l'emmener, s'en débarrassait de cette façon.
IV
Il s'appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose,
son front bleu, et sa gorge dorée.
Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s'arrachait les
plumes, éparpillait ses ordures, répandait l'eau de sa baignoire: Mme
Aubain, qu'il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.
Elle entreprit de l'instruire; bientôt il répéta: «Charmant garçon!
Serviteur, monsieur! Je vous salue Marie!» Il était placé auprès de
la porte, et plusieurs s'étonnaient qu'il ne répondît pas au nom
de Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le
comparait à une dinde, à une bûche: autant de coups de poignard pour
Félicité. Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment
qu'on le regardait!
Néanmoins il recherchait la compagnie; car le dimanche, pendant que
_ces_ demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et de nouveaux
habitués: Onfroy l'apothicaire, M. Varin et le capitaine Mathieu,
faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes
et se démenait si furieusement qu'il était impossible de s'entendre.
La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait très drôle. Dès qu'il
l'apercevait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les
éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l'écho les répétait,
les voisins se mettaient à leurs fenêtres, riaient aussi; et, pour
n'être pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur,
en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivière,
puis entrait par la porte du jardin; et les regards qu'il envoyait à
l'oiseau manquaient de tendresse.
Loulou avait reçu du garçon boucher une chiquenaude, s'étant permis
d'enfoncer la tête dans sa corbeille; et depuis lors il tâchait
toujours de le pincer à travers sa chemise. Fabu menaçait de lui
tordre le cou, bien qu'il ne fût pas cruel, malgré le tatouage de ses
bras et ses gros favoris. Au contraire, il avait plutôt du penchant
pour le perroquet, jusqu'à vouloir, par humeur joviale, lui apprendre
des jurons. Félicité, que ces manières effrayaient, le plaça dans la
cuisine. Sa chaînette fut retirée, et il circulait par la maison.
Quand il descendait l'escalier, il appuyait sur les marches la courbe
de son bec, levait la patte droite, puis la gauche; et elle avait
peur qu'une telle gymnastique ne lui causât des étourdissements. Il
devint malade, ne pouvait plus parler ni manger. C'était sous sa langue
une épaisseur, comme les poules en ont quelquefois. Elle le guérit,
en arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul, un jour, eut
l'imprudence de lui souffler aux narines la fumée d'un cigare; une
autre fois que Mme Lormeau l'agaçait du bout de son ombrelle, il en
happa la virole; enfin, il se perdit.
Elle l'avait posé sur l'herbe pour le rafraîchir, s'absenta une minute;
et, quand elle revint, plus de perroquet! D'abord elle le chercha
dans les buissons, au bord de l'eau et sur les toits, sans écouter
sa maîtresse qui lui criait: «Prenez donc garde! vous êtes folle!»
Ensuite elle inspecta tous les jardins de Pont-l'Évêque et elle
arrêtait les passants: «Vous n'auriez pas vu, quelquefois, par hasard,
mon perroquet?» A ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en
faisait la description. Tout à coup, elle crut distinguer derrière
les moulins, au bas de la côte, une chose verte qui voltigeait. Mais
au haut de la côte, rien! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait
rencontré tout à l'heure, à Saint-Melaine, dans la boutique de la mère
Simon. Elle y courut. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin
elle rentra, épuisée, les savates en lambeaux, la mort dans l'âme; et,
assise au milieu du banc, près de Madame, elle racontait toutes ses
démarches, quand un poids léger lui tomba sur l'épaule; Loulou! Que
diable avait-il fait? Peut-être qu'il s'était promené aux environs!
Elle eut du mal à s'en remettre, ou plutôt ne s'en remit jamais.
Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine; peu de temps
après, un mal d'oreilles. Trois ans plus tard, elle était sourde et
elle parlait très haut, même à l'église. Bien que ses péchés auraient
pu sans déshonneur pour elle, ni inconvénient pour le monde, se
répandre à tous les coins du diocèse, M. le curé jugea convenable de ne
plus recevoir sa confession que dans la sacristie.
Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent
sa maîtresse lui disait: «Mon Dieu! comme vous êtes bête!» elle
répliquait: «Oui, madame», en cherchant quelque chose autour d'elle.
