s'étendait au large, couvrait la campagne d'une monotonie froide et
dolente. On n'entendait aucun bruit, les oiseaux ne chantaient pas,
l'horizon même n'avait point de murmure, et les sillons vides ne nous
envoyaient ni les glapissements des corneilles qui s'envolent, ni le
bruit doux du fer des charrues. Nous sommes descendus à travers les
ronces et les broussailles dans une douve profonde et sombre cachée au
pied d'une grande tour qui se baigne dans l'eau et dans les roseaux.
Une seule fenêtre s'ouvre sur un de ses pans: un carré d'ombre coupé
par la raie grise de son croisillon de pierre. Une touffe folâtre de
chèvrefeuille sauvage s'est pendue sur le rebord et passe au dehors
sa bouffée verte et parfumée. Les grands machicoulis, quand on lève
la tête, laissent voir d'en bas, par leurs ouvertures béantes, le
ciel seulement, ou quelque petite fleur inconnue qui s'est nichée là,
apportée par le vent, un jour d'orage, et dont la graine aura poussé à
l'abri, dans la fente des pierres.
Tout à coup, un souffle est venu, doux et long, comme un soupir qui
s'exhale, et les arbres dans les fossés, les herbes sur les pierres,
les joncs dans l'eau, les plantes des ruines et les gigantesques
lierres qui, de la base au faîte, revêtissaient la tour sous leur
couche uniforme de verdure luisante, ont tous frémi et clapoté leur
feuillage; les blés dans les champs ont roulé leurs vagues blondes, qui
s'allongeaient, s'allongeaient toujours sur les têtes mobiles des épis;
la mare d'eau s'est ridée et a poussé un flot sur le pied de la tour;
les feuilles de lierre ont toutes frissonné ensemble, et un pommier en
fleur a laissé tomber ses boutons roses.
Rien, rien! Le vent qui passe, l'herbe qui pousse, le ciel à découvert.
Pas d'enfant en guenille gardant une vache qui broute la mousse dans
les cailloux; pas même, comme ailleurs, quelque chèvre solitaire
sortant sa tête barbue par une crevasse de remparts et qui s'enfuit
tout effrayée en faisant remuer les broussailles; pas un oiseau
chantant, pas un nid, pas un bruit! Ce château est comme un fantôme:
muet, froid, abandonné dans cette campagne déserte; il a l'air maudit
et plein de ressouvenances farouches. Il fut habité pourtant, le séjour
triste dont les hiboux semblent maintenant ne pas vouloir. Dans le
donjon, entre quatre murs livides comme le fond des vieux abreuvoirs,
nous avons compté la trace de cinq étages. A trente pieds en l'air, une
cheminée est restée suspendue avec ses deux piliers ronds et sa plaque
noircie; il est venu de la terre dessus, et des plantes y ont poussé
comme dans une jardinière qui serait restée là.
Au delà de la seconde enceinte, dans un champ labouré, on reconnaît les
restes d'une chapelle, aux fûts brisés d'un portail ogival. L'avoine y
a poussé, et les arbres ont remplacé les colonnes. Cette chapelle, il y
a quatre cents ans, était remplie d'ornements de drap d'or et de soie,
d'encensoirs, de chandeliers, de calices, de croix, de pierreries, de
plats de vermeil, de burettes d'or; un chœur de trente chanteurs,
chapelains, musiciens, enfants, y poussaient des hymnes aux sons
d'un orgue qui les suivait quand ils allaient en voyage. Ils étaient
couverts d'habits d'écarlate fourrés de gris perle et de menu-vair.
Il y en avait un que l'on appelait l'archidiacre, un autre que l'on
appelait l'évêque, et on demandait au pape qu'il leur fût permis de
porter la mitre comme à des chanoines; car cette chapelle était la
chapelle, et ce château était un des châteaux de Gilles de Laval, sire
de Rouci, de Montmorency, de Raiz et de Craon, lieutenant général du
duc de Bretagne et maréchal de France, brûlé à Nantes, le 25 octobre
1440, dans la _Prée_ de la Madeleine, comme faux monnayeur, assassin,
sorcier, sodomite et athée.
Il avait en meubles plus de cent mille écus d'or, trente mille livres
de rente, et les profits de ses fiefs et les gages de son office de
maréchal; cinquante hommes magnifiquement vêtus l'escortaient à cheval.
