Maintenant, il est vrai, vous l'appelez «une grande illustration

normande»; et, distribuant la gloire d'une manière toute fantaisiste,

vous citez «parmi les illustrations dont peut s'honorer notre ville»

(elle le peut, mais elle ne le fait pas toujours) P. Corneille

(Corneille, une illustration? décidément vous êtes sévère!), puis,

pêle-mêle, Boïeldieu, Lemonnier, Fontenelle et M. Court!--en oubliant

Géricault, le père de la peinture moderne; Saint-Amant, un grand poète;

Boisguilbert, le premier économiste de la France; Cavelier de La Salle,

qui découvrit les embouchures du Mississipi; Louis Poterat, l'inventeur

de la porcelaine en Europe,--et d'autres!

Que vos prédécesseurs aient oublié de rendre «des hommages suprêmes,

excessifs, suffisants», ou même aucune espèce d'hommage à ces

«illustrations», telles que Samuel Bochart, par exemple, laissant

la ville de Caen baptiser de ce nom une de ses rues; cela est

incontestable!--mais une injustice antérieure doit-elle autoriser les

subséquentes?

Il est vrai que Rabelais, Montaigne, Ronsard, Pascal, La Bruyère, Le

Sage, Diderot, Vauvenargues, Lamennais, Alexandre Dumas et Balzac n'ont

dans leur pays natal rien qui les rappelle, tandis qu'on peut voir à

Nogent-le-Rotrou la statue du général de Saint-Pol; à Gisors, celle du

général Blanmont; à Pontoise, celle du général Leclerc; à Avranches,

celle du général Valhubert; à Lyon, celle de M. Vaïsse; à Nantes, celle

de M. Billault; à Deauville, celle de M. de Morny; au Havre, celle

d'Ancelot; à Valence, celle de Ponsard; dans un jardin public, à Vire,

le buste colossal de Chênedollé; à Séez, en face de la cathédrale, une

statue superbe érigée à Conté, célèbre par ses crayons, etc.

Cela est fort bien, si les deniers publics n'en ont pas souffert. Ceux

qui aiment la gloire doivent la payer; que les particuliers qui veulent

rendre des honneurs à quelqu'un les lui rendent à leurs frais.

Et c'est là l'exemple, le précédent même que nous voulions établir.

Votre devoir d'édiles,--du moment que vos finances ne risquaient rien,

était de prendre vis-à-vis de nous des garanties d'exécution. Avec le

droit absolu de choisir l'emplacement de notre fontaine, vous aviez

celui de refuser notre sculpteur et même d'exiger un concours.

Loin de là, vous vous préoccupez du succès hypothétique de

_Mademoiselle Aïssé_.

_«Si ce drame n'était pas applaudi, l'exécution d'un monument

public élevé à son mérite littéraire_ (le mérite de Bouilhet) _n'en

recevrait-il pas un contre-coup?»_

Et M. Nion (l'adjoint chargé spécialement des Beaux-Arts) trouve que

si, par malheur, ce drame tombait, l'adoption de la mesure proposée

serait de la part du Conseil municipal «une témérité».

Donc il s'agit, tout bonnement et sans ambages, de connaître à l'avance

le chiffre des recettes! Si la pièce fait de l'argent, Bouilhet est un

grand homme; si elle tombe, halte-là! Noble théorie.

Mais la réussite immédiate d'une œuvre dramatique ne signifie rien

quant à sa valeur. _L'Avare_, de Molière, eut quatre représentations;

l'_Athalie_, de Racine, et le _Barbier de Séville_, de Rossini, furent

sifflés. Les exemples surabondent.

Rassurez-vous, du reste, _Mademoiselle Aïssé_ a réussi au delà de vos

espérances.

Qu'importe! car suivant M. Decorde, votre rapporteur: «Le talent de

Bouilhet n'est pas à l'abri de toute critique» et «sa réputation

n'est point suffisamment faite,--pas suffisamment établie». Suivant

M. Nion: «Il est plus remarquable par la forme que par la conception

scénique!--Ce n'est pas un écrivain original,--un auteur de premier

ordre!» Enfin, M. Decorde l'appelle «un élève souvent heureux d'Alfred

de Musset»!

