Si l'on cherche dans les poésies de Louis Bouilhet l'idée mère,

l'élément génial, on y trouvera une sorte de naturalisme qui fait

songer à la Renaissance. Sa haine du commun l'écartait de toute

platitude, sa pente vers l'héroïque était rectifiée par de l'esprit;

car il avait beaucoup d'esprit,--et c'est même une face de son talent,

presque inconnue; il la tenait un peu dans l'ombre, la jugeant

inférieure. Mais, à présent, rien n'empêche d'avouer qu'il excellait

aux épigrammes, quatrains, acrostiches, rondeaux, bouts-rimés et autres

«joyeusetés» faites par distraction, comme débauche. Il en faisait

aussi par complaisance. Je retrouve des discours officiels pour des

fonctionnaires, des compliments de jour de l'an pour une petite fille,

des stances pour un coiffeur, pour le baptême d'une cloche, pour le

passage d'un souverain. Il dédia à un de nos amis, blessé en 1848,

une ode sur le patron de _la Prise de Namur_, où l'emphase atteint

au sublime de l'ennui. Un autre ayant abattu d'un coup de fouet une

vipère, il lui expédia un morceau intitulé: _Lutte d'un monstre et

d'un artiste français_, qui contient assez de tournures poncives, de

métaphores boiteuses et de périphrases idiotes pour servir de modèle

ou d'épouvantail. Mais son triomphe, c'était le genre Béranger!

Quelques intimes se rappelleront éternellement _le Bonnet de coton_, un

chef-d'œuvre célébrant «la gloire, les belles et la philosophie», à

faire crever d'émulation tous les membres du Caveau!

Il avait le don de l'amusement,--chose rare chez un poète. Que l'on

oppose les pièces chinoises aux pièces romaines, _Néera_ au _Lied

normand_, _Pastel_ à _Clair de lune_, _Chronique de printemps_ à

_Sombre Églogue_, _le Navire_ à _une Soirée_, et on reconnaîtra combien

il était fertile et ingénieux.

Il a dramatisé toutes les passions, dit les plaintes de la momie,

les triomphes du néant, la tristesse des pierres, exhumé des mondes,

peint des peuples barbares, fait des paysages de la Bible et des

chants de nourrices. Quant à la hauteur de son imagination, elle

paraît suffisamment prouvée par les _Fossiles_, cette œuvre que

Théophile Gautier appelait «la plus difficile, peut-être, qu'ait

tentée un poète»! j'ajoute: le seul poème scientifique de toute la

littérature française qui soit cependant de la poésie. Les stances à la

fin sur l'homme futur montrent de quelle façon il comprenait les plus

transcendantes utopies;--et sa _Colombe_ restera peut-être comme la

profession de foi historique du XIXe siècle en matière religieuse. A

travers cette sympathie universelle, son individualité perce nettement;

elle se manifeste par des accents lugubres ou ironiques dans _Dernière

Nuit_, _A une femme_, _Quand vous m'avez quitté_, _boudeuse_, etc.,

tandis qu'elle éclate d'une manière presque sauvage dans _la Fleur

rouge_, ce cri unique et suraigu.

Sa forme est bien à lui, sans parti pris d'école, sans recherche de

l'effet, souple et véhémente, pleine et imagée, musicale toujours.

La moindre de ses pièces a une composition. Les rejets, les

entrelacements, les rimes, tous les secrets de la métrique, il les

possède; aussi son œuvre fourmille-t-elle de bons vers, de ces vers

tout d'une venue et qui sont bons partout, dans _le Lutrin_ comme dans

_les Châtiments_. Je prends au hasard:

--S'allonge en crocodile et finit en oiseau[1].

--Un grand ours au poil brun, coiffé d'un casque d'or.

--C'était un muletier qui venait de Capoue.

--Le ciel était tout bleu, comme une mer tranquille.

--Mille choses qu'on voit dans le hasard des foules.

[1] Pour décrire un ptérodactile.

Et celui-ci pour la sainte Vierge:

Pâle éternellement d'avoir porté son Dieu.

Car il est classique, dans un certain sens. _L'Oncle Million_, entre

autres, n'est-il pas d'un français excellent?

Des vers! écrire en vers. Mais c'est une folie!

J'en sais de moins timbrés qu'on enferme et qu'on lie!

Morbleu! qui parle en vers? la belle invention!

Est-ce que j'en fais, moi? l'imagination,

Est-ce que j'en ai, moi? Fils de mes propres œuvres,

Il m'a fallu, mon cher, avaler des couleuvres

Pour te donner un jour le plaisir émouvant

De guetter, lyre en main, l'endroit d'où vient le vent!

