est un cimetière; il est plein, il regorge; il fait craquer ses murs,
il déborde dans la rue. Les pierres tassées se brisent aux angles,
montent les unes sur les autres, s'envahissent, se submergent et se
confondent, comme si les morts gênés dessous soulevaient leurs épaules
pour sortir de leurs tombeaux. On dirait de quelque océan pétrifié
dont ces tombes sont les vagues et où les croix seraient les mâts des
vaisseaux perdus.
Au milieu un grand ossuaire tout ouvert reçoit les squelettes de
ceux que l'on désensevelit pour faire place aux autres. De qui donc
cette pensée: «la vie est une hôtellerie, c'est le cercueil qui est
la maison?» Ceux-ci ne restent pas dans la leur, ils n'en sont que
les locataires et on les en chasse à la fin du bail. Autour de cet
ossuaire, où cet amas d'ossements ressemble à un fouillis de bourrées,
est rangée, à hauteur d'homme, une série de petites boîtes noires, de
six pouces carrés chacune, recouvertes d'un toit, surmontées d'une
croix et percées sur la face extérieure d'un cœur à jour qui laisse
voir dedans une tête de mort. Au-dessus du cœur, on lit en lettres
peintes: «Ceci est le chef de ***, décédé tel an, tel jour.» Ces têtes
n'ont appartenu qu'à des gens d'un certain rang, et l'on passerait
pour mauvais fils, si, au bout de sept ans, on ne donnait au crâne de
ses parents le luxe de ce petit coffre. Quant au reste du corps, on
le rejette dans l'ossuaire; vingt-cinq ans après, on y jette aussi
la tête. Il y a quelques années, on voulut abolir cette coutume. Une
émeute se fit, elle resta.
Il peut être mal de jouer ainsi avec ces boules rondes qui ont contenu
la pensée, avec ces cercles vides où battait l'amour. Toutes ces
boîtes, le long de l'ossuaire, sur les tombes, dans l'herbe, sur le
mur, pêle-mêle, peuvent sembler horribles à plusieurs, ridicules à
d'autres; mais ces bois noirs se pourrissant à mesure que les os qu'ils
renferment blanchissent et s'égrènent; ces têtes vous regardant avec
leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place
sous la traînée gluante des limaçons; ces fémurs entassés là comme dans
les grands charniers de la Bible; ces fragments de crânes qui roulent
pleins de terre, et où parfois, comme dans un pot de porcelaine, a
poussé quelque fleur qui sort par le trou des yeux; la vulgarité même
de ces inscriptions pareilles les unes aux autres, comme le sont entre
eux les morts qu'elles désignent, toute cette pourriture humaine,
disposée de cette façon nous a paru fort belle et nous a procuré un
solide et bon spectacle.
Si la poste d'Auray eût été arrivée, nous fussions partis tout de suite
pour Belle-Isle; mais on attendait la poste d'Auray. Assis dans la
cuisine de l'auberge, en chemise et les bras nus, les marins de passage
patientaient en buvant chopine.
«A quelle heure arrive-t-elle donc, la poste d'Auray?
--C'est selon; à dix heures, d'ordinaire, répondit le patron.
--Non, à onze heures, dit un autre.
--A midi, fit M. de Rohan.
--A une heure.
--A une heure et demie.
--Souvent, elle n'est pas ici avant deux heures.
--C'est pas régulier!»
Nous en étions convaincus; il en était trois.
On ne pouvait partir avant l'arrivée de ce malencontreux courrier qui
apporte pour Belle-Isle les dépêches de la terre ferme. Il fallait
se résigner. On allait sur le devant de la porte, on regardait
dans la rue, on rentrait, on ressortait. «Ah! il ne viendra pas
aujourd'hui.--Il sera resté en route.--Faut nous en aller.--Non,
attendons-le.--Si ces messieurs s'ennuient trop après tout...--Au
fait, peut-être n'y a-t-il pas de lettres?--Non, encore un petit
quart d'heure.--Ah! c'est lui!» Ce n'était pas lui, et le dialogue
recommençait.
Enfin, un trot de cheval fatigué qui bat le briquet, un bruit de
grelots, un coup de fouet, un homme qui crie: «Ho! ho! voilà la poste!
voilà la poste!»