Ah! monsieur, vous n'avez pas l'indulgence qui sied à un confrère en

Apollon, vous qui, raillant avec finesse cette même ville de Rouen,

dont vous défendez si bien la pudeur littéraire, avez stigmatisé _un

bourg en progrès_ Saint-Tard[2]:

Dont le nom peu connu,

Sans doute, jusqu'à vous n'était jamais venu!

Il possédait pourtant, chose digne d'envie,

Un bureau de police et de gendarmerie,

La justice de paix et l'enregistrement,

Un hospice assez grand, légué par testament.

[2] Lu à la séance publique de l'Académie de Rouen, du 7 août 1867.

(Voyez le Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen.)

Jolie petite localité où:

En dépit de l'octroi, contre lequel ils grondent,

Les débits de liqueurs et les cafés abondent.

Si l'on vous eût demandé de l'argent, j'aurais compris votre répugnance:

Ici, c'est autre chose, et de toute façon,

On nous met chaque jour à contribution!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les bourgeois de Saint-Tard, d'ailleurs, sont peu portés

A faire grand assaut de générosités.

Et nous attendions mieux de votre goût, vous qui avez fustigé l'argot

moderne dans votre épître _des Importations anglaises_[3], où se

trouvent ces quatre vers--dignes d'envie:

J'ai lu dans un journal qu'à Boulogne-sur-Mer,

Par un grand _Cricket-Club_, un _match_ vient d'être offert.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et peut avoir des droits à l'admiration

Pour avoir pauvrement singé la _fashion_.

[3] Lu à la séance publique de l'Académie de Rouen, du 7 août 1865.

(Voyez le Précis analytique des travaux de l'Académie de Rouen.)

Beau passage! mais dépassé par celui-ci:

J'ai lu dans quelque endroit qu'un avare de Rennes

Ne sachant comment faire, en un pareil moment,

S'avisa de mourir le dernier jour de l'an,

De peur de donner des étrennes.

En effet, vous avez toutes les cordes,--soit que vous chantiez les

albums de photographie:

C'est pour les visiteurs une distraction,

Et partout on en fait ample collection.

Ou le jardin de Saint-Ouen:

A ton tour, tu subis le sort de ce grand cours,

Si brillant dans les anciens jours,

Que ne fréquente plus personne[4].

[4] Lettre de condoléance au jardin de Saint-Ouen.--Séance du 2 juin

1865. (Voy. Précis analytique de l'Académie de Rouen.)

Ou les plaisirs de la danse:

Mais, comme au goût du jour il faut que tout s'arrange,

Terpsichore a subi la loi du libre échange;

Déjà, sans respecter la prohibition,

_Les Lanciers_ nous étaient arrivés d'Albion[5].

[5] L'Hiver à la ville. (Épître.--Séance du 6 août 1863.)

Ou les dîners en ville:

Mais vous n'attendez pas sans doute que j'expose

Comment de ces repas le menu se compose:

Sur la table, au début, figure le dessert.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Hélas! tous ces plaisirs ne sont pas sans dépense;

L'hiver, au citadin, coûte plus qu'on ne pense[6]!

[6] L'Hiver à la ville. (Épître.--Séance du 6 août 1863.)

Ou les merveilles de l'industrie moderne:

On peut, dès à présent, avec bien moins de frais,

Par des trains de plaisir disposés tout exprès,

Visiter en huit jours la Suisse ou la Belgique.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et lorsque de Lesseps, après de longs efforts,

De l'isthme de Suez aura percé les bords,

Le touriste pourra, sans craindre la distance,

Comme on part aujourd'hui pour faire un tour en France,

Aller jusque dans l'Inde ou l'extrême Orient,

Faire un voyage d'agrément[7]!

[7] Les Vacances. (Épître familière--Séance du 6 août 1861.)

Faites-le! faites toujours de pareils bonbons! Faites même des drames,

vous qui discernez si bien la forme de la conception dramatique,--et

soyez sûr, honorable monsieur, que votre réputation, «fût-elle

suffisamment établie», et bien que vous ressembliez à Louis Bouilhet,

car votre «talent», à vous aussi, n'est pas «à l'abri de toute

critique», et vous n'êtes non plus ni «un écrivain original», ni un

«auteur de premier ordre», jamais on ne vous appellera «un élève» même

«heureux d'Alfred de Musset»!