Ces frivolités-là sagement entendues

Sont bonnes, si l'on veut, à nos heures perdues;

Moi-même, j'ai connu dans une autre maison

Un commis bon enfant qui tournait la chanson.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

et plus loin:

Mais je dis que Léon n'est pas même un poète!

Lui, poète, allons donc! que me chantez-vous là,

Moi qui l'ai vu chez nous, pas plus haut que cela!

Comment? qu'a-t-il en lui qui passe l'ordinaire?

C'est un écervelé, c'est un visionnaire,

C'est un simple idiot, et je vous réponds, moi,

Qu'il fera le commerce ou qu'il dira pourquoi!

Voilà un style qui va droit au but, où l'on ne sent pas l'auteur; le

mot disparaît dans la clarté même de l'idée, ou plutôt, se collant

dessus, ne l'embarrasse dans aucun de ses mouvements, et se prête à

l'action.

Mais on m'objectera que toutes ces qualités sont perdues à la scène;

bref, qu'il: «n'entendait pas le théâtre»!

Les soixante-dix-huit représentations de _Montarcy_, les quatre-vingts

d'_Hélène Peyron_ et les cent cinq de _la Conjuration d'Amboise_

témoignent du contraire. Puis il faudrait savoir ce qui convient au

théâtre,--et d'abord reconnaître qu'une question y domine toutes les

autres: celle du succès, du succès immédiat et lucratif.

Les plus expérimentés s'y trompent,--ne pouvant suivre assez

promptement les variations de la mode. Autrefois, on allait au

spectacle pour entendre de belles pensées en beau langage; vers 1830,

on a aimé la passion furieuse, le rugissement à l'état fixe; plus

tard, une action si rapide que les héros n'avaient pas le temps de

parler; ensuite la thèse, le but social; après quoi est venue la rage

des traits d'esprit; et maintenant toute faveur semble acquise à la

reproduction des plus niaises vulgarités.

Certainement Bouilhet estimait peu les thèses; il avait en horreur

«les mots», il aimait les développements et considérait le réalisme,

ou ce qu'on nomme ainsi, comme une chose fort laide. Les grands effets

ne pouvant s'obtenir par les demi-teintes, il préférait les caractères

tranchés, les situations violentes, et c'est pour cela qu'il était bien

un poète tragique.

Son intrigue faiblit, quelquefois, par le milieu. Mais dans les

pièces en vers, si elle était plus serrée, elle étoufferait toute

poésie. Sous ce rapport, du reste, _la Conjuration d'Amboise_ et

_Mademoiselle Aïssé_ marquent un progrès;--et, pour qu'on ne m'accuse

pas d'aveuglement, je blâme dans _Madame de Montarcy_ le caractère de

Louis XIV trop idéalisé, dans _l'Oncle Million_ la feinte maladie du

notaire, dans _Hélène Peyron_ des longueurs à l'avant-dernière scène

du IVe acte, et dans _Dolorès_ le défaut d'harmonie entre le vague du

milieu et la précision du style; enfin, ses personnages parlent trop

souvent en poètes, ce qui ne l'empêchait pas de savoir amener les coups

de théâtre; exemples: la réapparition de Marceline chez M. Daubret,

l'entrée de dom Pèdre au IIIe acte de _Dolorès_, la comtesse de Brisson

dans le cachot, le commandeur à la fin d'_Aïssé_, et Cassius revenant

comme un spectre chez l'impératrice _Faustine_. On a été injuste pour

cette œuvre. On n'a pas compris, non plus, l'atticisme de _l'Oncle

Million_, la mieux écrite peut-être de toutes ses pièces, comme

_Faustine_ en est la plus rigoureusement combinée.

Elles sont toutes, au dénouement, d'un large pathétique, animées d'un

bout à l'autre par une passion vraie, pleines de choses exquises et

fortes. Et comme il est bien fait pour la voix, cet hexamètre mâle,

avec ses mots qui donnent le frisson, et ces élans cornéliens pareils à

de grands coups d'aile!

C'est le ton épique de ses drames qui causait l'enthousiasme aux

premières représentations. Du reste, ces triomphes l'enivraient fort

peu, car il se disait que les plus hautes parties d'une œuvre ne

sont pas toujours les mieux comprises, et qu'il pouvait avoir réussi

par des côtés inférieurs.

