Elle était très blanche, un peu fière et sérieuse. Les cornes de son

hennin frôlaient le linteau des portes; la queue de sa robe de drap

traînait de trois pas derrière elle. Son domestique était réglé comme

l'intérieur d'un monastère; chaque matin elle distribuait la besogne de

ses servantes, surveillait les confitures et les onguents, filait à la

quenouille ou brodait des nappes d'autel. A force de prier Dieu, il lui

vint un fils.

Alors il y eut de grandes réjouissances, et un repas qui dura trois

jours et quatre nuits, dans l'illumination des flambeaux, au son des

harpes, sur des jonchées de feuillages. On y mangea les plus rares

épices, avec des poules grosses comme des moutons; par divertissement,

un nain sortit d'un pâté; et, les écuelles ne suffisant plus, car la

foule augmentait toujours, on fut obligé de boire dans les oliphants et

dans les casques.

La nouvelle accouchée n'assista pas à ces fêtes. Elle se tenait dans

son lit tranquillement. Un soir, elle se réveilla, et elle aperçut,

sous un rayon de la lune qui entrait par la fenêtre, comme une ombre

mouvante. C'était un vieillard en froc de bure, avec un chapelet au

côté, une besace sur l'épaule, toute l'apparence d'un ermite. Il

s'approcha de son chevet et lui dit, sans desserrer les lèvres:

«Réjouis-toi, ô mère! ton fils sera un saint!»

Elle allait crier; mais, glissant sur le rais de la lune, il s'éleva

dans l'air doucement, puis disparut. Les chants du banquet éclatèrent

plus fort. Elle entendit les voix des anges, et sa tête retomba sur

l'oreiller, que dominait un os de martyr dans un cadre d'escarboucles.

Le lendemain, tous les serviteurs interrogés déclarèrent qu'ils

n'avaient pas vu d'ermite. Songe ou réalité, cela devait être une

communication du ciel; mais elle eut soin de n'en rien dire, ayant peur

qu'on ne l'accusât d'orgueil.

Les convives s'en allèrent au petit jour; et le père de Julien se

trouvait en dehors de la poterne, où il venait de reconduire le

dernier, quand tout à coup un mendiant se dressa devant lui dans

le brouillard. C'était un bohème à barbe tressée, avec des anneaux

d'argent aux deux bras et les prunelles flamboyantes. Il bégaya d'un

air inspiré ces mots sans suite:

«Ah! ah! ton fils!... beaucoup de sang!... beaucoup de gloire!...

toujours heureux! la famille d'un empereur.»

Et, se baissant pour ramasser son aumône, il se perdit dans l'herbe,

s'évanouit.

Le bon châtelain regarda de droite et de gauche, appela tant qu'il put.

Personne! Le vent sifflait, les brumes du matin s'envolaient.

Il attribua cette vision à la fatigue de sa tête pour avoir trop

dormi. «Si j'en parle, on se moquera de moi», se dit-il. Cependant les

splendeurs destinées à son fils l'éblouissaient, bien que la promesse

n'en fût pas claire et qu'il doutât même de l'avoir entendue.

Les époux se cachèrent leur secret. Mais tous deux chérissaient

l'enfant d'un pareil amour; et, le respectant comme marqué de Dieu,

ils eurent pour sa personne des égards infinis. Sa couchette était

rembourrée du plus fin duvet; une lampe en forme de colombe brûlait

dessus continuellement; trois nourrices le berçaient; et, bien serré

dans ses langes, la mine rose et les yeux bleus, avec son manteau de

brocart et son béguin chargé de perles, il ressemblait à un petit

Jésus. Les dents lui poussèrent sans qu'il pleurât une seule fois.

Quand il eut sept ans, sa mère lui apprit à chanter. Pour le rendre

courageux, son père le hissa sur un gros cheval. L'enfant souriait

d'aise et ne tarda pas à savoir tout ce qui concerne les destriers.

Un vieux moine très savant lui enseigna l'Écriture sainte, la

numération des Arabes, les lettres latines, et à faire sur le vélin des

peintures mignonnes. Ils travaillaient ensemble, tout en haut d'une

tourelle, à l'écart du bruit.

La leçon terminée, ils descendaient dans le jardin, où, se promenant

pas à pas, ils étudiaient les fleurs.