Sur ce point, d'ailleurs, votre mémoire est en défaut. Un de vos

collègues à l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen

n'a-t-il pas débité, dans la séance publique du 7 août 1862, un éloge

pompeux de Louis Bouilhet? Il le mettait très haut comme auteur

dramatique, et le défendait si bien d'être un imitateur d'Alfred de

Musset, qu'ayant moi-même à dire la même chose dans la préface de

_Dernières Chansons_, je n'ai eu qu'à me rappeler, ou plutôt qu'à

copier, les phrases mêmes de mon vieil ami Alfred Nion, le frère de M.

Émile Nion, l'adjoint, celui qui manque de témérité!

Que craignez-vous donc, ô adjoint chargé spécialement des beaux-arts?

«L'encombrement sur vos places publiques?»

Mais les poètes comme celui-là (ne vous en déplaise) ne sont pas

précisément innombrables.

Depuis que vous avez refusé d'accepter son buste, _malgré_ le don

de notre fontaine, vous avez perdu un des vôtres, votre adjoint, M.

Thubeuf; je ne voudrais rien dire de messéant, ni outrager le deuil

d'une famille que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais il me semble

que, dès maintenant, Nicolas-Louis-Juste Thubeuf est aussi ignoré qu'un

Pharaon de la vingt-troisième dynastie,--tandis que le nom de Bouilhet

s'étale aux vitrines de toutes les librairies de l'Europe, qu'on monte

_Aïssé_ à Saint-Pétersbourg et à Londres, et que ses pièces seront

jouées et ses vers réimprimés dans six ans, dans vingt ans, dans cent

ans peut-être et au delà.

Car on ne vit dans la mémoire des hommes que si on leur a donné de

grands amusements ou rendu de grands services. Vous n'êtes pas faits

pour nous fournir les uns; accordez-nous les autres.

Et au lieu de vous livrer à la critique littéraire, distraction en

dehors de votre compétence, occupez-vous de choses plus sérieuses,

telles que:

La construction d'un pont fixe;

La construction d'entrepôts-magasins sur la rive droite de la Seine;

L'élargissement de la rue du Grand-Pont;

Le percement d'une rue allant du palais de Justice aux quais;

La vente des docks;

L'achèvement de la sempiternelle flèche de la cathédrale, etc., etc.

Vous possédez ainsi, par devers vous, une jolie collection qu'on

pourrait nommer _muséum des projets ajournés_. La clef en est remise

par chaque administration qui s'évanouit à celle qui lui succède,

tant on a peur de se compromettre, tant on redoute d'agir! La

circonspection passe pour une telle vertu que l'initiative devient un

crime. Être médiocre ne nuit pas; mais, avant tout, il faut se garder

d'entreprendre.

Quand le public a bien crié, ou plutôt murmuré, on se met en règle en

nommant une commission; et, dès lors, on peut ne rien faire du tout,

absolument rien: «il y a une commission». Argument invincible, panacée

contre toutes les impatiences.

Quelquefois, cependant, on a l'audace d'exécuter. Mais c'est

une merveille, presque un scandale, comme il arriva lors des

«grands travaux de Rouen», c'est-à-dire lorsqu'on fit l'ex-rue de

l'Impératrice, maintenant rue Jeanne-d'Arc, et le square Solférino!

Cependant

Les squares maintenant sont à l'ordre du jour,

Il fallait que Rouen en eût un à son tour[8]!

[8] Poésies de M. Decorde (Lettre de condoléance au jardin de

Saint-Ouen, déjà citée.)

Mais parmi tous vos projets, le plus ajourné, le plus important, le

plus urgent, c'est celui de la distribution des eaux; car vous en

manquez, vous en avez besoin, à Saint-Sever, par exemple.

Or, nous vous proposions, nous autres, d'établir, à n'importe quel coin

de rue, deux colonnes ioniques surmontées d'un tympan avec un buste

au milieu, une coquille au-dessous;--et déjà nous voyions notre petite

fontaine exécutée.--Des promesses, je dis des promesses formelles,

avaient été faites à quelques-uns d'entre nous par plusieurs d'entre

vous.

Aussi notre surprise fut-elle grande, d'autant plus que la municipalité

est parfois large en ces matières: témoin la statue de Napoléon Ier

qui décore la place Saint-Ouen. En effet, vous avez donné pour ce

chef-d'œuvre (le Conseil général avait voté une première fois 10,000

francs, une seconde fois 8,000 francs, enfin une troisième 5,000

francs d'_indemnité au statuaire_, parce que sa maquette avait été

renversée fortuitement par la commission,--toujours les commissions!

