De ce côté-là, il y avait les prêtres et les officiers d'Antipas, des

habitants de Jérusalem, les principaux des villes grecques; et, sous

le proconsul: Marcellus avec les publicains, des amis du tétrarque,

les personnages de Kana, Ptolémaïde, Jéricho; puis, pêle-mêle, des

montagnards du Liban, et les vieux soldats d'Hérode: douze Thraces,

un Gaulois, deux Germains, des chasseurs de gazelles, des pâtres de

l'Idumée, le sultan de Palmyre, des marins d'Éziongaber. Chacun avait

devant soi une galette de pâte molle, pour s'essuyer les doigts; et les

bras, s'allongeant comme des cous de vautour, prenaient des olives, des

pistaches, des amandes. Toutes les figures étaient joyeuses, sous des

couronnes de fleurs.

Les Pharisiens les avaient repoussées comme indécence romaine.

Ils frissonnèrent quand on les aspergea de galbanum et d'encens,

composition réservée aux usages du Temple.

Aulus en frotta son aisselle; et Antipas lui en promit tout un

chargement, avec trois couffes de ce véritable baume, qui avait fait

convoiter la Palestine à Cléopâtre.

Un capitaine de sa garnison de Tibériade, survenu tout à l'heure,

s'était placé derrière lui, pour l'entretenir d'événements

extraordinaires. Mais son attention était partagée entre le proconsul

et ce qu'on disait aux tables voisines.

On y causait de Iaokanann et des gens de son espèce; Simon de Gittoï

lavait les péchés avec du feu. Un certain Jésus...

«Le pire de tous, s'écria Éléazar. Quel infâme bateleur!»

Derrière le tétrarque, un homme se leva, pâle comme la bordure de sa

chlamyde. Il descendit l'estrade, et, interpellant les Pharisiens:

«Mensonge! Jésus fait des miracles!» Antipas désirait en voir.

«Tu aurais dû l'amener! Renseigne-nous!»

Alors il conta que lui, Jacob, ayant une fille malade, s'était rendu

à Capharnaüm, pour supplier le Maître de vouloir la guérir. Le Maître

avait répondu: «Retourne chez toi, elle est guérie!» Et il l'avait

trouvée sur le seuil, étant sortie de sa couche quand le gnomon du

palais marquait la troisième heure, l'instant même où il abordait Jésus.

Certainement, objectèrent les Pharisiens, il existait des pratiques,

des herbes puissantes! Ici même, à Machærous, quelquefois on trouvait

le baaras qui rend invulnérable; mais guérir sans voir ni toucher était

une chose impossible, à moins que Jésus n'employât les démons.

Et les amis d'Antipas, les principaux de la Galilée, reprirent, en

hochant la tête:

«Les démons, évidemment.»

Jacob, debout entre leur table et celle des prêtres, se taisait d'une

manière hautaine et douce.

Ils le sommaient de parler:--«Justifie son pouvoir!»

Il courba les épaules, et à voix basse, lentement, comme effrayé de

lui-même:

«Vous ne savez donc pas que c'est le Messie?»

Tous les prêtres se regardèrent; et Vitellius demanda l'explication du

mot. Son interprète fut une minute avant de répondre.

Ils appelaient ainsi un libérateur qui leur apporterait la jouissance

de tous les biens et la domination de tous les peuples. Quelques-uns

même soutenaient qu'il fallait compter sur deux. Le premier serait

vaincu par Gog et Magog, des démons du Nord; mais l'autre exterminerait

le Prince du Mal; et, depuis des siècles, ils l'attendaient à chaque

minute.

Les prêtres s'étant concertés, Éléazar prit la parole.

D'abord le Messie serait enfant de David, et non d'un charpentier; il

confirmerait la loi. Ce Nazaréen l'attaquait; et, argument plus fort,

il devait être précédé de la venue d'Élie.

Jacob répliqua:

«Mais il est venu, Élie!

--Élie! Élie!» répéta la foule, jusqu'à l'autre bout de la salle.

Tous, par l'imagination, apercevaient un vieillard sous un vol de

corbeaux, la foudre allumant un autel, des pontifes idolâtres jetés aux

torrents; et les femmes, dans les tribunes, songeaient à la veuve de

Sarepta.

Jacob s'épuisait à redire qu'il le connaissait! Il l'avait vu! et le

peuple aussi!

«Son nom?»

Alors, il cria de toutes ses forces:

«Iaokanann!»