Il tenait table ouverte, on y servait les viandes les plus rares, les
vins les plus lointains, et l'on jouait chez lui des mystères, comme
dans les villes aux entrées des rois. Quand il n'eut plus d'argent,
il vendit ses terres; quand il eut vendu ses terres, il chercha l'or,
et quand il eut détruit ses fourneaux, il appela le diable. Il lui
écrivit qu'il lui donnerait tout, sauf son âme et sa vie. Il fit des
sacrifices, des encensements, des aumônes et des solennités en son
honneur. Les murs déserts s'illuminaient la nuit à l'éclat des torches
qui brûlaient au milieu des hanaps pleins de vin des îles, et parmi
les jongleurs bohêmes; ils rougissaient sous le vent incessant des
soufflets magiques. On invoquait l'enfer, on se régalait avec la mort,
on égorgeait des enfants, on avait d'épouvantables joies et d'atroces
plaisirs; le sang coulait, les instruments jouaient, tout retentissait
de voluptés, d'horreurs et de délires.
Quand il fut mort, quatre ou cinq demoiselles firent ôter son corps du
bûcher, l'ensevelirent et le firent porter aux Carmes, où, après des
obsèques fort honorables, il fut inhumé solennellement.
On lui éleva sur un des ponts de la Loire, en face de l'hôtel de la
Boule-d'Or, dit Guépin, un monument expiatoire. C'était une niche dans
laquelle se trouvait la statue de la _bonne Vierge de crée-lait_, qui
avait la vertu d'accorder du lait aux nourrices; on y apportait du
beurre et d'autres offrandes rustiques. La niche y est encore, mais
la statue n'y est plus; de même qu'à l'hôtel de ville, la boîte qui
contenait le cœur de la reine Anne est vide aussi. Mais nous étions
peu curieux de voir cette boîte; nous n'y avons seulement pas songé.
J'aurais préféré contempler la culotte du maréchal de Raiz que le
cœur de madame Anne de Bretagne. Il y a eu plus de passions dans
l'une que de grandeur dans l'autre.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE V
..... Le champ de Carnac[9] est un large espace dans la campagne,
où l'on voit onze files de pierres noires, alignées à intervalles
symétriques et qui vont diminuant de grandeur à mesure qu'elles
s'éloignent de la mer. Cambry soutient qu'il y en avait quatre mille,
et Freminville en a compté douze cents. Ce qu'il y a de sûr, c'est
qu'elles sont nombreuses.
[9] Tout ce fragment a été publié dans _l'Artiste_, en 1858, sous ce
titre: «Les pierres de Carnac et l'archéologie celtique.»
A quoi cela était-il bon? Était-ce un temple?
Un jour, saint Cornille, poursuivi sur le rivage par des soldats,
allait tomber dans le gouffre des flots, quand il imagina de les
changer tous en autant de pierres, et les soldats furent pétrifiés.
Mais cette explication n'était bonne que pour les niais, pour les
petits enfants et pour les poètes. On en chercha d'autres.
Au XVIe siècle, Olaüs Magnus, archevêque d'Upsal (et qui, exilé à
Rome, composa sur les antiquités de sa patrie un livre fort estimé
partout, si ce n'est dans son pays même, la Suède, où il n'eut pas un
traducteur), avait découvert que «quand les pierres forment une seule
et longue file droite, c'est qu'il y a dessous des guerriers morts en
se combattant en duel; que celles qui sont disposées en carré sont
consacrées à des héros ayant péri dans une bataille; que celles qui
sont rangées circulairement sont des sépultures de famille, et que
celles qui sont en coin ou sur un ordre angulaire sont _les tombeaux
des cavaliers, ou même des fantassins, ceux surtout_ dont _le parti
avait triomphé_». Voilà qui est clair; mais Olaüs Magnus a oublié de
nous dire comment s'y prendre pour enterrer deux cousins ayant fait
coup double, dans un duel, à cheval. Le duel voulait que les pierres
fussent droites; la sépulture de famille exigeait qu'elles fussent
circulaires; mais comme il s'agissait de cavaliers, on devait les
disposer en coin, prescription, il est vrai, qui n'était pas formelle,
puisqu'on n'employait ce système que «pour ceux surtout dont le parti
avait triomphé». O brave Olaüs Magnus! vous aimiez donc bien fort le
Monte-Pulciano? Et combien vous en a-t-il fallu de rasades, pour vous
apprendre toutes ces belles choses?
