sourire charmant écartait ses lèvres. Les anneaux de sa chevelure
s'accrochaient aux pierreries de sa robe entr'ouverte; et, sous la
transparence de sa tunique, on devinait la jeunesse de son corps. Elle
était toute mignonne et potelée, avec la taille fine.
Julien fut ébloui d'amour, d'autant plus qu'il avait mené jusqu'alors
une vie très chaste.
Donc il reçut en mariage la fille de l'empereur, avec un château
qu'elle tenait de sa mère; et, les noces étant terminées, on se quitta,
après des politesses infinies de part et d'autre.
C'était un palais de marbre blanc, bâti à la moresque, sur un
promontoire, dans un bois d'orangers. Des terrasses de fleurs
descendaient jusqu'au bord d'un golfe, où des coquilles roses
craquaient sous les pas. Derrière le château, s'étendait une forêt
ayant le dessin d'un éventail. Le ciel continuellement était bleu, et
les arbres se penchaient tour à tour sous la brise de la mer et le vent
des montagnes, qui fermaient au loin l'horizon.
Les chambres, pleines de crépuscule, se trouvaient éclairées par les
incrustations des murailles. De hautes colonnettes, minces comme des
roseaux, supportaient la voûte des coupoles, décorées de reliefs
imitant les stalactites des grottes.
Il y avait des jets d'eau dans les salles, des mosaïques dans les
cours, des cloisons festonnées, mille délicatesses d'architecture, et
partout un tel silence que l'on entendait le frôlement d'une écharpe ou
l'écho d'un soupir.
Julien ne faisait plus la guerre. Il se reposait, entouré d'un peuple
tranquille; et chaque jour, une foule passait devant lui, avec des
génuflexions et des baisemains à l'orientale.
Vêtu de pourpre, il restait accoudé dans l'embrasure d'une fenêtre, en
se rappelant ses chasses d'autrefois; et il aurait voulu courir sur le
désert après les gazelles et les autruches, être caché dans les bambous
à l'affût des léopards, traverser des forêts pleines de rhinocéros,
atteindre au sommet des monts les plus inaccessibles pour viser mieux
les aigles, et sur les glaçons de la mer combattre les ours blancs.
Quelquefois, dans un rêve, il se voyait comme notre père Adam au
milieu du Paradis, entre toutes les bêtes; en allongeant le bras, il
les faisait mourir; ou bien, elles défilaient, deux à deux, par rang
de taille, depuis les éléphants et les lions jusqu'aux hermines et
aux canards, comme le jour qu'elles entrèrent dans l'arche de Noé. A
l'ombre d'une caverne, il dardait sur elles des javelots infaillibles;
il en survenait d'autres; cela n'en finissait pas, et il se réveillait
en roulant des yeux farouches.
Des princes de ses amis l'invitèrent à chasser. Il s'y refusa toujours,
croyant, par cette sorte de pénitence, détourner son malheur; car
il lui semblait que du meurtre des animaux dépendait le sort de ses
parents. Mais il souffrait de ne pas les voir, et son autre envie
devenait insupportable.
Sa femme, pour le récréer, fit venir des jongleurs et des danseuses.
Elle se promenait avec lui, en litière ouverte, dans la campagne;
d'autres fois, étendus sur le bord d'une chaloupe, ils regardaient les
poissons vagabonder dans l'eau, claire comme le ciel. Souvent elle lui
jetait des fleurs au visage; accroupie devant ses pieds, elle tirait
des airs d'une mandoline à trois cordes; puis, lui posant sur l'épaule
ses deux mains jointes, disait d'une voix timide: «Qu'avez-vous donc,
cher seigneur?»
Il ne répondait pas, ou éclatait en sanglots; enfin, un jour, il avoua
son horrible pensée.
Elle la combattit, en raisonnant très bien: son père et sa mère
probablement étaient morts; si jamais il les revoyait, par quel hasard,
dans quel but, arriverait-il à cette abomination? Donc, sa crainte
n'avait pas de cause, et il devait se remettre à chasser.
Julien souriait en l'écoutant, mais ne se décidait pas à satisfaire son
désir.
Un soir du mois d'août qu'ils étaient dans leur chambre, elle venait
de se coucher et il s'agenouillait pour sa prière quand il entendit
le jappement d'un renard, puis des pas légers sous la fenêtre; et il
entrevit dans l'ombre comme des apparences d'animaux. La tentation
était trop forte. Il décrocha son carquois.