Le cheval s'arrêta net à la porte, rentra son échine, tendit le cou,
allongea le museau en montrant les dents, écarta les jambes de derrière
et se leva sur ses jarrets.
La rosse était haute, cagneuse, osseuse, sans poils à la crinière, le
sabot rongé, les fers battants; la croupière lui déchirait la queue; un
séton sautait à son poitrail. Perdu dans une selle qui l'engouffrait,
retenu en arrière par une valise, en avant par le grand portefeuille
aux lettres passé dans l'arçon, son cavalier, huché dessus, se tenait
ratatiné comme un singe. Sa petite figure à poils rares et blonds,
ridée et racornie comme une pomme de rainette, disparaissait sous un
chapeau de toile cirée doublé de feutre; une sorte de paletot de coutil
gris lui remontait jusqu'aux hanches et lui entourait le ventre d'un
cercle de plis ramassés, tandis que son pantalon sans sous-pieds, qui
se relevait et s'arrêtait aux genoux, laissait voir à nu ses mollets
rougis par le frottement des étrivières, avec ses bas bleus descendus
sur le bord de ses souliers. Des ficelles rattachaient les harnais de
la bête; des bouts de fil noir ou rouge avaient recousu le vêtement
du cavalier; des reprises de toutes couleurs, des taches de toutes
formes, de la toile en lambeaux, du cuir gras, de la crotte séchée,
de la poussière nouvelle, des cordes qui pendaient, des guenilles qui
brillaient, de la crasse sur l'homme, de la gale sur la bête, l'un
chétif et suant; l'autre étique et soufflant, le premier avec son
fouet, le second avec ses grelots; tout cela ne faisait qu'une même
chose ayant même teinte et même mouvement, exécutant presque mêmes
gestes, servant au même usage, dont l'ensemble s'appelle la poste
d'Auray.
Au bout d'une heure encore, quand on eut pris dans le pays nombre de
paquets et de commissions, et qu'on eut, de plus, attendu quelques
passagers qui devaient venir, on quitta enfin l'auberge et l'on avisa
à s'embarquer. Ce fut d'abord un pêle-mêle de bagages et de gens,
d'avirons qui vous barraient les jambes, de voiles qui vous retombaient
sur le nez, l'un s'embarrassant dans l'autre et ne trouvant pas où se
mettre; puis, tout se calma, chacun prit son coin, trouva sa place, les
bagages au fond, les marins debout sur les bancs, les passagers où ils
purent.
Nulle brise ne soufflait, et les voiles pendaient droites le long
des mâts. La lourde chaloupe se soulevait à peine sur la mer presque
immobile, qui se gonflait et s'abaissait avec le doux mouvement d'une
poitrine endormie.
Appuyés sur l'un des plats-bords, nous regardions l'eau qui était bleue
comme le ciel et calme comme lui, et nous écoutions le bruit des grands
avirons, qui battaient l'onde et criaient dans les tolets. A l'ombre
des voiles, les six rameurs entre-croisés les levaient lentement en
mesure et les poussaient devant eux; ils tombaient et se relevaient,
égrenant des perles au bout de leurs palettes.
Couchés dans la paille, sur le dos, assis sur les bancs, les jambes
ballantes et le menton dans les mains ou postés contre les parois du
bateau, entre les gros jambages de la membrure dont le goudron se
fondait à la chaleur, les passagers silencieux baissaient la tête et
fermaient les yeux à l'éclat du soleil frappant sur la mer plate comme
un miroir.
Un homme à cheveux blancs dormait par terre à mes pieds, un gendarme
suait sous son tricorne, deux soldats avaient ôté leurs sacs et
s'étaient couchés dessus. Près du beaupré, le mousse regardait dans le
foc et sifflait pour appeler le vent; debout, à l'arrière, le patron
faisait tourner la barre.
Le vent ne venait pas. On abattit les voiles qui descendirent tout
doucement en faisant sonner le fer des rocambots et affaissèrent sur
les bancs leur draperie lourde; puis, chaque matelot défit sa veste,
la serra sous l'avant, et tous alors recommencèrent, en poussant de la
poitrine et des bras, à mouvoir les immenses avirons qui se ployaient
dans leur longueur.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... On avait tant tardé à partir, qu'à peine s'il y avait de l'eau
dans le port, et nous eûmes grand mal à y entrer. Notre quille frôlait
contre les petits cailloux du fond, et pour descendre à terre il nous
fallut marcher sur une rame comme sur la corde raide.