Quelquefois on apercevait, cheminant au fond de la vallée, une file de

bêtes de somme, conduites par un piéton, accoutré à l'orientale. Le

châtelain, qui l'avait reconnu pour un marchand, expédiait vers lui

un valet. L'étranger, prenant confiance, se détournait de sa route;

et, introduit dans le parloir, il retirait de ses coffres des pièces

de velours et de soie, des orfèvreries, des aromates, des choses

singulières d'un usage inconnu; à la fin le bonhomme s'en allait, avec

un gros profit, sans avoir enduré aucune violence. D'autres fois, une

troupe de pèlerins frappait à la porte. Leurs habits mouillés fumaient

devant l'âtre; et, quand ils étaient repus, ils racontaient leurs

voyages: les erreurs des nefs sur la mer écumeuse, les marches à pied

dans les sables brûlants, la férocité des païens, les cavernes de la

Syrie, la Crèche et le Sépulcre. Puis ils donnaient au jeune seigneur

des coquilles de leur manteau.

Souvent le châtelain festoyait ses vieux compagnons d'armes. Tout en

buvant, ils se rappelaient leurs guerres, les assauts des forteresses

avec le battement des machines et les prodigieuses blessures. Julien,

qui les écoutait, en poussait des cris; alors son père ne doutait

pas qu'il ne fût plus tard un conquérant. Mais le soir, au sortir de

l'angélus, quand il passait entre les pauvres inclinés, il puisait dans

son escarcelle avec tant de modestie et d'un air si noble, que sa mère

comptait bien le voir par la suite archevêque.

Sa place dans la chapelle était aux côtés de ses parents; et, si longs

que fussent les offices, il restait à genoux sur son prie-Dieu, la

toque par terre et les mains jointes.

Un jour, pendant la messe, il aperçut, en relevant la tête, une petite

souris blanche qui sortait d'un trou dans la muraille. Elle trottina

sur la première marche de l'autel, et, après deux ou trois tours de

droite et de gauche, s'enfuit du même côté. Le dimanche suivant,

l'idée qu'il pourrait la revoir le troubla. Elle revint; et, chaque

dimanche il l'attendait, en était importuné, fut pris de haine contre

elle, et résolut de s'en défaire.

Ayant donc fermé la porte et semé sur les marches les miettes d'un

gâteau, il se posta devant le trou, une baguette à la main.

Au bout de très long temps un museau rose parut, puis la souris tout

entière. Il frappa un coup léger et demeura stupéfait devant ce petit

corps qui ne bougeait plus. Une goutte de sang tachait la dalle. Il

l'essuya bien vite avec sa manche, jeta la souris dehors et n'en dit

rien à personne.

Toutes sortes d'oisillons picoraient les graines du jardin. Il imagina

de mettre des pois dans un roseau creux. Quand il entendait gazouiller

dans un arbre, il en approchait avec douceur, puis levait son tube,

enflait ses joues; et les bestioles lui pleuvaient sur les épaules si

abondamment qu'il ne pouvait s'empêcher de rire, heureux de sa malice.

Un matin, comme il s'en retournait par la courtine, il vit sur la crête

du rempart un gros pigeon qui se rengorgeait au soleil. Julien s'arrêta

pour le regarder; le mur en cet endroit ayant une brèche, un éclat de

pierre se rencontra sous ses doigts. Il tourna son bras, et la pierre

abattit l'oiseau qui tomba d'un bloc dans le fossé.

Il se précipita vers le fond, se déchirant aux broussailles, furetant

partout, plus leste qu'un jeune chien.

Le pigeon, les ailes cassées, palpitait, suspendu dans les branches

d'un troène.

La persistance de sa vie irrita l'enfant. Il se mit à l'étrangler,

et les convulsions de l'oiseau faisaient battre son cœur,

l'emplissaient d'une volupté sauvage et tumultueuse. Au dernier

roidissement, il se sentit défaillir.

Le soir, pendant le souper, son père déclara que l'on devait à son âge

apprendre la vénerie; et il alla chercher un vieux cahier d'écriture

contenant, par demandes et réponses, tout le déduit des chasses.

Un maître y démontrait à son élève l'art de dresser les chiens et

d'affaiter les faucons, de tendre les pièges, comment reconnaître

le cerf à ses fumées, le renard à ses empreintes, le loup à ses

déchaussures, le bon moyen de discerner leurs voies, de quelle manière

on les lance où se trouvent ordinairement leurs refuges, quels sont les

vents les plus propices, avec l'énumération des cris et les règles de

la curée.

Quand Julien put réciter par cœur toutes ces choses, son père lui

composa une meute.

D'abord on y distinguait vingt-quatre lévriers barbaresques, plus

véloces que des gazelles, mais sujets à s'emporter; puis dix-sept

couples de chiens bretons, tiquetés de blanc sur fond rouge,

inébranlables dans leur créance, forts de poitrine et grands hurleurs.

Pour l'attaque du sanglier et les refuites périlleuses, il y avait

quarante griffons, poilus comme des ours. Des mâtins de Tartarie,

presque aussi hauts que des ânes, couleur de feu, l'échine large et

le jarret droit, étaient destinés à poursuivre les aurochs. La robe

noire des épagneuls luisait comme du satin; le jappement des talbots

valait celui des bigles chanteurs. Dans une cour à part, grondaient, en

secouant leur chaîne et roulant leurs prunelles, huit dogues alains,

bêtes formidables qui sautent au ventre des cavaliers et n'ont pas peur

des lions.

Tous mangeaient du pain de froment, buvaient dans des auges de pierre

et portaient un nom sonore.

La fauconnerie peut-être dépassait la meute; le bon seigneur, à force

d'argent, s'était procuré des tiercelets du Caucase, des sacres de

Babylone, des gerfauts d'Allemagne, et des faucons pèlerins, capturés

sur les falaises, au bord des mers froides, en de lointains pays. Ils

logeaient dans un hangar couvert de chaume, et, attachés par rang de

taille sur le perchoir, avaient devant eux une motte de gazon, où de

temps à autre on les posait afin de les dégourdir.

Des bourses, des hameçons, des chausse-trapes, toute sorte d'engins,

furent confectionnés.

Souvent on menait dans la campagne des chiens d'oysel, qui tombaient

bien vite en arrêt. Alors des piqueurs, s'avançant pas à pas,

étendaient avec précaution sur leurs corps impassibles un immense

filet. Un commandement les faisait aboyer; des cailles s'envolaient;

et les dames des alentours conviées avec leurs maris, les enfants, les

camérières, tout le monde se jetait dessus et les prenait facilement.

D'autres fois, pour débucher les lièvres, on battait du tambour; des

renards tombaient dans des fosses, ou bien un ressort, se débandant,

attrapait un loup par le pied.

Mais Julien méprisa ces commodes artifices; il préférait chasser loin

du monde, avec son cheval et son faucon. C'était presque toujours un

grand tartaret de Scythie, blanc comme la neige. Son capuchon de cuir

était surmonté d'un panache, des grelots d'or tremblaient à ses pieds

bleus; et il se tenait ferme sur le bras de son maître pendant que le

cheval galopait et que les plaines se déroulaient. Julien, dénouant

ses longes, le lâchait tout à coup; la bête hardie montait droit dans

l'air comme une flèche; et l'on voyait deux taches inégales tourner,

se joindre, puis disparaître dans les hauteurs de l'azur. Le faucon ne

tardait pas à descendre en déchirant quelque oiseau, et revenait se

poser sur le gantelet, les deux ailes frémissantes.

Julien vola de cette manière le héron, le milan, la corneille et le

vautour.

Il aimait, en sonnant de la trompe, à suivre ses chiens qui couraient

sur le versant des collines, sautaient les ruisseaux, remontaient vers

le bois; et, quand le cerf commençait à gémir sous les morsures, il

l'abattait prestement, puis se délectait à la furie des mâtins qui le

dévoraient, coupé en pièces sur sa peau fumante.

Les jours de brume, il s'enfonçait dans un marais pour guetter les

oies, les loutres et les halbrans.

Trois écuyers, dès l'aube, l'attendaient au bas du perron; et le vieux

moine, se penchant à sa lucarne, avait beau faire des signes pour

le rappeler, Julien ne se retournait pas. Il allait à l'ardeur du

soleil, sous la pluie, par la tempête, buvait l'eau des sources dans sa

main, mangeait en trottant des pommes sauvages, s'il était fatigué se

reposait sous un chêne; et il rentrait au milieu de la nuit, couvert de

sang et de boue, avec des épines dans les cheveux et sentant l'odeur

des bêtes farouches. Il devint comme elles. Quand sa mère l'embrassait,

il acceptait froidement son étreinte, paraissant rêver à des choses

profondes.

Il tua des ours à coups de couteau, des taureaux avec la hache, des

sangliers avec l'épieu; et même une fois, n'ayant plus qu'un bâton,

se défendit contre des loups qui rongeaient des cadavres au pied d'un

gibet.

