Dès qu'il entra dans la barque, elle enfonça prodigieusement, écrasée

par son poids; une secousse la remonta, et Julien se mit à ramer.

A chaque coup d'aviron, le ressac des flots la soulevait par l'avant.

L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des deux côtés du

bordage. Elle creusait des abîmes, elle faisait des montagnes, et la

chaloupe sautait dessus, puis redescendait dans des profondeurs où elle

tournoyait, ballottée par le vent.

Julien penchait son corps, dépliait les bras, et, s'arc-boutant des

pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir plus

de force. La grêle cinglait ses mains, la pluie coulait dans son dos,

la violence de l'air l'étouffait, il s'arrêta. Alors le bateau fut

emporté à la dérive. Mais, comprenant qu'il s'agissait d'une chose

considérable, d'un ordre auquel il ne fallait pas désobéir, il reprit

ses avirons; et le claquement des tolets coupait la clameur de la

tempête.

La petite lanterne brûlait devant lui. Des oiseaux, en voletant, la

cachaient par intervalles. Mais toujours il apercevait les prunelles du

lépreux qui se tenait debout à l'arrière, immobile comme une colonne.

Et cela dura longtemps, très longtemps.

Quand ils furent arrivés dans la cahute, Julien ferma la porte et il

le vit siégeant sur l'escabeau. L'espèce de linceul qui le recouvrait

était tombé jusqu'à ses hanches; et ses épaules, sa poitrine, ses bras

maigres disparaissaient sous des plaques de pustules écailleuses. Des

rides énormes labouraient son front. Tel qu'un squelette, il avait un

trou à la place du nez, et ses lèvres bleuâtres dégageaient une haleine

épaisse comme un brouillard et nauséabonde.

«J'ai faim!» dit-il.

Julien lui donna ce qu'il possédait, un vieux quartier de lard et les

croûtes d'un pain noir.

Quand il les eut dévorés, la table, l'écuelle et le manche du couteau

portaient les mêmes taches que l'on voyait sur son corps.

Ensuite, il dit: «J'ai soif!»

Julien alla chercher sa cruche; et, comme il la prenait, il en sortit

un arome qui dilata son cœur et ses narines. C'était du vin; quelle

trouvaille! mais le lépreux avança le bras et d'un trait vida toute la

cruche.

Puis il dit: «J'ai froid!»

Julien, avec sa chandelle, enflamma un paquet de fougères, au milieu de

la cabane.

Le lépreux vint s'y chauffer; et, accroupi sur les talons, il tremblait

de tous ses membres, s'affaiblissait; ses yeux ne brillaient plus, ses

ulcères coulaient, et, d'une voix presque éteinte, il murmura: «Ton

lit!»

Julien l'aida doucement à s'y traîner et même étendit sur lui, pour le

couvrir, la toile de son bateau.

Le lépreux gémissait. Les coins de sa bouche découvraient ses dents, un

râle accéléré lui secouait sa poitrine, et son ventre, à chacune de ses

aspirations, se creusait jusqu'aux vertèbres.

Puis il ferma les paupières.

«C'est comme de la glace dans mes os! Viens près de moi!»

Et Julien, écartant la toile, se coucha sur les feuilles mortes, près

de lui, côte à côte.

Le lépreux tourna la tête.

«Déshabille-toi, pour que j'aie la chaleur de ton corps!»

Julien ôta ses vêtements; puis, nu comme au jour de sa naissance, se

replaça dans le lit; et il sentait contre sa cuisse la peau du lépreux,

plus froide qu'un serpent et rude comme une lime.

Il tâchait de l'encourager, et l'autre répondait en haletant;

«Ah! je vais mourir!... Rapproche-toi, réchauffe-moi! Pas avec les

mains! non! toute ta personne.

Julien s'étala dessus complètement, bouche contre bouche, poitrine sur

poitrine.

Alors le lépreux l'étreignit; et ses yeux tout à coup prirent une

clarté d'étoiles; ses cheveux s'allongèrent comme les rais du soleil;

le souffle de ses narines avait la douceur des roses; un nuage d'encens

s'éleva du foyer, les flots chantaient. Cependant une abondance de

délices, une joie surhumaine descendait comme une inondation dans

l'âme de Julien pâmé; et celui dont les bras le serraient toujours

grandissait, grandissait, touchant de sa tête et de ses pieds les deux

murs de la cabane. Le toit s'envola, le firmament se déployait; et

Julien monta vers les espaces bleus, face à face avec Notre-Seigneur

Jésus, qui l'emportait dans le ciel.

Et voilà l'histoire de saint Julien l'Hospitalier, telle à peu près

qu'on la trouve, sur un vitrail d'église, dans mon pays.

NOTES

=Calicut=, ville de l'Inde autrefois très florissante; premier

port indien où abordèrent, en 1498, les Portugais conduits par Vasco de

Gama. On y fabrique le tissu de coton, appelé de son nom calicot.

=Choucas=, nom d'une espèce de corbeau.

=Echauguette=, petite guérite de pierre, de forme ronde, surmontée

d'une calotte dallée, et qui était placée au sommet des tours.

=Garamantes=, ancien peuple de la Libye intérieure, au sud-est de

la Nubie dont le séparait la chaîne de l'Atlas.

=Gerfaut=, nom d'une espèce de faucon, un des plus grands, des

plus forts et des plus hardis oiseaux de proie.

=Guivre=, bête héraldique figurée sur le blason de Milan par un

serpent qui dévore un enfant.

=Occitanie=, le moyen âge désignait sous ce nom le Languedoc et

même tout le littoral français de la Méditerranée.

=Suréna=, en souvenir du général parthe de ce nom, fameux par

son train royal et par sa victoire sur les Romains en l'an 53 avant

Jésus-Christ.

=Tiercelet=, nom du mâle de l'autour, d'un tiers plus petit que sa

femelle.

=Troglodytes=, nom sous lequel les anciens désignaient un peuple

sauvage habitant dans des cavernes au sud-est de l'Égypte, le long du

golfe Arabique.

HÉRODIAS

I

La citadelle de Machærous se dressait à l'orient de la mer Morte, sur

un pic de basalte ayant la forme d'un cône. Quatre vallées profondes

l'entouraient; deux vers les flancs, une en face, la quatrième au

delà. Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d'un

mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain; et, par un chemin

en zigzag tailladant le rocher, la ville se reliait à la forteresse,

dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées, avec des

angles nombreux, des créneaux sur le bord, et, çà et là, des tours qui

faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierres, suspendue

au-dessus de l'abîme.

Il y avait dans l'intérieur un palais orné de portiques et couvert

d'une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des

mâts étaient disposés pour tendre un velarium.

Un matin, avant le jour, le tétrarque Hérode-Antipas vint s'y accouder

et regarda.

Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs

crêtes, pendant que leur masse, jusqu'au fond des abîmes, était encore

dans l'ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours

de la mer Morte apparurent. L'aube, qui se levait derrière Machærous,

épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève,

les collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée,

inclinant leurs surfaces raboteuses et grises. Engaddi, au milieu,

traçait une barre noire; Hébron, dans l'enfoncement, s'arrondissait

en dôme; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, Karmel des

champs de sésame; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait

Jérusalem. Le tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite,

les palmiers de Jéricho; et il songea aux autres villes de sa Galilée:

Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut-être il ne reviendrait

plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche,

elle éblouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait

en lapis-lazuli; et à sa pointe méridionale, du côté de l'Yémen,

Antipas reconnut ce qu'il craignait d'apercevoir. Des tentes brunes

étaient dispersées; des hommes avec des lances circulaient entre les

chevaux, et des feux s'éteignant brillaient comme des étincelles à ras

du sol.

C'étaient les troupes du roi des Arabes, dont il avait répudié la

fille pour prendre Hérodias, mariée à l'un de ses frères qui vivait en

Italie, sans prétentions au pouvoir.

Antipas attendait les secours des Romains; et Vitellius, gouverneur de

la Syrie, tardant à paraître, il se rongeait d'inquiétudes.

Agrippa, sans doute, l'avait ruiné chez l'empereur? Philippe, son

troisième frère, souverain de la Batanée, s'armait clandestinement. Les

Juifs ne voulaient plus de ses mœurs idolâtres, tous les autres de

sa domination; si bien qu'il hésitait entre deux projets: adoucir les

Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes; et, sous le prétexte

de fêter son anniversaire, il avait convié, pour ce jour même, à un

grand festin les chefs de ses troupes, les régisseurs de ses campagnes

et les principaux de la Galilée.

Il fouilla d'un regard aigu toutes les routes. Elles étaient vides. Des

aigles volaient au-dessus de sa tête; les soldats, le long du rempart,

dormaient contre les murs; rien ne bougeait dans le château.

Tout à coup, une voix lointaine, comme échappée des profondeurs de

la terre, fit pâlir le tétrarque. Il se pencha pour écouter, elle

avait disparu. Elle reprit, et, en claquant dans ses mains, il cria:

«Mannaëi! Mannaëi!»

Un homme se présenta, nu jusqu'à la ceinture, comme les masseurs des

bains. Il était très grand, vieux, décharné, et portait sur la cuisse

un coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, relevée par un

peigne, exagérait la largeur de son front. Une somnolence décolorait

ses yeux, mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient légèrement

sur les dalles, tout son corps ayant la souplesse d'un singe, et sa

figure l'impassibilité d'une momie.

«Où est-il?» demanda le tétrarque.

Mannaëi répondit, en indiquant avec son pouce un objet derrière eux:

«Là! toujours!

--J'avais cru l'entendre!»

Et Antipas, quand il eut respiré largement, s'informa de Iaokanann, le

même que les Latins appellent saint Jean-Baptiste. Avait-on revu ces

deux hommes, admis par indulgence, l'autre mois, dans son cachot, et

savait-on, depuis lors, ce qu'ils étaient venus faire?

Mannaëi répliqua:

«Ils ont échangé avec lui des paroles mystérieuses, comme les voleurs,

le soir, aux carrefours des routes. Ensuite ils sont partis vers la

haute Galilée, en annonçant qu'ils apporteraient une grande nouvelle.»

Antipas baissa la tête, puis d'un air d'épouvante:

«Garde-le! garde-le! Et ne laisse entrer personne! Ferme bien la porte!

Couvre la fosse! On ne doit pas même soupçonner qu'il vit!»

Sans avoir reçu ces ordres, Mannaëi les accomplissait; car Iaokanann

était Juif, et il exécrait les Juifs comme tous les Samaritains.

Leur temple de Garizim, désigné par Moïse pour être le centre d'Israël,

n'existait plus depuis le roi Hyrcan; et celui de Jérusalem les mettait

dans la fureur d'un outrage, et d'une injustice permanente. Mannaëi s'y

était introduit, afin d'en souiller l'autel avec des os de morts. Ses

compagnons, moins rapides, avaient été décapités.

Il l'aperçut dans l'écartement de deux collines. Le soleil faisait

resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d'or de sa

toiture. C'était comme une montagne lumineuse, quelque chose de

surhumain, écrasant tout de son opulence et de son orgueil.

Alors il étendit les bras du côté de Sion; et, la taille droite, le

visage en arrière, les poings fermés, lui jeta un anathème, croyant que

les mots avaient un pouvoir effectif.

Antipas écoutait, sans paraître scandalisé.

Le Samaritain dit encore:

«Par moments il s'agite, il voudrait fuir, il espère une délivrance.

D'autres fois, il a l'air tranquille d'une bête malade; ou bien je le

vois qui marche dans les ténèbres, en répétant: «Qu'importe? Pour qu'il

grandisse, il faut que je diminue!»

Antipas et Mannaëi se regardèrent. Mais le tétrarque était las de

réfléchir.

Tous ces monts autour de lui, comme des étages de grands flots

pétrifiés, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l'immensité

du ciel bleu, l'éclat violent du jour, la profondeur des abîmes le

troublaient; et une désolation l'envahissait au spectacle du désert,

qui figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithéâtres

et des palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l'odeur du soufre,

comme l'exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le

rivage sous les eaux pesantes. Ces marques d'une colère immortelle

effrayaient sa pensée, et il restait les deux coudes sur la balustrade,

les yeux fixes et les tempes dans les mains. Quelqu'un l'avait touché.

Il se retourna. Hérodias était devant lui.

Une simarre de pourpre légère l'enveloppait jusqu'aux sandales. Sortie

précipitamment de sa chambre, elle n'avait ni colliers ni pendants

d'oreilles; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras

et s'enfonçait, par le bout, dans l'intervalle de ses deux seins. Ses

narines, trop remontées, palpitaient; la joie d'un triomphe éclairait

sa figure; et, d'une voix forte, secouant le tétrarque:

«César nous aime! Agrippa est en prison!

--Qui te l'a dit?

--Je le sais!»

Elle ajouta:

«C'est pour avoir souhaité l'empire à Caïus!»

Tout en vivant de leurs aumônes, il avait brigué le titre de

roi, qu'ils ambitionnaient comme lui. Mais dans l'avenir plus de

craintes!--«Les cachots de Tibère s'ouvrent difficilement, et

quelquefois l'existence n'y est pas sûre!»

Antipas la comprit; et, bien qu'elle fût la sœur d'Agrippa, son

intention atroce lui sembla justifiée. Ces meurtres étaient une

conséquence des choses, une fatalité des maisons royales. Dans celle

d'Hérode, on ne les comptait plus.

Puis elle étala son entreprise: les clients achetés, les lettres

découvertes, des espions à toutes les portes, et comment elle était

parvenue à séduire Eutychès le dénonciateur.--«Rien ne me coûtait! Pour

toi, n'ai-je pas fait plus?... J'ai abandonné ma fille!»

Après son divorce, elle avait laissé dans Rome cette enfant, espérant

bien en avoir d'autres du tétrarque. Jamais elle n'en parlait. Il se

demanda pourquoi son accès de tendresse.

On avait déplié le velarium et apporté vivement de larges coussins

auprès d'eux. Hérodias s'y affaissa et pleurait, en tournant le dos.

Puis elle se passa la main sur les paupières, dit qu'elle n'y voulait

plus songer, qu'elle se trouvait heureuse; et elle lui rappela leurs

causeries là-bas, dans l'atrium, les rencontres aux étuves, leurs

promenades le long de la voie Sacrée, et les soirs, dans les grandes

villas, au murmure des jets d'eau, sous des arcs de fleurs, devant la

Campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois, en se frôlant

contre sa poitrine, avec des gestes câlins. Il la repoussa. L'amour

qu'elle tâchait de ranimer était si loin maintenant! Et tous ses

malheurs en découlaient; car, depuis douze ans bientôt, la guerre

continuait. Elle avait vieilli le tétrarque. Ses épaules se voûtaient

dans une toge sombre à bordure violette; ses cheveux blancs se mêlaient

à sa barbe, et le soleil, qui traversait le voile, baignait de lumière

son front chagrin. Celui d'Hérodias également avait des plis; et, l'un

en face de l'autre, ils se considéraient d'une manière farouche.

Les chemins dans la montagne commencèrent à se peupler. Des pasteurs

piquaient des bœufs, des enfants tiraient des ânes, des palefreniers

conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au delà

de Machærous disparaissaient derrière le château; d'autres montaient

le ravin en face, et, parvenus à la ville, déchargeaient leurs bagages

dans les cours. C'étaient les pourvoyeurs du tétrarque, et des valets,

précédant ses convives.

Mais au fond de la terrasse, à gauche, un Essénien parut, en robe

blanche, nu-pieds, l'air stoïque. Mannaëi, du côté droit, se

précipitait en levant son coutelas.

Hérodias lui cria: «Tue-le!

--Arrête!» dit le tétrarque.

Il devint immobile; l'autre aussi.

Puis ils se retirèrent, chacun par un escalier différent, à reculons,

sans se perdre des yeux.

«Je le connais! dit Hérodias, il se nomme Phanuel et cherche à voir

Iaokanann, puisque tu as l'aveuglement de le conserver!»

Antipas objecta qu'il pouvait un jour servir. Ses attaques contre

Jérusalem gagnaient à eux le reste des Juifs.

«Non! reprit-elle, ils acceptent tous les maîtres et ne sont pas

capables de faire une patrie!» Quant à celui qui remuait le peuple avec

des espérances conservées depuis Néhémias, la meilleure politique était

de le supprimer.

Rien ne pressait, selon le tétrarque. Iaokanann dangereux! Allons donc!

Il affectait d'en rire.

«Tais-toi!» Et elle redit son humiliation, un jour qu'elle allait

vers Galaad, pour la récolte du baume. «Des gens, au bord du fleuve,

remettaient leurs habits. Sur un monticule, à côté, un homme parlait.

Il avait une peau de chameau autour des reins, et sa tête ressemblait

à celle d'un lion. Dès qu'il m'aperçut, il cracha sur moi toutes

les malédictions des prophètes. Ses prunelles flamboyaient; sa voix

rugissait; il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre.

Impossible de fuir! les roues de mon char avaient du sable jusqu'aux

essieux; et je m'éloignais lentement, m'abritant sous mon manteau,

glacée par ces injures qui tombaient comme une pluie d'orage.»

Iaokanann l'empêchait de vivre. Quand on l'avait pris et lié avec des

cordes, les soldats devaient le poignarder s'il résistait; il s'était

montré doux. On avait mis des serpents dans sa prison; ils étaient

morts.

L'inanité de ces embûches exaspérait Hérodias. D'ailleurs, pourquoi sa

guerre contre elle? Quel intérêt le poussait? Ses discours, criés à des

foules, s'étaient répandus, circulaient; elle les entendait partout,

ils emplissaient l'air. Contre des légions elle aurait eu de la

bravoure. Mais cette force, plus pernicieuse que les glaives, et qu'on

ne pouvait saisir, était stupéfiante; et elle parcourait la terrasse,

blêmie par sa colère, manquant de mots pour exprimer ce qui l'étouffait.

Elle songeait aussi que le tétrarque, cédant à l'opinion, s'aviserait

peut-être de la répudier. Alors tout serait perdu! Depuis son enfance,

elle nourrissait le rêve d'un grand empire. C'était pour y atteindre

que, délaissant son premier époux, elle s'était jointe à celui-là, qui

l'avait dupée, pensait-elle.

«J'ai pris un bon soutien, en entrant dans ta famille!

--Elle vaut la tienne!» dit simplement le tétrarque.

Hérodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des prêtres et des

rois ses aïeux.

«Mais ton grand-père balayait le temple d'Ascalon! Les autres étaient

bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de

Juda depuis le roi David! Tous mes ancêtres ont battu les tiens! Le

premier des Makkabi vous a chassés d'Hébron; Hyrcan, forcés à vous

circoncire!» Et, exhalant le mépris de la patricienne pour le plébéien,

la haine de Jacob contre Édom, elle lui reprocha son indifférence aux

outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa

lâcheté pour le peuple qui la détestait. «Tu es comme lui, avoue-le! et

tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres. Reprends-la!

Va-t'en vivre avec elle, dans sa maison de toile! dévore son pain cuit

sous la cendre! avale le lait caillé de ses brebis! baise ses joues

bleues! et oublie-moi!»

Le tétrarque n'écoutait plus. Il regardait la plate-forme d'une maison,

où il y avait une jeune fille, et une vieille femme tenant un parasol à

manche de roseau, long comme la ligne d'un pêcheur. Au milieu du tapis,

un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles,

des pendeloques d'orfèvrerie en débordaient confusément. La jeune

fille, par intervalles, se penchait vers ces choses et les secouait à

l'air. Elle était vêtue comme les Romaines, d'une tunique calamistrée

avec un péplum à glands d'émeraude; et des lanières bleues enfermaient

sa chevelure, trop lourde, sans doute, car, de temps à autre, elle y

portait la main. L'ombre du parasol se promenait au-dessus d'elle, en

la cachant à demi. Antipas aperçut deux ou trois fois son col délicat,

l'angle d'un œil, le coin d'une petite bouche. Mais il voyait, des

hanches à la nuque, toute sa taille qui s'inclinait pour se redresser

d'une manière élastique. Il épiait le retour de ce mouvement, et sa

respiration devenait plus forte; des flammes s'allumaient dans ses

yeux. Hérodias l'observait.

Il demanda: «Qui est-ce?»

Elle répondit n'en rien savoir et s'en alla soudainement apaisée.

Le tétrarque était attendu sous les portiques par des Galiléens, le

maître des écritures, le chef des pâturages, l'administrateur des

salines et un Juif de Babylone, commandant ses cavaliers. Tous le

saluèrent d'une acclamation. Puis, il disparut vers les chambres

intérieures.

Phanuel surgit à l'angle d'un couloir.

«Ah! encore? Tu viens pour Iaokanann, sans doute?

--Et pour toi! j'ai à t'apprendre une chose considérable.»

Et, sans quitter Antipas, il pénétra, derrière lui, dans un appartement

obscur.

Le jour tombait par un grillage, se développant tout du long sous la

corniche. Les murailles étaient peintes d'une couleur grenat, presque

noire. Dans le fond s'étalait un lit d'ébène, avec des sangles en peau

de bœuf. Un bouclier d'or, au-dessus, luisait comme un soleil.

Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit.

Phanuel était debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspirée:

«Le Très-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un.

Si tu l'opprimes, tu seras châtié.

--C'est lui qui me persécute! s'écria Antipas. Il a voulu de moi une

action impossible. Depuis ce temps-là il me déchire. Et je n'étais pas

dur, au commencement! Il a même dépêché de Machærous des hommes qui

bouleversent mes provinces. Malheur à sa vie! Puisqu'il m'attaque, je

me défends!

--Ses colères ont trop de violence, répliqua Phanuel. N'importe! Il

faut le délivrer.

--On ne relâche pas les bêtes furieuses!» dit le tétrarque.

L'Essénien répondit:

«Ne t'inquiète plus! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes.

Son œuvre doit s'étendre jusqu'au bout de la terre!»

Antipas semblait perdu dans une vision.

«Sa puissance est forte!... Malgré moi, je l'aime!

--Alors, qu'il soit libre?»

Le tétrarque hocha la tête. Il craignait Hérodias, Mannaëi et l'inconnu.

Phanuel tâcha de le persuader, en alléguant, pour garantie de ses

projets, la soumission des Esséniens aux rois. On respectait ces hommes

pauvres, indomptables par les supplices, vêtus de lin, et qui lisaient

l'avenir dans les étoiles.

Antipas se rappela un mot de lui tout à l'heure.

«Quelle est cette chose que tu m'annonçais comme importante?»

Un nègre survint. Son corps était blanc de poussière. Il râlait et ne

put que dire:

«Vitellius!

--Comment? il arrive?

--Je l'ai vu. Avant trois heures, il est ici!»

Les portières des corridors furent agitées comme par le vent. Une

rumeur emplit le château, un vacarme de gens qui couraient, de meubles

qu'on traînait, d'argenteries s'écroulant; et, du haut des tours, des

buccins sonnaient, pour avertir les esclaves dispersés.

II

Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius entra dans

la cour. Il s'appuyait sur le bras de son interprète, suivi d'une

grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, ayant la toge,

le laticlave, les brodequins d'un consul et des licteurs autour de sa

personne.

Ils plantèrent contre la porte leurs douze faisceaux, des baguettes

reliées par une courroie avec une hache dans le milieu. Alors, tous

frémirent devant la majesté du peuple romain.

La litière, que huit hommes manœuvraient, s'arrêta. Il en sortit un

adolescent, le ventre gros, la face bourgeonnée, des perles le long des

doigts. On lui offrit une coupe pleine de vin et d'aromates. Il la but

et en réclama une seconde.

Le tétrarque était tombé aux genoux du proconsul, chagrin, disait-il,

de n'avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence. Autrement, il

eût ordonné sur les routes tout ce qu'il fallait pour les Vitellius.

Ils descendaient de la déesse Vitellia. Une voie, menant du Janicule à

la mer, portait encore leur nom. Les questures, les consulats étaient

innombrables dans la famille; et quant à Lucius, maintenant son hôte,

on devait le remercier comme vainqueur des Clites et père de ce jeune

Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l'Orient était la

patrie des dieux. Ces hyperboles furent exprimées en latin. Vitellius

les accepta impassiblement.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 5 / 22 段