Resserré entre la citadelle et ses remparts et coupé au milieu par un
port presque vide, le Palay nous parut une petite ville assez sotte qui
transsude un ennui de garnison et a je ne sais quoi d'un sous-officier
qui bâille.
Ici, on ne voit plus les chapeaux de feutre noir du Morbihan, bas de
forme, immenses d'envergure et abritant les épaules. Les femmes n'ont
pas ces grands bonnets blancs qui s'avancent devant leur visage comme
ceux des religieuses et, par derrière, retombent jusqu'au milieu du
dos, vêtant ainsi chez les petites filles la moitié du corps. Leurs
robes sont privées du large galon de velours appliqué sur l'épaule qui,
dessinant le contour de l'omoplate, va se perdre sous les aisselles.
Leurs pieds non plus ne portent point ces souliers découverts, ronds
du bout, hauts de talon et ornés de longs rubans noirs qui frôlent
la terre. C'est, comme partout, des figures qui se ressemblent, des
costumes qui n'en sont pas, des bornes, des pavés et même un trottoir.
Était-ce la peine de s'être exposés au mal de mer, que nous n'avions
pas eu d'ailleurs, ce qui nous rendait indulgents, pour n'avoir à
contempler que la citadelle, dont nous nous soucions fort peu, le
phare, dont nous nous inquiétions encore moins, ou le rempart de
Vauban qui nous ennuyait déjà. Mais on nous avait parlé des roches de
Belle-Isle. Incontinent donc, nous dépassâmes les portes et, coupant
net à travers champs, rabattîmes sur le bord de la mer.
Nous ne vîmes qu'une grotte, une seule (le jour baissait), mais qui
nous parut si belle (elle était tapissée de varechs et de coquilles et
avait des gouttes d'eau qui tombaient d'en haut) que nous résolûmes de
rester le lendemain à Belle-Isle pour en chercher de pareilles, s'il
y en avait, et nous repaître à loisir les yeux du régal de toutes ces
couleurs.
Le lendemain, sitôt qu'il fit jour, ayant rempli une gourde, fourré
dans un de nos sacs un morceau de pain avec une tranche de viande, nous
prîmes la clef des champs, et, sans guide ni renseignement quelconque
(c'est là la bonne façon), nous nous mîmes à marcher, décidés à aller
n'importe où, pourvu que ce fût loin, et à rentrer n'importe quand,
pourvu que ce fût tard.
Nous commençâmes par un sentier dans les herbes; il suivait le haut de
la falaise, montait sur ses pointes, descendait dans ses vallons et se
continuait dessus en faisant comme elle le tour de l'île.
Quand un éboulement l'avait coupé, nous remontions plus loin dans la
campagne, et, nous réglant sur l'horizon de la mer, dont la barre bleue
touchait le ciel, nous regagnions ensuite le haut de la crête que nous
retrouvions à l'improviste ouvrant son abîme à nos côtés. La pente à
pic sur le sommet de laquelle nous marchions ne nous laissait rien voir
du flanc des rochers; nous entendions seulement au-dessous de nous le
grand bruit battant de la mer.
Quelquefois la roche s'ouvrait dans toute sa grandeur, montrait
subitement ses deux pans presque droits que rayaient des couches de
silex et où avaient poussé de petits bouquets jaunes. Si on jetait une
pierre, elle semblait quelque temps suspendue, puis se heurtait aux
parois, déboulait en ricochant, se brisait en éclats, faisait rouler de
la terre, entraînait des cailloux, finissait sa course en s'enfouissant
dans les graviers, et on entendait crier les cormorans qui s'envolaient.
Souvent les pluies d'orage et les dégels avaient chassé dans ces
gorges une partie des terrains supérieurs qui, s'y étant écoulés
graduellement, en avaient adouci la pente, de manière à y pouvoir
descendre. Nous nous risquâmes dans l'une d'elles, et, nous laissant
glisser sur le derrière en nous enrayant des pieds et nous retenant des
mains, nous arrivâmes enfin au bas du beau sable mouillé.