Elle parut surprise.
«C'est pour t'obéir! dit-il; au lever du soleil, je serai revenu.»
Cependant elle redoutait une aventure funeste.
Il la rassura, puis sortit, étonné de l'inconséquence de son humeur.
Peu de temps après, un page vint annoncer que deux inconnus, à défaut
du seigneur absent, réclamaient tout de suite la seigneuresse.
Et bientôt entrèrent dans la chambre un vieil homme et une vieille
femme, courbés, poudreux, en habits de toile, et s'appuyant chacun sur
un bâton.
Ils s'enhardirent et déclarèrent qu'ils apportaient à Julien des
nouvelles de ses parents.
Elle se pencha pour les entendre.
Mais, s'étant concertés du regard, ils lui demandèrent s'il les aimait
toujours, s'il parlait d'eux quelquefois.
«Oh! oui!» dit-elle.
Alors, ils s'écrièrent:
«Eh bien! c'est nous!» et ils s'assirent, étant fort las et recrus de
fatigue.
Rien n'assurait à la jeune femme que son époux fût leur fils.
Ils en donnèrent la preuve, en décrivant des signes particuliers qu'il
avait sur la peau.
Elle sauta hors sa couche, appela son page, et on leur servit un repas.
Bien qu'ils eussent grand'faim, ils ne pouvaient guère manger, et elle
observait à l'écart le tremblement de leurs mains osseuses, en prenant
les gobelets.
Ils firent mille questions sur Julien. Elle répondait à chacune, mais
eut soin de taire l'idée funèbre qui les concernait.
Ne le voyant pas revenir, ils étaient partis de leur château; et ils
marchaient depuis plusieurs années, sur de vagues indications, sans
perdre l'espoir. Il avait fallu tant d'argent au péage des fleuves et
dans les hôtelleries, pour les droits des princes et les exigences des
voleurs, que le fond de leur bourse était vide et qu'ils mendiaient
maintenant. Qu'importe, puisque bientôt ils embrasseraient leur fils?
Ils exaltaient son bonheur d'avoir une femme aussi gentille et ne se
lassaient point de la contempler et de la baiser.
La richesse de l'appartement les étonnait beaucoup; et le vieux, ayant
examiné les murs, demanda pourquoi s'y trouvait le blason de l'empereur
d'Occitanie.
Elle répliqua:
«C'est mon père!»
Alors il tressaillit, se rappelant la prédiction du bohème, et la
vieille songeait à la parole de l'ermite. Sans doute la gloire de son
fils n'était que l'aurore des splendeurs éternelles, et tous les deux
restaient béants, sous la lumière du candélabre qui éclairait la table.
Ils avaient dû être très beaux dans leur jeunesse. La mère avait encore
tous ses cheveux, dont les bandeaux fins, pareils à des plaques de
neige, pendaient jusqu'au bas de ses joues; et le père, avec sa taille
haute et sa grande barbe, ressemblait à une statue d'église.
La femme de Julien les engagea à ne pas l'attendre. Elle les coucha
elle-même dans son lit, puis ferma la croisée; ils s'endormirent. Le
jour allait paraître, et, derrière le vitrail, les petits oiseaux
commençaient à chanter.
Julien avait traversé le parc, et il marchait dans la forêt d'un pas
nerveux, jouissant de la mollesse du gazon et de la douceur de l'air.
Les ombres des arbres s'étendaient sur la mousse. Quelquefois la lune
faisait des taches blanches dans les clairières, et il hésitait à
s'avancer, croyant apercevoir une flaque d'eau, ou bien la surface des
mares tranquilles se confondait avec la couleur de l'herbe. C'était
partout un grand silence, et il ne découvrait aucune des bêtes qui, peu
de minutes auparavant, erraient à l'entour de son château.
Le bois s'épaissit, l'obscurité devint profonde. Des bouffées de vent
chaud passaient, pleines de senteurs amollissantes. Il enfonçait dans
des tas de feuilles mortes, et il s'appuya contre un chêne pour haleter
un peu.
Tout à coup, derrière son dos, bondit une masse plus noire, un
sanglier. Julien n'eut pas le temps de saisir son arc, et il s'en
affligea comme d'un malheur.
Puis, étant sorti du bois, il aperçut un loup qui filait le long d'une
haie.
Julien lui envoya une flèche. Le loup s'arrêta, tourna la tête pour
le voir et reprit sa course. Il trottait en gardant toujours la même
distance, s'arrêtait de temps à autre, et, sitôt qu'il était visé,
recommençait à fuir.
Julien parcourut de cette manière une plaine interminable, puis des
monticules de sable, et enfin il se trouva sur un plateau dominant un
grand espace de pays. Des pierres plates étaient clairsemées entre des
caveaux en ruines. On trébuchait sur des ossements de morts; de place
en place, des croix vermoulues se penchaient d'un air lamentable.
Mais des formes remuèrent dans l'ombre indécise des tombeaux, et il
en surgit des hyènes, tout effarées, pantelantes. En faisant claquer
leurs ongles sur les dalles, elles vinrent à lui et le flairaient avec
un bâillement qui découvrait leurs gencives. Il dégaina son sabre.
Elles partirent à la fois dans toutes les directions, et, continuant
leur galop boiteux et précipité, se perdirent au loin sous un flot de
poussière.
Une heure après, il rencontra dans un ravin un taureau furieux, les
cornes en avant, et qui grattait le sable avec son pied. Julien lui
pointa sa lance sous les fanons. Elle éclata, comme si l'animal eût été
de bronze; il ferma les yeux, attendant sa mort. Quand il les rouvrit,
le taureau avait disparu.
Alors son âme s'affaissa de honte. Un pouvoir supérieur détruisait sa
force; et, pour s'en retourner chez lui, il rentra dans la forêt.
Elle était embarrassée de lianes, et il les coupait avec son sabre
quand une fouine glissa brusquement entre ses jambes, une panthère fit
un bond par-dessus son épaule, un serpent monta en spirale autour d'un
frêne.
Il y avait dans son feuillage un choucas monstrueux, qui regardait
Julien; et, çà et là, parurent entre les branches quantité de larges
étincelles, comme si le firmament eût fait pleuvoir dans la forêt
toutes ses étoiles. C'étaient des yeux d'animaux, des chats sauvages,
des écureuils, des hiboux, des perroquets, des singes.
Julien darda contre eux ses flèches; les flèches, avec leurs plumes,
se posaient sur les feuilles comme des papillons blancs. Il leur jeta
des pierres; les pierres, sans rien toucher, retombaient. Il se maudit,
aurait voulu se battre, hurla des imprécations, étouffait de rage.
Et tous les animaux qu'il avait poursuivis se représentèrent, faisant
autour de lui un cercle étroit. Les uns étaient assis sur leur croupe,
les autres dressés de toute leur taille. Il restait au milieu, glacé de
terreur, incapable du moindre mouvement. Par un effort suprême de sa
volonté, il fit un pas; ceux qui perchaient sur les arbres ouvrirent
leurs ailes, ceux qui foulaient le sol déplacèrent leurs membres; et
tous l'accompagnaient.
Les hyènes marchaient devant lui, le loup et le sanglier par derrière.
Le taureau, à sa droite, balançait la tête; et, à sa gauche, le serpent
ondulait dans les herbes, tandis que la panthère, bombant son dos,
avançait à pas de velours et à grandes enjambées. Il allait le plus
lentement possible pour ne pas les irriter, et il voyait sortir de la
profondeur des buissons des porcs-épics, des renards, des vipères, des
chacals et des ours.
Julien se mit à courir; ils coururent. Le serpent sifflait, les
bêtes puantes bavaient. Le sanglier lui frottait les talons avec ses
défenses; le loup, l'intérieur des mains avec les poils de son museau.
Les singes le pinçaient en grimaçant, la fouine se roulait sur ses
pieds. Un ours, d'un revers de patte, lui enleva son chapeau; et la
panthère, dédaigneusement, laissa tomber une flèche qu'elle portait à
sa gueule.
Une ironie perçait dans leurs allures sournoises. Tout en l'observant
du coin de leurs prunelles, ils semblaient méditer un plan de
vengeance; et, assourdi par le bourdonnement des insectes, battu par
des queues d'oiseau, suffoqué par des haleines, il marchait les bras
tendus et les paupières closes comme un aveugle, sans même avoir la
force de crier «grâce».
Le chant d'un coq vibra dans l'air. D'autres y répondirent; c'était le
jour; et il reconnut, au delà des orangers, le faîte de son palais.
Puis, au bord d'un champ, il vit, à trois pas d'intervalle, des perdrix
rouges qui voletaient dans les chaumes. Il dégrafa son manteau et
l'abattit sur elles comme un filet. Quand il les eut découvertes, il
n'en trouva qu'une seule, et morte depuis longtemps, pourrie.
Cette déception l'exaspéra plus que toutes les autres. Sa soif de
carnage le reprenait; les bêtes manquant, il aurait voulu massacrer des
hommes.
Il gravit les trois terrasses, enfonça la porte d'un coup de poing;
mais, au bas de l'escalier, le souvenir de sa chère femme détendit son
cœur. Elle dormait sans doute, et il allait la surprendre.
Ayant retiré ses sandales, il tourna doucement la serrure et entra.
Les vitraux garnis de plomb obscurcissaient la pâleur de l'aube. Julien
se prit les pieds dans des vêtements par terre; un peu plus loin, il
heurta une crédence encore chargée de vaisselle. «Sans doute, elle aura
mangé», se dit-il; et il avançait vers le lit, perdu dans les ténèbres
au fond de la chambre. Quand il fut au bord, afin d'embrasser sa femme,
il se pencha sur l'oreiller où les deux têtes reposaient l'une près de
l'autre. Alors, il sentit contre sa bouche l'impression d'une barbe.
Il se recula, croyant devenir fou; mais il revint près du lit, et ses
doigts, en palpant, rencontrèrent des cheveux qui étaient très longs.
Pour se convaincre de son erreur, il repassa lentement sa main sur
l'oreiller. C'était bien une barbe, cette fois, et un homme! un homme
couché avec sa femme!
Éclatant d'une colère démesurée, il bondit sur eux à coups de poignard
et il trépignait, écumait, avec des hurlements de bête fauve. Puis il
s'arrêta. Les morts, percés au cœur, n'avaient pas même bougé. Il
écoutait attentivement leurs deux râles presque égaux, et, à mesure
qu'ils s'affaiblissaient, un autre, tout au loin, les continuait.
Incertaine d'abord, cette voix plaintive, longuement poussée, se
rapprochait, s'enfla, devint cruelle; et il reconnut, terrifié, le
bramement du grand cerf noir.
Et comme il se retournait, il crut voir dans l'encadrure de la porte le
fantôme de sa femme, une lumière à la main.
Le tapage du meurtre l'avait attirée. D'un large coup d'œil, elle
comprit tout et, s'enfuyant d'horreur, laissa tomber son flambeau.
Il le ramassa.
Son père et sa mère étaient devant lui, étendus sur le dos avec un
trou dans la poitrine; et leurs visages, d'une majestueuse douceur,
avaient l'air de garder comme un secret éternel. Des éclaboussures et
des flaques de sang s'étalaient au milieu de leur peau blanche, sur les
draps du lit, par terre, le long d'un christ d'ivoire suspendu dans
l'alcôve. Le reflet écarlate du vitrail, alors frappé par le soleil,
éclairait ces taches rouges et en jetait de plus nombreuses dans tout
l'appartement. Julien marcha vers les deux morts en se disant, en
voulant croire, que cela n'était pas possible, qu'il s'était trompé,
qu'il y a parfois des ressemblances inexplicables. Enfin, il se baissa
légèrement pour voir de tout près le vieillard, et il aperçut, entre
ses paupières mal fermées, une prunelle éteinte qui le brûla comme du
feu. Puis il se porta de l'autre côté de la couche, occupé par l'autre
corps, dont les cheveux blancs masquaient une partie de la figure.
Julien lui passa les doigts sous ses bandeaux, leva sa tête; et il
la regardait, en la tenant au bout de son bras roidi, pendant que de
l'autre main il s'éclairait avec le flambeau. Des gouttes, suintant du
matelas, tombaient une à une sur le plancher.
A la fin du jour, il se présenta devant sa femme et, d'une voix
différente de la sienne, il lui commanda premièrement de ne pas lui
répondre, de ne pas l'approcher, de ne plus même le regarder, et
qu'elle eût à suivre, sous peine de damnation, tous ses ordres qui
étaient irrévocables.
