En dehors des romans et des ouvrages dramatiques réunis dans notre

édition, Gustave Flaubert n'a publié de son vivant que quelques pages:

Une préface à un recueil posthume des derniers vers de son ami Louis

Bouilhet.

Une lettre adressée sous forme de brochure au conseil municipal de

Rouen, à propos du monument commémoratif à élever au poète.

Nous les donnons en tête de ces Mélanges.

De plus, un article sur les pierres de Karnac a paru en 1858 dans

_l'Artiste_. Il fait partie du Voyage en Bretagne, et il y reprend,

dans notre édition, sa véritable place.

Quelques pages écrites sur le Nil, intitulées par Flaubert: _A bord de

la Cange_, parurent, après sa mort, en 1880, dans le _Gaulois_.

Nous les publions également dans les ŒUVRES INÉDITES.

Quant aux ŒUVRES INÉDITES elles-mêmes, elles appartiennent à des

genres divers: histoire, voyages, romans, théâtre, critique, etc. Avant

d'écrire _Madame Bovary_, Gustave Flaubert s'y était essayé et l'on

aura une idée de l'étendue et de la variété de ces premiers travaux,

dont il avait gardé les manuscrits, par la liste suivante de leurs

titres:

OPUSCULES HISTORIQUES

La mort du duc de Guise, 1835.

Chronique normande du Xe siècle, 1836.

Deux mains sur une couronne, ou pendant le XVe siècle, 1836.

Essai sur la lutte du sacerdoce et de l'empire, 1838.

Rome et les Césars, 1839.

VOYAGES

Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne), 1847 (terminé).

Diverses notes de voyages, aux Pyrénées, en Corse, en Espagne et en

Orient, de 1840 à 1850.

CONTES ET ROMANS

La peste à Florence, conte, 1836.

Rage et impuissance, conte, 1836.

La femme du Monde, chant fantastique, 1836.

Bibliomanie, conte, 1836.

Un parfum à sentir. Conte philosophique, ou les Baladins, 1836.

Rêve d'enfer, conte fantastique, 1837.

Passion et vertu, conte philosophique, 1837 (terminé).

La danse des morts, poème en prose, 1838 (terminé).

Les funérailles du docteur Mathurin, ou pendant le XVe siècle, conte,

1839.

Novembre, roman, 1842 (terminé).

Ivre et mort, roman, 1843.

L'éducation sentimentale, roman, sans aucun rapport avec le roman

publié sous le même titre, 1843 (terminé).

THÉATRE

Louis XI, drame, 1838.

Smarh, vieux mystère, 1839.

La découverte de la vaccine, parodie du genre tragédie, dont un acte

seulement est écrit.

CRITIQUE

Article sur Rabelais (terminé).

Article sur Rachel.

De la littérature romantique en France.

OPUSCULES DIVERS

Quid quid volueris, étude psychologique, 1837.

Agonie, pensées sceptiques, 1838.

Les arts et le commerce, 1839.

Plusieurs plans vagues.

Malheureusement, presque toutes ces œuvres de jeunesse sont restées

à l'état de simples projets abandonnés par l'auteur, et les autres,

bien que terminées, comme nous l'avons indiqué, n'ont pas été écrites

d'une main également sûre. Leur publication complète n'aurait donc rien

ajouté à la gloire d'un écrivain soucieux avant tout de perfection.

Mais la perte de beaucoup de morceaux, çà et là plus achevés, aurait

été profondément regrettable pour la genèse d'un aussi puissant esprit.

_Le Voyage en Bretagne_, surtout, en offrait un grand choix; il s'en

rencontrait encore plusieurs dans les manuscrits intitulés: _Novembre_,

_la Danse des morts_, _Rabelais_, _Smarh_. En les rassemblant, il nous

a paru qu'ils devaient trouver ici leur place.

Les Trois Contes de Gustave Flaubert, réunis dans ce volume et où il a

résumé magistralement son talent multiple, donneront, croyons-nous, par

leur opposition avec les fragments que nous y publions, d'autant plus

d'intérêt aux études préparatoires dans lesquelles ce talent s'est

cherché lui-même.

Nous avons fait précéder ces fragments de la brève explication que

comportait chacune des œuvres dont ils étaient extraits.