Selon un certain docteur Borlase, Anglais, qui avait observé en
Cornouailles des pierres pareilles, «on a enterré là des soldats,
à l'endroit même où ils avaient péri». Comme si, d'habitude, on
les charriait au cimetière! Et il appuie son hypothèse sur cette
comparaison: leurs tombeaux sont rangés en ligne droite, tels que le
front d'une armée dans les plaines qui furent le théâtre de quelque
grand exploit.
Puis on alla chercher les Grecs, les Égyptiens et les Cochinchinois! Il
y a un Karnac en Égypte, s'est-on dit, il y en a un en Basse-Bretagne.
Or, il est probable que le Carnac d'ici descend du Karnac de là-bas;
cela est sûr! Car là-bas, ce sont des sphinx; ici, des blocs; des deux
côtés, c'est de la pierre. D'où il résulte que les Égyptiens (peuple
qui ne voyageait pas) sont venus sur ces côtes (dont ils ignoraient
l'existence), y auront fondé une colonie (car ils n'en fondaient
nulle part), et qu'ils y auront laissé ces statues brutes (eux qui
en faisaient de si belles), témoignage positif de leur passage (dont
personne ne parle).
Ceux qui aiment la mythologie ont vu là les colonnes d'Hercule; ceux
qui aiment l'histoire naturelle y ont vu une représentation du serpent
Python, parce que, d'après Pausanias, un amas de pierres semblables,
sur la route de Thèbes à Elissonte, s'appelait _la tête du serpent_,
«et d'autant plus que les alignements de Carnac offrent des sinuosités
comme un serpent». Ceux qui aiment la cosmographie ont vu un zodiaque,
comme M. de Cambry, qui a reconnu dans ces onze rangées de pierres
les douze signes du Zodiaque, «car il faut dire, ajoute-t-il, que les
anciens Gaulois n'avaient que onze signes au Zodiaque».
Ensuite, un membre de l'Institut a conjecturé «que ce pouvait bien
être le cimetière des Venètes», qui habitaient Vannes, à six lieues de
là, et lesquels fondèrent Venise, comme chacun sait. Un autre a écrit
que ces bons Venètes, vaincus par César, élevèrent tous ces blocs
uniquement par esprit d'humilité et pour honorer César. Mais on était
las du cimetière, du serpent et du Zodiaque; on se mit en quête et l'on
trouva un temple druidique.
Le peu de documents que nous ayons, épars dans Pline et dans
Dion-Cassius, s'accordent à dire que les Druides choisissaient pour
leurs cérémonies des lieux sombres, le fond des bois «et leur vaste
silence». Aussi, comme Carnac est au bord de la mer, dans une campagne
stérile, où jamais il n'a poussé autre chose que les conjectures de
ces messieurs, le premier grenadier de France, qui ne me paraît pas
en avoir été le premier homme d'esprit, suivi de Pelloutier et de M.
Mahé (chanoine de la cathédrale de Vannes), a conclu «que c'était un
temple des druides dans lequel on devait aussi convoquer les assemblées
politiques».
Tout cependant n'était pas fini, et il fallait démontrer un peu à
quoi servaient dans l'alignement les espaces vides. «Cherchons-en la
raison, ce que personne ne s'est avisé de faire», s'est écrié M. Mahé,
et s'appuyant sur une phrase de Pomponius Méla: «Les druides enseignent
beaucoup de choses à la noblesse, qu'ils instruisent secrètement
en des cavernes et en des forêts écartées;» et sur cette autre de
Lucain: «Vous habitez de hautes forêts,» il établit, en conséquence,
que les druides, non seulement desservaient _les sanctuaires_, mais
encore y faisaient leur demeure et y tenaient des collèges: «Puis
donc que le monument de Carnac est un sanctuaire comme l'étaient les
forêts gauloises (ô puissance de l'induction, où pousses-tu le Père
Mahé, chanoine de Vannes et correspondant de l'Académie d'agriculture
de Poitiers!), il y a lieu de croire que les intervalles vides qui
coupent les lignes des pierres renfermaient des files de maisons où
les druides habitaient avec leurs familles et leurs nombreux élèves,
et où les principaux de la nation, qui se rendaient au sanctuaire au
jour de grande solennité, trouvaient des logements préparés.» Bons
druides! excellents ecclésiastiques! comme on les a calomniés! Eux qui
habitaient là, si honnêtement, avec leurs familles et leurs nombreux
élèves, et qui même poussaient l'amabilité jusqu'à préparer des
logements pour les principaux de la nation!
