retombent dans les allées, s'élève la chapelle, ouvrage du XVIe siècle,
ciselée sur tous les angles, vrai bijou d'orfèvrerie lapidaire, plus
travaillée encore au dedans qu'au dehors, découpée comme un papier de
boîtes à dragées, taillée à jour comme un manche d'ombrelle chinoise.
Il y a sur la porte un bas-relief très réjouissant et très gentil:
c'est la rencontre de saint Hubert avec le cerf mystique qui porte
un crucifix entre les cornes. Le saint est à genoux; plane au-dessus
un ange qui va lui mettre une couronne sur son bonnet; à côté, on
voit son cheval qui regarde de sa bonne figure d'animal étonné;
ses chiens jappent, et, sur la montagne, dont les tranches et les
facettes figurent des cristaux, le serpent rampe. On voit sa tête
plate s'avancer au pied d'arbres sans feuilles qui ressemblent à des
choux-fleurs. C'est l'arbre qu'on rencontre dans les vieilles bibles,
sec de feuillage, gros de branches et de tronc, qui a du bois et du
fruit, mais pas de verdure, l'arbre symbolique, l'arbre théologique et
dévot, presque fantastique dans sa laideur impossible. Tout près de là,
saint Christophe porte Jésus sur ses épaules; saint Antoine est dans
sa cellule, bâtie sur un rocher; le cochon rentre dans son trou, et on
ne voit que son derrière et sa queue terminée en trompette, tandis que
près de lui un lapin sort les oreilles de son terrier.
Tout cela est un peu lourd, sans doute, et d'une plastique qui n'est
pas rigoureuse. Mais il y a tant de vie et de mouvement dans ce
bonhomme et ces animaux, tant de gentillesse dans les détails, qu'on
donnerait beaucoup pour emporter ça et pour l'avoir chez soi.
A l'intérieur du château, l'insipide ameublement de l'empire se
reproduit dans chaque pièce. Presque toutes sont ornées des bustes
de Louis-Philippe et de Mme Adélaïde. La famille régnante actuelle
a la rage de se reproduire en portraits. C'est un mauvais goût de
parvenu, une manie d'épicier enrichi dans les affaires et qui aime à
se considérer lui-même avec du rouge, du blanc et du jaune, avec ses
breloques au ventre, ses favoris au menton et ses enfants à ses côtés.
Sur une des tours, on a construit, en dépit du bon sens le plus
vulgaire, une rotonde vitrée, qui sert de salle à manger. Il est vrai
que la vue qu'on y découvre est superbe. Mais le bâtiment est d'un si
choquant effet, vu du dehors, qu'on aimerait mieux, je crois, ne rien
voir de la vie ou aller manger à la cuisine.
Pour regagner la ville, nous sommes descendus par une tour qui servait
aux voitures à monter presque dans la place. La pente douce et garnie
de sable tourne autour d'un axe de pierre comme les marches d'un
escalier. La voûte est sombre, éclairée seulement par le jour vif des
meurtrières. Les consoles où s'appuie l'extrémité intérieure de l'arc
de voûte représentent des sujets grotesques ou obscènes. Une intention
dogmatique semble avoir présidé à leur composition. Il faudrait
prendre l'œuvre à partir d'en bas, qui commence par l'_Aristoteles
equitatus_ (sujet traité déjà sur une des statues du chœur de la
cathédrale de Rouen), et l'on arrive, par des dégradations, à un
monsieur qui s'amuse avec une dame, dans la posture perfide recommandée
par Lucrèce et par _l'Amour conjugal_. La plupart des sujets
intermédiaires ont, du reste, été enlevés, au grand désespoir des
chercheurs de fantaisies drolatiques, tels que nous autres, et enlevés
de sang-froid, exprès, par décence, et comme nous le disait, d'un
ton convaincu, le domestique de Sa Majesté, «parce qu'il y en avait
beaucoup qui étaient inconvenants pour les dames».
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
_Château de Chenonceaux._--..... Je ne sais quoi d'une suavité
singulière et d'une aristocratique sérénité transpire du château
de Chenonceaux. Il est à quelque distance du village qui se tient
à l'écart respectueusement. On le voit, au fond d'une grande allée
d'arbres, entouré de bois, encadré dans un vaste parc à belles
pelouses. Bâti sur l'eau, en l'air, il lève ses tourelles, ses
cheminées carrées. Le Cher passe dessous et murmure au bas de ses
arches, dont les arêtes pointues brisent le courant. C'est paisible
et doux, élégant et robuste. Son calme n'a rien d'ennuyeux et sa
mélancolie n'a pas d'amertume.
