Le nègre avait redit le propos à sa maîtresse, qui, ne pouvant

l'emmener, s'en débarrassait de cette façon.

IV

Il s'appelait Loulou. Son corps était vert, le bout de ses ailes rose,

son front bleu, et sa gorge dorée.

Mais il avait la fatigante manie de mordre son bâton, s'arrachait les

plumes, éparpillait ses ordures, répandait l'eau de sa baignoire: Mme

Aubain, qu'il ennuyait, le donna pour toujours à Félicité.

Elle entreprit de l'instruire; bientôt il répéta: «Charmant garçon!

Serviteur, monsieur! Je vous salue Marie!» Il était placé auprès de

la porte, et plusieurs s'étonnaient qu'il ne répondît pas au nom

de Jacquot, puisque tous les perroquets s'appellent Jacquot. On le

comparait à une dinde, à une bûche: autant de coups de poignard pour

Félicité. Étrange obstination de Loulou, ne parlant plus du moment

qu'on le regardait!

Néanmoins il recherchait la compagnie; car le dimanche, pendant que

_ces_ demoiselles Rochefeuille, M. de Houppeville et de nouveaux

habitués: Onfroy l'apothicaire, M. Varin et le capitaine Mathieu,

faisaient leur partie de cartes, il cognait les vitres avec ses ailes

et se démenait si furieusement qu'il était impossible de s'entendre.

La figure de Bourais, sans doute, lui paraissait très drôle. Dès qu'il

l'apercevait, il commençait à rire, à rire de toutes ses forces. Les

éclats de sa voix bondissaient dans la cour, l'écho les répétait,

les voisins se mettaient à leurs fenêtres, riaient aussi; et, pour

n'être pas vu du perroquet, M. Bourais se coulait le long du mur,

en dissimulant son profil avec son chapeau, atteignait la rivière,

puis entrait par la porte du jardin; et les regards qu'il envoyait à

l'oiseau manquaient de tendresse.

Loulou avait reçu du garçon boucher une chiquenaude, s'étant permis

d'enfoncer la tête dans sa corbeille; et depuis lors il tâchait

toujours de le pincer à travers sa chemise. Fabu menaçait de lui

tordre le cou, bien qu'il ne fût pas cruel, malgré le tatouage de ses

bras et ses gros favoris. Au contraire, il avait plutôt du penchant

pour le perroquet, jusqu'à vouloir, par humeur joviale, lui apprendre

des jurons. Félicité, que ces manières effrayaient, le plaça dans la

cuisine. Sa chaînette fut retirée, et il circulait par la maison.

Quand il descendait l'escalier, il appuyait sur les marches la courbe

de son bec, levait la patte droite, puis la gauche; et elle avait

peur qu'une telle gymnastique ne lui causât des étourdissements. Il

devint malade, ne pouvait plus parler ni manger. C'était sous sa langue

une épaisseur, comme les poules en ont quelquefois. Elle le guérit,

en arrachant cette pellicule avec ses ongles. M. Paul, un jour, eut

l'imprudence de lui souffler aux narines la fumée d'un cigare; une

autre fois que Mme Lormeau l'agaçait du bout de son ombrelle, il en

happa la virole; enfin, il se perdit.

Elle l'avait posé sur l'herbe pour le rafraîchir, s'absenta une minute;

et, quand elle revint, plus de perroquet! D'abord elle le chercha

dans les buissons, au bord de l'eau et sur les toits, sans écouter

sa maîtresse qui lui criait: «Prenez donc garde! vous êtes folle!»

Ensuite elle inspecta tous les jardins de Pont-l'Évêque et elle

arrêtait les passants: «Vous n'auriez pas vu, quelquefois, par hasard,

mon perroquet?» A ceux qui ne connaissaient pas le perroquet, elle en

faisait la description. Tout à coup, elle crut distinguer derrière

les moulins, au bas de la côte, une chose verte qui voltigeait. Mais

au haut de la côte, rien! Un porte-balle lui affirma qu'il l'avait

rencontré tout à l'heure, à Saint-Melaine, dans la boutique de la mère

Simon. Elle y courut. On ne savait pas ce qu'elle voulait dire. Enfin

elle rentra, épuisée, les savates en lambeaux, la mort dans l'âme; et,

assise au milieu du banc, près de Madame, elle racontait toutes ses

démarches, quand un poids léger lui tomba sur l'épaule; Loulou! Que

diable avait-il fait? Peut-être qu'il s'était promené aux environs!