Mais un homme enfin, un homme est venu, pénétré du génie des choses
antiques et dédaigneux des routes battues.
Il a su reconnaître, lui, les restes d'un camp romain, et précisément
d'un camp de César, qui n'avait fait élever ces pierres _que pour
servir d'appui aux tentes de ses soldats et les empêcher d'être
emportées par le vent_. Quelles bourrasques il devait y avoir autrefois
sur les côtes de l'Armorique!
Le littérateur honnête qui retrouva, pour la gloire du grand Julius,
cette précaution sublime (ainsi restituant à César ce qui jamais
n'appartint à César), était un ancien élève de l'École polytechnique,
un capitaine du génie, le sieur de la Sauvagère.
L'amas de toutes ces gentillesses constitue ce qu'on appelle
l'_Archéologie celtique_, dont nous allons immédiatement vous découvrir
les arcanes.
Une pierre posée sur d'autres se nomme un _dolmen_, qu'elle soit
horizontale ou verticale. Un rassemblement de pierres debout et
recouvertes au sommet par des dalles consécutives, formant ainsi une
série de dolmens, est une _grotte aux fées_, _roche aux fées_, _table
du diable_ ou _palais des géants_; car, semblables à ces bourgeois
qui vous servent un même vin sous des étiquettes différentes, les
celtomanes, qui n'avaient presque rien à vous offrir, ont décoré de
noms divers des choses pareilles.
Quand ces pierres sont rangées en ellipse, sans aucun chapeau sur
les oreilles, il faut dire: Voilà un _cromlech_; lorsqu'on aperçoit
une pierre étalée horizontalement sur deux autres verticales, on a
affaire à un _lichaven_ ou _trilithe_. Parfois deux blocs énormes sont
superposés l'un sur l'autre, ne se touchant que par un seul point, et
vous lisez dans les livres «qu'ils sont équilibrés de telle manière
que le vent suffit pour imprimer au bloc supérieur une oscillation
marquée», assertion que je ne nie pas, tout en me méfiant quelque peu
du vent celtique, et bien que ces pierres prétendues branlantes soient
constamment restées inébranlables à tous les coups de pied furieux que
j'ai eu la candeur de leur donner, elles s'appellent alors _pierres
roulantes_ ou _roulées_, _pierres retournées_ ou _transportées_,
_pierres qui dansent_ ou _pierres dansantes_, _pierres qui virent_
ou _pierres virantes_. Il reste à vous faire connaître ce qu'est une
_pierre fichade_, une _pierre fiche_, une _pierre fixée_, ce qu'on
entend par _haute borne_, _pierre latte_ et _pierre lait_, en quoi
une _pierre fonte_ diffère d'une _pierre fiette_, et quels rapports
existent entre une _chaire au diable_ et une _pierre droite_; après
quoi vous en saurez à vous seul aussi long que jamais n'en surent
ensemble Pelloutier, Deric, Latour-d'Auvergne, Penhoet et autres,
doublés de Mahé et renforcés de Freminville. Apprenez donc que tout
cela signifie un _peulvan_, autrement dit un _men-hir_, et n'exprime
autre chose qu'une borne, plus ou moins grande, placée toute seule au
milieu des champs.
J'allais oublier les tumulus! Ceux qui sont composés à la fois de
silex et de terre s'appellent _barrows_ en haut style, et les simples
monceaux de cailloux, _galgals_.
On a prétendu que les _dolmens_ et les _trilithes_ étaient des autels,
quand ils n'étaient pas des tombeaux, que les _roches aux fées_
étaient des lieux de réunion ou des sépultures, et que les conseils de
fabrique, au temps des druides, se rassemblaient dans les _cromlechs_.
M. de Cambry a entrevu dans les pierres _branlantes_ les emblèmes du
monde suspendu. Les _barrows_ et les _galgals_ ont été sans doute
des tombeaux; et quant aux _men-hirs_, on a poussé le bon vouloir
jusqu'à leur trouver une forme d'où l'on a induit le règne d'un culte
ithyphallique dans toute la basse Bretagne. O chaste impudeur de la
science, tu ne respectes rien, pas même les _peulvens_!