PRÉFACE

AUX

DERNIÈRES CHANSONS

POÉSIES POSTHUMES

DE LOUIS BOUILHET

I

On simplifierait peut-être la critique si, avant d'énoncer un

jugement, on déclarait ses goûts; car toute œuvre d'art enferme une

chose particulière tenant à la personne de l'artiste, et qui fait,

indépendamment de l'exécution, que nous sommes séduits ou irrités.

Aussi notre admiration n'est-elle complète que pour les ouvrages

satisfaisant à la fois notre tempérament et notre esprit. L'oubli de

cette distinction préalable est une grande cause d'injustice.

Avant tout, l'opportunité du livre est contestée. «Pourquoi ce roman?

à quoi sert un drame? qu'avons-nous besoin? etc.» Et, au lieu d'entrer

dans l'intention de l'auteur, de lui faire voir en quoi il a manqué

son but et comment il fallait s'y prendre pour l'atteindre, on le

chicane sur mille choses en dehors de son sujet, en réclamant toujours

le contraire de ce qu'il a voulu. Mais si la compétence du critique

s'étend au delà du procédé, il devrait tout d'abord établir son

esthétique et sa morale.

Aucune de ces garanties ne m'est possible à propos du poète dont il

s'agit. Quant à raconter sa vie, elle a été trop confondue avec la

mienne, et là-dessus je serai bref, les mémoires individuels ne devant

appartenir qu'aux grands hommes. D'ailleurs n'a-t-on pas abusé du

«renseignement»? L'histoire absorbera bientôt toute la littérature.

L'étude excessive de ce qui faisait l'atmosphère d'un écrivain nous

empêche de considérer l'originalité même de son génie. Du temps de

La Harpe, on était convaincu que, grâce à de certaines règles, un

chef-d'œuvre vient au monde sans rien devoir à quoi que ce soit,

tandis que maintenant on s'imagine découvrir sa raison d'être quand on

a bien détaillé toutes les circonstances qui l'environnent.

Un autre scrupule me retient: je ne veux pas démentir une réserve que

mon ami a constamment gardée.

A une époque où le moindre bourgeois cherche un piédestal, quand la

typographie est comme le rendez-vous de toutes les prétentions et

que la concurrence des plus sottes personnalités devient une peste

publique, celui-là eut l'orgueil de ne montrer que sa modestie. Son

portrait n'ornait point les vitrines du boulevard. On n'a jamais vu une

réclamation, une lettre, une seule ligne de lui dans les journaux. Il

n'était pas même de l'académie de sa province.

Aucune vie, cependant, ne mériterait plus que la sienne d'être

longuement exposée. Elle fut noble et laborieuse. Pauvre, il sut rester

libre. Il était robuste comme un forgeron, doux comme un enfant,

spirituel sans paradoxe, grand sans pose;--et ceux qui l'ont connu

trouveront que j'en devrais dire davantage.

II

Louis-Hyacinthe Bouilhet naquit à Cany (Seine-Inférieure), le 27 mai

1822. Son père, chef des ambulances dans la campagne de 1812, passa

la Bérésina à la nage en portant sur sa tête la caisse du régiment,

et mourut jeune par suite de ses blessures; son grand-père maternel,

Pierre Hourcastremé, s'occupa de législation, de poésie, de géométrie,

reçut des compliments de Voltaire, correspondit avec Turgot, Condorcet,

mangea presque toute sa fortune à s'acheter des coquilles, mit au

jour les _Aventures de messire Anselme_, un _Essai sur la faculté de

penser_, les _Étrennes de Mnémosyne_, etc., et après avoir été avocat

au bailliage de Pau, journaliste à Paris, administrateur de la marine

au Havre, maître de pension à Montivilliers, partit de ce monde presque

centenaire, en laissant à son petit-fils le souvenir d'un bonhomme

bizarre et charmant, toujours poudré, en culottes courtes, et soignant

des tulipes.

L'enfant fut placé à Ingouville, dans un pensionnat, sur le haut de la

côte, en vue de la mer; puis, à douze ans, vint au collège de Rouen,

où il remporta dans toutes ses classes presque tous les prix,--bien

qu'il ressemblât fort peu à ce qu'on appelle un bon élève, ce terme

s'appliquant aux natures médiocres et à une tempérance d'esprit qui

était rare dans ce temps-là.

J'ignore quels sont les rêves des collégiens, mais les nôtres étaient

superbes d'extravagance,--expansions dernières du romantisme arrivant

jusqu'à nous, et qui, comprimées par le milieu provincial, faisaient

dans nos cervelles d'étranges bouillonnements. Tandis que les cœurs

enthousiastes auraient voulu des amours dramatiques, avec gondoles,

masques noirs et grandes dames évanouies dans des chaises de poste au

milieu des Calabres, quelques caractères plus sombres (épris d'Armand

Carrel, un compatriote) ambitionnaient les fracas de la presse ou de

la tribune, la gloire des conspirateurs. Un rhétoricien composa une

_Apologie de Robespierre_, qui, répandue hors du collège, scandalisa un

monsieur, si bien qu'un échange de lettres s'ensuivit avec proposition

de duel, où le monsieur n'eut pas le beau rôle. Je me souviens

d'un brave garçon, toujours affublé d'un bonnet rouge; un autre se

promettait de vivre plus tard en mohican; un de mes intimes voulait

se faire renégat pour aller servir Abd-el-Kader. Mais on n'était pas

seulement troubadour, insurrectionnel et oriental, on était avant

tout artiste; les pensums finis, la littérature commençait; et on se

crevait les yeux à lire au dortoir des romans, on portait un poignard

dans sa poche comme Antony, on faisait plus: par dégoût de l'existence,

Bar*** se cassa la tête d'un coup de pistolet, And*** se pendit avec sa

cravate; nous méritions peu d'éloges, certainement! mais quelle haine

de toute platitude! quels élans vers la grandeur! quel respect des

maîtres! comme on admirait Victor Hugo!

Dans ce petit groupe d'exaltés, Bouilhet était le poète, poète

élégiaque, chantre de ruines et de clairs de lune. Bientôt sa corde

se tendit et toute langueur disparut,--effet de l'âge, puis d'une

virulence républicaine tellement naïve qu'il manqua, vers les vingt

ans, s'affilier à une société secrète.

Son baccalauréat passé, on lui dit de choisir une profession: il se

décida pour la médecine, et, abandonnant à sa mère son mince revenu, se

mit à donner des leçons.

Alors commença une existence triplement occupée par ses besognes de

poète, de répétiteur et de carabin. Elle fut pénible tout à fait,

lorsque, deux ans plus tard, nommé interne à l'Hôtel-Dieu de Rouen, il

entra sous les ordres de mon père, dans le service de chirurgie. Comme

il ne pouvait être à l'hôpital durant la journée, ses tours de garde

la nuit revenaient plus souvent que ceux des autres; il s'en chargeait

volontiers, n'ayant que ces heures-là pour écrire;--et tous ses vers

de jeune homme, pleins d'amour, de fleurs et d'oiseaux, ont été faits

pendant des veillées d'hiver, devant la double ligne des lits d'où

s'échappaient des râles, ou par les dimanches d'été, quand le long

des murs, sous sa fenêtre, les malades en houppelande se promenaient

dans la cour. Cependant, ces années tristes ne furent pas perdues; la

contemplation des plus humbles réalités fortifia la justesse de son

coup d'œil, et il connut l'homme un peu mieux pour avoir pansé ses

plaies et disséqué son corps.

Un autre n'aurait pas tenu à ces fatigues, à ces dégoûts, à cette

torture de la vocation contrariée. Mais il supportait tout cela

gaiement, grâce à sa vigueur physique et à la santé de son esprit. On

se souvient encore, dans sa ville, d'avoir souvent rencontré au coin

des rues ce svelte garçon, d'une beauté apollonienne, aux allures un

peu timides, à grands cheveux blonds, et tenant toujours sous son bras

des cahiers reliés. Il écrivait dessus rapidement les vers qui lui

venaient, n'importe où, dans un cercle d'amis, entre ses élèves, sur la

table d'un café, pendant une opération chirurgicale en aidant à lier

une artère; puis il les donnait au premier venu, léger d'argent, riche

d'espoir,--vrai poète dans le sens classique du mot.