La marée baissait, mais il fallait pour passer attendre le retrait des
vagues. Nous les regardions venir. Elles écumaient dans les roches,
à fleur d'eau, tourbillonnaient dans les creux, sautaient comme des
écharpes qui s'envolent, retombaient en cascades et en perles, et
dans un long balancement ramenaient à elles leur grande nappe verte.
Quand une vague s'était retirée sur le sable, aussitôt les courants
s'entre-croisaient en fuyant vers des niveaux plus bas. Les varechs
remuaient leurs lanières gluantes; l'eau débordait des petits cailloux,
sortait par les fentes des pierres, faisait mille clapotements, mille
jets. Le sable trempé buvait son onde, et, se séchant au soleil,
blanchissait sa teinte jaune.
Dès qu'il y avait de la place pour nos pieds, sautant par-dessus les
roches, nous continuions devant nous. Elles augmentaient bientôt leur
amoncellement désordonné, bousculées, entassées, renversées l'une sur
l'autre. Nous nous cramponnions de nos mains qui glissaient, de nos
pieds qui se crispaient en vain sur leurs aspérités visqueuses.
La falaise était haute, si haute qu'on en avait presque peur quand on
levait la tête. Elle nous écrasait de sa placidité formidable et elle
nous charmait pourtant; car on la contemplait malgré soi et les yeux ne
s'en lassaient pas.
Il passa une hirondelle, nous la regardâmes voler; elle venait de la
mer; elle montait doucement, coupant au tranchant de ses plumes l'air
fluide et lumineux où ses ailes nageaient en plein et semblaient jouir
de se développer toutes libres. Elle monta encore, dépassa la falaise,
monta toujours et disparut.
Cependant nous rampions sur les rochers, dont chaque détour de la côte
nous renouvelait la perspective. Ils s'interrompaient par moment,
et alors nous marchions sur des pierres carrées, plates comme des
dalles, où des fentes se prolongeant presque symétriques semblaient les
ornières de quelque antique voie d'un autre monde.
De place en place, immobiles comme leur fond verdâtre, s'étendaient de
grandes flaques d'eau qui étaient aussi limpides, aussi tranquilles,
et ne remuaient pas plus qu'au fond des bois, sur son lit de cresson,
à l'ombre des saules, la source la plus pure; puis, de nouveau, les
rochers se présentaient plus serrés, plus accumulés. D'un côté,
c'était la mer dont les flots sautaient dans les basses roches; de
l'autre, la côte droite, ardue, infranchissable.
Fatigués, étourdis, nous cherchions une issue; mais toujours la falaise
s'avançait devant nous, et les rochers, étendant à l'infini leurs
sombres masses de verdure, faisaient succéder de l'un à l'autre leurs
têtes inégales qui grandissaient en se multipliant comme des fantômes
noirs sortant de dessous terre.
Nous roulions ainsi à l'aventure, quand nous vîmes tout à coup,
serpentant en zigzag dans la roche, une valleuse qui nous permettait,
comme par une échelle, de regagner la rase campagne.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... N'importe, c'est toujours un plaisir, même quand la campagne est
laide, que de se promener à deux tout au travers, en marchant dans les
herbes, en traversant les haies, en sautant les fossés, abattant des
chardons avec votre bâton, arrachant avec vos mains les feuilles et les
épis, allant au hasard comme l'idée vous pousse, comme les pieds vous
portent, chantant, sifflant, causant, rêvant, sans oreille qui vous
écoute, sans bruit de pas derrière vos pas, libres comme au désert!
Ah! de l'air! de l'air! de l'espace encore! Puisque nos âmes serrées
étouffent et se meurent sur le bord de la fenêtre, puisque nos esprits
captifs, comme l'ours dans sa fosse, tournent toujours sur eux-mêmes et
se heurtent contre ses murs, donnez au moins à nos narines le parfum
de tous les vents de la terre, laissez s'en aller mes yeux vers tous
les horizons!