Les funérailles seraient faites selon les instructions qu'il avait
laissées par écrit, sur un prie-Dieu, dans la chambre des morts. Il lui
abandonnait son palais, ses vassaux, tous ses biens, sans même retenir
les vêtements de son corps et ses sandales, que l'on trouverait au haut
de l'escalier.
Elle avait obéi à la volonté de Dieu, en occasionnant son crime, et
devait prier pour son âme, puisque désormais il n'existait plus.
On enterra les morts avec magnificence, dans l'église d'un monastère
à trois journées du château. Un moine en cagoule rabattue suivit le
cortège, loin de tous les autres, sans que personne osât lui parler.
Il resta, pendant la messe, à plat ventre au milieu du portail, les
bras en croix et le front dans la poussière.
Après l'ensevelissement, on le vit prendre le chemin qui menait aux
montagnes. Il se retourna plusieurs fois et finit par disparaître.
III
Il s'en alla, mendiant sa vie par le monde.
Il tendit sa main aux cavaliers sur les routes, avec des génuflexions
s'approchait des moissonneurs, ou restait immobile devant la barrière
des cours; et son visage était si triste que jamais on ne lui refusait
l'aumône.
Par esprit d'humilité, il racontait son histoire; alors tous
s'enfuyaient, en faisant des signes de croix. Dans les villages où il
avait déjà passé, sitôt qu'il était reconnu, on fermait les portes, on
lui criait des menaces, on lui jetait des pierres. Les plus charitables
passaient une écuelle sur le bord de leur fenêtre, puis fermaient
l'auvent pour ne pas l'apercevoir.
Repoussé de partout, il évita les hommes et il se nourrit de racines,
de plantes, de fruits perdus et de coquillages qu'il cherchait le long
des grèves.
Quelquefois, au tournant d'une côte, il voyait sous ses yeux une
confusion de toits pressés, avec des flèches de pierre, des ponts, des
tours, des rues noires s'entre-croisant, et d'où montait jusqu'à lui un
bourdonnement continuel.
Le besoin de se mêler à l'existence des autres le faisait descendre
dans la ville. Mais l'air bestial des figures, le tapage des métiers,
l'indifférence des propos glaçaient son cœur. Les jours de fête,
quand le bourdon des cathédrales mettait en joie dès l'aurore le peuple
entier, il regardait les habitants sortir de leurs maisons, puis les
danses sur les places, les fontaines de cervoise dans les carrefours,
les tentures de damas devant le logis des princes, et le soir venu,
par le vitrage des rez-de-chaussée, les longues tables de famille où
des aïeux tenaient des petits enfants sur leurs genoux; des sanglots
l'étouffaient, et il s'en retournait vers la campagne.
Il contemplait avec des élancements d'amour les poulains dans les
herbages, les oiseaux dans leurs nids, les insectes sur les fleurs;
tous, à son approche, couraient plus loin, se cachaient effarés,
s'envolaient bien vite.
Il rechercha les solitudes. Mais le vent apportait à son oreille comme
des râles d'agonie; les larmes de la rosée tombant par terre lui
rappelaient d'autres gouttes d'un poids plus lourd. Le soleil, tous les
soirs, étalait du sang dans les nuages; et chaque nuit, en rêve, son
parricide recommençait.
Il se fit un cilice avec des pointes de fer. Il monta sur les deux
genoux toutes les collines ayant une chapelle à leur sommet. Mais
l'impitoyable pensée obscurcissait la splendeur des tabernacles, le
torturait à travers les macérations de la pénitence.
Il ne se révoltait pas contre Dieu qui lui avait infligé cette action,
et pourtant se désespérait de l'avoir pu commettre.
Sa propre personne lui faisait tellement horreur qu'espérant s'en
délivrer il l'aventura dans des périls. Il sauva des paralytiques des
incendies, des enfants du fond des gouffres. L'abîme le rejetait, les
flammes l'épargnaient.
Le temps n'apaisa pas sa souffrance. Elle devenait intolérable. Il
résolut de mourir.
Et un jour qu'il se trouvait au bord d'une fontaine, comme il se
penchait dessus pour juger de la profondeur de l'eau, il vit paraître
en face de lui un vieillard tout décharné, à barbe blanche et d'un
aspect si lamentable qu'il lui fut impossible de retenir ses pleurs.
L'autre, aussi, pleurait. Sans reconnaître son image, Julien se
rappelait confusément une figure ressemblant à celle-là. Il poussa un
cri; c'était son père; et il ne pensa plus à se tuer.