Le petit cercle de ses idées se rétrécit encore, et le carillon des
cloches, le mugissement des bœufs, n'existaient plus. Tous les êtres
fonctionnaient avec le silence des fantômes. Un seul bruit arrivait
maintenant à ses oreilles, la voix du perroquet.
Comme pour la distraire, il reproduisait le tic tac du tournebroche,
l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait
en face; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain: «Félicité!
la porte! la porte!»
Ils avaient des dialogues, lui, débitant à satiété les trois phrases de
son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans plus de suite,
mais où son cœur s'épanchait. Loulou, dans son isolement, était
presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses
lèvres, se cramponnait à son fichu; et, comme elle penchait son front
en branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du
bonnet et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble.
Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait, il
poussait des cris, se rappelant peut-être les ondées de ses forêts
natales. Le ruissellement de l'eau excitait son délire; il voletait
éperdu, montait au plafond, renversait tout, et par la fenêtre allait
barboter dans le jardin; mais revenait vite sur un des chenets, et,
sautillant pour sécher ses plumes, montrait tantôt sa queue, tantôt son
bec.
Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la
cheminée, à cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage,
la tête en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion
l'avait tué, sans doute? Elle crut à un empoisonnement par le persil,
et, malgré l'absence de toutes preuves, ses soupçons portèrent sur Fabu.
Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit: «Eh bien! faites-le
empailler!»
Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours été bon pour le
perroquet.
Il écrivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne.
Mais, comme la diligence égarait parfois les colis, elle résolut de le
porter elle-même jusqu'à Honfleur.
Les pommiers sans feuilles se succédaient aux bords de la route. De la
glace couvrait les fossés. Des chiens aboyaient autour des fermes; et
les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son cabas,
elle marchait prestement, sur le milieu du pavé.
Elle traversa la forêt, dépassa le Haut-Chêne, atteignit Saint-Gatien.
Derrière elle, dans un nuage de poussière et emportée par la descente,
une malle-poste au grand galop se précipitait comme une trombe. En
voyant cette femme qui ne se dérangeait pas, le conducteur se dressa
par-dessus la capote, et le postillon criait aussi, pendant que ses
quatre chevaux qu'il ne pouvait retenir accéléraient leur train; les
deux premiers la frôlaient; d'une secousse de ses guides, il les jeta
dans le débord, mais, furieux, releva le bras, et à pleine volée, avec
son grand fouet, lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu'elle
tomba sur le dos.
Son premier geste, quand elle reprit connaissance, fut d'ouvrir son
panier. Loulou n'avait rien, heureusement. Elle sentit une brûlure à la
joue droite; ses mains qu'elle y porta étaient rouges. Le sang coulait.
Elle s'assit sur un mètre de cailloux, se tamponna le visage avec son
mouchoir; puis elle mangea une croûte de pain, mise dans son panier par
précaution, et se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau.
Arrivée au sommet d'Ecquemauville, elle aperçut les lumières de
Honfleur qui scintillaient dans la nuit comme une quantité d'étoiles;
la mer, plus loin, s'étalait confusément. Alors une faiblesse l'arrêta;
et la misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ
de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une marée,
revinrent à la fois et, lui montant à la gorge, l'étouffaient.
Puis elle voulut parler au capitaine du bateau, et, sans dire ce
qu'elle envoyait, lui fit des recommandations.
Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour
la semaine prochaine; au bout de six mois, il annonça le départ d'une
caisse, et il n'en fut plus question. C'était à croire que jamais
Loulou ne reviendrait. «Ils me l'auront volé!» pensait-elle.
Enfin il arriva,--et splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se
vissait dans un socle d'acajou, une patte en l'air, la tête oblique, et
mordant une noix, que l'empailleur, par amour du grandiose, avait dorée.
Elle l'enferma dans sa chambre.
Cet endroit, où elle admettait peu de monde, avait l'air tout à la fois
d'une chapelle et d'un bazar, tant il contenait d'objets religieux et
de choses hétéroclites.