Un matin d'hiver, il partit avant le jour, bien équipé, une arbalète

sur l'épaule et un trousseau de flèches à l'arçon de la selle.

Son genêt danois, suivi de deux bassets, en marchant d'un pas égal,

faisait résonner la terre. Des gouttes de verglas se collaient à

son manteau, une brise violente soufflait. Un côté de l'horizon

s'éclaircit; et, dans la blancheur du crépuscule, il aperçut des lapins

sautillant au bord de leurs terriers. Les deux bassets, tout de suite,

se précipitèrent sur eux; et, çà et là, vivement, leur cassaient

l'échine.

Bientôt, il entra dans un bois. Au bout d'une branche, un coq de

bruyère engourdi par le froid dormait la tête sous l'aile. Julien,

d'un revers d'épée, lui faucha les deux pattes et, sans le ramasser,

continua sa route.

Trois heures après, il se trouva sur la pointe d'une montagne tellement

haute que le ciel semblait presque noir. Devant lui, un rocher

pareil à un long mur s'abaissait, en surplombant un précipice; et, à

l'extrémité, deux boucs sauvages regardaient l'abîme. Comme il n'avait

pas ses flèches (car son cheval était resté en arrière), il imagina de

descendre jusqu'à eux; à demi courbé, pieds nus, il arriva enfin au

premier des boucs et lui enfonça un poignard sous les côtes. Le second,

pris de terreur, sauta dans le vide. Julien s'élança pour le frapper,

et, glissant du pied droit, tomba sur le cadavre de l'autre, la face

au-dessus de l'abîme et les deux bras écartés.

Redescendu dans la plaine, il suivit des saules qui bordaient une

rivière. Des grues, volant très bas, de temps à autre passaient

au-dessus de sa tête. Julien les assommait avec son fouet et n'en

manqua pas une.

Cependant l'air plus tiède avait fondu le givre, de larges vapeurs

flottaient, et le soleil se montra. Il vit reluire tout au loin un lac

figé, qui ressemblait à du plomb. Au milieu du lac, il y avait une

bête que Julien ne connaissait pas, un castor à museau noir. Malgré

la distance, une flèche l'abattit, et il fut chagrin de ne pouvoir

emporter la peau.

Puis il s'avança dans une avenue de grands arbres, formant avec leurs

cimes comme un arc de triomphe, à l'entrée d'une forêt. Un chevreuil

bondit hors d'un fourré, un daim parut dans un carrefour, un blaireau

sortit d'un trou, un paon sur le gazon déploya sa queue;--et quand

il les eut tous occis, d'autres chevreuils se présentèrent, d'autres

daims, d'autres blaireaux, d'autres paons, et des merles, des geais,

des putois, des renards, des hérissons, des lynx, une infinité de

bêtes, à chaque pas plus nombreuses. Elles tournaient autour de lui,

tremblantes, avec un regard plein de douceur et de supplication.

Mais Julien ne se fatiguait pas de tuer, tour à tour bandant son

arbalète, dégainant l'épée, pointant du coutelas, et ne pensait à rien,

n'avait souvenir de quoi que ce fût. Il était en chasse dans un pays

quelconque, depuis un temps indéterminé, par le fait seul de sa propre

existence, tout s'accomplissant avec la facilité que l'on éprouve dans

les rêves. Un spectacle extraordinaire l'arrêta. Des cerfs emplissaient

un vallon ayant la forme d'un cirque; et tassés, les uns près des

autres, ils se réchauffaient avec leurs haleines que l'on voyait fumer

dans le brouillard.

L'espoir d'un pareil carnage, pendant quelques minutes, le suffoqua de

plaisir. Puis il descendit de cheval, retroussa ses manches et se mit à

tirer.

Au sifflement de la première flèche, tous les cerfs à la fois

tournèrent la tête. Il se fit des enfonçures dans leur masse; des voix

plaintives s'élevaient, et un grand mouvement agita le troupeau.

Le rebord du vallon était trop haut pour le franchir. Ils bondissaient

dans l'enceinte, cherchant à s'échapper. Julien visait, tirait, et

les flèches tombaient comme les rayons d'une pluie d'orage. Les cerfs

rendus furieux se battirent, se cabraient, montaient les uns par-dessus

les autres; et leurs corps avec leurs ramures emmêlées faisaient un

large monticule, qui s'écroulait, en se déplaçant.

Enfin, ils moururent, couchés sur le sable, la bave aux naseaux, les

entrailles sorties, et l'ondulation de leurs ventres s'abaissant par

degrés. Puis tout fut immobile.

La nuit allait venir; et derrière le bois, dans les intervalles des

branches, le ciel était rouge comme une nappe de sang.

Julien s'adossa contre un arbre. Il contemplait d'un œil béant

l'énormité du massacre, ne comprenant pas comment il avait pu le faire.

De l'autre côté du vallon, sur le bord de la forêt, il aperçut un cerf,

une biche et son faon.

Le cerf, qui était noir et monstrueux de taille, portait seize

andouillers avec une barbe blanche. La biche, blonde comme les feuilles

mortes, broutait le gazon; et le faon tacheté, sans l'interrompre dans

sa marche, lui tétait la mamelle.

L'arbalète encore une fois ronfla. Le faon, tout de suite, fut tué.

Alors sa mère, en regardant le ciel, brama d'une voix profonde,

déchirante, humaine. Julien, exaspéré, d'un coup en plein poitrail,

l'étendit par terre.

Le grand cerf l'avait vu, fit un bond. Julien lui envoya sa dernière

flèche. Elle l'atteignit au front et y resta plantée.

Le grand cerf n'eut pas l'air de la sentir; en enjambant par-dessus

les morts, il avançait toujours, allait fondre sur lui, l'éventrer;

et Julien reculait dans une épouvante indicible. Le prodigieux animal

s'arrêta; et les yeux flamboyants, solennel comme un patriarche et

comme un justicier, pendant qu'une cloche au loin tintait, il répéta

trois fois:

«Maudit! maudit! maudit! Un jour, cœur féroce, tu assassineras ton

père et ta mère!»

Il plia les genoux, ferma doucement ses paupières et mourut.

Julien fut stupéfait, puis accablé d'une fatigue soudaine; et un

dégoût, une tristesse immense l'envahit. Le front dans les deux mains,

il pleura pendant longtemps.

Son cheval était perdu; ses chiens l'avaient abandonné; la solitude qui

l'enveloppait lui sembla toute menaçante de périls indéfinis. Alors,

poussé par un effroi, il prit sa course à travers la campagne, choisit

au hasard un sentier et se trouva presque immédiatement à la porte du

château.

La nuit, il ne dormit pas. Sous le vacillement de la lampe suspendue,

il revoyait toujours le grand cerf noir. Sa prédiction l'obsédait; il

se débattait contre elle. «Non! non! non! je ne peux pas les tuer!»

puis, il songeait: «Si je le voulais, pourtant?...» et il avait peur

que le diable ne lui en inspirât l'envie.

Durant trois mois, sa mère en angoisses pria au chevet de son lit, et

son père, en gémissant, marchait continuellement dans les couloirs.

Il manda les maîtres mires les plus fameux, lesquels ordonnèrent des

quantités de drogues. Le mal de Julien, disaient-ils, avait pour cause

un vent funeste ou un désir d'amour. Mais le jeune homme, à toutes les

questions, secouait la tête.

Les forces lui revinrent, et on le promenait dans la cour, le vieux

moine et le bon seigneur le soutenant chacun par un bras.

Quand il fut rétabli complètement, il s'obstina à ne point chasser.

Son père, le voulant réjouir, lui fit cadeau d'une grande épée

sarrasine.

Elle était au haut d'un pilier, dans une panoplie. Pour l'atteindre,

il fallut une échelle. Julien y monta. L'épée trop lourde lui échappa

des doigts et, en tombant, frôla le bon seigneur de si près que sa

houppelande en fut coupée; Julien crut avoir tué son père et s'évanouit.

Dès lors, il redouta les armes. L'aspect d'un fer nu le faisait pâlir.

Cette faiblesse était une désolation pour sa famille.

Enfin le vieux moine, au nom de Dieu, de l'honneur et de ses ancêtres,

lui commanda de reprendre ses exercices de gentilhomme.

Les écuyers, tous les jours, s'amusaient au maniement de la javeline.

Julien y excella bien vite. Il envoyait la sienne dans le goulot des

bouteilles, cassait les dents des girouettes, frappait à cent pas les

clous des portes.

Un soir d'été, à l'heure où la brume rend les choses indistinctes,

étant sous la treille du jardin, il aperçut tout au fond deux ailes

blanches qui voletaient à la hauteur de l'espalier. Il ne douta pas que

ce ne fût une cigogne et il lança son javelot.