Elle eut du mal à s'en remettre, ou plutôt ne s'en remit jamais.

Par suite d'un refroidissement, il lui vint une angine; peu de temps

après, un mal d'oreilles. Trois ans plus tard, elle était sourde et

elle parlait très haut, même à l'église. Bien que ses péchés auraient

pu sans déshonneur pour elle, ni inconvénient pour le monde, se

répandre à tous les coins du diocèse, M. le curé jugea convenable de ne

plus recevoir sa confession que dans la sacristie.

Des bourdonnements illusoires achevaient de la troubler. Souvent

sa maîtresse lui disait: «Mon Dieu! comme vous êtes bête!» elle

répliquait: «Oui, madame», en cherchant quelque chose autour d'elle.

Le petit cercle de ses idées se rétrécit encore, et le carillon des

cloches, le mugissement des bœufs, n'existaient plus. Tous les êtres

fonctionnaient avec le silence des fantômes. Un seul bruit arrivait

maintenant à ses oreilles, la voix du perroquet.

Comme pour la distraire, il reproduisait le tic tac du tournebroche,

l'appel aigu d'un vendeur de poisson, la scie du menuisier qui logeait

en face; et, aux coups de la sonnette, imitait Mme Aubain: «Félicité!

la porte! la porte!»

Ils avaient des dialogues, lui, débitant à satiété les trois phrases de

son répertoire, et elle, y répondant par des mots sans plus de suite,

mais où son cœur s'épanchait. Loulou, dans son isolement, était

presque un fils, un amoureux. Il escaladait ses doigts, mordillait ses

lèvres, se cramponnait à son fichu; et, comme elle penchait son front

en branlant la tête à la manière des nourrices, les grandes ailes du

bonnet et les ailes de l'oiseau frémissaient ensemble.

Quand des nuages s'amoncelaient et que le tonnerre grondait, il

poussait des cris, se rappelant peut-être les ondées de ses forêts

natales. Le ruissellement de l'eau excitait son délire; il voletait

éperdu, montait au plafond, renversait tout, et par la fenêtre allait

barboter dans le jardin; mais revenait vite sur un des chenets, et,

sautillant pour sécher ses plumes, montrait tantôt sa queue, tantôt son

bec.

Un matin du terrible hiver de 1837, qu'elle l'avait mis devant la

cheminée, à cause du froid, elle le trouva mort, au milieu de sa cage,

la tête en bas, et les ongles dans les fils de fer. Une congestion

l'avait tué, sans doute? Elle crut à un empoisonnement par le persil,

et, malgré l'absence de toutes preuves, ses soupçons portèrent sur Fabu.

Elle pleura tellement que sa maîtresse lui dit: «Eh bien! faites-le

empailler!»

Elle demanda conseil au pharmacien, qui avait toujours été bon pour le

perroquet.

Il écrivit au Havre. Un certain Fellacher se chargea de cette besogne.

Mais, comme la diligence égarait parfois les colis, elle résolut de le

porter elle-même jusqu'à Honfleur.

Les pommiers sans feuilles se succédaient aux bords de la route. De la

glace couvrait les fossés. Des chiens aboyaient autour des fermes; et

les mains sous son mantelet, avec ses petits sabots noirs et son cabas,

elle marchait prestement, sur le milieu du pavé.

Elle traversa la forêt, dépassa le Haut-Chêne, atteignit Saint-Gatien.

Derrière elle, dans un nuage de poussière et emportée par la descente,

une malle-poste au grand galop se précipitait comme une trombe. En

voyant cette femme qui ne se dérangeait pas, le conducteur se dressa

par-dessus la capote, et le postillon criait aussi, pendant que ses

quatre chevaux qu'il ne pouvait retenir accéléraient leur train; les

deux premiers la frôlaient; d'une secousse de ses guides, il les jeta

dans le débord, mais, furieux, releva le bras, et à pleine volée, avec

son grand fouet, lui cingla du ventre au chignon un tel coup qu'elle

tomba sur le dos.

Son premier geste, quand elle reprit connaissance, fut d'ouvrir son

panier. Loulou n'avait rien, heureusement. Elle sentit une brûlure à la

joue droite; ses mains qu'elle y porta étaient rouges. Le sang coulait.

Elle s'assit sur un mètre de cailloux, se tamponna le visage avec son

mouchoir; puis elle mangea une croûte de pain, mise dans son panier par

précaution, et se consolait de sa blessure en regardant l'oiseau.

Arrivée au sommet d'Ecquemauville, elle aperçut les lumières de

Honfleur qui scintillaient dans la nuit comme une quantité d'étoiles;

la mer, plus loin, s'étalait confusément. Alors une faiblesse l'arrêta;

et la misère de son enfance, la déception du premier amour, le départ

de son neveu, la mort de Virginie, comme les flots d'une marée,

revinrent à la fois et, lui montant à la gorge, l'étouffaient.

Puis elle voulut parler au capitaine du bateau, et, sans dire ce

qu'elle envoyait, lui fit des recommandations.

Fellacher garda longtemps le perroquet. Il le promettait toujours pour

la semaine prochaine; au bout de six mois, il annonça le départ d'une

caisse, et il n'en fut plus question. C'était à croire que jamais

Loulou ne reviendrait. «Ils me l'auront volé!» pensait-elle.

Enfin il arriva,--et splendide, droit sur une branche d'arbre, qui se

vissait dans un socle d'acajou, une patte en l'air, la tête oblique, et

mordant une noix, que l'empailleur, par amour du grandiose, avait dorée.

Elle l'enferma dans sa chambre.

Cet endroit, où elle admettait peu de monde, avait l'air tout à la fois

d'une chapelle et d'un bazar, tant il contenait d'objets religieux et

de choses hétéroclites.

Une grande armoire gênait pour ouvrir la porte. En face de la fenêtre

surplombant le jardin, un œil-de-bœuf regardait la cour; une

table, près du lit de sangle, supportait un pot à l'eau, deux peignes

et un cube de savon bleu dans une assiette ébréchée. On voyait contre

les murs: des chapelets, des médailles, plusieurs bonnes Vierges, un

bénitier en noix de coco; sur la commode, couverte d'un drap comme

un autel, la boîte en coquillages que lui avait donnée Victor; puis

un arrosoir et un ballon, des cahiers d'écriture, la géographie en

estampes, une paire de bottines; et au clou du miroir, accroché par

ses rubans, le petit chapeau de peluche! Félicité poussait même ce

genre de respect si loin, qu'elle conservait une des redingotes de

Monsieur. Toutes les vieilleries dont ne voulait plus Mme Aubain, elle

les prenait pour sa chambre. C'est ainsi qu'il y avait des fleurs

artificielles au bord de la commode, et le portrait du comte d'Artois

dans l'enfoncement de la lucarne.

Au moyen d'une planchette, Loulou fut établi sur un corps de cheminée

qui avançait dans l'appartement. Chaque matin, en s'éveillant, elle

l'apercevait à la clarté de l'aube et se rappelait alors les jours

disparus, et d'insignifiantes actions jusqu'en leurs moindres détails,

sans douleur, pleine de tranquillité.

Ne communiquant avec personne, elle vivait dans une torpeur de

somnambule. Les processions de la Fête-Dieu la ranimaient. Elle allait

quêter chez les voisines des flambeaux et des paillassons, afin

d'embellir le reposoir que l'on dressait dans la rue.

A l'église, elle contemplait toujours le Saint-Esprit et observa qu'il

avait quelque chose du perroquet. Sa ressemblance lui parut encore

plus manifeste sur une image d'Épinal, représentant le baptême de

Notre-Seigneur. Avec ses ailes de pourpre et son corps d'émeraude,

c'était vraiment le portrait de Loulou.

L'ayant acheté, elle le suspendit à la place du comte d'Artois,--de

sorte que, du même coup d'œil, elle les voyait ensemble. Ils

s'associèrent dans sa pensée, le perroquet se trouvant sanctifié par ce

rapport avec le Saint-Esprit, qui devenait plus vivant à ses yeux et

intelligible. Le Père, pour s'énoncer, n'avait pu choisir une colombe,

puisque ces bêtes-là n'ont pas de voix, mais plutôt un des ancêtres de

Loulou. Et Félicité priait en regardant l'image, mais de temps à autre

se tournait un peu vers l'oiseau.

Elle eut envie de se mettre dans les demoiselles de la Vierge. Mme

Aubain l'en dissuada.

Un événement considérable surgit: le mariage de Paul.

Après avoir été d'abord clerc de notaire, puis dans le commerce, dans

la douane, dans les contributions, et même avoir commencé des démarches

pour les eaux et forêts, à trente-six ans, tout à coup, par une

inspiration du ciel, il avait découvert sa voie: l'enregistrement! et y

montrait de si hautes facultés qu'un vérificateur lui avait offert sa

fille, en lui promettant sa protection.