On entre par le bout d'une longue salle voûtée en ogives, qui servait
autrefois de salle d'armes. On y a mis quelques armures qui, malgré
la nécessité de semblables ajustements, ne choquent pas et semblent à
leur place. Tout l'intérieur est entendu avec goût. Les tentures et les
ameublements de l'époque sont conservés et soignés avec intelligence.
Les grandes et vénérables cheminées du XVIe siècle ne recèlent pas sous
leur manteau les ignobles et économiques cheminées à la prussienne qui
savent se nicher sous de moins grandes.
Dans les cuisines, que nous visitâmes également, et qui sont contenues
dans une arche du château, une servante épluchait des légumes, un
marmiton lavait des assiettes, et debout aux fourneaux, le cuisinier
faisait bouillir pour le déjeuner un nombre raisonnable de casseroles
luisantes. Tout cela est bien, a un bon air, sent son honnête vie de
château, sa paresseuse et intelligente existence d'homme bien né.
J'aime les propriétaires de Chenonceaux.
N'y a-t-il pas, d'ailleurs, partout de bons vieux portraits à vous
faire passer devant un temps infini, en vous figurant le temps où
leurs maîtres vivaient, et les ballets où tournoyaient les vertugadins
de toutes ces belles dames roses, et les bons coups d'épée que ces
gentilshommes s'allongeaient avec leurs rapières. Voilà des tentations
de l'histoire. On voudrait savoir si ces gens-là ont aimé comme nous
et les différences qu'il y avait entre leurs passions et les nôtres.
On voudrait que leurs lèvres s'ouvrissent, pour nous dire les récits
de leur cœur, tout ce qu'ils ont fait autrefois, même de futile,
quelles furent leurs angoisses et leurs voluptés. C'est une curiosité
irritante et séductrice, une envie rêveuse de savoir, comme on en a
pour le passé inconnu d'une maîtresse... Mais ils restent sourds aux
questions de nos yeux; ils restent là, muets, immobiles dans leurs
cadres de bois, nous passons. Les mites picotent leur toile, on les
revernit: ils sourient encore que nous sommes pourris et oubliés.
Et puis d'autres viennent aussi les regarder jusqu'au jour où ils
tomberont en poussière et où l'on rêvera de même devant nos propres
images. Et l'on se demandera ce qu'on faisait dans ce temps-là, de
quelle couleur était la vie, et si elle n'était pas plus chaude...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
..... Je ne parlerais plus de toutes ces belles dames, si le grand
portrait de Mme Deshoulières, en grand déshabillé blanc, debout,
(c'est, du reste, une belle figure, et, comme le talent si décrié et
si peu lu de ce poète, meilleure au second aspect qu'au premier), ne
m'avait rappelé par le caractère infaillible de la bouche, qui est
grosse, avancée, charnue et charnelle, la brutalité singulière du
portrait de Mme de Staël, par Gérard. Quand je le vis, il y a deux ans,
à Coppet, éclairé par le soleil de juin, je ne pus m'empêcher d'être
frappé par ces lèvres rouges et vineuses, par ces narines larges,
reniflantes, aspirantes. La tête de George Sand offre quelque chose
d'analogue. Chez toutes ces femmes à moitié hommes, la spiritualité ne
commence qu'à la hauteur des yeux. Tout le reste est resté dans les
instincts matériels.
En fait de choses amusantes, il y a encore à Chenonceaux, dans la
chambre de Diane de Poitiers, le grand lit à baldaquin de la royale
concubine, tout en damas blanc et cerise. S'il m'appartenait, j'aurais
bien du mal à m'empêcher de ne m'y pas mettre quelquefois. Coucher dans
le lit de Diane de Poitiers, même quand il est vide, cela vaut bien
coucher dans celui de beaucoup de réalités plus palpables. N'a-t-on
pas dit qu'en ces matières tout le plaisir n'était qu'imagination?
Concevez-vous alors, pour ceux qui en ont quelque peu, la volupté
singulière, historique et XVIe siècle de poser sa tête sur l'oreiller
de la maîtresse de François Ier et de se retourner sur ses matelas?