Une grande armoire gênait pour ouvrir la porte. En face de la fenêtre
surplombant le jardin, un œil-de-bœuf regardait la cour; une
table, près du lit de sangle, supportait un pot à l'eau, deux peignes
et un cube de savon bleu dans une assiette ébréchée. On voyait contre
les murs: des chapelets, des médailles, plusieurs bonnes Vierges, un
bénitier en noix de coco; sur la commode, couverte d'un drap comme
un autel, la boîte en coquillages que lui avait donnée Victor; puis
un arrosoir et un ballon, des cahiers d'écriture, la géographie en
estampes, une paire de bottines; et au clou du miroir, accroché par
ses rubans, le petit chapeau de peluche! Félicité poussait même ce
genre de respect si loin, qu'elle conservait une des redingotes de
Monsieur. Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain, elle
les prenait pour sa chambre. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs
artificielles au bord de la commode, et le portrait du comte d'Artois
dans l'enfoncement de la lucarne.
Au moyen d'une planchette, Loulou fut établi sur un corps de cheminée
qui avançait dans l'appartement. Chaque matin, en s'éveillant, elle
l'apercevait à la clarté de l'aube et se rappelait alors les jours
disparus, et d'insignifiantes actions jusqu'en leurs moindres détails,
sans douleur, pleine de tranquillité.
Ne communiquant avec personne, elle vivait dans une torpeur de
somnambule. Les processions de la Fête-Dieu la ranimaient. Elle allait
quêter chez les voisines des flambeaux et des paillassons, afin
d'embellir le reposoir que l'on dressait dans la rue.
A l'église, elle contemplait toujours le Saint-Esprit et observa qu'il
avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore
plus manifeste sur une image d'Épinal, représentant le baptême de
Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'émeraude,
c'était vraiment le portrait de Loulou.
L'ayant acheté, elle le suspendit à la place du comte d'Artois,--de
sorte que, du même coup d'œil, elle les voyait ensemble. Ils
s'associèrent dans sa pensée, le perroquet se trouvant sanctifié par ce
rapport avec le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant à ses yeux et
intelligible. Le Père, pour s'énoncer, n'avait pu choisir une colombe,
puisque ces bêtes-là n'ont pas de voix, mais plutôt un des ancêtres de
Loulou. Et Félicité priait en regardant l'image, mais de temps à autre
se tournait un peu vers l'oiseau.
Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Mme
Aubain l'en dissuada.
Un événement considérable surgit: le mariage de Paul.
Après avoir été d'abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans
la douane, dans les contributions, et même avoir commencé des démarches
pour les eaux et forêts, à trente-six ans, tout à coup, par une
inspiration du ciel, il avait découvert sa voie: l'enregistrement! et y
montrait de si hautes facultés qu'un vérificateur lui avait offert sa
fille, en lui promettant sa protection.
Paul, devenu sérieux, l'amena chez sa mère.
Elle dénigra les usages de Pont-l'Évêque, fit la princesse, blessa
Félicité. Mme Aubain, à son départ, sentit un allégement.
La semaine suivante, on apprit la mort de M. Bourais, en basse
Bretagne, dans une auberge. La rumeur d'un suicide se confirma; des
doutes s'élevèrent sur sa probité. Mme Aubain étudia ses comptes et
ne tarda pas à connaître la kyrielle de ses noirceurs: détournements
d'arrérages, ventes de bois dissimulées, fausses quittances, etc. De
plus, il avait un enfant naturel et «des relations avec une personne de
Dozulé».
Ces turpitudes l'affligèrent beaucoup. Au mois de mars 1853, elle fut
prise d'une douleur dans la poitrine; sa langue paraissait couverte de
fumée, les sangsues ne calmèrent pas l'oppression; et le neuvième soir
elle expira, ayant juste soixante-douze ans.
On la croyait moins vieille, à cause de ses cheveux bruns, dont les
bandeaux entouraient sa figure blême, marquée de petite vérole. Peu
d'amis la regrettèrent, ses façons étant d'une hauteur qui éloignait.
Félicité la pleura, comme on ne pleure pas les maîtres. Que Madame
mourût avant elle, cela troublait ses idées, lui semblait contraire à
l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux.
Dix jours après (le temps d'accourir de Besançon), les héritiers
survinrent. La bru fouilla les tiroirs, choisit des meubles, vendit les
autres; puis ils regagnèrent l'enregistrement.
Le fauteuil de Madame, son guéridon, sa chaufferette, les huit chaises,
étaient partis! La place des gravures se dessinait en carrés jaunes
au milieu des cloisons. Ils avaient emporté les deux couchettes, avec
leurs matelas, et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les
affaires de Virginie! Félicité remonta les étages, ivre de tristesse.