Un cri déchirant partit.

C'était sa mère, dont le bonnet à longues barbes restait cloué contre

le mur.

Julien s'enfuit du château et ne reparut plus.

II

Il s'engagea dans une troupe d'aventuriers qui passaient.

Il connut la faim, la soif, les fièvres et la vermine. Il s'accoutuma

au fracas des mêlées, à l'aspect des moribonds. Le vent tanna sa peau.

Ses membres se durcirent par le contact des armures; et comme il

était très fort, courageux, tempérant, avisé, il obtint sans peine le

commandement d'une compagnie.

Au début des batailles, il enlevait ses soldats d'un geste de son épée.

Avec une corde à nœuds, il grimpait aux murs des citadelles, la

nuit, balancé par l'ouragan, pendant que les flammèches du feu grégeois

se collaient à sa cuirasse, et que la résine bouillante et le plomb

fondu ruisselaient des créneaux. Souvent le heurt d'une pierre fracassa

son bouclier. Des ponts trop chargés d'hommes croulèrent sous lui. En

tournant sa masse d'armes, il se débarrassa de quatorze cavaliers. Il

défit, en champ clos, tous ceux qui se proposèrent. Plus de vingt fois,

on le crut mort.

Grâce à la faveur divine, il en réchappa toujours; car il protégeait

les gens d'église, les orphelins, les veuves, et principalement les

vieillards. Quand il en voyait un marchant devant lui, il criait pour

connaître sa figure, comme s'il avait eu peur de le tuer par méprise.

Des esclaves en fuite, des manants révoltés, des bâtards sans fortune,

toutes sortes d'intrépides affluèrent sous son drapeau, et il se

composa une armée.

Elle grossit. Il devint fameux. On le recherchait.

Tour à tour, il secourut le Dauphin de France et le roi d'Angleterre,

les templiers de Jérusalem, le suréna des Parthes, le négud d'Abyssinie

et l'empereur de Calicut. Il combattit des Scandinaves recouverts

d'écailles de poisson, des Nègres munis de rondaches en cuir

d'hippopotame et montés sur des ânes rouges, des Indiens couleur d'or

et brandissant par-dessus leurs diadèmes de larges sabres, plus clairs

que des miroirs. Il vainquit les Troglodytes et les Anthropophages.

Il traversa des régions si torrides que sous l'ardeur du soleil

les chevelures s'allumaient d'elles-mêmes, comme des flambeaux; et

d'autres qui étaient si glaciales, que les bras, se détachant du corps,

tombaient par terre; et des pays où il y avait tant de brouillards que

l'on marchait environné de fantômes.

Des républiques en embarras le consultèrent. Aux entrevues

d'ambassadeurs, il obtenait des conditions inespérées. Si un monarque

se conduisait trop mal, il arrivait tout à coup et lui faisait des

remontrances. Il affranchit des peuples. Il délivra des reines

enfermées dans des tours. C'est lui, et pas un autre, qui assomma la

guivre de Milan et le dragon d'Oberbirbach.

Or l'empereur d'Occitanie, ayant triomphé des Musulmans espagnols,

s'était joint par concubinage à la sœur du calife de Cordoue et il

en conservait une fille, qu'il avait élevée chrétiennement. Mais le

calife, faisant mine de vouloir se convertir, vint lui rendre visite,

accompagné d'une escorte nombreuse, massacra toute sa garnison et le

plongea dans un cul de basse-fosse, où il le traitait durement, afin

d'en extirper des trésors.

Julien accourut à son aide, détruisit l'armée des infidèles, assiégea

la ville, tua le calife, coupa sa tête et la jeta comme une boule

par-dessus les remparts. Puis il tira l'empereur de sa prison et le fit

remonter sur son trône, en présence de toute sa cour.

L'empereur, pour prix d'un tel service, lui présenta dans des

corbeilles beaucoup d'argent; Julien n'en voulut pas. Croyant qu'il en

désirait davantage, il lui offrit les trois quarts de ses richesses,

nouveau refus, puis de partager son royaume. Julien le remercia, et

l'empereur en pleurait de dépit, ne sachant de quelle manière témoigner

sa reconnaissance, quand il se frappa le front, dit un mot à l'oreille

d'un courtisan; les rideaux d'une tapisserie se relevèrent, et une

jeune fille parut.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 3 / 22 段