(Oh! que je donnerais volontiers toutes les femmes de la terre pour
avoir la momie de Cléopâtre!) Mais je n'oserais pas seulement, de peur
de les casser, toucher aux porcelaines de Catherine de Médicis qui sont
dans la salle à manger, ni mettre mon pied dans l'étrier de François
Ier, de peur qu'il n'y restât, ni poser les lèvres sur l'embouchure de
l'énorme trompe qui est dans la salle d'armes, de peur de m'y rompre
la poitrine...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
CHAPITRE III
_Château de Clisson._--..... Sur un coteau au pied duquel se joignent
deux rivières, dans un frais paysage égayé par les claires couleurs
des toits en tuiles abaissés à l'italienne et groupés là ainsi que
dans les croquis d'Hubert, près d'une longue cascade qui fait tourner
un moulin tout caché dans le feuillage, le château de Clisson montre
sa tête ébréchée par-dessus les grands arbres. A l'entour, c'est calme
et doux. Les maisonnettes rient comme sous un ciel chaud; les eaux
font leur bruit, la mousse floconne sur un courant où se trempent de
molles touffes de verdure. L'horizon s'allonge, d'un côté, dans une
perspective fuyante de prairies et, de l'autre, remonte tout à coup,
enclos par un vallon boisé dont un flot vert s'écrase et descend
jusqu'en bas.
Quand on a passé le pont et qu'on se trouve au pied du sentier raide
qui mène au château, on voit, debout, hardi et dur sur le fossé où il
s'appuie dans un aspect vivace et formidable, un grand pan de muraille
tout couronné de machicoulis éventrés, tout empanaché d'arbres et tout
tapissé de lierres dont la masse ample et nourrie, découpée sur la
pierre grise en déchirures et en fusées, frissonne au vent dans toute
sa longueur et semble un immense voile vert que le géant couché remue
en rêvant sur ses épaules. Les herbes sont hautes et sombres, les
plantes sont fortes et ardues; le tronc des lierres, noueux, rugueux,
tordu, soulève les murs comme avec des leviers, ou les retient dans le
réseau de ses branchages. Un arbre, à un endroit, a percé l'épaisseur
de la muraille et, sorti horizontalement, suspendu en l'air, a poussé
au dehors l'irradiation de ses rameaux. Les fossés, dont la pente
s'adoucit par la terre qui s'émiette des bords et par les pierres qui
tombent des créneaux, ont une courbe large et profonde, comme la haine
et comme l'orgueil; et la porte d'entrée, avec sa vigoureuse ogive un
peu cintrée et ses deux baies servant à relever le pont-levis, a l'air
d'un grand casque qui regarde par les trous de sa visière.
Entré dans l'intérieur, on est surpris, émerveillé par l'étonnant
mélange des ruines et des arbres, la ruine faisant valoir la jeunesse
verdoyante des arbres, et cette verdure rendant plus âpre la tristesse
de la ruine. C'est bien là l'éternel et beau rire, le rire éclatant de
la nature sur le squelette des choses; voilà bien les insolences de
sa richesse, la grâce profonde de ses fantaisies, les envahissements
mélodieux de son silence. Un enthousiasme grave et songeur vous
prend à l'âme; on sent que la sève coule dans les arbres et que les
herbes poussent avec la même force et le même rythme que les pierres
s'écaillent et que les murailles s'affaissent. Un art sublime a
arrangé, dans l'accord suprême des discordances secondaires, la forme
vagabonde des lierres au galbe sinueux des ruines, la chevelure des
ronces au fouillis des pierres éboulées, la transparence de l'air aux
saillies résistantes des masses, la teinte du ciel à la teinte du
sol, mirant leur visage l'un dans l'autre, ce qui fut et ce qui est.
Toujours l'histoire et la nature révèlent ainsi, en l'accomplissant
dans ce coin circonscrit du monde, le rapport incessant, l'hymen
sans fin, celui de l'humanité qui s'envole et de la marguerite qui
pousse, des étoiles qui s'allument et des hommes qui s'endorment, du
cœur qui bat et de la vague qui monte. Et cela est si nettement
établi à cette place, si complet, si dialogué, que l'on en tressaille
intérieurement, comme si cette double vie fonctionnait en nous-mêmes,
tant survient, brutale et immédiate, la perception de ces harmonies et
de ces développements; car l'œil aussi a ses orgies et l'idée ses
réjouissances.
Au pied de deux grands arbres dont les troncs s'entre-croisent, un jour
vert coulant sur la mousse passe comme un flot lumineux et réchauffe
toute cette solitude. Sur votre tête, un dôme de feuilles troué par le
ciel qui tranche dessus en lambeaux d'azur, vous renvoie une lumière
verdâtre et claire qui, contenue par les murs, illumine largement tous
ses débris; en creuse les rides, en épaissit les ombres, en dévoile
toutes les finesses cachées.