Une rêverie, si vague qu'elle soit, peut vous conduire en des créations
splendides, quand elle part d'un point fixe. Alors, l'imagination,
comme un hippogriffe qui s'envole, frappe la terre de tous ses pieds,
et voyage en ligne droite vers les espaces infinis. Mais lorsque,
s'acharnant sur un objet dénué de plastique et vide d'histoire, elle
essaie d'en extraire une science et de recomposer un monde, elle
demeure elle-même plus stérile et pauvre que cette matière brute à
qui la vanité des bavards prétend trouver une forme et donner des
chroniques.
Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt les quitter), que si
l'on me demande, après tant d'opinions, quelle est la mienne, j'en
émettrai une, irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui
ferait reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l'Égyptien
Penhoët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent
Python en mille morceaux. Cette opinion la voici: les pierres de Carnac
sont de grosses pierres!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... Nous nous en retournâmes donc à l'auberge où, servis par notre
hôtesse qui avait de grands yeux bleus, de fines mains qu'on achèterait
cher et une douce figure d'une pudeur monacale, nous dînâmes d'un bel
appétit qu'avaient creusé nos cinq heures de marche. Il ne faisait
pas encore nuit pour dormir, on n'y voyait plus pour rien faire; nous
allâmes à l'église.
Elle est petite, quoique portant nef et bas-côtés, comme une grande
dame d'église de ville. De gros piliers de pierre, trapus et courts,
soutiennent sa voûte de bois bleu, d'où pendent de petits navires,
ex-voto promis dans les tempêtes. Les araignées courent sur leurs
voiles et la poussière pourrit leurs cordages.
On ne disait aucun office, la lampe du chœur brûlait seule dans son
godet d'huile jaune, et en haut, dans l'épaisseur de la voûte, les
fenêtres non fermées laissaient passer de larges rayons blancs, avec le
bruit du vent qui courbait les arbres. Un homme est venu, a rangé les
chaises, a mis deux chandelles dans des girandoles de fer accrochées au
pilier et a tiré dans le milieu une façon de brancard à pied dont le
bois noir avait de grosses taches blanches. D'autres gens sont entrés
dans l'église, un prêtre en surplis a passé devant nous; on a entendu
un bruit de clochettes s'arrêtant et reprenant par intervalles, et la
porte de l'église s'est ouverte toute grande. Le son saccadé de la
petite cloche s'est mêlé à un autre qui lui répondait, et toutes deux,
s'approchant en grandissant, redoublaient leurs battements secs et
cuivrés.
Une charrette traînée par des bœufs a paru dans la place et s'est
arrêtée devant le portail. Un mort était dessus. Ses pieds pâles et
mats, comme de l'albâtre lavé, dépassaient le bout du drap blanc qui
l'enveloppait de cette forme indécise qu'ont tous les cadavres en
costume. La foule survenue se taisait. Les hommes restaient découverts;
le prêtre secouait son goupillon et marmottait des oraisons, et les
bœufs accouplés, remuant lentement la tête, faisaient crier leur
gros joug de cuir. L'église, où brillait une étoile au fond, ouvrait sa
grande ombre noire que refoulait du dehors le jour vert des crépuscules
pluvieux, et l'enfant qui éclairait sur le seuil passait toujours la
main sur sa chandelle, pour empêcher le vent de l'éteindre.
On l'a descendu de la charrette; sa tête s'est cognée contre le timon.
On l'a entré dans l'église, on l'a mis sur le brancard. Un flot
d'hommes et de femmes a suivi. On s'est agenouillé sur le pavé, les
hommes près du mort, les femmes plus loin, vers la porte, et le service
a commencé.
Il ne dura pas longtemps, pour nous du moins, car les psalmodies
basses bourdonnaient vite, couvertes de temps à autre par un sanglot
faible qui partait de dessous les capes noires, en bas de la nef. Une
main m'a effleuré, et je me suis effacé pour laisser passer une femme
courbée. Serrant les poings sur la poitrine, baissant la face, allant
en avant sans remuer les pieds, essayant de regarder, tremblant de
voir, elle s'est avancée vers la ligne des lumières qui brûlaient le
long du brancard. Lentement, lentement, en levant son bras comme pour
se cacher dessous, elle a tourné la tête sur le coin de son épaule et
elle est tombée sur une chaise, affaissée, aussi morte et molle que ses
vêtements même.