Ainsi, portant le poids de son souvenir, il parcourut beaucoup de pays
et il arriva près d'un fleuve dont la traversée était dangereuse, à
cause de sa violence et parce qu'il y avait sur les rives une grande
étendue de vase. Personne depuis longtemps n'osait plus le passer.
Une vieille barque, enfouie à l'arrière, dressait sa proue dans les
roseaux. Julien en l'examinant découvrit une paire d'avirons; et l'idée
lui vint d'employer son existence au service des autres.
Il commença par établir sur la berge une manière de chaussée qui
permettrait de descendre jusqu'au chenal, et il se brisait les ongles
à remuer les pierres énormes, les appuyait contre son ventre pour les
transporter, glissait dans la vase, y enfonçait, manqua périr plusieurs
fois.
Ensuite, il répara le bateau avec des épaves de navires, et il se fit
une cahute avec de la terre glaise et des troncs d'arbres.
Le passage étant connu, les voyageurs se présentèrent. Ils l'appelaient
de l'autre bord, en agitant des drapeaux; Julien bien vite sautait dans
sa barque. Elle était très lourde, et on la surchargeait par toutes
sortes de bagages et de fardeaux, sans compter les bêtes de somme, qui,
ruant de peur, augmentaient l'encombrement. Il ne demandait rien pour
sa peine; quelques-uns lui donnaient des restes de victuailles qu'ils
tiraient de leur bissac ou les habits trop usés dont ils ne voulaient
plus. Des brutaux vociféraient des blasphèmes. Julien les reprenait
avec douceur, et ils ripostaient par des injures. Il se contentait de
les bénir.
Une petite table, un escabeau, un lit de feuilles mortes et trois
coupes d'argile, voilà tout ce qu'était son mobilier. Deux trous dans
la muraille servaient de fenêtres. D'un côté, s'étendaient à perte de
vue des plaines stériles ayant sur leur surface de pâles étangs çà et
là; et le grand fleuve, devant lui, roulait ses flots verdâtres. Au
printemps, la terre humide avait une odeur de pourriture. Puis, un vent
désordonné soulevait la poussière en tourbillons. Elle entrait partout,
embourbait l'eau, craquait sous les gencives. Un peu plus tard, c'était
des nuages de moustiques, dont la susurration et les piqûres ne
s'arrêtaient ni jour ni nuit. Ensuite, survenaient d'atroces gelées qui
donnaient aux choses la rigidité de la pierre et inspiraient un besoin
fou de manger de la viande.
Des mois s'écoulaient sans que Julien vît personne. Souvent il fermait
les yeux, tâchant, par la mémoire, de revenir dans sa jeunesse;--et
la cour d'un château apparaissait, avec des lévriers sur un perron,
des valets dans la salle d'armes, et, sous un berceau de pampres, un
adolescent à cheveux blonds entre un vieillard couvert de fourrures et
une dame à grand hennin; tout à coup, les deux cadavres étaient là. Il
se jetait à plat ventre sur son lit et répétait en pleurant:
«Ah! pauvre père! pauvre mère! pauvre mère!» Et il tombait dans un
assoupissement où les visions funèbres continuaient.
Une nuit qu'il dormait, il crut entendre quelqu'un l'appeler. Il tendit
l'oreille et ne distingua que le mugissement des flots.
Mais la même voix reprit:
«Julien!»
Elle venait de l'autre bord, ce qui lui parut extraordinaire, vu la
largeur du fleuve.
Une troisième fois on appela:
«Julien!»
Et cette voix haute avait l'intonation d'une cloche d'église.
Ayant allumé sa lanterne, il sortit de la cahute. Un ouragan furieux
emplissait la nuit. Les ténèbres étaient profondes et çà et là
déchirées par la blancheur des vagues qui bondissaient.
Après une minute d'hésitation, Julien dénoua l'amarre. L'eau, tout de
suite, devint tranquille, la barque glissa dessus et toucha l'autre
berge, où un homme attendait.
Il était enveloppé d'une toile en lambeaux, la figure pareille à un
masque de plâtre et les deux yeux plus rouges que des charbons. En
approchant de lui la lanterne, Julien s'aperçut qu'une lèpre hideuse le
recouvrait; cependant il avait dans son attitude comme une majesté de
roi.