On s'avance enfin, on marche entre ces murs, sous ces arbres, on
s'en va, errant le long des barbacanes, passant sous les arcades qui
s'éventrent et d'où s'épand quelque large plante frissonnante. Les
voûtes comblées qui contiennent des morts résonnent sous vos pas; les
lézards courent sous les broussailles, les insectes montent le long des
murs, le ciel brille et la ruine assoupie continue son rêve.
Avec sa triple enceinte, ses donjons, ses cours intérieures, ses
machicoulis, ses souterrains, ses remparts mis les uns sur les autres,
comme écorce sur écorce et cuirasse sur cuirasse, le vieux château
des Clisson se peut reconstruire encore et réapparaître. Le souvenir
des existences d'autrefois découle de ces murs, avec l'émanation des
orties et la fraîcheur des lierres. D'autres hommes que nous ont agité
là-dedans leurs passions plus violentes; ils avaient des mains plus
fortes, des poitrines plus larges.
De longues traînées noires montent encore en diagonales le long des
murs, comme au temps où flambaient les bûches dans les cheminées vastes
de dix-huit pieds. Des trous symétriques alignés dans la maçonnerie
indiquent la place des étages où l'on montait jadis par les escaliers
tournants qui s'écroulent et qui ouvrent sur l'abîme leurs portes
vides. Quelquefois un oiseau, débusquant de son nid accroché dans les
ronces, au fond d'un angle sombre, s'abaissait, ses ailes étendues, et
passait par l'arcade d'une fenêtre pour s'en aller dans la campagne.
Au haut d'un pan de muraille élevé, tout nu, gris, sec, des baies
carrées, inégales de grandeur et d'alignement, laissaient éclater
à travers leurs barreaux croisés la couleur pure du ciel, dont le
bleu vif encadré par la pierre tirait l'œil avec une attraction
surprenante. Les moineaux dans les arbres poussaient leur cri aigre
et répété. Au milieu de tout cela, une vache broutait, qui marchait
là-dedans comme dans un pré, épatant sur l'herbe sa corne fendue.
Il y a une fenêtre, une grande fenêtre qui donne sur une prairie que
l'on appelle la _prairie des chevaliers_. C'était là, de dessus un
banc de pierres entablées dans l'épaisseur de la muraille, que les
grandes dames d'alors pouvaient voir les chevaliers entre-choquer le
poitrail bardé de fer de leurs chevaux et la masse d'armes descendre
sur les cimiers, les lances se rompre, les hommes tomber sur le gazon.
Par un beau jour d'été, comme aujourd'hui peut-être, quand ce moulin
qui claque sa cliquette et met en bruit tout le paysage n'existait
pas, quand il y avait des toits au haut de ces murailles, des cuirs
de Flandre sur ces parois, des toiles cirées à ces fenêtres, moins
d'herbe, et des voix et des rumeurs de vivants, oui, là, plus d'un
cœur, serré dans sa gaîne de velours rouge, a battu d'angoisse et
d'amour. D'adorables mains blanches ont frémi de peur sur cette pierre
que tapissent maintenant les orties, et les barbes brodées des grands
hennins ont tressailli dans ce vent qui remue les bouts de ma cravate
et qui courbait le panache des gentilshommes.
Nous sommes descendus dans le souterrain où fut enfermé Jean V.
Dans la prison des hommes, nous avons vu encore au plafond le grand
crochet double qui servait à pendre; et nous avons touché avec des
doigts curieux la porte de la prison des femmes. Elle est épaisse de
quatre pouces environ, serrée avec des vis, cerclée, plaquée et comme
capitonnée de fer. Au milieu, un petit guichet grillé servait à jeter
dans la fosse ce qu'il fallait pour que la condamnée ne mourût pas.
C'était cela qu'on ouvrait, et non la porte, qui, bouche discrète des
plus terribles confidences, était de celles qui se ferment toujours et
ne s'ouvrent jamais. C'était le bon temps de la haine. Alors, quand
on haïssait quelqu'un, quand on l'avait enlevé dans une surprise, ou
pris en trahison dans une entrevue, mais qu'on l'avait enfin, qu'on
le tenait, on pouvait à son aise le sentir mourir à toute heure, à
toute minute, compter ses angoisses, boire ses larmes. On descendait
dans son cachot, on lui parlait, on marchandait son supplice pour rire
de ses tortures, on débattait sa rançon; on vivait sur lui, de lui,
de sa vie qui s'éteignait, de son or qu'on lui prenait. Toute votre
demeure, depuis le sommet des tours jusqu'au pied des douves, pesait
sur lui, l'écrasait, l'ensevelissait; et les vengeances de famille
s'accomplissaient ainsi, dans la famille, et par la maison elle-même,
qui en constituait la force et en symbolisait l'idée.