S'il avait fait en prose absolument les mêmes pièces, on eût,

peut-être, exalté son génie dramatique. Mais il eut l'infortune de

se servir d'un idiome détesté généralement. On a dit d'abord «pas de

comédie en vers»! plus tard «pas de vers en habit noir»! pour en venir

à cet axiome: «pas de vers au théâtre»! quand il est si simple de

confesser qu'on n'en désire nulle part.

Mais c'était sa véritable langue. Il ne traduisait pas de la prose.

Il pensait par les rimes,--et les aimait tellement qu'il en lisait de

toutes les sortes, avec une attention égale. Quand on adore une chose,

on en chérit la doublure; les amateurs de spectacle se plaisent dans

les coulisses; les gourmands s'amusent à voir faire la cuisine; les

mères ne rechignent pas à débarbouiller leurs marmots. La désillusion

est le propre des faibles. Méfiez-vous des dégoûtés; ce sont presque

toujours des impuissants.

IV

Lui,--il pensait que l'Art est une chose sérieuse, ayant pour but de

produire une exaltation vague, et même que c'est là toute sa moralité.

J'extrais d'un cahier de notes les trois passages suivants:

«Dans la poésie, il ne faut pas considérer si les mœurs sont

vertueuses, mais si elles sont pareilles à celles de la personne

qu'elle introduit. Aussi nous décrit-elle indifféremment les bonnes

et les mauvaises actions, sans nous proposer les dernières pour

exemple.»

PIERRE CORNEILLE.

«L'Art, dans ses créations, ne doit penser à plaire qu'aux facultés

qui ont vraiment le droit de le juger. S'il fait autrement, il marche

dans une voie fausse.»

GŒTHE.

«Toutes les beautés intellectuelles qui s'y trouvent (dans un beau

style), tous les rapports dont il est composé, sont autant de

vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l'esprit

public que celles qui peuvent faire le fond du sujet.»

BUFFON.

Ainsi l'Art, ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas être

considéré comme un moyen. Malgré tout le génie que l'on mettra dans

le développement de telle fable prise pour exemple, une autre fable

pourra servir de preuve contraire; car les dénouements ne sont point

des conclusions; d'un cas particulier, il ne faut rien induire de

général;--et les gens qui se croient par là progressifs vont à

l'encontre de la science moderne, laquelle exige qu'on amasse beaucoup

de faits avant d'établir une loi. Aussi Bouilhet se gardait-il de

_l'art prêcheur_ qui veut enseigner, corriger, moraliser. Il estimait

encore moins _l'art joujou_ qui cherche à distraire comme les cartes,

ou à émouvoir comme la cour d'assises; et il n'a point fait de _l'art

démocratique_, convaincu que la forme pour être accessible à tous

doit descendre très bas, et qu'aux époques civilisées on devient

niais lorsqu'on essaye d'être naïf. Quant à _l'art officiel_, il en a

repoussé les avantages, parce qu'il aurait fallu défendre des causes

qui ne sont pas éternelles.

Fuyant les paradoxes, les nosographies, les curiosités, tous les petits

chemins, il prenait la grande route, c'est-à-dire les sentiments

généraux, les côtés immuables de l'âme humaine, et, comme «les idées

forment le fond du style», il tâchait de bien penser, afin de bien

écrire.

Jamais il n'a dit:

Le mélodrame est bon, si Margot a pleuré,

lui qui a fait des drames où l'on a pleuré, ne croyant pas que

l'émotion pût remplacer l'artifice.

Il détestait cette maxime nouvelle qu' «il faut écrire comme on parle».

En effet, le soin donné à un ouvrage, les longues recherches, le temps,

les peines, ce qui autrefois était une recommandation est devenu un

ridicule,--tant on est supérieur à tout cela, tant on regorge de génie

et de facilité!

Il n'en manquait pas cependant; ses acteurs l'ont vu faire au milieu

d'eux des retouches considérables. L'inspiration, disait-il, doit être

amenée et non subie.

La plastique étant la qualité première de l'art, il donnait à ses

conceptions le plus de relief possible, suivant le même Buffon qui

conseille d'exprimer chaque idée par une image. Mais les bourgeois

trouvent, dans leur spiritualisme, que la couleur est une chose trop

matérielle pour rendre le sentiment;--et puis le bon sens français,

d'aplomb sur son paisible bidet, tremble d'être emporté dans les cieux,

et crie à chaque minute «trop de métaphores»! comme s'il en avait à

revendre.