A la lueur des cierges, j'ai vu ses yeux fixes dans leurs paupières
rouges, éraillés comme par une brûlure vive, sa bouche idiote et
crispée, grelottante de désespoir, et toute sa pauvre figure qui
pleurait comme un orage.
C'était son mari, perdu à la mer, que l'on venait de retrouver sur la
grève et qu'on allait enterrer tout à l'heure.
Le cimetière touchait à l'église. On y passa par une porte à côté, et
chacun y reprit son rang, tandis que, dans la sacristie, on clouait le
mort en son cercueil. Une pluie fine mouillait l'air; on avait froid;
il faisait gras marcher, et les fossoyeurs, qui n'avaient pas fini,
rejetaient avec peine la terre lourde qui collait sur leurs louchets.
Au fond, les femmes, à genoux dans l'herbe, avaient découvert leurs
capuchons et leurs grands bonnets blancs, dont les pans empesés se
soulevaient au vent, faisaient de loin comme un grand linceul qui se
lève de terre et qui ondoie.
Le mort a reparu, les prières ont recommencé, les sanglots ont repris.
On les entendait à travers le bruit de la pluie qui tombait.
Près de nous sortait par intervalles égaux une sorte de gloussement
étouffé qui ressemblait à un rire. Partout ailleurs, en l'écoutant, on
l'eût pris pour l'explosion réprimée de quelque joie violente ou pour
le paroxysme contenu d'un délire de bonheur. C'était la veuve qui
pleurait. Puis, elle s'approcha jusqu'au bord, fit comme les autres, et
la terre peu à peu reprit son niveau et chacun s'en retourna.
Comme nous enjambions l'escalier du cimetière, un jeune homme qui
passait à côté de nous dit en français à un autre: «Le bougre puait-il!
Il est presque tout pourri! Depuis trois semaines qu'il est à l'eau,
c'est pas étonnant!...»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... Un matin pourtant, nous partîmes comme les autres matins;
nous prîmes le même sentier, nous traversâmes la haie d'ormeaux et
la prairie inclinée où nous avions vu, la veille, une petite fille
chassant ses bestiaux vers l'abreuvoir; mais ce fut le dernier jour et
la dernière fois peut-être que nous passâmes par là.
Un terrain vaseux où nous enfoncions jusqu'aux chevilles s'étend de
Carnac jusqu'au village de Pô. Un canot nous attendait; nous montâmes
dedans; on poussa du fond avec la rame et on hissa la voile.
Notre marin, vieillard à figure gaie, s'assit à l'arrière, attacha
au plat-bord une ligne pour prendre du poisson, et laissa partir sa
barque tranquille. A peine s'il faisait du vent; la mer toute bleue
n'avait pas de rides et gardait longtemps sur elle le sillage étroit
du gouvernail. Le bonhomme causait; il nous parlait des prêtres qu'il
n'aime pas, de la viande qui est une bonne chose à manger, même les
jours maigres, du mal qu'il avait quand il était au service, des coups
de fusil qu'il a reçus quand il était douanier..... Nous allions
doucement; la ligne tendue suivait toujours et le bout du _tape-cul_
trempait dans l'eau.
La lieue qui nous resta à faire à pied pour aller de Saint-Pierre à
Quiberon fut lestement avalée, malgré une route montueuse à travers des
sables, malgré le soleil qui faisait crier sur nos épaules la bretelle
de nos sacs, et nonobstant quantité de menhirs qui se dressaient dans
la campagne.
A Quiberon nous déjeunâmes chez le vieux Rohan Belle-Isle qui tient
l'hôtel Penthièvre. Ce gentilhomme était nu-pieds dans ses savates,
vu la chaleur, et trinquait avec un maçon, ce qui ne l'empêche pas
d'être le descendant d'une des premières familles d'Europe; un noble
de vieille race! un vrai noble! Vive Dieu! qui nous a tout de suite
fait cuire des homards et s'est mis à nous battre des biftecks. Notre
orgueil en fut flatté dans sa fibre la plus reculée....
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .