Il répondit que le grand Hérode suffisait à la gloire d'une nation. Les

Athéniens lui avaient donné la surintendance des jeux Olympiques. Il

avait bâti des temples en l'honneur d'Auguste, été patient, ingénieux,

terrible, et fidèle toujours aux Césars.

Entre les colonnes à chapiteaux d'airain, on aperçut Hérodias qui

s'avançait d'un air d'impératrice, au milieu de femmes et d'eunuques

tenant sur des plateaux de vermeil des parfums allumés.

Le proconsul fit trois pas à sa rencontre; et, l'ayant saluée d'une

inclinaison de tête:

«Quel bonheur! s'écria-t-elle, que désormais Agrippa, l'ennemi de

Tibère, fût dans l'impossibilité de nuire!»

Il ignorait l'événement, elle lui parut dangereuse; et comme Antipas

jurait qu'il ferait tout pour l'empereur, Vitellius ajouta:

«Même au détriment des autres?»

Il avait tiré des otages du roi des Parthes, et l'empereur n'y songeait

plus; car Antipas, présent à la conférence, pour se faire valoir, en

avait tout de suite expédié la nouvelle. De là, une haine profonde et

les retards à fournir des secours.

Le tétrarque balbutia. Mais Aulus dit en riant:

«Calme-toi, je te protège!»

Le proconsul feignit de n'avoir pas entendu. La fortune du père

dépendait de la souillure du fils; et cette fleur des fanges de Caprée

lui procurait des bénéfices tellement considérables, qu'il l'entourait

d'égards, tout en se méfiant, parce qu'elle était vénéneuse.

Un tumulte s'éleva sous la porte. On introduisait une file de mules

blanches, montées par des personnages en costume de prêtres. C'étaient

des Sadducéens et des Pharisiens, que la même ambition poussait à

Machærous, les premiers voulant obtenir la sacrificature, et les autres

la conserver. Leurs visages étaient sombres, ceux des Pharisiens

surtout, ennemis de Rome et du tétrarque. Les pans de leur tunique les

embarrassaient dans la cohue, et leur tiare chancelait à leur front

par-dessus des bandelettes de parchemin, où des écritures étaient

tracées.

Presque en même temps, arrivèrent des soldats de l'avant-garde. Ils

avaient mis leurs boucliers dans des sacs, par précaution contre la

poussière; et derrière eux était Marcellus, lieutenant du proconsul,

avec des publicains serrant sous leurs aisselles des tablettes de bois.

Antipas nomma les principaux de son entourage: Tolmaï, Kanthera,

Séhon, Ammonius d'Alexandrie, qui lui achetait de l'asphalte, Naâmann,

capitaine de ses vélites, Iaçim le Babylonien.

Vitellius avait remarqué Mannaëi.

«Celui-là, qu'est-ce donc?»

Le tétrarque fit comprendre, d'un geste, que c'était le bourreau.

Puis, il présenta les Sadducéens.

Jonathas, un petit homme libre d'allures et parlant grec, supplia

le maître de les honorer d'une visite à Jérusalem. Il s'y rendrait

probablement.

Éléazar, le nez crochu et la barbe longue, réclama pour les Pharisiens

le manteau du grand prêtre détenu dans la tour Antonia par l'autorité

civile.

Ensuite, les Galiléens dénoncèrent Ponce-Pilate. A l'occasion d'un

fou qui cherchait les vases d'or de David dans une caverne, près de

Samarie, il avait tué des habitants; et tous parlaient à la fois,

Mannaëi plus violemment que les autres. Vitellius affirma que les

criminels seraient punis.

Des vociférations éclatèrent en face d'un portique, où les soldats

avaient suspendu leurs boucliers. Les housses étant défaites, on

voyait sur les _umbo_ la figure de César. C'était pour les Juifs

une idolâtrie. Antipas les harangua, pendant que Vitellius, dans la

colonnade, sur un siège élevé, s'étonnait de leur fureur. Tibère avait

eu raison d'en exiler quatre cents en Sardaigne. Mais chez eux ils

étaient forts, et il commanda de retirer les boucliers.