Paul, devenu sérieux, l'amena chez sa mère.

Elle dénigra les usages de Pont-l'Évêque, fit la princesse, blessa

Félicité. Mme Aubain, à son départ, sentit un allégement.

La semaine suivante, on apprit la mort de M. Bourais, en basse

Bretagne, dans une auberge. La rumeur d'un suicide se confirma; des

doutes s'élevèrent sur sa probité. Mme Aubain étudia ses comptes et

ne tarda pas à connaître la kyrielle de ses noirceurs: détournements

d'arrérages, ventes de bois dissimulées, fausses quittances, etc. De

plus, il avait un enfant naturel et «des relations avec une personne de

Dozulé».

Ces turpitudes l'affligèrent beaucoup. Au mois de mars 1853, elle fut

prise d'une douleur dans la poitrine; sa langue paraissait couverte de

fumée, les sangsues ne calmèrent pas l'oppression; et le neuvième soir

elle expira, ayant juste soixante-douze ans.

On la croyait moins vieille, à cause de ses cheveux bruns, dont les

bandeaux entouraient sa figure blême, marquée de petite vérole. Peu

d'amis la regrettèrent, ses façons étant d'une hauteur qui éloignait.

Félicité la pleura, comme on ne pleure pas les maîtres. Que Madame

mourût avant elle, cela troublait ses idées, lui semblait contraire à

l'ordre des choses, inadmissible et monstrueux.

Dix jours après (le temps d'accourir de Besançon), les héritiers

survinrent. La bru fouilla les tiroirs, choisit des meubles, vendit les

autres; puis ils regagnèrent l'enregistrement.

Le fauteuil de Madame, son guéridon, sa chaufferette, les huit chaises,

étaient partis! La place des gravures se dessinait en carrés jaunes

au milieu des cloisons. Ils avaient emporté les deux couchettes, avec

leurs matelas, et dans le placard on ne voyait plus rien de toutes les

affaires de Virginie! Félicité remonta les étages, ivre de tristesse.

Le lendemain il y avait sur la porte une affiche; l'apothicaire lui

cria dans l'oreille que la maison était à vendre.

Elle chancela et fut obligée de s'asseoir.

Ce qui la désolait principalement, c'était d'abandonner sa chambre,--si

commode pour le pauvre Loulou. En l'enveloppant d'un regard d'angoisse,

elle implorait le Saint-Esprit et contracta l'habitude idolâtre de dire

ses oraisons agenouillée devant le perroquet. Quelquefois, le soleil

entrant par la lucarne frappait son œil de verre et en faisait

jaillir un grand rayon lumineux qui la mettait en extase.

Elle avait une rente de trois cent quatre-vingts francs, léguée par sa

maîtresse. Le jardin lui fournissait des légumes. Quant aux habits,

elle possédait de quoi se vêtir jusqu'à la fin de ses jours, et

épargnait l'éclairage en se couchant dès le crépuscule.

Elle ne sortait guère, afin d'éviter la boutique du brocanteur,

où s'étalaient quelques-uns des anciens meubles. Depuis son

étourdissement, elle traînait une jambe; et, ses forces diminuant, la

mère Simon, ruinée dans l'épicerie, venait tous les matins fendre son

bois et pomper de l'eau.

Ses yeux s'affaiblirent. Les persiennes n'ouvraient plus. Bien des

années se passèrent. Et la maison ne se louait pas et ne se vendait pas.

Dans la crainte qu'on ne la renvoyât, Félicité ne demandait aucune

réparation. Les lattes du toit pourrissaient; pendant tout un hiver son

traversin fut mouillé. Après Pâques, elle cracha du sang.

Alors la mère Simon eut recours à un docteur. Félicité voulut savoir

ce qu'elle avait. Mais, trop sourde pour entendre, un seul mot lui

parvint: «Pneumonie.» Il lui était connu et elle répliqua doucement:

--«Ah! comme Madame», trouvant naturel de suivre sa maîtresse.

Le moment des reposoirs approchait.

Le premier était toujours au bas de la côte, le second devant la poste,

le troisième vers le milieu de la rue. Il y eut des rivalités à propos

de celui-là, et les paroissiennes choisirent finalement la cour de Mme

Aubain.