Peu d'auteurs ont autant pris garde au choix des mots, à la variété des

tournures, aux transitions,--et il n'accordait pas le titre d'écrivain

à celui qui ne possède que certaines parties du style. Combien des plus

vantés seraient incapables de faire une narration, de joindre bout à

bout une analyse, un portrait et un dialogue!

Il s'enivrait du rythme des vers et de la cadence de la prose, qui

doit, comme eux, pouvoir être lue tout haut. Les phrases mal écrites ne

résistent pas à cette épreuve; elles oppressent la poitrine, gênent les

battements du cœur, et se trouvent ainsi en dehors des conditions de

la vie.

Son libéralisme lui faisait admettre toutes les écoles: Shakespeare et

Boileau se coudoyaient sur sa table.

Ce qu'il préférait chez les Grecs, c'était l'_Odyssée_ d'abord, puis

l'immense Aristophane, et parmi les Latins, non pas les auteurs du

temps d'Auguste (excepté Virgile), mais les autres qui ont quelque

chose de plus roide et de plus ronflant, comme Tacite et Juvénal. Il

avait beaucoup étudié Apulée.

Il lisait Rabelais continuellement, aimait Corneille et La

Fontaine,--et tout son romantisme ne l'empêchait pas d'exalter Voltaire.

Mais il haïssait les discours d'académie, les apostrophes à Dieu, les

conseils au peuple, ce qui sent l'égout, ce qui pue la vanille, la

poésie de bouzingot, et la littérature talon-rouge, le genre pontifical

et le genre chemisier.

Beaucoup d'élégances lui étaient absolument étrangères, telles que

l'idolâtrie du XVIIe siècle, l'admiration du style de Calvin, le

gémissement continu sur la décadence des arts. Il respectait fort peu

M. de Maistre. Il n'était pas ébloui par Proudhon.

Les esprits sobres, selon lui, n'étaient rien que des esprits pauvres;

et il avait en horreur le faux bon goût, plus exécrable que le mauvais,

toutes les discussions sur le Beau, le caquetage de la critique. Il

se serait pendu plutôt que d'écrire une préface. Voici qui en dira

plus long: c'est une page d'un calepin ayant pour titre _Notes et

projets_.--Projets!

«Ce siècle est essentiellement pédagogue. Il n'y a pas de grimaud

qui ne débite sa harangue, pas de livre si piètre qui ne s'érige en

chaire à prêcher! Quant à la forme, on la proscrit. S'il vous arrive

de bien écrire, on vous accuse de n'avoir pas d'idées. Pas d'idées,

bon Dieu! Il faut être bien sot, en effet, pour s'en passer au prix

qu'elles coûtent. La recette est simple; avec deux ou trois mots:

«avenir, progrès, société», fussiez-vous Topinambou, vous êtes poète!

Tâche commode qui encourage les imbéciles et console les envieux.

O médiocratie fétide, poésie utilitaire, littérature de pions,

bavardages esthétiques, vomissements économiques, produits scrofuleux

d'une nation épuisée, je vous exècre de toutes les puissances de mon

âme! Vous n'êtes pas la gangrène, vous êtes l'atrophie! Vous n'êtes

pas le phlegmon rouge et chaud des époques fiévreuses, mais l'abcès

froid aux bords pâles qui descend comme d'une source de quelque carie

profonde!»

Au lendemain de sa mort, Théophile Gautier écrivait: «Il portait haut

la vieille bannière déchirée en tant de combats; on peut s'y rouler

comme dans un linceul. La valeureuse bande d'Hernani a vécu.»

Cela est vrai. Ce fut une existence complètement dévouée à l'idéal,

un des rares desservants de la littérature pour elle-même, derniers

fanatiques d'une religion près de s'éteindre--ou éteinte.

«Génie de second ordre», dira-t-on. Mais ceux du quatrième ne sont pas

maintenant si communs! Regardez comme le désert s'élargit! Un souffle

de bêtise, une trombe de vulgarité nous enveloppe, prêt à recouvrir

toute élévation, toute délicatesse. On se sent heureux de ne plus

respecter les grands hommes, et peut-être allons-nous perdre avec la

tradition littéraire ce je ne sais quoi d'aérien qui mettait dans

la vie quelque chose de plus haut qu'elle. Pour faire des œuvres

durables, il ne faut pas rire de la gloire. Un peu d'esprit se gagne

par la culture de l'imagination et beaucoup de noblesse dans le

spectacle des belles choses.

