bravo pour un homme de qualité.
Héliogabale devait nourrir chez lui quelque drôle de cette façon, pour
s'amuser, en soupant, à le voir étouffer à bras-le-corps un lion de
Numidie, ou assommer à coups de poing les gladiateurs. Il a une peau
luisante d'un noir uni, avec un reflet bleu d'acier, une taille mince,
vigoureuse comme celle d'un tigre, et des dents si blanches qu'elles en
font presque peur.
Roi du bagne de par le droit des muscles, on le redoute, on l'admire;
sa réputation d'hercule lui fait un devoir d'essayer les arrivants, et
jusqu'à présent ces épreuves ont toutes tourné à sa gloire. Il ploie
des barres de fer sur son genou, lève trois hommes au bout du poing,
en renverse huit en écartant les bras, et quotidiennement mange triple
portion, car il a un appétit démesuré, des appétits de toute nature,
une constitution héroïque.
Nous le vîmes au jardin botanique en train d'arroser les plantes. On
le trouve toujours par là, dans sa serre chaude, derrière les aloès
et les palmiers nains, occupé à remuer le terreau des couches, ou à
nettoyer les châssis. Le jeudi, jour d'entrées publiques, Ambroise
y reçoit des maîtresses derrière les caisses d'oranger, et il en a
plusieurs, plus qu'il n'en veut. Il sait, en effet, s'en procurer, soit
par ses séductions, soit par sa force ou par son argent, dont il porte
habituellement quantité sur lui et qu'il jette royalement dès qu'il
s'agit de réjouir sa peau noire. Aussi est-il fort couru d'une certaine
classe de dames, et peut-être que les gens qui l'ont mis là n'ont
jamais été si fort aimés.
Au milieu du jardin, dans un bassin d'eau claire, couvert de plantes
sur les bords et qu'ombrage un saule-pleureur, il y a un cygne. Il s'y
promène, d'un coup de patte le traverse en entier, en fait cent fois le
tour et ne songe pas à en sortir. Pour passer son temps, il s'amuse à
gober les poissons rouges.