Alors, ils entourèrent le proconsul, en implorant des réparations

d'injustice, des privilèges, des aumônes. Les vêtements étaient

déchirés, on s'écrasait; et, pour faire de la place, des esclaves

avec des bâtons frappaient de droite et de gauche. Les plus voisins

de la porte descendirent sur le sentier, d'autres le montaient; ils

refluèrent; deux courants se croisaient dans cette masse d'hommes qui

oscillait, comprimée par l'enceinte des murs.

Vitellius demanda pourquoi tant de monde. Antipas en dit la cause: le

festin de son anniversaire; et il montra plusieurs de ses gens, qui,

penchés sur les créneaux, halaient d'immenses corbeilles de viandes, de

fruits, de légumes, des antilopes et des cigognes, de larges poissons

couleur d'azur, des raisins, des pastèques, des grenades élevées en

pyramides. Aulus n'y tint pas. Il se précipita vers les cuisines,

emporté par cette goinfrerie qui devait surprendre l'univers.

En passant près d'un caveau, il aperçut des marmites pareilles à des

cuirasses. Vitellius vint les regarder et exigea qu'on lui ouvrît les

chambres souterraines de la forteresse.

Elles étaient taillées dans le roc en hautes voûtes, avec des piliers

de distance en distance. La première contenait de vieilles armures;

mais la seconde regorgeait de piques, et qui allongeaient toutes leurs

pointes, émergeant d'un bouquet de plumes. La troisième semblait

tapissée en nattes de roseaux, tant les flèches minces étaient

perpendiculairement les unes à côté des autres. Des lames de cimeterres

couvraient les parois de la quatrième. Au milieu de la cinquième, des

rangs de casques faisaient, avec leurs crêtes, comme un bataillon de

serpents rouges. On ne voyait dans la sixième que des carquois; dans la

septième, que des cnémides; dans la huitième, que des brassards; dans

les suivantes, des fourches, des grappins, des échelles, des cordages,

jusqu'à des mâts pour les catapultes, jusqu'à des grelots pour le

poitrail des dromadaires! et comme la montagne allait en s'élargissant

vers sa base, évidée à l'intérieur telle qu'une ruche d'abeilles,

au-dessous de ces chambres il y en avait de plus nombreuses, et

d'encore plus profondes.

Vitellius, Phinées, son interprète, et Sisenna, le chef des publicains,

les parcouraient à la lumière des flambeaux, que portaient trois

eunuques.

On distinguait dans l'ombre des choses hideuses inventées par les

barbares: casse-têtes garnis de clous, javelots empoisonnant les

blessures, tenailles qui ressemblaient à des mâchoires de crocodiles;

enfin le tétrarque possédait dans Machærous des munitions de guerre

pour quarante mille hommes.

Il les avait rassemblées en prévision d'une alliance de ses ennemis.

Mais le proconsul pouvait croire ou dire que c'était pour combattre les

Romains, et il cherchait des explications.

Elles n'étaient pas à lui; beaucoup servaient à se défendre des

brigands; d'ailleurs il en fallait contre les Arabes; ou bien, tout

cela avait appartenu à son père. Et, au lieu de marcher derrière le

proconsul, il allait devant, à pas rapides. Puis il se rangea le long

du mur, qu'il masquait de sa toge, avec ses deux coudes écartés; mais

le haut d'une porte dépassait sa tête. Vitellius la remarqua et voulut

savoir ce qu'elle enfermait.

Le Babylonien pouvait seul l'ouvrir.

«Appelle le Babylonien!»

On l'attendit.

Son père était venu des bords de l'Euphrate s'offrir au grand Hérode,

avec cinq cents cavaliers, pour défendre les frontières orientales.

Après le partage du royaume, Iaçim était demeuré chez Philippe et

maintenant servait Antipas.

Il se présenta, un arc sur l'épaule, un fouet à la main. Des cordons

multicolores serraient étroitement ses jambes torses. Ses gros bras

sortaient d'une tunique sans manches, et un bonnet de fourrure

ombrageait sa mine, dont la barbe était frisée en anneaux.