Quelle aptitude pour les Arts!), vous avez donné, dis-je, la légère

somme de 30,000 francs pour édifier cette statue,--équestre et

hydrocéphale,--qui n'en a coûté après tout que 160,000 à peu près, on

ne sait pas au juste.

Mais pour celle de Pierre Corneille, proposée en 1805 et qui fut élevée

vingt-neuf ans plus tard, en 1834, vous avez, vous, Conseil municipal,

dépensé 7,037 fr. 38 c., pas un sou de plus.

Il est vrai que c'est un très grand poète, et vous poussez la

considération pour les plus grands poètes jusqu'à vous priver du

nécessaire plutôt que de permettre des honneurs à un écrivain de second

ordre.

Deux questions, cependant: si la fontaine, si ce monument d'utilité

publique, offert par nous, avait dû porter, comme ornement, toute autre

chose que le buste de Louis Bouilhet, l'auriez-vous refusé?

S'il se fût agi d'un hommage à un de ces grands industriels de notre

département, dont la fortune se compte par deux douzaines de millions,

l'auriez-vous refusé? J'en doute.

Prenez garde qu'on ne vous accuse de mépriser ceux qui ne donnent point

l'exemple de la fortune!

Pour des hommes si prudents et qui considèrent avant tout le succès,

vous vous êtes singulièrement trompés, messieurs! _Le Moniteur

universel_, _l'Ordre_, le _Paris-Journal_, _le Bien public_, _le XIXe

siècle_, _l'Opinion nationale_, _le Constitutionnel_, _le Gaulois_,

_le Figaro_, etc., presque tous les journaux, enfin, se sont déclarés

contre vous violemment; et pour ne faire qu'une citation, voici

quelques lignes du patriarche de la critique moderne, Jules Janin:

«Lorsque vint l'heure enfin de la récompense définitive, on rencontra

je ne sais quelle mauvaise volonté qui mit obstacle à l'espérance

suprême des amis de Louis Bouilhet. On ne voulut pas de son buste sur

une place publique et dans une ville qu'il illustrait de tous les

bruits de sa renommée. En vain ses amis proposaient d'amener l'eau

sur cette place aride, afin que le buste, ornement de la fontaine,

disparût dans ce bienfait; mais faites donc entendre aux hommes

injustes la cruauté d'un pareil refus! Ils dresseraient tant qu'on

voudrait des images à la guerre: ils ne veulent pas de la poésie!»

Parmi vous, d'ailleurs, sur vingt-quatre que vous étiez, onze se sont

déclarés pour nous; et MM. Vaucquier du Traversin, F. Deschamps et

Raoul Duval ont éloquemment protesté en faveur des lettres.

Cette affaire en soi est fort peu de chose. Mais on peut la noter comme

un signe du temps,--comme un trait caractéristique de votre classe,--et

ce n'est plus à vous, messieurs, que je m'adresse, mais à tous les

bourgeois. Donc, je leur dis:

Conservateurs qui ne conservez rien,

Il serait temps de marcher dans une autre voie,--et puisqu'on parle

de régénération, de décentralisation, changez d'esprit! ayez à la fin

quelque initiative!

La noblesse française s'est perdue pour avoir eu, pendant deux siècles,

les sentiments d'une valetaille. La fin de la bourgeoisie commence

parce qu'elle a ceux de la populace. Je ne vois pas qu'elle lise

d'autres journaux, qu'elle se régale d'une musique différente, qu'elle

ait des plaisirs plus relevés. Chez l'une comme chez l'autre, c'est

le même amour de l'argent, le même respect du fait accompli, le même

besoin d'idoles pour les détruire, la même haine de toute supériorité,

le même esprit de dénigrement, la même crasse ignorance!

Ils sont sept cents à l'Assemblée nationale. Combien y en a-t-il qui

puissent dire les noms des principaux traités de notre histoire, ou

les dates de six rois de France, qui sachent les premiers éléments de

l'économie politique, qui aient lu seulement Bastiat? La municipalité

de Rouen, qui tout entière a nié le mérite d'un poète, ignore peut-être

les règles de la versification? et elle n'a pas besoin de les savoir,

tant qu'elle ne se mêle pas de vers.

Pour être respectés par ce qui est au-dessous, respectez donc ce qui

est au-dessus!

Avant d'envoyer le peuple à l'école, allez-y vous-mêmes!