Les oppressions et la fièvre augmentaient. Félicité se chagrinait

de ne rien faire pour le reposoir. Au moins, si elle avait pu y

mettre quelque chose! Alors elle songea au perroquet. Ce n'était pas

convenable, objectèrent les voisines. Mais le curé accorda cette

permission; elle en fut tellement heureuse qu'elle le pria d'accepter,

quand elle serait morte, Loulou, sa seule richesse.

Du mardi au samedi, veille de la Fête-Dieu, elle toussa plus

fréquemment. Le soir, son visage était grippé, ses lèvres se collaient

à ses gencives, des vomissements parurent; et le lendemain, au petit

jour, se sentant très bas, elle fit appeler un prêtre.

Trois bonnes femmes l'entouraient pendant l'extrême onction. Puis elle

déclara qu'elle avait besoin de parler à Fabu.

Il arriva en toilette des dimanches, mal à son aise dans cette

atmosphère lugubre.

«Pardonnez-moi, dit-elle avec un effort pour étendre le bras, je

croyais que c'était vous qui l'aviez tué!»

Que signifiaient des potins pareils? L'avoir soupçonné d'un meurtre, un

homme comme lui! et il s'indignait, allait faire du tapage.--«Elle n'a

plus sa tête, vous voyez bien!»

Félicité de temps à autre parlait à des ombres. Les bonnes femmes

s'éloignèrent. La Simonne déjeuna.

Un peu plus tard, elle prit Loulou, et, l'approchant de Félicité:

«Allons! dites-lui adieu!»

Bien qu'il ne fût pas un cadavre, les vers le dévoraient; une de ses

ailes était cassée, l'étoupe lui sortait du ventre. Mais, aveugle

à présent, elle le baisa au front et le gardait contre sa joue. La

Simonne le reprit pour le mettre sur le reposoir.

V

Les herbages envoyaient l'odeur de l'été; des mouches bourdonnaient; le

soleil faisait luire la rivière, chauffait les ardoises. La mère Simon,

revenue dans la chambre, s'endormait doucement.

Des coups de cloche la réveillèrent; on sortait des vêpres. Le délire

de Félicité tomba. En songeant à la procession, elle la voyait, comme

si elle l'eût suivie.

Tous les enfants des écoles, les chantres et les pompiers marchaient

sur les trottoirs, tandis qu'au milieu de la rue, s'avançaient

premièrement: le suisse armé de sa hallebarde, le bedeau avec une

grande croix, l'instituteur surveillant les gamins, la religieuse

inquiète de ses petites filles; trois des plus mignonnes, frisées comme

des anges, jetaient dans l'air des pétales de roses; le diacre, les

bras écartés, modérait la musique; et deux encenseurs se retournaient

à chaque pas vers le Saint-Sacrement, que portait, sous un dais de

velours ponceau tenu par quatre fabriciens, M. le curé, dans sa belle

chasuble. Un flot de monde se poussait derrière, entre les nappes

blanches couvrant le mur des maisons; et l'on arriva au bas de la côte.

Une sueur froide mouillait les tempes de Félicité. La Simonne

l'épongeait avec un linge, en se disant qu'un jour il lui faudrait

passer par là.

Le murmure de la foule grossit, fut un moment très fort, s'éloignait.

Une fusillade ébranla les carreaux. C'était les postillons saluant

l'ostensoir. Félicité roula ses prunelles, et elle dit, le moins bas

qu'elle put:

«Est-il bien?» tourmentée du perroquet.

Son agonie commença. Un râle, de plus en plus précipité, lui soulevait

les côtes. Des bouillons d'écume venaient au coin de sa bouche, et tout

son corps tremblait.

Bientôt, on distingua le ronflement des ophicléides, les voix claires

des enfants, la voix profonde des hommes. Tout se taisait par

intervalles, et le battement des pas, que des fleurs amortissaient,

faisait le bruit d'un troupeau sur du gazon.

Le clergé parut dans la cour. La Simonne grimpa sur une chaise pour

atteindre à l'œil-de-bœuf, et de cette manière dominait le

reposoir.