D'abord, il eut l'air de ne pas comprendre l'interprète. Mais Vitellius

lança un coup d'œil à Antipas, qui répéta tout de suite son

commandement. Alors Iaçim appliqua ses deux mains contre la porte. Elle

glissa dans le mur.

Un souffle d'air chaud s'exhala des ténèbres. Une allée descendait en

tournant; ils la prirent et arrivèrent au seuil d'une grotte, plus

étendue que les autres souterrains.

Une arcade s'ouvrait au fond sur le précipice, qui de ce côté-là

défendait la citadelle. Un chèvrefeuille, se cramponnant à la voûte,

laissait retomber ses fleurs en pleine lumière. A ras du sol, un filet

d'eau murmurait.

Des chevaux blancs étaient là, une centaine peut-être, et qui

mangeaient de l'orge sur une planche au niveau de leur bouche.

Ils avaient tous la crinière peinte en bleu, les sabots dans des

mitaines de sparterie, et les poils d'entre les oreilles bouffant

sur le frontal, comme une perruque. Avec leur queue très longue,

ils se battaient mollement les jarrets. Le proconsul en resta muet

d'admiration.

C'étaient de merveilleuses bêtes, souples comme des serpents, légères

comme des oiseaux. Elles partaient avec la flèche du cavalier,

renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de

l'embarras des rochers, sautaient par-dessus des abîmes, et pendant

tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétique; un

mot les arrêtait. Dès que Iaçim entra, elles vinrent à lui, comme des

moutons quand paraît le berger; et, avançant leur encolure, elles le

regardaient inquiètes avec leurs yeux d'enfant. Par habitude, il lança

du fond de sa gorge un cri rauque qui les mit en gaieté; et elles se

cabraient, affamées d'espace, demandant à courir.

Antipas, de peur que Vitellius ne les enlevât, les avait emprisonnées

dans cet endroit, spécial pour les animaux, en cas de siège.

«L'écurie est mauvaise, dit le proconsul, et tu risques de les perdre!

Fais l'inventaire, Sisenna!»

Le publicain retira une tablette de sa ceinture, compta les chevaux et

les inscrivit.

Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs pour

piller les provinces. Celui-là flairait partout, avec sa mâchoire de

fouine et ses paupières clignotantes.

Enfin, on remonta dans la cour.

Des rondelles de bronze au milieu des pavés, çà et là, couvraient

les citernes. Il en observa une, plus grande que les autres, et qui

n'avait pas sous les talons leur sonorité. Il les frappa toutes

alternativement, puis hurla, en piétinant:

«Je l'ai! je l'ai! C'est ici le trésor d'Hérode!»

La recherche de ses trésors était une folie des Romains.

Ils n'existaient pas, jura le tétrarque.

Cependant, qu'y avait-il là-dessous?

«Rien! un homme, un prisonnier.

--Montre-le!» dit Vitellius.

Le tétrarque n'obéit pas; les Juifs auraient connu son secret. Sa

répugnance à ouvrir la rondelle impatientait Vitellius.

«Enfoncez-la!» cria-t-il aux licteurs.

Mannaëi avait deviné ce qui les occupait. Il crut, en voyant une hache,

qu'on allait décapiter Iaokanann, et il arrêta le licteur au premier

coup sur la plaque, insinua entre elle et les pavés une manière de

crochet, puis, roidissant ses longs bras maigres, la souleva doucement,

elle s'abattit; tous admirèrent la force de ce vieillard. Sous le

couvercle doublé de bois, s'étendait une trappe de même dimension. D'un

coup de poing, elle se replia en deux panneaux; on vit alors un trou,

une fosse énorme que contournait un escalier sans rampe; et ceux qui

se penchèrent sur le bord aperçurent au fond quelque chose de vague et

d'effrayant.

Un être humain était couché par terre, sous de longs cheveux se

confondant avec les poils de bête qui garnissaient son dos. Il se leva.

Son front touchait à une grille horizontalement scellée; et, de temps à

autre, il disparaissait dans les profondeurs de son antre.