Et puisqu'on demande à propos de tout une moralité, voici la mienne:

Y a-t-il quelque part deux jeunes gens qui passent leurs dimanches à

lire ensemble les poètes, à se communiquer ce qu'ils ont fait, les

plans des ouvrages qu'ils voudraient écrire, les comparaisons qui leur

sont venues, une phrase, un mot, et, bien que dédaigneux du reste,

cachant cette passion avec une pudeur de vierge? Je leur donne un

conseil:

Allez côte à côte dans les bois, en déclamant des vers, mêlant votre

âme à la sève des arbres et à l'éternité des chefs-d'œuvre,

perdez-vous dans les rêveries de l'histoire, dans les stupéfactions du

sublime! Usez votre jeunesse aux bras de la Muse! Son amour console des

autres, et les remplace.

Enfin, si les accidents du monde, dès qu'ils sont perçus, vous

apparaissent transposés comme pour l'emploi d'une illusion à décrire,

tellement que toutes les choses, y compris votre existence, ne vous

sembleront pas avoir d'autre utilité, et que vous soyez résolus à

toutes les avanies, prêts à tous les sacrifices, cuirassés à toute

épreuve, lancez-vous, publiez!

Alors, quoi qu'il advienne, vous verrez les misères de vos rivaux

sans indignation et leur gloire sans envie; car le moins favorisé se

consolera par le succès du plus heureux; celui dont les nerfs sont

robustes soutiendra le compagnon qui se décourage; chacun apportera

dans la communauté ses acquisitions particulières; et ce contrôle

réciproque empêchera l'orgueil et ajournera la décadence.

Puis, quand l'un sera mort,--car la vie était trop belle,--que l'autre

garde précieusement sa mémoire pour lui faire un rempart contre les

bassesses, un recours dans les défaillances, ou plutôt comme un

oratoire domestique où il ira murmurer ses chagrins et détendre son

cœur. Que de fois, la nuit, jetant les yeux dans les ténèbres,

derrière cette lampe qui éclairait leurs deux fronts, il cherchera

vaguement une ombre prête à l'interroger: «Est-ce ainsi? que dois-je

faire? réponds-moi!»--Et si ce souvenir est l'éternel aliment de son

désespoir, ce sera, du moins, une compagnie dans sa solitude.

GUSTAVE FLAUBERT.

20 Juin 1870.

LETTRE

A LA MUNICIPALITÉ DE ROUEN

AU SUJET D'UN VOTE CONCERNANT

LOUIS BOUILHET

MESSIEURS,

A la majorité de treize voix contre onze (y compris celles de M. le

Maire et de ses six adjoints), vous avez rejeté l'offre que je vous

faisais d'édifier _gratis_, sur une des places ou dans une des rues de

la ville à votre choix, une petite fontaine ornée du buste de Louis

Bouilhet.

Comme je suis le mandataire des personnes qui m'ont confié leur argent

à cette seule intention, je dois protester, par devers le public,

contre ce refus, c'est-à-dire répondre aux objections émises dans votre

séance du 8 décembre dernier, dont le compte rendu analytique a paru

dans les journaux de Rouen, le 18 du même mois.

Elles se réduisent à quatre motifs principaux:

1º Le Comité des souscripteurs aurait changé la destination du monument;

2º Il y aurait péril pour le budget municipal;

3º Bouilhet n'est pas né à Rouen;

4º Son mérite littéraire est insuffisant.

PREMIÈRE OBJECTION.--(Je copie les termes mêmes du compte rendu)

«_Appartient-il au Comité de modifier l'œuvre et de substituer une

fontaine à un tombeau? On peut se demander si tous les souscripteurs

accepteraient cette transformation?_»

Nous n'avons rien modifié, messieurs; la première idée d'un _monument_

(terme vague ne signifiant pas tout à fait tombeau) est due à l'ancien

préfet de la Seine-Inférieure, M. le baron Ernest Leroy, qui m'en fit

part à moi-même, pendant la cérémonie des funérailles.

Aussitôt des listes de souscription furent ouvertes. J'y vois des noms

de toute sorte et de toute provenance: une Altesse impériale, plusieurs

anonymes, George Sand, Alexandre Dumas fils, le grand écrivain russe

Tourgueneff, Harisse, journaliste à New-York, etc. La Comédie française

s'y trouve représentée par Mmes Plessy, Favart, Brohan et M. Bressant;

l'Opéra par M. Faure et Mlle Nillson; bref, au bout de six mois, nous

pouvions disposer d'environ 14,000 francs, sans compter que le marbre

nous était promis par le ministère des Beaux-Arts, et que le statuaire,

choisi par nous, renonçait d'avance à toute rémunération.