Quand nous nous retrouvâmes, après une séparation de quatre années, il

me montra trois pièces considérables.

La première, intitulée _le Déluge_, exprimait le désespoir d'un amant

étreignant sa maîtresse sur les ruines du monde près de s'engloutir:

Entends-tu sur les montagnes

Se heurter les palmiers verts?

Entends-tu dans les campagnes

Le râle de l'univers?

Il y avait des longueurs et de l'emphase, mais d'un bout à l'autre un

entrain passionné.

Dans la seconde, une satire contre _les jésuites_; le style, tout

différent, était plus ferme.

O prêtres de salons, allez sourire aux femmes;

Dans vos filets dorés prenez ces pauvres âmes!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et ministres charmants au confessionnal

Tournez la pénitence en galant madrigal!

Ah! vous êtes bien là, héros de l'Évangile,

Parfumant Jésus-Christ des fleurs de votre style

Et faisant chaque jour, martyrs des saintes lois,

Sur des tapis soyeux le chemin de la croix!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ces marchands accroupis sur les pieds du Calvaire

Qui vont tirant au sort et lambeau par lambeau

Se partagent, Seigneur, ta robe et ton manteau;

Charlatans du saint lieu, qui vendent, ô merveille,

Ton cœur en amulette et ton sang en bouteille!

Il faut se remettre en mémoire les préoccupations de l'époque, et

observer que l'auteur avait vingt-deux ans. La pièce est datée de 1844.

La troisième était une invective _à un poète vendu_ qui rentrait tout à

coup dans la carrière:

A quoi bon réveiller ton ardeur famélique?

Poursuis par les prés verts ta chaste bucolique!

Sur le rivage en fleur où dort le flot vermeil,

Archange, enivre-toi des feux de ton soleil!

Chante la Syphilis sous les feuilles du saule!

Le manteau de Brutus te blesserait l'épaule,

Et ton âme naïve et ton cœur enfantin

Viendraient, peut-être encore, accuser le Destin!

Le Destin qui t'a pris. . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Va! c'est l'âpre Plutus qui marche la main pleine

Et cote en souriant la conscience humaine!

Le Destin! c'est le sac dont le ventre enflé d'or

Est si doux à palper dans un joyeux transport;

C'est la Corruption qui, des monts aux vallées,

Traîne aux regards de tous ses mamelles gonflées!

C'est la Peur! c'est la Peur! fantôme au pied léger

Qui travaille le lâche à l'heure du danger!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ton Apollon, sans doute, en sa prudente course

Pour monter au Parnasse a passé par la Bourse?

Dans ce ciel politique, où souvent on peut voir

Le soleil du matin s'éteindre avant le soir,

La lunette en arrêt, promènes-tu ton rêve

De Guizot qui pâlit à Thiers qui se lève,

Et, sur le temps mobile, aujourd'hui règles-tu

Ta foi barométrique et ta souple vertu?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Arrière l'homme grec dont les strophes serviles

Ont encensé Xerxès le soir des Thermopyles!

et la suite, du même ton, rudoyait fort le ministère.

Il avait envoyé cette pièce à la _Réforme_, dans l'illusion qu'elle

serait insérée. On lui répondit par un refus catégorique, le journal

jugeant inopportun de s'exposer à un procès--pour de la littérature.

Ce fut dans ce temps-là, vers la fin de 1845, à la mort de mon père,

que Bouilhet quitta définitivement la médecine. Il continua son

métier de répétiteur, puis, s'associant à un camarade, se mit à faire

des bacheliers. 1848 ébranla sa foi républicaine; et il devint un

littérateur absolu, curieux seulement de métaphores, de comparaisons,

d'images, et pour tout le reste assez froid.

Sa connaissance profonde du latin (il écrivait dans cette langue

presque aussi facilement qu'en français) lui inspira quelques-unes des

pièces romaines qui sont dans _Festons et Astragales_; puis le poème de

_Melænis_ publié par la _Revue de Paris_, à la veille du coup d'État.

Le moment était funeste pour les vers. Les imaginations, comme les

courages, se trouvaient singulièrement aplaties, et le public, pas plus

que le pouvoir, n'était disposé à permettre l'indépendance de l'esprit.