Aucun clocher ne montrait au loin son toit reluisant d'ardoises, pas
un hameau n'apparaissait au revers d'un pli de terrain, ajustant dans
un bouquet d'arbres ses toits de chaume et ses cours carrées; on ne
rencontrait personne, ni paysan qui passe, ni mouton qui broute, ni
chien qui rôde.
Tous ces champs cultivés n'avaient pas l'air habité; on y travaille, on
n'y vit point. On dirait que tous ceux qui les ont en profitent, mais
ne les aiment pas.
Nous avons vu une ferme, nous sommes entrés dedans; une femme en
guenilles nous a servi dans des tasses de grès du lait frais comme la
glace. C'était un silence singulier. Elle nous regardait avidement, et
nous sommes repartis.
Nous sommes descendus dans un vallon dont la gorge étroite semblait
s'étendre vers la mer. De longues herbes à fleurs jaunes nous montaient
jusqu'au ventre. Nous avancions en faisant de grandes enjambées. Nous
entendions de l'eau couler près de nous et nous enfoncions dans la
terre marécageuse. Les deux collines vinrent à s'écarter, portant
toujours sur leurs versants arides un gazon ras que des lichens
plaquaient par intervalles comme de grandes taches jaunes. Au pied de
l'une d'elles un ruisseau passait parmi les bas rameaux des arbrisseaux
rabougris qui avaient poussé sur ses bords et s'allait perdre plus loin
dans une mare immobile où des insectes à grandes pattes se promenaient
sur la feuille des nénuphars.
Le soleil dardait. Les moucherons bruissaient leurs ailes et faisaient
courber la pointe des joncs sous le poids de leurs corps légers. Nous
étions seuls tous les deux dans la tranquillité de cette solitude.
En cet endroit le vallon s'arrondissait en s'élargissant et faisait
un coude sur lui-même. Nous montâmes sur une butte pour découvrir au
delà; mais l'horizon s'arrêtait vite, enclos par une autre colline, ou
bien étendait de nouvelles plaines. Nous prîmes courage cependant et
continuâmes à avancer, tout en pensant à ces voyageurs abandonnés dans
les îles, qui grimpent sur les promontoires pour apercevoir au loin
quelque voile venant à eux.
Le terrain devint plus sec, les herbes moins hautes; la mer tout à
coup se présenta devant nous, resserrée dans une anse étroite, et
bientôt sa grève, faite de débris de madrépores et de coquilles, se
mit à crier sous nos pas. Nous nous laissâmes tomber par terre, nous
nous y endormîmes, épuisés de fatigue. Une heure après, réveillés
par le froid, nous nous remîmes en marche, sûrs cette fois de ne pas
nous perdre; nous étions sur la côte qui regarde la France, et nous
avions le Palay à notre gauche. C'était sur ce rivage que nous avions
vu la veille la grotte qui nous avait tant charmés. Nous ne fûmes pas
longtemps à en trouver d'autres, plus hautes encore et plus profondes.
Elles s'ouvraient toujours par de grandes ogives, droites ou penchées,
poussant leurs jets hardis sur d'énormes pans de rocs. Noires et
veinées de violet, rouges comme du feu, brunes avec des lignes
blanches, elles découvraient pour nous qui les venions voir toutes
les variétés de leurs teintes et de leurs formes, leurs grâces,
leurs fantaisies grandioses. Il y en avait une couleur d'argent que
traversaient des veines de sang; dans une autre des touffes de fleurs
ressemblant à des primevères s'étaient écloses sur des glacis de granit
rougeâtre et du plafond tombaient sur le sable fin des gouttes lentes
qui recommençaient toujours. Au fond de l'une d'elles, sous un cintre
allongé, un lit de gravier blanc et poli, que la marée sans doute
retournait et refaisait chaque jour, semblait être là pour recevoir au
sortir des flots le corps de la naïade; mais sa couche est vide et pour
toujours l'a perdue! Il ne reste que ces varechs encore humides où elle
étendait ses beaux membres nus fatigués de la nage et sur lesquels,
jusqu'à l'aurore, elle dormait au clair de lune.
Le soleil se couchait. La marée montait au fond sur les roches, qui
s'effaçaient dans le brouillard bleu du soir, que blanchissait sur le
niveau de la mer l'écume des vagues rebondissantes; à l'autre partie
de l'horizon, le ciel rayé de longues lignes orange avait l'air balayé
comme par de grands coups de vent. Sa lumière, reflétée sur les flots,
les dorait d'une moire chatoyante; se projetant sur le sable, elle le
rendait brun et faisait briller dessus un semis d'acier.