Classes éclairées, éclairez-vous!

A cause de ce mépris pour l'intelligence, vous vous croyez _pleins de

bon sens, positifs, pratiques_! Mais on n'est véritablement pratique

qu'à la condition d'être un peu plus... Vous ne jouiriez pas de tous

les bienfaits de l'industrie si vos pères du XVIIIe siècle n'avaient eu

pour idéal que l'utilité matérielle. A-t-on assez plaisanté l'Allemagne

sur ses idéologues, ses rêveurs, ses poètes nuageux! Vous avez vu,

hélas! où l'ont conduite ses nuages. Vos milliards l'ont payée de tout

le temps qu'elle n'avait point perdu à bâtir des systèmes. Il me semble

que le rêveur Fichte a réorganisé l'armée prussienne après Iéna, et que

le poète Kœrner a poussé contre nous quelques uhlans vers 1813!

Vous, pratiques? Allons donc! Vous ne savez tenir ni une plume ni un

fusil! Vous vous laissez dépouiller, emprisonner et égorger par des

forçats! Vous n'avez plus même l'instinct de la brute, qui est de

se défendre; et, quand il s'agit non seulement de votre peau, mais

de votre bourse, laquelle devrait vous être plus chère, l'énergie

vous manque pour aller déposer un morceau de papier dans une boîte!

Avec tous vos capitaux et votre sagesse, vous ne pouvez faire une

association équivalente à l'_Internationale_!

Tout votre effort intellectuel consiste à trembler devant l'avenir.

Imaginez autre chose! Hâtez-vous! ou bien la France s'abîmera de plus

en plus entre une démagogie hideuse et une bourgeoisie stupide.

GUSTAVE FLAUBERT.

ŒUVRES INÉDITES

PAR LES CHAMPS

ET PAR LES GRÈVES

VOYAGE EN BRETAGNE

(1847)

Gustave Flaubert avait vingt-six ans lorsqu'il entreprit ce voyage.

Il le fit à pied, avec M. Maxime Du Camp. Au retour, ils en

écrivirent alternativement le récit, dont ils s'étaient d'avance

distribué leur part. Celle de G. Flaubert comprenait tous les

chapitres impairs, et chacun des deux collaborateurs conservait

une copie de l'œuvre commune. De tous les ouvrages inédits dont

nous avons donné la liste, c'est le plus considérable et celui où

l'auteur s'est le plus abandonné à sa verve personnelle, abondante en

descriptions pittoresques et en réflexions historiques.

CHAPITRE PREMIER

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Château de Chambord._--Nous nous sommes promenés le long des galeries

vides et par les chambres abandonnées où l'araignée étend sa toile sur

les salamandres de François Ier. Un sentiment navrant vous prend à

cette misère qui n'a rien de beau. Ce n'est pas la ruine de partout,

avec le luxe de ses débris noirs et verdâtres, la broderie de ses

fleurs coquettes et ses draperies de verdures ondulantes au vent,

comme des lambeaux de damas. C'est une misère honteuse qui brosse son

habit râpé et fait la décente. On répare le parquet dans cette pièce,

on le laisse pourrir dans cette autre. Il y a là un effort inutile à

conserver ce qui meurt et à rappeler ce qui a fui. Chose étrange, cela

est triste et cela n'est pas grand.

Et puis, on dirait que tout a voulu contribuer à lui jeter l'outrage, à

ce pauvre Chambord, que le Primatice avait dessiné, que Germain Pilon

et Jean Cousin avaient ciselé et sculpté. Élevé par François Ier, à son

retour d'Espagne, après l'humiliant traité de Madrid (1526), monument

de l'orgueil qui veut s'étourdir, pour se payer de ses défaites;

c'est d'abord Gaston d'Orléans, un prétendant vaincu, qu'on y exile;

puis c'est Louis XIV, qui d'un seul étage en fait trois, gâtant ainsi

l'admirable escalier double qui allait d'un seul jet, lancé comme une

spirale, du sol au faîte. Un jour, c'est Molière qui y joue pour la

première fois le _Bourgeois gentilhomme_, au deuxième étage, côté qui

donne sur la façade, sous ce beau plafond couvert de salamandres et

d'ornements peints dont les couleurs s'en vont en écailles. Puis on

l'a donné au maréchal de Saxe; on l'a donné aux Polignac, on l'a donné

à un simple soldat, à Berthier; on l'a racheté par souscription et on

l'a donné au duc de Bordeaux. On l'a donné à tout le monde, comme si

personne n'en voulait ou ne voulait le garder. Il a l'air de n'avoir

jamais presque servi et avoir été toujours trop grand. C'est comme une

hôtellerie abandonnée où les voyageurs n'ont pas même laissé leurs noms

aux murs.