D'ailleurs, le style, l'art en soi, paraît toujours insurrectionnel

aux gouvernements et immoral aux bourgeois. Ce fut la mode, plus que

jamais, d'exalter le sens commun et de honnir la poésie; pour vouloir

montrer du jugement, on se rua dans la sottise; tout ce qui n'était

pas médiocre ennuyait. Par protestation, il se réfugia vers les mondes

disparus et dans l'extrême Orient; de là les _Fossiles_ et différentes

pièces chinoises.

Cependant, la province l'étouffait. Il avait besoin d'un plus large

milieu, et, s'arrachant à ses affections, il vint habiter Paris.

Mais, à un certain âge, _le sens_ de Paris ne s'acquiert plus; des

choses toutes simples, pour celui qui a humé, enfant, l'air du

boulevard, sont impraticables à un homme de trente-trois ans qui

arrive dans la grande ville avec peu de relations, pas de rentes et

l'inexpérience de la solitude. Alors de mauvais jours commencèrent.

Sa première œuvre, _Madame de Montarcy_, reçue à correction par le

Théâtre-Français, puis refusée à une seconde lecture, attendit pendant

deux ans, et ne parvint sur la scène de l'Odéon qu'au mois de novembre

1856.

Ce fut une représentation splendide. Dès le second acte, les bravos

interrompirent souvent les acteurs; un souffle de jeunesse circulait

dans la salle: on eut quelque chose des émotions de 1830. Le succès se

confirma. Son nom était connu.

Il aurait pu l'exploiter, collaborer, se répandre, gagner de l'argent.

Mais il s'éloigna du bruit, pour aller vivre à Mantes, dans une petite

maison, à l'angle du pont, près d'une vieille tour. Ses amis venaient

le voir le dimanche; sa pièce terminée, il la portait à Paris.

Il en revenait chaque fois avec une extrême lassitude, causée par les

caprices des directeurs, les chicanes de la censure, l'ajournement des

rendez-vous, le temps perdu,--ne comprenant pas que l'Art dans les

questions d'art pût tenir si peu de place! Quand il fit partie d'une

commission nommée pour détruire les abus au Théâtre-Français, il fut le

seul de tous les membres qui n'articula pas de plaintes sur le tarif

des droits d'auteur.

Avec quel plaisir il se remettait à sa distraction quotidienne:

l'apprentissage du chinois, car il l'étudia pendant dix ans de suite,

uniquement pour se pénétrer du génie de la race, voulant faire plus

tard un grand poème sur le Céleste Empire; ou bien, les jours que le

cœur étouffait trop, il se soulageait par des vers lyriques de la

contrainte du théâtre.

La chance, favorable à ses débuts, avait tourné; mais la _Conjuration

d'Amboise_ fut une revanche qui dura tout un hiver.

Six mois plus tard, la place de conservateur à la bibliothèque

municipale de Rouen lui fut donnée. C'était le loisir et la fortune,

un rêve ancien qui se réalisait. Presque aussitôt, une langueur le

saisit,--épuisement de sa lutte trop longue. Pour s'en distraire, il

essaya de différents travaux: il annotait Dubartas, relevait dans

Origène les passages de Celse, avait repris les tragiques grecs, et il

composa rapidement sa dernière pièce, _Mademoiselle Aissé_.

Il n'eut pas le temps de la relire. Son mal (une albuminurie connue

trop tard) était irrémédiable, et le 18 juillet 1869, il expira sans

douleur, ayant près de lui une vieille amie de sa jeunesse, avec un

enfant qui n'était pas le sien, et qu'il chérissait comme son fils.

Leur tendresse avait redoublé pendant les derniers jours. Mais deux

autres personnes se montrèrent simplement atroces,--comme pour

confirmer cette règle qui veut que les poètes trouvent dans leur

famille les plus amers découragements; car les observations énervantes,

les sarcasmes mielleux, l'outrage direct fait à la Muse, tout ce qui

renfonce dans le désespoir, tout ce qui vous blesse au cœur, rien ne

lui a manqué,--jusqu'à l'empiètement sur la conscience, jusqu'au viol

de l'agonie!

Ses compatriotes se portèrent à ses funérailles comme à l'enterrement

des hommes publics, les moins lettrés comprenant qu'une intelligence

supérieure venait de s'éteindre, qu'une grande force était perdue.