A une demi-lieue vers le sud, la côte allongeait vers la mer une file
de rochers. Il fallait pour les joindre recommencer une marche pareille
à celle que nous avions faite le matin. Nous étions fatigués, il y
avait loin; mais une tentation nous poussait vers là-bas, derrière
cet horizon. La brise arrivait dans le creux des pierres; les flaques
d'eau se ridaient; les goémons, accrochés aux flancs des falaises,
tressaillaient, et du côté d'où la lune allait venir, une clarté pâle
montait de dessous les eaux.
C'était l'heure où les ombres sont longues. Les rochers étaient
plus grands, les vagues plus vertes. On eût dit aussi que le ciel
s'agrandissait et que toute la nature changeait de visage.
Donc nous partîmes en avant, au delà, sans nous soucier de la marée,
ni s'il y aurait plus tard un passage pour gagner terre. Nous avions
besoin jusqu'au bout d'abuser de notre plaisir et de le savourer sans
en rien perdre. Plus légers que le matin, nous sautions, nous courions
sans fatigue, sans obstacle. Une verve de corps nous emportait malgré
nous et nous éprouvions dans les muscles des espèces de tressaillements
d'une volupté robuste et singulière. Nous secouions nos têtes au
vent et nous avions du plaisir à toucher les herbes avec nos mains.
Aspirant l'odeur des flots, nous humions, nous évoquions à nous tout
ce qu'il y avait de couleurs, de rayons, de murmures: le dessin des
varechs, la douceur des grains de sable, la dureté du roc qui sonnait
sous nos pieds, les altitudes de la falaise, la frange des vagues,
les découpures du rivage, la voix de l'horizon; et puis, c'était la
brise qui passait comme d'invisibles baisers qui nous coulaient sur
la figure, le ciel où il y avait des nuages allant vite, roulant une
poudre d'or, la lune qui se levait, les étoiles qui se montraient. Nous
nous roulions l'esprit dans la profusion de ces splendeurs, nous en
repaissions nos yeux; nous en écartions les narines, nous en ouvrions
les oreilles; quelque chose de la vie des éléments émanant d'eux-mêmes,
sans doute, à l'attraction de nos regards, arrivait jusqu'à nous et,
s'y assimilant, faisait que nous les comprenions dans un rapport moins
éloigné, que nous les sentions plus avant, grâce à cette union plus
complexe. A force de nous en pénétrer, d'y entrer, nous devenions
nature aussi, nous nous diffusions en elle, elle nous reprenait, nous
sentions qu'elle gagnait sur nous et nous en avions une joie démesurée;
nous aurions voulu nous y perdre, être pris par elle ou l'emporter en
nous. Ainsi que dans les transports de l'amour, on souhaite plus de
mains pour palper, plus de lèvres pour baiser, plus d'yeux pour voir,
plus d'âme pour aimer; nous étalant dans la nature dans un ébattement
plein de délire et de joies, nous regrettions que nos yeux ne pussent
aller jusqu'au sein des rochers, jusqu'au fond des mers, jusqu'au bout
du ciel, pour voir comment poussent les pierres, se font les flots,
s'allument les étoiles; que nos oreilles ne pussent entendre graviter
dans la terre la fermentation des granits, la sève pousser dans les
plantes, les coraux rouler dans les solitudes de l'Océan. Et dans la
sympathie de cette effusion contemplative, nous aurions voulu que
notre âme, irradiant partout, allât vivre dans toute cette vie pour
revêtir toutes ses formes, durer comme elles, et, se variant toujours,
toujours pousser au soleil de l'éternité ses métamorphoses!
Mais l'homme n'est fait pour goûter chaque jour que peu de nourriture,
de couleurs, de sons, de sentiments, d'idées. Ce qui dépasse la mesure
le fatigue ou le grise; c'est l'idiotisme de l'ivrogne, c'est la folie
de l'extatique. Ah! que notre verre est petit, mon Dieu! que notre soif
est grande! que notre tête est faible!
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