Le lendemain il y avait sur la porte une affiche; l'apothicaire lui
cria dans l'oreille que la maison était à vendre.
Elle chancela et fut obligée de s'asseoir.
Ce qui la désolait principalement, c'était d'abandonner sa chambre,--si
commode pour le pauvre Loulou. En l'enveloppant d'un regard d'angoisse,
elle implorait le Saint-Esprit et contracta l'habitude idolâtre de dire
ses oraisons agenouillée devant le perroquet. Quelquefois, le soleil
entrant par la lucarne frappait son œil de verre et en faisait
jaillir un grand rayon lumineux qui la mettait en extase.
Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, léguée par sa
maîtresse. Le jardin lui fournissait des légumes. Quant aux habits,
elle possédait de quoi se vêtir jusqu'à la fin de ses jours, et
épargnait l'éclairage en se couchant dès le crépuscule.
Elle ne sortait guère, afin d'éviter la boutique du brocanteur,
où s'étalaient quelques-uns des anciens meubles. Depuis son
étourdissement, elle traînait une jambe; et, ses forces diminuant, la
mère Simon, ruinée dans l'épicerie, venait tous les matins fendre son
bois et pomper de l'eau.
Ses yeux s'affaiblirent. Les persiennes n'ouvraient plus. Bien des
années se passèrent. Et la maison ne se louait pas et ne se vendait pas.
Dans la crainte qu'on ne la renvoyât, Félicité ne demandait aucune
réparation. Les lattes du toit pourrissaient; pendant tout un hiver son
traversin fut mouillé. Après Pâques, elle cracha du sang.
Alors la mère Simon eut recours à un docteur. Félicité voulut savoir
ce qu'elle avait. Mais, trop sourde pour entendre, un seul mot lui
parvint: «Pneumonie.» Il lui était connu et elle répliqua doucement:
--«Ah! comme Madame», trouvant naturel de suivre sa maîtresse.
Le moment des reposoirs approchait.
Le premier était toujours au bas de la côte, le second devant la poste,
le troisième vers le milieu de la rue. Il y eut des rivalités à propos
de celui-là, et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme
Aubain.
Les oppressions et la fièvre augmentaient. Félicité se chagrinait
de ne rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y
mettre quelque chose! Alors elle songea au perroquet. Ce n'était pas
convenable, objectèrent les voisines. Mais le curé accorda cette
permission; elle en fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter,
quand elle serait morte, Loulou, sa seule richesse.
Du mardi au samedi, veille de la Fête-Dieu, elle toussa plus
fréquemment. Le soir, son visage était grippé, ses lèvres se collaient
à ses gencives, des vomissements parurent; et le lendemain, au petit
jour, se sentant très bas, elle fit appeler un prêtre.
Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrême onction. Puis elle
déclara qu'elle avait besoin de parler à Fabu.
Il arriva en toilette des dimanches, mal à son aise dans cette
atmosphère lugubre.
«Pardonnez-moi, dit-elle avec un effort pour étendre le bras, je
croyais que c'était vous qui l'aviez tué!»
Que signifiaient des potins pareils? L'avoir soupçonné d'un meurtre, un
homme comme lui! et il s'indignait, allait faire du tapage.--«Elle n'a
plus sa tête, vous voyez bien!»
Félicité de temps à autre parlait à des ombres. Les bonnes femmes
s'éloignèrent. La Simonne déjeuna.
Un peu plus tard, elle prit Loulou, et, l'approchant de Félicité:
«Allons! dites-lui adieu!»
Bien qu'il ne fût pas un cadavre, les vers le dévoraient; une de ses
ailes était cassée, l'étoupe lui sortait du ventre. Mais, aveugle
à présent, elle le baisa au front et le gardait contre sa joue. La
Simonne le reprit pour le mettre sur le reposoir.
V
Les herbages envoyaient l'odeur de l'été; des mouches bourdonnaient; le
soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises. La mère Simon,
revenue dans la chambre, s'endormait doucement.
Des coups de cloche la réveillèrent; on sortait des vêpres. Le délire
de Félicité tomba. En songeant à la procession, elle la voyait, comme
si elle l'eût suivie.