La presse parisienne tout entière s'associa à cette douleur; les plus

hostiles même n'épargnèrent pas les regrets; ce fut comme une couronne

envoyée de loin sur son tombeau. Un écrivain catholique y jeta de la

fange.

Sans doute, les connaisseurs de vers doivent déplorer qu'une lyre

pareille soit muette pour toujours; mais ceux qu'il avait initiés à ses

plans, qui profitèrent de ses conseils, qui enfin connaissaient toute

la puissance de son esprit, peuvent seuls se figurer à quelle hauteur

il serait parvenu.

Il laisse, outre ce volume et _Aissé_, trois comédies en prose, une

féerie, et le premier acte du _Pèlerinage de Saint-Jacques_, drame en

vers et en dix tableaux.

Il avait en projet deux petits poèmes: l'un intitulé _le Bœuf_,

pour peindre la vie rustique du Latium; l'autre, _le Dernier Banquet_,

aurait fait voir un cénacle de patriciens qui, pendant la nuit où les

soldats d'Alaric vont prendre Rome, s'empoisonnent tous dans un festin,

en disant la grandeur de l'antiquité et la petitesse du monde moderne.

De plus, il voulait faire un roman sur les païens du Ve siècle,

contre-partie des _Martyrs_, mais avant tout son conte chinois, dont

le scénario est complètement écrit; enfin, comme ambition suprême,

un poème résumant la science moderne et qui aurait été le _De naturâ

rerum_ de notre âge.

III

A qui appartient-il de classer les talents des contemporains, comme si

on était supérieur à tous, de dire: Celui-ci est le premier, celui-là

le second, cet autre le troisième? Les revirements de la célébrité

sont nombreux. Il y a des chutes sans retour, de longues éclipses, des

réapparitions triomphantes. Ronsard, avant Sainte-Beuve, n'était-il

pas oublié? Autrefois, Saint-Amant passait pour un moindre poète que

Jacques Delille. _Don Quichotte_, _Gil Blas_, _Manon Lescaut_, _la

Cousine Bette_ et tous les chefs-d'œuvre du roman n'ont pas eu

le succès de _l'Oncle Tom_. J'ai entendu dans ma jeunesse faire des

parallèles entre Casimir Delavigne et Victor Hugo; et il semble que

«notre grand poète national» commence à déchoir. Donc il convient

d'être timide. La postérité nous déjuge. Elle rira peut-être de nos

dénigrements, plus encore de nos admirations;--car la gloire d'un

écrivain ne relève pas du suffrage universel, mais d'un petit groupe

d'intelligences qui à la longue impose son jugement.

Quelques-uns vont se récrier que je décerne à mon ami une place trop

haute. Ils ne savent pas plus que moi celle qui lui restera.

Parce que son premier ouvrage est écrit en stances de six vers, à rimes

triplées, comme _Namouna_, et débute ainsi:

De tous ceux qui jamais ont promené dans Rome,

Du quartier de Suburre au mont Capitolin,

Le cothurne à la grecque et la toge de lin,

Le plus beau fut Paulus...,

tournure pareille à cette autre:

De tous les débauchés de la ville du monde

Où le libertinage est à meilleur marché,

De la plus vieille en vice et de la plus féconde,

Je veux dire Paris, le plus grand débauché

C'était Jacques Rolla...

Sans rien voir de plus, et méconnaissant toutes les différences de

facture, de poétique et de tempérament, on a déclaré que l'auteur

de _Melænis_ copiait Alfred de Musset! Ce fut une condamnation sans

appel, une rengaine,--tant il est commode de poser sur les choses une

étiquette pour se dispenser d'y revenir.

Je voudrais bien n'avoir pas l'air d'insulter les dieux. Mais qu'on

m'indique, chez Musset, un ensemble quelconque où la description, le

dialogue et l'intrigue s'enchaînent pendant plus de deux mille vers,

avec une telle suite de composition et une pareille tenue dans le

langage, une œuvre enfin de cette envergure-là? Quel art il a fallu

pour reproduire toute la société romaine d'une manière qui ne sentît

pas le pédant, et dans les bornes étroites d'une fable dramatique!

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 8 / 22 段