En allant par une galerie extérieure vers l'escalier d'Orléans, pour

examiner les cariatides qui sont censées représenter François Ier, M.

de Chateaubriand et Mme d'Etampes, et tournant autour de la fameuse

lanterne qui termine le grand escalier, nous avons, à plusieurs

reprises, passé la tête à travers la balustrade, pour regarder en bas:

dans la cour, un petit ânon qui tétait sa mère, se frottait contre

elle, secouait ses oreilles, allongeait son nez, sautait sur ses

sabots. Voilà ce qu'il y avait dans la cour d'honneur du château de

Chambord; voilà ses hôtes maintenant: un chien qui joue dans l'herbe et

un âne qui tette, ronfle et brait, fiente et gambade sur le seuil des

rois!...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

_Château d'Amboise._--Le château d'Amboise, dominant toute la ville,

qui semble jetée à ses pieds comme un tas de petits cailloux au bas

d'un rocher, a une noble et imposante figure de château-fort, avec

ses grandes et grosses tours percées de longues fenêtres étroites,

à plein-cintre; sa galerie arcade qui va de l'une à l'autre, et la

couleur fauve de ses murs rendue plus sombre par les fleurs qui pendent

d'en haut, comme un panache joyeux sur le front bronzé d'un vieux

soudard. Nous avons passé un grand quart d'heure à admirer la tour de

gauche qui est superbe, qui est bistrée, jaune par places, noire de

suie dans d'autres, qui a des ravenelles adorables appendues à ses

créneaux et qui est, enfin, un de ces monuments parlants qui semblent

vivre et qui vous tiennent tout béants et rêveurs sous leurs regards,

ainsi que ces portraits dont on n'a pas connu les originaux et qu'on se

met à aimer sans savoir pourquoi.

On monte au château par une pente douce qui mène dans un jardin élevé

en terrasse, d'où la vue s'étend en plein sur toute la campagne

d'alentour. Elle était d'un vert tendre; les lignes de peupliers

s'étendaient sur les rives du fleuve; les prairies s'avançaient au

bord, estompant au loin leurs limites grises dans l'horizon bleuâtre

et vaporeux qu'enfermaient vaguement le contour des collines. La Loire

coulait au milieu, baignant ses îles, mouillant la bordure des prés,

faisant tourner les moulins, et laissant glisser sur sa sinuosité

argentée les grands bateaux attachés ensemble qui cheminaient,

paisibles, côte à côte, à demi-endormis au craquement lent du large

gouvernail; et au fond, il y avait deux grandes voiles éclatantes de

blancheur au soleil.

Des oiseaux partaient du sommet des tours, du rebord des machicoulis,

allaient se nicher ailleurs, volaient, poussaient leurs petits cris

dans l'air, et passaient. A cent pieds sous nous, on voyait les

toits pointus de la ville, les cours désertes des vieux hôtels et

le trou noir des cheminées fumeuses. Accoudés dans l'anfractuosité

d'un créneau, nous regardions, nous écoutions, nous aspirions tout

cela, jouissant du soleil qui était beau, de l'air qui était doux

et tout imbibé de la bonne odeur des ruines. Et là, sans méditer

sur rien du tout, sans phraser même intérieurement sur quoi que ce

soit, je songeais aux cottes de mailles souples comme des gants,

aux baudriers de buffle trempés de sueur, aux visières fermées sous

lesquelles brillaient des regards rouges; aux assauts de nuit,

hurlants, désespérés, avec des torches qui incendiaient les murs, des

haches d'armes qui coupaient les corps; et à Louis XI, à la guerre

des amoureux, à d'Aubigné, et aux ravenelles, aux oiseaux, aux beaux

lierres lustrés, aux ronces toutes chauves, savourant ainsi dans ma

dégustation rêveuse et nonchalante,--des hommes, ce qu'ils ont de plus

grand, leur souvenir;--de la nature, ce qu'elle a de plus beau, ses

envahissements ironiques et son éternel sourire.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 10 / 22 段