..... Pour nous en retourner à Quiberon, il fallut, le lendemain,

nous lever avant sept heures, ce qui exigea du courage. Encore raides

de fatigue et tout grelottants de sommeil, nous nous empilâmes dans

la barque, en compagnie d'un cheval blanc, de deux voyageurs pour le

commerce, du même gendarme borgne et du même fusilier qui, cette fois,

ne moralisait personne. Gris comme un cordelier et roulant sous les

bancs, il avait fort à faire pour retenir son shako qui lui vacillait

sur la tête et pour se défendre de son fusil qui lui cabriolait dans

les jambes. Je ne sais qui de lui ou du gendarme était le plus bête des

deux. Le gendarme n'était pas ivre, mais il était stupide. Il déplorait

le peu de tenue du soldat, il énumérait les punitions qu'il allait

recevoir, il se scandalisait de ses hoquets, il se formalisait de ses

manières. Vu de trois quarts, du côté de l'œil absent, avec son

tricorne, son sabre et ses gants jaunes, c'était, certes, un des plus

tristes aspects de la vie humaine. Un gendarme est, d'ailleurs, quelque

chose d'essentiellement bouffon, que je ne puis considérer sans

rire; effet grotesque et inexplicable, que cette base de la sécurité

publique a l'avantage de m'occasionner, avec les procureurs du roi, les

magistrats quelconques et les professeurs de belles-lettres.

Incliné sur le flanc, le bateau coupait les vagues qui filaient le

long du bordage en tordant de l'écume. Les trois voiles bien gonflées

arrondissaient leur courbe douce. La mâture criait, l'air sifflait dans

les poulies. A la proue, le nez dans la brise, un mousse chantait. Nous

n'entendions pas les paroles, mais c'était un air lent, tranquille et

monotone qui se répétait toujours, ni plus haut, ni plus bas, et qui se

prolongeait en mourant, avec des ondulations traînantes.

Cela s'en allait doux et triste sur la mer, comme dans une âme un

souvenir confus qui passe.

Le cheval se tenait debout, du mieux qu'il pouvait sur ses quatre

pieds et mordillait sa botte de foin. Les matelots, les bras croisés,

souriaient en regardant dans les voiles.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Donc, nous allions sans mot dire, du mieux que nous pouvions,

sans jamais atteindre au fond de la baie où avait l'air de se trouver

Plouharnel. Nous y arrivâmes cependant. Mais là, nous tombions dans

la mer. Nous avions pris le côté droit du rivage, tandis qu'on devait

suivre le gauche. Il fallut rebrousser chemin et recommencer une partie

de la route.

Un bruit étouffé se fit entendre. Un grelot sonna, un chapeau parut.

C'était la poste d'Auray. Toujours même homme, même cheval, même sac

aux lettres. Il s'en allait tranquillement vers Quiberon dont il

reviendra tantôt pour s'en retourner demain. C'est l'hôte du rivage; il

le passe le matin, il le repasse le soir. Sa vie est de le parcourir;

lui seul l'anime, il en fait l'épisode, j'allais presque dire la grâce.

Il s'arrête; nous lui parlons deux minutes, il nous salue et il repart.

Quel ensemble que celui-là? Quel homme et quel cheval! Quel tableau!

Callot, sans doute, l'aurait reproduit; il n'y avait que Cervantès pour

l'écrire.

Après avoir passé sur de grandes parties de roc qu'on a essayé

d'aligner dans la mer, pour raccourcir la route, en coupant le fond de

la baie, nous arrivâmes enfin à Plouharnel.

Le village était tranquille, les poules gloussaient dans les rues et,

dans les jardins enclos de murs de pierres sèches, les orties ont

poussé au milieu de carrés d'avoine.

Comme nous étions devant la maison de notre hôte, assis à prendre

l'air, un vieux mendiant a passé. Il était en guenilles, grouillant de

vermine, rouge comme du vin, hérissé, suant, la poitrine débraillée, la

bouche baveuse. Le soleil reluisait sur ses haillons, sa peau violette

et presque noire semblait transsuder du sang. Il beuglait d'une voix

terrible en frappant à coups redoublés contre la porte d'une maison

voisine.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

CHAPITRE VII

..... Quimper, quoique centre de la vraie Bretagne, est distinct

d'elle. Sa promenade d'ormeaux, le long de la rivière, qui coule entre

quais et porte bateaux, la rend fort coquette, et le grand hôtel de la

préfecture, recouvrant à lui seul le petit delta de l'ouest, lui donne

une tournure toute française et administrative. Vous vous apercevez

que vous êtes dans un chef-lieu de département, ce qui vous rappelle

aussitôt les divisions par arrondissements, avec les grandes, moyennes

et petites vicinalités, les comités d'instruction primaire, les caisses

d'épargne, les conseils généraux et autres inventions modernes qui

enlèvent toujours aux lieux qui en sont doués quelque peu de couleur

locale pour le voyageur naïf qui la rêve.

N'en déplaise aux gens qui prononcent ce nom de Quimper-Corentin,

comme le nom même du ridicule et de l'encroûtement provincial, c'est

un charmant petit endroit et qui en vaut beaucoup d'autres plus

respectés. Vous n'y retrouvez pas, il est vrai, les fantaisies de

Quimperlé, le luxe de ses herbes, le tapage de ses couleurs; mais je

sais peu de choses d'un aspect aussi agréable que cette allée qui s'en

va indéfiniment au bord de l'eau et sur laquelle l'escarpement presque

à pic d'une montagne toute proche déverse l'ombre foncée de sa verdure

plantureuse.

On n'est pas longtemps à faire le tour de semblables cités, à les

connaître jusque dans leurs replis les plus intimes et l'on y découvre

parfois des coins qui arrêtent et vous mettent le cœur en joie. Les

petites villes, en effet, comme les petits appartements, paraissent

d'abord plus chaudes et plus commodes à vivre. Mais restez sur votre

illusion. Les seconds ont plus de vents coulis qu'un palais, et dans

les premières il y a plus d'ennui qu'au désert.

En revenant vers l'hôtel par un de ces bons sentiers comme nous les

aimons, un de ces sentiers qui montent, descendent, tournent et

reviennent, tantôt le long des murs, tantôt dans un champ, puis entre

des broussailles et dans le gazon, ayant tour à tour des cailloux, des

marguerites et des orties, sentiers vagabonds faits pour les pensées

flâneuses et les causeries à arabesques; en revenant donc vers la

ville, nous avons entendu sortir de dessous le toit d'ardoises d'un

bâtiment carré des gémissements et des bêlements plaintifs. C'était

l'abattoir.

Sur le seuil, un grand chien lapait dans une mare de sang et tirait

lentement du bout des dents le cordon bleu des intestins d'un bœuf

qu'on venait de lui jeter. La porte des cabines était ouverte. Les

bouchers besognaient, les bras retroussés. Suspendu, la tête en bas,

et les pieds passés par un tendon dans un bâton, tombant du plafond,

un bœuf, soufflé et gonflé comme une outre, avait la peau du ventre

fendue en deux lambeaux. On voyait s'écarter doucement avec elle

la couche de graisse qui la doublait et successivement apparaître

dans l'intérieur, au tranchant du couteau, un tas de choses vertes,

rouges et noires, qui avaient des couleurs superbes. Les entrailles

fumaient; la vie s'en échappait dans une fumée tiède et nauséabonde.

Près de là, un veau couché par terre fixait sur la rigole de sang ses

gros yeux ronds épouvantés, et tremblait convulsivement malgré les

liens qui lui serraient les pattes. Ses flancs battaient, ses narines

s'ouvraient. Les autres loges étaient remplies de râles prolongés, de

bêlements chevrotants, de beuglements rauques. On distinguait la voix

de ceux qu'on tuait, celle de ceux qui se mouraient, celle de ceux qui

allaient mourir. Il y avait des cris singuliers, des intonations d'une

détresse profonde qui semblaient dire des mots qu'on aurait presque

pu comprendre. En ce moment, j'ai eu l'idée d'une ville terrible, de

quelque ville épouvantable et démesurée, comme serait une Babylone

ou une Babel de cannibales où il y aurait des abattoirs d'hommes; et

j'ai cherché à retrouver quelque chose des agonies humaines, dans ces

égorgements qui bramaient et sanglotaient. J'ai songé à des troupeaux

d'esclaves amenés là, la corde au cou, et noués à des anneaux, pour

nourrir des maîtres qui les mangeaient sur des tables d'ivoire, en

s'essuyant les lèvres à des nappes de pourpre. Auraient-ils des poses

plus abattues, des regards plus tristes, des prières plus déchirantes?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... Étant à Quimper, nous sortîmes un jour par un côté de la ville

et rentrâmes par l'autre, après avoir marché dans la campagne pendant

huit heures environ.

Sous le porche de l'hôtel notre guide nous attendait. Il se mit

aussitôt à courir devant nous, et nous le suivîmes. C'était un petit

bonhomme en cheveux blancs, coiffé d'une casquette de toile, chaussé

de souliers percés et vêtu d'une vieille redingote brune trop large

qui lui flottait autour de la taille. Il bredouillait en parlant, se

cognait les genoux en marchant et roulait sur lui-même; néanmoins il

avançait vite et avec une opiniâtreté nerveuse, presque fébrile. De

temps à autre, seulement, il arrachait une feuille d'arbre et se la

collait contre la bouche pour se rafraîchir. Son métier est de courir

les environs, pour aller porter les lettres ou faire des commissions.

Il va ainsi à Douarnenez, à Quimperlé, à Brest, jusqu'à Rennes qui est

à quarante lieues de là (voyage qu'il a exécuté une fois en quatre

journées, y compris l'aller et le retour). «Toute son ambition,

disait-il, est de retourner encore une fois dans sa vie à Rennes.»

Et cela, sans autre but que d'y retourner, pour y retourner, afin de

faire une longue course et pour pouvoir s'en vanter ensuite. Il sait

toutes les routes, il connaît toutes les communes avec leurs clochers;

il prend des chemins de traverse à travers champs, ouvre les barrières

des cours et, en passant devant les maisons, souhaite le bonjour aux

maîtres. A force d'entendre chanter les oiseaux, il s'est appris à

imiter leurs cris, et, tout en marchant sous les arbres, il siffle

comme eux pour charmer sa solitude.

Nous nous arrêtâmes d'abord à un quart de lieue de la ville, à

Loc-Maria, ancien prieuré, jadis donné à l'abbaye de Fontevrault

par Conan III. Le prieuré n'a pas, comme l'abbaye du pauvre Robert

d'Arbrissel[10], été utilisé d'une ignoble manière. Il est abandonné,

mais sans souillures. Son portail gothique ne retentit pas de la voix

des garde-chiourmes, et s'il en reste peu de chose, l'esprit, du moins,

n'éprouve ni révolte ni dégoût. Il n'y a de curieux comme détail, dans

cette petite chapelle d'un vieux roman sévère, qu'un grand bénitier

posé sans pilier sur le sol et dont le granit taillé à pans est devenu

presque noir. Large, profond, il représente bien le vrai bénitier

catholique, fait pour y plonger tout entier le corps d'un enfant, et

non pas ces cuvettes étroites de nos églises dans lesquelles on trempe

le bout du doigt. Avec son eau claire rendue plus limpide encore par la

couche verdâtre du fond, cette végétation qui a sourdi dans le calme

religieux des siècles, ses angles usés, sa lourde masse à couleur de

bronze, il ressemble à un de ces rochers creusés d'eux-mêmes dans

lesquels on trouve de l'eau de mer.

[10] Fondateur de l'abbaye de Fontevrault, en l'an 1099.

Quand nous eûmes bien tourné autour, nous redescendîmes vers la rivière

que nous traversâmes en bateau et nous nous enfonçâmes dans la campagne.

Elle est déserte et singulièrement vide. Des arbres, des genêts, des

ajoncs, des tamaris au bord des fossés, des landes qui s'étendent, et

d'hommes nulle part. Le ciel était pâle; une pluie fine, mouillant

l'air, mettait sur le pays comme un voile uni qui l'enveloppait d'une

teinte grise. Nous allions dans des chemins creux qui s'engouffraient

sous des berceaux de verdure, dont les branches réunies, s'abaissant en

voûtes sur nos têtes, nous permettaient à peine d'y passer debout. La

lumière arrêtée par le feuillage était verdâtre et faible comme celle

d'un soir d'hiver. Tout au fond cependant on voyait jaillir un jour

vif qui jouait au bord des feuilles et en éclairait les découpures.

Puis on se trouvait au haut de quelque pente aride, descendant toute

plate et unie, sans un brin d'herbe qui tranchât sur l'uniformité de sa

couleur jaune. Quelquefois, au contraire, s'élevait une longue avenue

de hêtres dont les gros troncs luisants avaient de la mousse à leurs

pieds. Des traces d'ornières passaient là, comme pour mener à quelque

château qu'on s'attendait à voir; mais l'avenue s'arrêtait tout à

coup et la rase campagne s'étalait au bout. Dans l'écartement de deux

vallons, elle développait sa verte étendue sillonnée en balafres noires

par les lignes capricieuses des haies, tachée çà et là par le massif

d'un bois, enluminée par des bouquets d'ajoncs, ou blanchie par quelque

champ cultivé au bord des prairies qui remontaient lentement vers les

collines et se perdaient dans l'horizon. Au-dessus d'elles, bien loin à

travers la brume, dans un trou du ciel, apparaissait un méandre bleu,

c'était la mer.

Les oiseaux se taisent ou sont absents; les feuilles sont épaisses,

l'herbe étouffe le bruit des pas, et la contrée muette vous regarde

comme un triste visage. Elle semble faite exprès pour recevoir

les existences en ruines, les douleurs résignées. Elles pourront

solitairement y nourrir leurs amertumes à ce lent murmure des arbres

et des genêts et sous ce ciel qui pleure. Dans les nuits d'hiver,

quand le renard se glisse sur les feuilles sèches, quand les tuiles

tombent des colombiers, que la lande fouette ses joncs, que les hêtres

se courbent, et qu'au clair de lune le loup galope sur la neige, assis

tout seul près du foyer qui s'éteint, en écoutant le vent hurler dans

les longs corridors sonores, c'est là qu'il doit être doux de tirer du

fond de son cœur ses désespoirs les plus chéris avec ses amours les

plus oubliées.

Nous avons vu une masure en ruines où l'on entrait par un portail

gothique; plus loin se dressait un vieux pan de mur troué d'une porte

en ogive; une ronce dépouillée s'y balançait à la brise. Dans la cour,

le terrain inégal est couvert de bruyères, de violettes et de cailloux.

On distingue vaguement des anciens restes de douves; on entre quelques

pas dans un souterrain comblé; on se promène là dedans, on regarde et

on s'en va. Ce lieu s'appelle le _temple des faux Dieux_ et était, à ce

que l'on suppose, une commanderie de templiers.

Notre guide est reparti devant nous, nous avons continué à le suivre.

Un clocher est sorti d'entre les arbres; nous avons traversé un champ

en friche, escaladé le haut bord d'un fossé; deux ou trois maisons ont

paru: c'était le village de Pomelin. Un sentier fait la rue; quelques

maisons, séparées entre elles par des cours plantées, composent le

village. Quel calme! quel abandon plutôt! les seuils sont vides, les

cours sont désertes.

Où sont les maîtres? On les dirait tous partis à l'affût, se tapir

derrière les genêts pour guetter le _bleu_ qui doit passer dans la

ravine.

L'église est pauvre et d'une nudité sans pareille. Pas de beaux saints

peinturlurés, pas de toiles aux murs ni au plafond, de lampe suspendue,

oscillant au bout de sa longue corde droite. En un coin du chœur,

une mèche, par terre, brûle dans un verre rempli d'huile. Des piliers

ronds supportent la voûte de bois dont la couleur bleue est reteinte.

Par les fenêtres à vitrail blanc arrive le grand jour des champs verdi

par le feuillage d'alentour qui recouvre le toit de l'église. La porte

(une petite porte en bois que l'on ferme avec un loquet) était ouverte;

une volée d'oiseaux est entrée, voletant, caquetant, se collant aux

murs; ils ont tourbillonné sous la voûte, sont allés se jouer autour

de l'autel. Deux ou trois se sont abattus sur le bénitier, y ont

trempé leur bec, et puis, tous, comme ils étaient venus, sont repartis

ensemble. Il n'est pas rare en Bretagne de les voir ainsi dans les

églises; plusieurs y habitent et accrochent leur nid aux pierres de

la nef; on les y laisse en paix. Lorsqu'il pleut, ils accourent; mais

dès que le soleil reparaît dans les vitraux et que les gouttières

s'égouttent, ils regagnent les champs. De sorte que pendant l'orage

deux créatures frêles entrent souvent à la fois dans la demeure bénie:

l'homme, pour y faire sa prière et y abriter ses terreurs, l'oiseau,

pour y attendre que la pluie soit passée et réchauffer les plumes

naissantes de ses petits engourdis.

Un charme singulier transpire de ces pauvres églises. Ce n'est pas leur

misère qui émeut, puisqu'alors même qu'il n'y a personne, on dirait

qu'elles sont habitées. N'est-ce pas plutôt leur pudeur qui ravit? Car,

avec leur clocher bas, leur toit qui se cache sous les arbres, elles

semblent se faire petites et s'humilier sous le grand ciel de Dieu.

Ce n'est point, en effet, une pensée d'orgueil qui les a bâties, ni

la fantaisie pieuse de quelque grand de la terre en agonie. On sent,

au contraire, que c'est l'impression simple d'un besoin, le cri naïf

d'un appétit, et comme le lit de feuilles sèches du pâtre, la hutte que

l'âme s'est faite pour s'y étendre à l'aise à ses heures de fatigue.

Plus que celle des villes, ces églises de village ont l'air de tenir

au caractère du pays qui les porte et de participer davantage à la

vie des familles qui, de père en fils, viennent à la même place y

poser les genoux sur la même dalle. Chaque dimanche, chaque jour, en

entrant et en partant, ne revoient-ils pas les tombes de leurs parents,

qu'ils ont ainsi près d'eux dans la prière, comme à un foyer plus

élargi d'où ils ne sont pas absents tout à fait? Ces églises ont donc

un sens harmonique où, comprise entre le baptistère et le cimetière,

s'accomplit la vie de ces hommes. Il n'en est pas ainsi chez nous

qui, reléguant l'éternité hors barrière, exilons nos morts dans les

faubourgs, pour les loger dans le quartier des équarrisseurs et des

fabriques de soude, à côté des magasins de poudrette.

Vers trois heures de l'après-midi, nous arrivâmes près les portes

de Quimper, à la chapelle de Kerfeunteun. Il y a, au fond, une

belle verrière du XVIe siècle, représentant l'arbre généalogique

de la Trinité. Jacob en forme la souche et la croix du Christ, le

sommet surmonté du Père éternel qui a la tiare au front. Le clocher

carré figure sur chaque face un quadrilatère percé à jour, comme une

lanterne, par une longue baie droite. Il ne pose pas immédiatement sur

la toiture, mais, à l'aide d'une base amincie dont les quatre côtés se

rétrécissent et se touchent presque, forme un angle obtus vers la crête

du toit. En Bretagne, presque toutes les églises de village ont de ces

clochers-là.

Avant de rentrer dans la ville, nous fîmes un détour pour aller visiter

la chapelle de la Mère-Dieu. Comme d'ordinaire on la ferme, notre guide

prit en route le gardien qui en a la clef. Il vint avec nous, emmenant

par la main sa petite nièce qui s'arrêtait tout le long du chemin pour

ramasser des bouquets. Il marchait devant dans le sentier. Sa mince

taille d'adolescent à cambrure flexible, un peu molle, était serrée

dans une veste de drap bleu ciel, et sur son dos s'agitaient les trois

rubans de velours de son petit chapeau noir qui, posé soigneusement sur

le derrière de la tête, retenait ses cheveux tordus en chignon.

Au fond d'un vallon, d'un ravin plutôt, l'église de la Mère-Dieu se

voile sous le feuillage des hêtres. A cette place, dans le silence de

cette grande verdure, à cause sans doute de son petit portail gothique

que l'on croirait du XIIIe siècle et qui est du XVIe, elle a je ne sais

quel air qui rappelle ces chapelles discrètes des vieux romans et des

vieilles romances, où l'on armait chevalier le page qui partait pour

la Terre-Sainte, un matin, au chant de l'alouette, quand les étoiles

pâlissaient, et qu'à travers la grille passait la main blanche de la

châtelaine que le baiser du départ trempait aussitôt de mille pleurs

d'amour.

Nous sommes entrés. Le jeune homme s'est agenouillé en ôtant son

chapeau, et la grosse torsade de sa chevelure blonde s'est échappée

et s'est dépliée dans une secousse en tombant le long de son dos. Un

instant accrochée au drap rude de sa veste, elle a gardé la trace

des plis qui la roulaient tout à l'heure, peu à peu est descendue,

s'est écartée, étalée, répandue comme une vraie chevelure de femme.