Des guirlandes vertes pendaient sur l'autel, orné d'un falbala en

point d'Angleterre. Il y avait au milieu un petit cadre enfermant

des reliques, deux orangers dans les angles, et, tout le long, des

flambeaux d'argent et des vases en porcelaine, d'où s'élançaient

des tournesols, des lis, des pivoines, des digitales, des touffes

d'hortensias. Ce monceau de couleurs éclatantes descendait obliquement,

du premier étage jusqu'au tapis se prolongeant sur les pavés; et

des choses rares tiraient les yeux. Un sucrier de vermeil avait une

couronne de violettes, des pendeloques en pierres d'Alençon brillaient

sur de la mousse, deux écrans chinois montraient leurs paysages.

Loulou, caché sous des roses, ne laissait voir que son front bleu,

pareil à une plaque de lapis.

Les fabriciens, les chantres, les enfants se rangèrent sur les trois

côtés de la cour. Le prêtre gravit lentement les marches et posa sur la

dentelle son grand soleil d'or qui rayonnait. Tous s'agenouillèrent.

Il se fit un grand silence. Et les encensoirs, allant à pleine volée,

glissaient sur leurs chaînettes.

Une vapeur d'azur monta dans la chambre de Félicité. Elle avança les

narines, en la humant avec une sensualité mystique, puis ferma les

paupières. Ses lèvres souriaient. Les mouvements de son cœur se

ralentirent un à un, plus vagues chaque fois, plus doux, comme une

fontaine s'épuise, comme un écho disparaît; et, quand elle exhala

son dernier souffle, elle crut voir, dans les cieux entr'ouverts, un

perroquet gigantesque, planant au-dessus de sa tête.

LA LÉGENDE

DE

SAINT JULIEN L'HOSPITALIER

I

Le père et la mère de Julien habitaient un château, au milieu des bois,

sur la pente d'une colline.

Les quatre tours aux angles avaient des toits pointus recouverts

d'écailles de plomb, et la base des murs s'appuyait sur les quartiers

de rocs, qui dévalaient abruptement jusqu'au fond des douves.

Les pavés de la cour étaient nets comme le dallage d'une église. De

longues gouttières, figurant des dragons la gueule en bas, crachaient

l'eau des pluies vers la citerne; et sur le bord des fenêtres, à tous

les étages, dans un pot d'argile peinte, un basilic ou un héliotrope

s'épanouissait.

Une seconde enceinte, faite de pieux, comprenait d'abord un verger

d'arbres à fruits, ensuite un parterre où des combinaisons de fleurs

dessinaient des chiffres, puis une treille avec des berceaux pour

prendre le frais, et un jeu de mail qui servait au divertissement

des pages. De l'autre côté se trouvaient le chenil, les écuries, la

boulangerie, le pressoir et les granges. Un pâturage de gazon vert se

développait tout autour, enclos lui-même d'une forte haie d'épines.

On vivait en paix depuis si longtemps que la herse ne s'abaissait

plus; les fossés étaient pleins d'eau; des hirondelles faisaient leur

nid dans la fente des créneaux; et l'archer, qui tout le long du jour

se promenait sur la courtine, dès que le soleil brillait trop fort,

rentrait dans l'échauguette et s'endormait comme un moine.

A l'intérieur, les ferrures partout reluisaient; des tapisseries dans

les chambres protégeaient du froid; et les armoires regorgeaient de

linge, les tonnes de vin s'empilaient dans les celliers, les coffres de

chêne craquaient sous le poids des sacs d'argent.

On voyait dans la salle d'armes, entre des étendards et des mufles de

bêtes fauves, des armes de tous les temps et de toutes les nations,

depuis les frondes des Amalécites et les javelots des Garamantes

jusqu'aux braquemarts des Sarrasins et aux cottes de mailles des

Normands.

La maîtresse broche de la cuisine pouvait faire tourner un bœuf; la

chapelle était somptueuse comme l'oratoire d'un roi. Il y avait même,

dans un endroit écarté, une étuve à la romaine; mais le bon seigneur

s'en privait, estimant que c'est un usage des idolâtres.

Toujours enveloppé d'une pelisse de renard, il se promenait dans sa

maison, rendait la justice à ses vassaux, apaisait les querelles de ses

voisins. Pendant l'hiver, il regardait les flocons de neige tomber,

ou se faisait lire des histoires. Dès les premiers beaux jours, il

s'en allait sur sa mule le long des petits chemins, au bord des blés

qui verdoyaient, et causait avec les manants, auxquels il donnait des

conseils. Après beaucoup d'aventures, il avait pris pour femme une

demoiselle de haut lignage.

Œuvres complètes de Gustave Flaubert, tome 6: Trois contes, suivis de mélanges inédits · 第 2 / 22 段