Quelquefois, cependant, quand ce misérable qui était là était un grand
seigneur, un homme riche, quand il allait mourir, quand on en était
repu et que toutes les larmes de ses yeux avaient fait à la haine
de son maître comme des saignées rafraîchissantes, on parlait de
le relâcher. Le prisonnier promettait tout: il rendrait les places
fortes, il remettrait les clefs de ses meilleures villes, il donnerait
sa fille en mariage, il doterait des églises, il irait à pied au
Saint-Sépulcre. Et de l'argent! de l'argent encore! Il en ferait plutôt
faire par les Juifs! Alors on signait le traité, on le contresignait,
on l'antidatait; on apportait les reliques, on jurait dessus, et le
prisonnier revoyait le soleil. Il enfourchait un cheval, partait au
galop, rentrait chez lui, faisait baisser la herse, convoquait ses
gens et décrochait son épée. Sa haine éclatait au dehors en explosions
féroces. C'était le moment des colères terrifiantes et des rages
victorieuses. Le serment? Le pape vous en relevait, et, pour la rançon,
on ne la payait pas.
Quand Clisson fut enfermé dans le château de l'Hermine, il promit
pour en sortir cent mille francs d'or, la restitution des places
appartenant au duc de Penthièvre, la non-exécution du mariage de sa
fille Marguerite avec le duc de Penthièvre. Et, dès qu'il fut sorti, il
commença par attaquer Chatelaudren, Guingamp, Lamballe et Saint-Malo,
qui furent pris ou capitulèrent. Le duc de Penthièvre se maria avec sa
fille, et quant aux cent mille francs d'or qu'il avait soldés, on les
lui rendit. Mais ce furent les peuples de Bretagne qui payèrent.
Quand Jean V fut enlevé, au pont de Loroux, par le comte de Penthièvre,
il promit une rançon d'un million; il promit sa fille aînée, fiancée
déjà au roi de Sicile. Il promit Montcontour, Sesson et Jugan, etc.,
ne donna ni sa fille, ni l'argent, ni les places fortes. Il avait fait
vœu d'aller au Saint-Sépulcre. Il s'en acquitta par procureur. Il
avait fait vœu de ne plus lever ni tailles ni subsides; le pape l'en
dégagea. Il avait fait vœu de donner à Notre-Dame de Nantes, son
pesant d'or; mais comme il pesait près de deux cents livres, il resta
fort endetté. Avec tout ce qu'il put ramasser et prendre, il forma bien
vite une ligue et força les Penthièvre à lui acheter cette paix, qu'ils
lui avaient vendue.
De l'autre côté de la Sèvre, et s'y trempant les pieds, un bois couvre
la colline de sa masse verte et fraîche; c'est _la Garenne_, parc
très beau de lui-même, malgré les beautés factices qu'on y a voulu
introduire. M. Semot (le père du propriétaire actuel), qui était un
peintre de l'empire et un artiste lauréat, a travaillé là, du mieux
qu'il a pu, à reproduire ce froid goût italien, républicain, romain,
qui était fort à la mode du temps de Canova et de Mme de Staël. On
était pompeux, grandiose et noble. C'était le temps où on sculptait des
urnes sur les tombeaux, où l'on peignait tout le monde en manteau et
chevelure au vent, où Corinne chantait sur sa lyre, à côté d'Oswald qui
a des bottes à la russe, et où il fallait enfin qu'il y eût sur toutes
les têtes beaucoup de cheveux épars et dans tous les paysages beaucoup
de ruines.
Ce genre de beautés ne manque pas à la Garenne. Il y a un temple de
Vesta, et, en face, un temple à l'Amitié.
.... Les inscriptions, les rochers composés, les ruines factices sont
prodigués ici avec naïveté et conviction..... Mais toutes les richesses
poétiques sont réunies dans la grotte d'Héloïse, sorte de dolmen
naturel sur le bord de la Sèvre.