Le soleil faisait briller la pointe des tiares, le pommeau des glaives,

chauffait à outrance les dalles; et des colombes, s'envolant des

frises, tournoyaient au-dessus de la cour. C'était l'heure où Mannaëi

ordinairement leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant

le tétrarque, qui était debout près de Vitellius. Les Galiléens,

les prêtres, les soldats, formaient un cercle par derrière; tous se

taisaient, dans l'angoisse de ce qui allait arriver.

Ce fut d'abord un grand soupir, poussé d'une voix caverneuse.

Hérodias l'entendit à l'autre bout du palais. Vaincue par une

fascination, elle traversa la foule, et elle écoutait, une main sur

l'épaule de Mannaëi, le corps incliné.

La voix s'éleva:

«Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres

gonflées, cimbales retentissantes!»

On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D'autres accoururent.

«Malheur à toi, ô peuple! et aux traîtres de Juda, aux ivrognes

d'Éphraïm, à ceux qui habitent la vallée grasse, et que les vapeurs du

vin font chanceler!

«Qu'ils se dissipent comme l'eau qui s'écoule, comme la limace qui

se fond en marchant, comme l'avorton d'une femme qui ne voit pas le

soleil.

«Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux,

dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses

seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront,

les villes brûleront, et le fléau de l'Éternel ne s'arrêtera pas. Il

retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve

d'un teinturier. Il vous déchirera comme une herse neuve; il répandra

sur les montagnes tous les morceaux de votre chair!»

De quel conquérant parlait-il? Était-ce de Vitellius? Les Romains seuls

pouvaient produire cette extermination. Des plaintes s'échappaient:

«Assez! assez! qu'il finisse!»

Il continua, plus haut:

«Auprès du cadavre de leurs mères, les petits enfants se traîneront

sur les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain à travers les

décombres, au hasard des épées. Les chacals s'arracheront des ossements

sur les places publiques, où le soir les vieillards causaient. Tes

vierges, en avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les

festins de l'étranger, et tes fils les plus braves baisseront leur

échine, écorchée par des fardeaux trop lourds!»

Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de

son histoire. C'étaient les paroles des anciens prophètes. Iaokanann

les envoyait, comme de grands coups, l'une après l'autre.

Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annonçait un

affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-né un bras

dans la caverne du dragon, l'or à la place de l'argile, le désert

s'épanouissant comme une rose: «Ce qui maintenant vaut soixante kiccars

ne coûtera pas une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers;

on s'endormira dans les pressoirs le ventre plein! Quand viendras-tu,

toi que j'espère? D'avance, tous les peuples s'agenouillent, et ta

domination sera éternelle, Fils de David!»

Le tétrarque se rejeta en arrière, l'existence d'un fils de David

l'outrageant comme une menace.

Iaokanann l'invectiva pour sa royauté.

«Il n'y a pas d'autre roi que l'Éternel!» et pour ses jardins, pour ses

statues, pour ses meubles d'ivoire, comme l'impie Achab!

Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu à sa poitrine et le

lança dans la fosse, en lui commandant de se taire.

La voix répondit:

«Je crierai comme un ours, comme un âne sauvage, comme une femme qui

enfante!

«Le châtiment est déjà dans ton inceste. Dieu t'afflige de la stérilité

du mulet!»

Et des rires s'élevèrent, pareils au clapotement des flots.

Vitellius s'obstinait à rester. L'interprète, d'un ton impassible,

redisait, dans la langue des Romains, toutes les injures que Iaokanann

rugissait dans la sienne. Le tétrarque et Hérodias étaient forcés de

les subir deux fois. Il haletait, pendant qu'elle observait, béante, le

fond du puits.

L'homme effroyable se renversa la tête et, empoignant les barreaux, y

colla son visage, qui avait l'air d'une broussaille, où étincelaient

deux charbons:

«Ah! c'est toi, Iézabel!

«Tu as pris son cœur avec le craquement de ta chaussure. Tu

hennissais comme une cavale. Tu as dressé ta couche sur les monts pour

accomplir tes sacrifices!

«Le Seigneur arrachera tes pendants d'oreilles, tes robes de pourpre,

tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds,

et les petits croissants d'or qui tremblent sur ton front, tes miroirs

d'argent, tes éventails en plumes d'autruche, les patins de nacre qui

haussent ta taille, l'orgueil de tes diamants, les senteurs de tes

cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse;

et les cailloux manqueront pour lapider l'adultère!»