Antipas se renversa comme frappé en pleine poitrine. Les Saducéens

avaient bondi sur Jacob. Éléazar pérorait, pour se faire écouter.

Quand le silence fut rétabli, il drapa son manteau, et comme un juge

posa des questions.

«Puisque le prophète est mort...»

Des murmures l'interrompirent. On croyait Élie disparu seulement.

Il s'emporta contre la foule, et, continuant son enquête:

«Tu penses qu'il est ressuscité?

--Pourquoi pas?» dit Jacob.

Les Saducéens haussèrent les épaules; Jonathas, écarquillant ses

petits yeux, s'efforçait de rire comme un bouffon. Rien de plus sot

que la prétention du corps à la vie éternelle; et il déclama, pour le

proconsul, ce vers d'un poète contemporain:

_Nec crescit, nec post mortem durare videtur._

Mais Aulus était penché au bord du triclinium, le front en sueur, le

visage vert, les poings sur l'estomac.

Les Saducéens feignirent un grand émoi;--le lendemain, la sacrificature

leur fut rendue.--Antipas étalait du désespoir; Vitellius demeurait

impassible. Ses angoisses étaient pourtant violentes; avec son fils, il

perdait sa fortune.

Aulus n'avait pas fini de se faire vomir, qu'il voulut remanger.

«Qu'on me donne de la râpure de marbre, du schiste de Naxos, de l'eau

de mer, n'importe quoi! Si je prenais un bain?»

Il croqua de la neige, puis, ayant balancé entre une terrine de

Commagène et des merles roses, se décida pour des courges au miel.

L'Asiatique le contemplait, cette faculté d'engloutissement dénotant un

être prodigieux et d'une race supérieure.

On servit des rognons de taureau, des loirs, des rossignols, des

hachis dans des feuilles de pampre; et les prêtres discutaient sur la

résurrection. Ammonius, élève de Philon le Platonicien, les jugeait

stupides, et le disait à des Grecs qui se moquaient des oracles.

Marcellus et Jacob s'étaient joints. Le premier narrait au second

le bonheur qu'il avait ressenti sous le baptême de Mithra, et Jacob

l'engageait à suivre Jésus. Les vins de palme et de tamaris, ceux de

Safet et de Byblos, coulaient des amphores dans les cratères, des

cratères dans les coupes, des coupes dans les gosiers; on bavardait,

les cœurs s'épanchaient. Iaçim, bien que Juif, ne cachait plus son

admiration des planètes. Un marchand d'Aphaka ébahissait des nomades,

en détaillant les merveilles du temple d'Hiérapolis; et ils demandaient

combien coûterait le pèlerinage. D'autres tenaient à leur religion

natale. Un Germain presque aveugle chantait un hymne célébrant ce

promontoire de la Scandinavie, où les dieux apparaissent avec les

rayons de leurs figures; et des gens de Sichem ne mangèrent pas de

tourterelles, par déférence pour la colombe Azima.

Plusieurs causaient debout, au milieu de la salle; et la vapeur des

haleines avec les fumées des candélabres faisait un brouillard dans

l'air. Phanuel passa le long des murs. Il venait encore d'étudier le

firmament, mais n'avançait pas jusqu'au tétrarque, redoutant les taches

d'huile qui, pour les Esséniens, étaient une grande souillure.

Des coups retentirent contre la porte du château.

On savait maintenant que Iaokanann s'y trouvait détenu. Des hommes avec

des torches grimpaient le sentier; une masse noire fourmillait dans le

ravin; et ils hurlaient de temps à autre: «Iaokanann! Iaokanann!

--Il dérange tout! dit Jonathas.

--On n'aura plus d'argent, s'il continue! ajoutèrent les Pharisiens.»

Et des récriminations partaient:

«Protège-nous!

--Qu'on en finisse!

--Tu abandonnes la religion!

--Impie comme les Hérode!

--Moins que vous! répliqua Antipas. C'est mon père qui a édifié votre

temple!»

Alors, les Pharisiens, les fils des proscrits, les partisans de

Matathias, accusèrent le tétrarque des crimes de sa famille.

Ils avaient des crânes pointus, la barbe hérissée, des mains faibles et

méchantes, ou la face camuse, de gros yeux ronds, l'air de bouledogues.

Une douzaine, scribes et valets des prêtres, nourris par le rebut

des holocaustes, s'élancèrent jusqu'au bas de l'estrade; et avec des

couteaux ils menaçaient Antipas, qui les haranguait, pendant que les

Saducéens le défendaient mollement. Il aperçut Mannaëi et lui fit signe

de s'en aller, Vitellius indiquant par sa contenance que ces choses ne

le regardaient pas.

Les Pharisiens, restés sur leurs tricliniums, se mirent dans une fureur

démoniaque. Ils brisèrent les plats devant eux. On leur avait servi le

ragoût chéri de Mécène, de l'âne sauvage, une viande immonde.

Aulus les railla à propos de la tête d'âne, qu'ils honoraient,

disait-on, et débita d'autres sarcasmes sur leur antipathie du

pourceau. C'était sans doute parce que cette grosse bête avait tué leur

Bacchus, et ils aimaient trop le vin, puisqu'on avait découvert dans le

Temple une vigne d'or.

Les prêtres ne comprenaient pas ses paroles. Phinées, Galiléen

d'origine, refusa de les traduire. Alors, sa colère fut démesurée,

d'autant plus que l'Asiatique, pris de peur, avait disparu; et le repas

lui déplaisait, les mets étant vulgaires, point déguisés suffisamment!

Il se calma, en voyant des queues de brebis syriennes, qui sont des

paquets de graisse.

Le caractère des Juifs semblait hideux à Vitellius. Leur dieu pouvait

bien être Moloch, dont il avait rencontré des autels sur la route; et

les sacrifices d'enfants lui revinrent à l'esprit, avec l'histoire de

l'homme qu'ils engraissaient mystérieusement. Son cœur de Latin

était soulevé de dégoût par leur intolérance, leur rage iconoclaste,

leur achoppement de brute. Le proconsul voulait partir; Aulus s'y

refusa.

La robe abaissée jusqu'aux hanches, il gisait derrière un monceau de

victuailles, trop repu pour en prendre, mais s'obstinant à ne point les

quitter.

L'exaltation du peuple grandit. Ils s'abandonnèrent à des projets

d'indépendance. On rappelait la gloire d'Israël. Tous les conquérants

avaient été châtiés: Antigone, Crassus, Varus...

«Misérables!» dit le proconsul; car il entendait le syriaque; son

interprète ne servait qu'à lui donner du loisir pour répondre.

Antipas, bien vite, tira la médaille de l'empereur, et, l'observant

avec tremblement, il la présentait du côté de l'image.

Les panneaux de la tribune d'or se déployèrent tout à coup; et à la

splendeur des cierges, entre ses esclaves et des festons d'anémone,

Hérodias apparut, coiffée d'une mitre assyrienne qu'une mentonnière

attachait à son front; ses cheveux en spirales s'épandaient sur un

péplos d'écarlate, fendu dans la longueur des manches. Deux monstres

en pierre, pareils à ceux du trésor des Atrides, se dressant contre la

porte, elle ressemblait à Cybèle accotée de ses lions; et du haut de la

balustrade qui dominait Antipas, avec une patère à la main, elle cria:

«Longue vie à César!»

Cet hommage fut répété par Vitellius, Antipas et les prêtres.

Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et

d'admiration. Une jeune fille venait d'entrer.

Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on

distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la

blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-pigeon, en couvrant les

épaules, tenait aux reins par une ceinture d'orfèvrerie. Ses caleçons

noirs étaient semés de mandragores, et d'une manière indolente, elle

faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.

Sur le haut de l'estrade, elle retira son voile. C'était Hérodias,

comme autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit à danser.

Ses pieds passaient l'un devant l'autre, au rythme de la flûte et

d'une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un, qui

s'enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu'un papillon,

comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde, et semblait prête à

s'envoler.

Les sons funèbres de la gingras remplacèrent les crotales.

L'accablement avait suivi l'espoir. Ses attitudes exprimaient des

soupirs, et toute sa personne une telle langueur, qu'on ne savait pas

si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. Les paupières

entre-closes, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des

ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins, et son visage

demeurait immobile, et ses pieds n'arrêtaient pas.

Vitellius la compara à Mnester, le pantomime. Aulus vomissait encore.

Le tétrarque se perdait dans un rêve, et ne songeait plus à Hérodias.

Il crut la voir près des Saducéens. La vision s'éloigna.

Ce n'était pas une vision. Elle avait fait instruire, loin de

Machærous, Salomé sa fille, que le tétrarque aimerait; et l'idée était

bonne. Elle en était sûre, maintenant!

Puis, ce fut l'emportement de l'amour qui veut être assouvi. Elle dansa

comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes,

comme les bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés,

pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses

oreilles sautaient, l'étoffe de son dos chatoyait; de ses bras, de

ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d'invisibles étincelles qui

enflammaient les hommes. Une harpe chanta; la multitude y répondit par

des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle

se courba si bien que son menton frôlait le plancher; et les nomades

habitués à l'abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les

avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous,

dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise.

Ensuite, elle tourna autour de la table d'Antipas, frénétiquement,

comme le rhombe des sorcières; et d'une voix que des sanglots de

volupté entrecoupaient, il lui disait: «Viens! viens!» Elle tournait

toujours; les tympanons sonnaient à éclater, la foule hurlait. Mais

le tétrarque criait plus fort: «Viens! viens! Tu auras Capharnaüm! la

plaine de Tibérias! mes citadelles! la moitié de mon royaume!»

Elle se jeta sur les mains, les talons en l'air, parcourut ainsi

l'estrade comme un grand scarabée; et s'arrêta, brusquement.

Sa nuque et ses vertèbres faisaient un angle droit. Les fourreaux de

couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l'épaule,

comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure, à une coudée du sol.

Ses lèvres étaient peintes, ses sourcils très noirs, ses yeux presque

terribles, et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du

marbre blanc.

Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.

Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut;

et, en zézayant un peu, prononça ces mots, d'un air enfantin:

«Je veux que tu me donnes dans un plat, la tête...» Elle avait oublié

le nom, mais reprit en souriant: «La tête de Iaokanann!»

Le tétrarque s'affaissa sur lui-même, écrasé.

Il était contraint par sa parole, et le peuple attendait. Mais la

mort qu'on lui avait prédite, en s'appliquant à un autre, peut-être

détournerait la sienne? Si Iaokanann était véritablement Élie, il

pourrait s'y soustraire; s'il ne l'était pas, le meurtre n'avait plus

d'importance.

Mannaëi était à ses côtés, et comprit son intention.

Vitellius le rappela pour lui confier le mot d'ordre des sentinelles

gardant la fosse.

Ce fut un soulagement. Dans une minute, tout serait fini!

Cependant, Mannaëi n'était guère prompt en besogne.

Il rentra, mais bouleversé.

Depuis quarante ans, il exerçait la fonction de bourreau. C'était lui

qui avait noyé Aristobule, étranglé Alexandre, brûlé vif Matathias,

décapité Zosime, Pappus, Joseph et Antipater; et il n'osait tuer

Iaokanann! Ses dents claquaient, tout son corps tremblait.

Il avait aperçu devant la fosse le Grand Ange des Samaritains, tout

couvert d'yeux et brandissant un immense glaive, rouge, et dentelé

comme une flamme. Deux soldats amenés en témoignage pouvaient le dire.

Ils n'avaient rien vu, sauf un capitaine juif, qui s'était précipité

sur eux, et qui n'existait plus.

La fureur d'Hérodias dégorgea en un torrent d'injures populacières et

sanglantes. Elle se cassa les ongles au grillage de la tribune, et les

deux lions sculptés semblaient mordre ses épaules et rugir comme elle.

Antipas l'imita, les prêtres, les soldats, les Pharisiens, tous

réclamant une vengeance, et les autres, indignés qu'on retardât leur

plaisir.

Mannaëi sortit, en se cachant la face.

Les convives trouvèrent le temps encore plus long que la première fois.

On s'ennuyait.

Tout à coup, un bruit de pas se répercuta dans les couloirs. Le malaise

devenait intolérable.

La tête entra;--et Mannaëi la tenait par les cheveux, au bout de son

bras, fier des applaudissements.

Quand il l'eut mise sur un plat, il l'offrit à Salomé.

Elle monta lestement dans la tribune; plusieurs minutes après, la tête

fut rapportée par cette vieille femme que le tétrarque avait distinguée

le matin sur la plate-forme d'une maison, et tantôt dans la chambre

d'Hérodias.

Il se reculait pour ne pas la voir. Vitellius y jeta un regard

indifférent.

Mannaëi descendit l'estrade et l'exhiba aux capitaines romains, puis à

tous ceux qui mangeaient de ce côté.

Ils l'examinèrent.

La lame aiguë de l'instrument, glissant du haut en bas, avait entamé la

mâchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, caillé

déjà, parsemait la barbe. Les paupières closes étaient blêmes comme des

coquilles; et les candélabres à l'entour envoyaient des rayons.

Elle arriva à la table des prêtres. Un Pharisien la retourna

curieusement; et Mannaëi, l'ayant remise d'aplomb, la posa devant

Aulus, qui en fut réveillé. Par l'ouverture de leurs cils, les

prunelles mortes et les prunelles éteintes semblaient se dire quelque

chose.

Ensuite Mannaëi la présenta à Antipas. Des pleurs coulèrent sur les

joues du tétrarque.

Les flambeaux s'éteignaient. Les convives partirent; et il ne resta

plus dans la salle qu'Antipas, les mains contre ses tempes, et

regardant toujours la tête coupée, tandis que Phanuel, debout au milieu

de la grande nef, murmurait des prières, les bras étendus.

A l'instant où se levait le soleil, deux hommes, expédiés autrefois par

Iaokanann, survinrent, avec la réponse si longtemps espérée.

Ils la confièrent à Phanuel, qui en eut un ravissement.

Puis il leur montra l'objet lugubre, sur le plateau, entre les débris

du festin. Un des hommes lui dit:

«Console-toi! Il est descendu chez les morts annoncer le Christ!»

L'Essénien comprenait maintenant ces paroles: «Pour qu'il croisse, il

faut que je diminue.»

Et tous les trois, ayant pris la tête de Iaokanann, s'en allèrent du

côté de la Galilée.

Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement.

NOTES

=Alexandre=, =Antipater=, =Aristobule=, fils d'Hérode le

Grand.

=Antigone=, probablement le roi des Juifs qui, placé sur le trône

par les Parthes, en fut renversé par Hérode le Grand que soutenait

Antoine.

=Antonia (Tour d').= Cette forteresse fut élevée à Jérusalem par

Hérode le Grand, en l'honneur de Marc-Antoine.

=Aphaka=, ancienne ville de la Syrie, où s'élevait un temple

célèbre consacré à Vénus.

=Ascalon=, l'une des cinq cités royales des Philistins, dans la

Phénicie, sur les bords de la Méditerranée.

=Azima.= «On a coutume de citer que les Samaritains ont rendu, sur

Garizim, les honneurs divins à une colombe sous le nom d'Achima. C'est

une inculpation juive qui n'est provenue sans doute que d'une fausse

interprétation faite à dessein.»

(Strauss. _Vie de Jésus_, t. Ier, 2e section, ch. II, § L.)

=Baaras=, plante merveilleuse du Liban, qu'on prétendait invisible

le jour et lumineuse la nuit, pouvant transmuer les métaux en or et

détruire les sortilèges.

=Batanée=, petite contrée de l'ancienne Palestine, à l'est du

Jourdain.

=Caïus=, surnommé Caligula.

=Calamistré=, frisé, bouclé, lustré.

=Calcédoine=, sorte d'agate que distingue une nébulosité laiteuse.

=Capharnaüm=, ville commerçante située près du lac de Génésareth

et de l'embouchure du Jourdain.

=Clites=, peuples de la Cilicie contre lesquels, dit Plutarque,

Vitellius envoya Tréballius avec quatre mille légionnaires, pour les

contraindre à payer l'impôt qu'ils refusaient.

=Couffes=, sorte de cabas ou de paniers pour l'emballage des

marchandises.

=Crassus=, le général romain, vainqueur de Spartacus, triumvir, et

massacré en Syrie par les Parthes.

=Crotales=, espèce de castagnettes consistant en une pièce mobile

qui frappait sur une pièce fixe.

=Edom=, surnom d'Esaü.

=Endor=, petite ville de Palestine, au sud de Nazareth et près de

laquelle, dans une grotte, habitait une pythonisse fameuse chez les

Juifs.

=Engaddi=, ville de Palestine, non loin de la mer Morte, et dont

les environs étaient fertiles en vignes, en palmiers et en résines.

=Esquol.= «Là se trouve la vallée d'_Escol_ (grappe), d'où les

explorateurs qu'avait envoyés Moïse rapportèrent un pampre et une

grappe de raisin que deux hommes portèrent sur un bâton... Là sont

aussi les vignes d'Engaddi.» (S. Munk. _Palestine._)

=Esséniens=, sectaires juifs qui ne sacrifiaient pas de victimes

et dont la morale austère était conforme à celle que plus tard proclama

l'Évangile.

=Eziongaber= (épine dorsale du géant), sur la mer Rouge.

=Galbanum=, gomme-résine graisseuse autrefois très employée.

=Galaad=, contrée boisée et montagneuse à l'est du Jourdain.

=Garizim=, montagne de l'ancienne Palestine, où les Samaritains

avaient élevé un temple rival de celui de Jérusalem.

=Gingras=, sorte de petites flûtes dont on se servait en Phénicie.

=Hébron=, ville de Palestine autrefois très importante, au sud de

Jérusalem; aujourd'hui Cabre-Ibrahim.

=Hérode-Antipas=, fils d'Hérode le Grand, et nommé par Auguste

tétrarque de Galilée. Ayant voulu se soustraire à la domination de

Rome, il fut exilé par Caligula d'abord dans les Gaules, puis en

Espagne, où il mourut obscurément avec Hérodiade ou Hérodias.

=Hiérapolis= (ville sacrée), ville de l'ancienne Asie Mineure,

dans la Phrygie, célèbre par ses temples païens et par ses eaux

minérales.

=Hircan=, ou Hyrcan, grand sacrificateur et roi des Juifs. Détrôné

par son frère Aristobule et rétabli sur le trône par César, il fut de

nouveau renversé par Antigone, fils d'Aristobule, puis mis à mort par

Hérode.

=Karmel=, ville de l'ancienne Palestine, non loin d'Hébron.

=Laticlave=, tunique romaine portée seulement par les sénateurs et

les premiers magistrats.

=Machærous=, forteresse située à 60 stades du Jourdain, bâtie par

Alexandre Jannée, rasée par Galinius et relevée par Hérode. C'est là

que Jean-Baptiste fut décapité. Selon Seetjen, cette place existerait

encore sous le nom de Mkaur, ou plutôt Om-Kaur. (S. Munk. _Palestine._)

=Makkabi= (Macchabées), nom de sept frères martyrisés sous

Antiochus Epiphane (vers l'an 168 av. J.-C.), pour avoir refusé de

sacrifier aux idoles.

=Mithra=, dieu suprême des anciens Perses, génie du bien, principe

régénérateur et fécond.

=Néhémias= (Néhémie), législateur hébreu, qui obtint d'Artaxerxès

Longue-Main la permission d'aller rebâtir le temple de Jérusalem. Il

rétablit la loi mosaïque dans sa pureté.

=Pappus.= Il était mort sur le champ de bataille. Hérode lui fit

couper la tête, qu'il envoya à Phéroas pour se venger de la mort de son

frère.

=Pharisiens=, sectaires juifs opposés aux Saducéens; ils

professaient une plus grande sainteté de vie et un plus religieux

attachement aux pratiques extérieures du culte.

=Saducéens=, sectaires juifs qui niaient l'immortalité de l'âme et

la résurrection, et se vantaient d'observer dans toutes leurs actions

une exacte justice.

=Sarepta.= «Alors la parole de l'Éternel lui fut adressée,

disant: Lève-toi et va-t'en à Sarepta, et demeure là. Voici, j'ai

commandé là à une femme veuve de t'y nourrir.» (_Rois_, liv. Ier, ch.

XVII, vers. 8 à 24.)

=Sichem=, ville de l'ancienne Palestine, au sud-est de la ville de

Samarie.

=Simon de Gittoï=, plus connu sous le nom de Simon le Magicien,

personnage extraordinaire du village de Gitta, Gittou ou Gittoï, en

Samarie. Il est parlé de lui au livre des Actes, VIII-5. (Voir Renan.

_Les Apôtres_, p. 153.)

=Sion=, l'une des montagnes de Jérusalem, ou cette ville même par

extension.

=Sorek=, torrent au nord-ouest de Jérusalem.

=Tibérias= ou =Tibériade=, ville fondée par Hérode-Antipas,

sur les bords du lac de Génésareth, et qu'il appela de ce nom, pour se

concilier la faveur de Tibère.

=Toge=, robe de laine longue et très ample que les Romains

portaient par-dessus la tunique.

=Triclinium=, lit sur lequel les Romains s'étendaient pour prendre

leurs repas.

=Umbo=, partie centrale et convexe du bouclier.

=Varus=, le général romain fameux par la victoire remportée sur

les Germains.

=Yemen=, partie principale de l'Arabie heureuse des anciens.

FIN DES TROIS CONTES.

MÉLANGES

AVIS

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 7 / 22 段