..... Pourquoi donc a-t-on fait de cette figure d'Héloïse, qui était
une si noble et si haute figure, quelque chose de banal et de niais,
le type fade de tous les amours contrariés et comme l'idéal étroit de
la fillette sentimentale? Elle méritait mieux pourtant, cette pauvre
maîtresse du grand Abélard, celle qui l'aimait d'une admiration si
dévouée, quoi qu'il fût dur, quoi qu'il fût sombre et qu'il ne lui
épargnât ni les amertumes ni les coups. Elle craignait de l'offenser
plus que Dieu même, et désirait lui plaire plus qu'à lui. Elle ne
voulait pas qu'il l'épousât, trouvant que: «c'était chose messéante et
déplorable que celui que la nature avait créé pour tous... une femme se
l'appropriât pour elle seule». Sentant, disait-elle: «plus de douceur
à ce nom de maîtresse et de concubine qu'à celui d'épouse, qu'à celui
d'impératrice, et s'humiliant en lui, espérant gagner davantage dans
son cœur».
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Le parc n'en est pas moins un endroit charmant. Les allées serpentent
dans le bois taillis, les touffes d'arbres retombent dans la rivière.
On entend l'eau couler, on sent la fraîcheur des feuilles. Si nous
avons été irrités du mauvais goût qui s'y trouve, c'est que nous
sortions de Clisson, qui est d'une beauté vraie, si solide et si
simple, et puis que ce mauvais goût, après tout, n'est plus notre
mauvais goût à nous autres. Mais, d'ailleurs, qu'est-ce donc que le
mauvais goût? C'est invariablement le goût de l'époque qui nous a
précédés. Le mauvais goût du temps de Ronsard, c'était Marot; du temps
de Boileau, c'était Ronsard; du temps de Voltaire, c'était Corneille,
et c'était Voltaire du temps de Chateaubriand que beaucoup de gens, à
cette heure, commencent à trouver un peu faible. O gens de goût des
siècles futurs, je vous recommande les gens de goût de maintenant! Vous
rirez un peu de leurs crampes d'estomac, de leurs dédains superbes,
de leur prédilection pour le veau et pour le laitage, et des grimaces
qu'ils font quand on leur sert de la viande saignante et des poésies
trop chaudes.
Comme ce qui est beau sera laid, comme ce qui est gracieux paraîtra
sot, comme ce qui est riche semblera pauvre, nos délicieux boudoirs,
nos charmants salons, nos ravissants costumes, nos intéressants
feuilletons, nos drames palpitants, nos livres sérieux, oh! oh! comme
on nous fourrera au grenier, comme on en fera de la bourre, du papier,
du fumier, de l'engrais! O postérité! n'oublie pas surtout nos parloirs
gothiques, nos ameublements renaissance, les discours de M. Pasquier,
la forme de nos chapeaux et l'esthétique de la _Revue des Deux Mondes_!
C'est en nous laissant aller à ces hautes considérations philosophiques
que notre carriole nous traîna jusqu'à Tiffanges. Placés tous deux
dans une espèce de cuve en fer-blanc, nous écrasions de notre poids
l'imperceptible cheval qui ondulait dans les brancards. C'était le
frétillement d'une anguille dans le corps d'un rat de barbarie. Les
descentes le poussaient en avant, les montées le tiraient en arrière,
les débords le jetaient de côté et le vent l'agitait sous la grêle
des coups de fouet. Pauvre bête! Je ne puis y penser sans de certains
remords.
La route taillée dans la côte descend en tournant, couverte sur ses
bords par des massifs d'ajoncs ou par de larges langues d'une mousse
roussâtre. A droite, au pied de la colline, sur un mouvement de terrain
qui se soulève du fond du vallon en s'arrondissant comme la carapace
d'une tortue, on voit de grands pans de muraille inégaux qui allongent,
les uns par-dessus les autres, leurs sommets ébréchés.
On longe une haie, on grimpe un petit chemin, on entre sous un porche
tout ouvert qui s'est enfoncé dans le sol jusqu'aux deux tiers de son
ogive. Les hommes qui y passaient jadis à cheval n'y passeraient plus
qu'en se courbant maintenant. (Quand la terre s'ennuie de porter un
monument trop longtemps, elle s'enfle de dessous, monte sur lui comme
une marée et, pendant que le ciel lui rogne la tête, elle lui enfouit
les pieds.) La cour est déserte, l'enceinte est vide, les herses ne
remuent pas, l'eau dormante des fossés reste plate et immobile sous les
ronds nénuphars.