Elle chercha du regard une défense autour d'elle. Les Pharisiens

baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadducéens tournaient la tête,

craignant d'offenser le proconsul. Antipas paraissait mourir.

La voix grossissait, se développait, roulait avec des déchirements de

tonnerre, et, l'écho dans la montagne la répétant, elle foudroyait

Machærous d'éclats multipliés.

«Étale-toi dans la poussière, fille de Babylone! Fais moudre la

farine! Ote ta ceinture, détache ton soulier, trousse-toi, passe les

fleuves! ta honte sera découverte, ton opprobre sera vu! tes sanglots

te briseront les dents! L'Éternel exècre la puanteur de tes crimes!

Maudite! maudite! Crève comme une chienne!»

La trappe se ferma, le couvercle se rabattit. Mannaëi voulait étrangler

Iaokanann.

Hérodias disparut. Les Pharisiens étaient scandalisés. Antipas, au

milieu d'eux, se justifiait.

«Sans doute, reprit Éléazar, il faut épouser la femme de son frère;

mais Hérodias n'était pas veuve, et de plus elle avait un enfant, ce

qui constituait l'abomination.

--Erreur! erreur! objecta le Sadducéen Jonathas. La loi condamne ces

mariages, sans les proscrire absolument.

--N'importe! On est pour moi bien injuste! disait Antipas, car, enfin,

Absalon a couché avec les femmes de son père, Juda avec sa bru, Ammon

avec sa sœur, Loth avec ses filles.»

Aulus, qui venait de dormir, reparut à ce moment-là. Quand il fut

instruit de l'affaire, il approuva le tétrarque. On ne devait point se

gêner pour de pareilles sottises, et il riait beaucoup du blâme des

prêtres et de la fureur de Iaokanann.

Hérodias, au milieu du perron, se retourna vers lui.

«Tu as tort, mon maître! Il ordonne au peuple de refuser l'impôt.

--Est-ce vrai?» demanda tout de suite le publicain.

Les réponses furent généralement affirmatives. Le tétrarque les

renforçait.

Vitellius songea que le prisonnier pouvait s'enfuir; et comme la

conduite d'Antipas lui semblait douteuse, il établit des sentinelles

aux portes, le long des murs et dans la cour.

Ensuite, il alla vers son appartement. Les députations des prêtres

l'accompagnèrent.

Sans aborder la question de la sacrificature, chacune émettait ses

griefs.

Tous l'obsédaient. Il les congédia.

Jonathas le quittait, quand il aperçut, dans un créneau, Antipas

causant avec un homme à longs cheveux et en robe blanche, un Essénien;

et il regretta de l'avoir soutenu.

Une réflexion avait consolé le tétrarque. Iaokanann ne dépendait plus

de lui; les Romains s'en chargeaient. Quel soulagement! Phanuel se

promenait alors sur le chemin de ronde.

Il l'appela, et désignant les soldats:

«Ils sont les plus forts! je ne peux le délivrer! ce n'est pas ma

faute!»

La cour était vide. Les esclaves se reposaient. Sur la rougeur du ciel,

qui enflammait l'horizon, les moindres objets perpendiculaires se

détachaient en noir. Antipas distingua les salines à l'autre bout de

la mer Morte et ne voyait plus les tentes des Arabes. Sans doute ils

étaient partis. La lune se levait; un apaisement descendait dans son

cœur.

Phanuel, accablé, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il révéla

ce qu'il avait à dire.

Depuis le commencement du mois, il étudiait le ciel avant l'aube, la

constellation de Persée se trouvant au zénith. Agalah se montrait

à peine, Algol brillait moins, Mira-Cœti avait disparu; d'où

il augurait la mort d'un homme considérable, cette nuit même, dans

Machærous.

Lequel? Vitellius était trop bien entouré. On n'exécuterait pas

Iaokanann. «C'est donc moi», pensa le tétrarque.