Tous les enfants des écoles, les chantres et les pompiers marchaient
sur les trottoirs, tandis qu'au milieu de la rue, s'avançaient
premièrement: le suisse armé de sa hallebarde, le bedeau avec une
grande croix, l'instituteur surveillant les gamins, la religieuse
inquiète de ses petites filles; trois des plus mignonnes, frisées comme
des anges, jetaient dans l'air des pétales de roses; le diacre, les
bras écartés, modérait la musique; et deux encenseurs se retournaient
à chaque pas vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de
velours ponceau tenu par quatre fabriciens, M. le curé, dans sa belle
chasuble. Un flot de monde se poussait derrière, entre les nappes
blanches couvrant le mur des maisons; et l'on arriva au bas de la côte.
Une sueur froide mouillait les tempes de Félicité. La Simonne
l'épongeait avec un linge, en se disant qu'un jour il lui faudrait
passer par là.
Le murmure de la foule grossit, fut un moment très fort, s'éloignait.
Une fusillade ébranla les carreaux. C'était les postillons saluant
l'ostensoir. Félicité roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas
qu'elle put:
«Est-il bien?» tourmentée du perroquet.
Son agonie commença. Un râle, de plus en plus précipité, lui soulevait
les côtes. Des bouillons d'écume venaient au coin de sa bouche, et tout
son corps tremblait.
Bientôt, on distingua le ronflement des ophicléides, les voix claires
des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par
intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient,
faisait le bruit d'un troupeau sur du gazon.
Le clergé parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour
atteindre à l'œil-de-bœuf, et de cette manière dominait le
reposoir.
Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel, orné d'un falbala en
point d'Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant
des reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des
flambeaux d'argent et des vases en porcelaine, d'où s'élançaient
des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des touffes
d'hortensias. Ce monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement,
du premier étage jusqu'au tapis se prolongeant sur les pavés; et
des choses rares tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une
couronne de violettes, des pendeloques en pierres d'Alençon brillaient
sur de la mousse, deux écrans chinois montraient leurs paysages.
Loulou, caché sous des roses, ne laissait voir que son front bleu,
pareil à une plaque de lapis.
Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangèrent sur les trois
côtés de la cour. Le prêtre gravit lentement les marches et posa sur la
dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillèrent.
Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée,
glissaient sur leurs chaînettes.
Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les
narines, en la humant avec une sensualité mystique, puis ferma les
paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se
ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une
fontaine s'épuise, comme un écho disparaît; et, quand elle exhala
son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts, un
perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.
LA LÉGENDE
DE
SAINT JULIEN L'HOSPITALIER
I
Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois,
sur la pente d'une colline.
Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts
d'écailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur les quartiers
de rocs, qui dévalaient abruptement jusqu'au fond des douves.
Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d'une église. De
longues gouttières, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient
l'eau des pluies vers la citerne; et sur le bord des fenêtres, à tous
les étages, dans un pot d'argile peinte, un basilic ou un héliotrope
s'épanouissait.
Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger
d'arbres à fruits, ensuite un parterre où des combinaisons de fleurs
dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour
prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement
des pages. De l'autre côté se trouvaient le chenil, les écuries, la
boulangerie, le pressoir et les granges. Un pâturage de gazon vert se
développait tout autour, enclos lui-même d'une forte haie d'épines.
On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait
plus; les fossés étaient pleins d'eau; des hirondelles faisaient leur
nid dans la fente des créneaux; et l'archer, qui tout le long du jour
se promenait sur la courtine, dès que le soleil brillait trop fort,
rentrait dans l'échauguette et s'endormait comme un moine.
A l'intérieur, les ferrures partout reluisaient; des tapisseries dans
les chambres protégeaient du froid; et les armoires regorgeaient de
linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers, les coffres de
chêne craquaient sous le poids des sacs d'argent.
On voyait dans la salle d'armes, entre des étendards et des mufles de
bêtes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations,
depuis les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes
jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des
Normands.
La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un bœuf; la
chapelle était somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y avait même,
dans un endroit écarté, une étuve à la romaine; mais le bon seigneur
s'en privait, estimant que c'est un usage des idolâtres.
Toujours enveloppé d'une pelisse de renard, il se promenait dans sa
maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les querelles de ses
voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de neige tomber,
ou se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il
s'en allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des blés
qui verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des
conseils. Après beaucoup d'aventures, il avait pris pour femme une
demoiselle de haut lignage.