Tous ces gens-là, grands ou petits, illustres ou inconnus, n'ont pas

donné leur temps, leur talent ou leur argent pour construire dans un

cimetière (que la plupart n'aura jamais l'occasion de visiter) un

tombeau aussi dispendieux, un de ces édicules grotesques où l'orgueil

tâche d'empiéter sur le néant,--et qui sont contraires à l'esprit de

toute religion comme de toute philosophie.

Non, Messieurs! les souscripteurs voulaient une chose moins

inutile,--et plus morale: c'est qu'en passant dans les rues, près de

l'image de Bouilhet, chacun d'eux pût se dire--: «Voici un homme qui,

en ce siècle de gros sous, consacra toute sa vie au culte des lettres.

L'hommage qu'on lui a rendu après sa mort n'est qu'une justice! J'ai

contribué pour ma part à cette réparation et à cet enseignement.»

Telle fut leur pensée. Ils n'en eurent pas d'autres. D'ailleurs, qu'en

savez-vous? Qui vous a chargé de les défendre?

Mais le Conseil municipal, ayant cru, dit-il, à un tombeau, nous a

donné dix mètres de terrain, et de plus s'est inscrit pour 500 francs.

Puisque son vote implique une récrimination, nous refusons son argent.

Qu'il garde ces 500 francs!

Quant au terrain, nous sommes tout prêts à vous l'acheter. Quel est

votre prix?

En voilà assez sur votre première objection.

LA SECONDE est inspirée par une prudence excessive. «_S'il (le Comité

de souscription) se trompait dans ses devis, la ville ne pourrait

le laisser inachevé (le monument), et elle doit, dès à présent,

prévoir qu'elle prendrait implicitement l'obligation de suppléer à

l'insuffisance des ressources, le cas échéant._»

Mais notre devis eût été soumis à votre architecte; et si nos

ressources se fussent trouvées insuffisantes, le Comité (cela va sans

dire) eût fait un appel de fonds aux souscripteurs, ou plutôt il les

eût lui-même fournis. Nous sommes tous assez riches pour tenir à notre

parole.

L'excès de votre inquiétude manque peut-être de politesse.

TROISIÈME OBJECTION.--«_Bouilhet n'est pas né à Rouen!_»

Cependant, le rapport de M. Decorde l'appelle «un des nôtres»!

et, après la _Conjuration d'Amboise_, l'ancien maire de Rouen, M.

Verdrel, dans un banquet qui fut offert à Bouilhet, lui adressa les

plus flatteuses comparaisons, en l'appelant une des gloires de Rouen.

Pendant quelques années, ce fut même une des _scies_ de la petite

presse parisienne que de se moquer de l'enthousiasme des Rouennais

pour Bouilhet. Le _Charivari_ publia une caricature où Hélène Peyron

recevait les hommages des Rouennais lui apportant du sucre de pomme

et des cheminots; dans une autre, moi indigne, j'étais représenté

conduisant «le char des Rouennais».

N'importe! d'après vous, messieurs, il s'ensuivrait que si un homme

éminent est né dans un village de trente cabanes, il faudrait lui

élever un monument dans ce village, plutôt que dans le chef-lieu de son

département?

Pourquoi pas dans le faubourg, dans la rue, dans la maison, dans la

chambre même où il est né?

Et si l'on ne connaît pas l'endroit de sa naissance (l'histoire

là-dessus n'est pas toujours décisive), que ferez-vous? Rien, n'est-ce

pas?

QUATRIÈME OBJECTION.--«Son mérite littéraire!»

Et, à ce propos, je trouve dans le compte rendu de bien grosses

paroles:--«_Question de convenance et question de principes_.»--Il y

aurait _danger_. «_Ce serait une glorification excessive, une haute

distinction, un hommage prématuré, un hommage suprême_,» et «_qui ne

doit s'accorder qu'avec une extrême réserve_»; enfin, «_Rouen est un

piédestal trop grand pour sa gloire_»!

En effet, on n'a pas décerné pareil triomphe:

1º A l'excellent M. Pottier, «qui a rendu à la bibliothèque de la ville

des services bien plus signalés». (Sans doute, comme s'il s'agissait de

votre bibliothèque!)--Ni 2º à Hyacinthe Langlois! Celui-là, messieurs,

je l'ai connu, et mieux que vous tous. Ne relevez pas cette mémoire!

Ne parlez jamais de ce noble artiste! Sa vie a été une honte pour ses

concitoyens.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 9 / 22 段