Peut-être que les Arabes allaient revenir? Le proconsul découvrirait

ses relations avec les Parthes! Des sicaires de Jérusalem escortaient

les prêtres; ils avaient sous leurs vêtements des poignards, et le

tétrarque ne doutait pas de la science de Phanuel.

Il eut l'idée de recourir à Hérodias. Il la haïssait pourtant. Mais

elle lui donnerait du courage, et tous les liens n'étaient pas rompus

de l'ensorcellement qu'il avait autrefois subi.

Quand il entra dans sa chambre, du cinnamome fumait sur une vasque de

porphyre, et des poudres, des onguents, des étoffes pareilles à des

nuages, des broderies plus légères que des plumes, étaient dispersés.

Il ne dit pas la prédiction de Phanuel ni sa peur des Juifs et des

Arabes; elle l'eût accusé d'être lâche. Il parla seulement des Romains;

Vitellius ne lui avait rien confié de ses projets militaires. Il le

supposait ami de Caïus, que fréquentait Agrippa; et il serait envoyé en

exil, ou peut-être on l'égorgerait.

Hérodias, avec une indulgence dédaigneuse, tâcha de le rassurer. Enfin,

elle tira d'un petit coffre une médaille bizarre, ornée du profil

de Tibère. Cela suffisait à faire pâlir les licteurs et fondre les

accusations.

Antipas, ému de reconnaissance, lui demanda comment elle l'avait.

«On me l'a donnée», reprit-elle.

Sous une portière en face, un bras nu s'avança, un bras jeune, charmant

et comme tourné dans l'ivoire par Polyclète. D'une façon un peu gauche

et cependant gracieuse, il ramait dans l'air, pour saisir une tunique

oubliée sur une escabelle près de la muraille.

Une vieille femme la passa doucement, en écartant le rideau.

Le tétrarque eut un souvenir, qu'il ne pouvait préciser.

«Cette esclave est-elle à toi?

--Que t'importe?» répondit Hérodias.

III

Les convives emplissaient la salle du festin.

Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que séparaient des

colonnes en bois d'algumim, avec des chapiteaux de bronze couverts de

sculptures. Deux galeries à claire-voie s'appuyaient dessus; et une

troisième en filigrane d'or se bombait au fond, vis-à-vis d'un cintre

énorme, qui s'ouvrait à l'autre bout.

Des candélabres, brûlant sur les tables alignées dans toute la longueur

du vaisseau, faisaient des buissons de feux, entre les coupes de terre

peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de

raisin; mais ces clartés rouges se perdaient progressivement, à cause

de la hauteur du plafond; et des points lumineux brillaient, comme

des étoiles, la nuit, à travers des branches. Par l'ouverture de la

grande baie, on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons;

car Antipas fêtait ses amis, son peuple, et tous ceux qui s'étaient

présentés.

Des esclaves, alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales

de feutre, circulaient, en portant des plateaux.

La table proconsulaire occupait, sous la tribune dorée, une estrade

en planches de sycomore. Des tapis de Babylone l'enfermaient dans une

espèce de pavillon.

Trois lits d'ivoire, un en face et deux sur les flancs, contenaient

Vitellius, son fils et Antipas; le proconsul étant près de la porte, à

gauche, Aulus à droite, le tétrarque au milieu.

Il avait un lourd manteau noir, dont la trame disparaissait sous des

applications de couleur, du fard aux pommettes, la barbe en éventail,

et de la poudre d'azur dans ses cheveux, serrés par un diadème de

pierreries. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui descendait

en diagonale sur une toge de lin. Aulus s'était fait nouer dans le dos

les manches de sa robe en soie violette, lamée d'argent. Les boudins de

sa chevelure formaient des étages, et un collier de saphirs étincelait

à sa poitrine, grasse et blanche comme celle d'une femme. Près de lui,

sur une natte et jambes croisées, se tenait un enfant très beau, qui

souriait toujours. Il l'avait vu dans les cuisines, ne pouvait plus

s'en passer, et, ayant peine à retenir son nom chaldéen, l'appelait

simplement: «l'Asiatique». De temps à autre, il s'étalait sur le

triclinium. Alors, ses pieds nus dominaient l'assemblée.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 6 / 22 段