Séparée sur le milieu par une raie, elle coulait à flots égaux sur ses

deux épaules et couvrait son cou nu. Toute cette nappe d'un ton doré

avait des ondoiements de lumière qui changeaient et fuyaient à chaque

mouvement de tête qu'il faisait en priant. A ses côtés, la petite

fille, à genoux comme lui, avait laissé tomber son bouquet par terre.

Là seulement, et pour la première fois, j'ai compris la beauté de la

chevelure de l'homme et le charme qu'elle peut avoir pour des bras nus

qui s'y plongent. Étrange progrès que celui qui consiste à s'écourter

partout les superfétations grandioses de la nature, si bien que lorsque

nous la découvrons dans toute sa vierge plénitude, nous nous en

étonnons comme d'une merveille révélée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

..... A cinq heures du soir, enfin, nous arrivâmes à Pont-l'Abbé,

enduits d'une respectable couche de poussière et de boue qui se

répandit de nos vêtements sur le parquet de la chambre de notre

auberge, avec une prodigalité si désastreuse, que nous étions presque

humiliés du gâchis que nous faisions, rien qu'en nous posant quelque

part.

Pont-l'Abbé est une petite ville fort paisible, coupée dans sa longueur

par une large rue pavée. Les maigres rentiers qui l'habitent ne doivent

pas avoir l'air plus nul, plus modeste et plus bête.

Il y a à voir, pour ceux qui partout veulent voir quelque chose, les

restes insignifiants du château et l'église; une église qui serait

passable d'ailleurs, si elle n'était encroûtée par le plus épais

des badigeons qu'aient jamais rêvés les conseils de fabrique. La

chapelle de la Vierge était remplie de fleurs: bouquets de jonquilles,

juliennes, pensées, roses, chèvrefeuilles et jasmins, mis dans des

vases de porcelaine blanche ou dans des verres bleus, étalaient leurs

couleurs sur l'autel et montaient entre les grands flambeaux vers le

visage de la Vierge, jusque par dessus sa couronne d'argent, d'où

retombait un voile de mousseline à longs plis qui s'accrochait à

l'étoile d'or du bambino de plâtre suspendu dans ses bras. On sentait

l'eau bénite et le parfum des fleurs. C'était un petit coin embaumé,

mystérieux, doux, à l'écart dans l'église, retraite cachée, ornée avec

amour, toute propice aux exhalaisons du désir mystique et au long

épanchement des oraisons éplorées.

Comprimée par le climat, amortie par la misère, l'homme reporte ici

toute la sensualité de son cœur; il la dépose aux pieds de Marie,

sous le regard de la femme céleste et il y satisfait, en l'excitant,

cette inextinguible soif de jouir et d'aimer. Que la pluie entre par le

toit, qu'il n'y ait ni bancs ni chaises dans la nef, partout vous n'en

découvrirez pas moins luisante, frottée et coquette, cette chapelle

de la Vierge, avec des fleurs fraîches et des cierges allumés. Là,

semble se concentrer toute la tendresse religieuse de la Bretagne;

voilà le repli le plus mol de son cœur; c'est là sa faiblesse, sa

passion, son trésor. Il n'y a pas de fleurs dans la campagne, mais

il y en a dans l'église; on est pauvre, mais la Vierge est riche,

toujours belle: elle sourit pour vous, et les âmes endolories vont se

réchauffer sur ses genoux, comme à un foyer qui ne s'éteint pas. On

s'étonne de l'acharnement de ce peuple à ses croyances; mais sait-on

tout ce qu'elles lui donnent de délectation et de voluptés, tout ce

qu'il en retire de plaisir? L'ascétisme n'est-il pas un épicurisme

supérieur, le jeûne, une gourmandise raffinée? La religion comporte

en soi des sensations presque charnelles; la prière a ses débauches;

la mortification, son délire, et les hommes qui le soir viennent

s'agenouiller devant cette statue habillée y éprouvent aussi des

battements de cœur et des enivrements vagues, pendant que, dans les

rues, les enfants des villes, revenant de la classe, s'arrêtent rêveurs

et troublés à contempler sur sa fenêtre la femme ardente qui leur fait

les doux yeux.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 14 / 22 段