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ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUSTAVE FLAUBERT
VI
TROIS CONTES
SUIVIS DE
MÉLANGES INÉDITS
PARIS
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
RUE SAINT-BENOIT, 7
1885
TOUS DROITS RÉSERVÉS
TROIS CONTES
UN CŒUR SIMPLE
I
Pendant un demi-siècle, les bourgeoises de Pont-l'Évêque envièrent à
Mme Aubain sa servante Félicité.
Pour cent francs par an, elle faisait la cuisine et le ménage, cousait,
lavait, repassait, savait brider un cheval, engraisser les volailles,
battre le beurre, et resta fidèle à sa maîtresse,--qui cependant
n'était pas une personne agréable.
Elle avait épousé un beau garçon sans fortune, mort au commencement de
1809, en lui laissant deux enfants très jeunes avec une quantité de
dettes. Alors elle vendit ses immeubles, sauf la ferme de Toucques et
la ferme de Geffosses, dont les rentes montaient à 5,000 francs tout
au plus, et elle quitta sa maison de Saint-Melaine pour en habiter une
autre moins dispendieuse, ayant appartenu à ses ancêtres et placée
derrière les halles.
Cette maison, revêtue d'ardoises, se trouvait entre un passage et
une ruelle aboutissant à la rivière. Elle avait intérieurement des
différences de niveau qui faisaient trébucher. Un vestibule étroit
séparait la cuisine de la _salle_ où Mme Aubain se tenait tout le long
du jour, assise près de la croisée dans un fauteuil de paille. Contre
le lambris, peint en blanc, s'alignaient huit chaises d'acajou. Un
vieux piano supportait, sous un baromètre, un tas pyramidal de boîtes
et de cartons. Deux bergères de tapisserie flanquaient la cheminée en
marbre jaune et de style Louis XV. La pendule, au milieu, représentait
un temple de Vesta; et tout l'appartement sentait un peu le moisi, car
le plancher était plus bas que le jardin.
Au premier étage, il y avait d'abord la chambre de «Madame», très
grande, tendue d'un papier à fleurs pâles, et contenant le portrait de
«Monsieur» en costume de muscadin. Elle communiquait avec une chambre
plus petite, où l'on voyait deux couchettes d'enfants, sans matelas.
Puis venait le salon, toujours fermé, et rempli de meubles recouverts
d'un drap. Ensuite un corridor menait à un cabinet d'étude; des livres
et des paperasses garnissaient les rayons d'une bibliothèque entourant
de ses trois côtés un large bureau de bois noir. Les deux panneaux en
retour disparaissaient sous des dessins à la plume, des paysages à la
gouache et des gravures d'Audran, souvenirs d'un temps meilleur et d'un
luxe évanoui. Une lucarne, au second étage, éclairait la chambre de
Félicité, ayant vue sur les prairies.
Elle se levait dès l'aube, pour ne pas manquer la messe, et travaillait
jusqu'au soir sans interruption; puis, le dîner étant fini, la
vaisselle en ordre et la porte bien close, elle enfouissait la bûche
sous les cendres et s'endormait devant l'âtre, son rosaire à la main.
Personne, dans les marchandages, ne montrait plus d'entêtement. Quant à
la propreté, le poli de ses casseroles faisait le désespoir des autres
servantes. Économe, elle mangeait avec lenteur et recueillait du doigt
sur la table les miettes de son pain, un pain de douze livres, cuit
exprès pour elle, et qui durait vingt jours.
En toute saison elle portait un mouchoir d'indienne fixé dans le dos
par une épingle, un bonnet lui cachant les cheveux, des bas gris, un
jupon rouge, et par-dessus sa camisole un tablier à bavette, comme les
infirmières d'hôpital.
Son visage était maigre et sa voix aiguë. A vingt-cinq ans, on lui
en donnait quarante. Dès la cinquantaine, elle ne marqua plus aucun
âge; et, toujours silencieuse, la taille droite et les gestes mesurés,
semblait une femme en bois, fonctionnant d'une manière automatique.
II
Elle avait eu, comme une autre, son histoire d'amour.
Son père, un maçon, s'était tué en tombant d'un échafaudage. Puis sa
mère mourut, ses sœurs se dispersèrent; un fermier la recueillit
et l'employa toute petite à garder les vaches dans la campagne. Elle
grelottait sous des haillons, buvait à plat ventre l'eau des mares,
à propos de rien était battue, et finalement fut chassée pour un vol
de trente sols, qu'elle n'avait pas commis. Elle entra dans une autre
ferme, y devint fille de basse-cour, et, comme elle plaisait aux
patrons, ses camarades la jalousaient.
Un soir du mois d'août (elle avait alors dix-huit ans), ils
l'entraînèrent à l'assemblée de Colleville. Tout de suite elle fut
étourdie, stupéfaite par le tapage des ménétriers, les lumières dans
les arbres, la bigarrure des costumes, les dentelles, les croix d'or,
cette masse de monde sautant à la fois. Elle se tenait à l'écart
modestement, quand un jeune homme d'apparence cossue, et qui fumait
sa pipe les deux coudes sur le timon d'un banneau, vint l'inviter
à la danse. Il lui paya du cidre, de la galette, un foulard, et,
s'imaginant qu'elle le devinait, offrit de la reconduire. Au bout d'un
champ d'avoine, il la renversa brutalement. Elle eut peur et se mit à
crier. Il s'éloigna.
Un autre soir, sur la route de Beaumont, elle voulut dépasser un grand
chariot de foin qui avançait lentement, et en frôlant les roues elle
reconnut Théodore.
Il l'aborda d'un air tranquille, disant qu'il fallait tout pardonner,
puisque c'était «la faute de la boisson».
Elle ne sut que répondre et avait envie de s'enfuir.
Aussitôt il parla des récoltes et des notables de la commune, car son
père avait abandonné Colleville pour la ferme des Écots, de sorte que
maintenant ils se trouvaient voisins.--«Ah!» dit-elle. Il ajouta qu'on
désirait l'établir. Du reste, il n'était pas pressé et attendait une
femme à son goût. Elle baissa la tête. Alors il lui demanda si elle
pensait au mariage. Elle reprit, en souriant, que c'était mal de se
moquer.--«Mais non, je vous jure!» et du bras gauche il lui entoura la
taille; elle marchait soutenue par son étreinte; ils se ralentirent.
Le vent était mou, les étoiles brillaient, l'énorme charretée de foin
oscillait devant eux; et les quatre chevaux, en traînant leurs pas,
soulevaient de la poussière. Puis, sans commandement, ils tournèrent à
droite. Il l'embrassa encore une fois. Elle disparut dans l'ombre.
Théodore, la semaine suivante, en obtint des rendez-vous.
Ils se rencontraient au fond des cours, derrière un mur, sous un arbre
isolé. Elle n'était pas innocente à la manière des demoiselles,--les
animaux l'avaient instruite;--mais la raison et l'instinct de
l'honneur l'empêchèrent de faillir. Cette résistance exaspéra l'amour
de Théodore, si bien que pour le satisfaire (ou naïvement peut-être)
il proposa de l'épouser. Elle hésitait à le croire. Il fit de grands
serments.
Bientôt il avoua quelque chose de fâcheux: ses parents, l'année
dernière, lui avaient acheté un homme; mais d'un jour à l'autre on
pourrait le reprendre; l'idée de servir l'effrayait. Cette couardise
fut pour Félicité une preuve de tendresse; la sienne en redoubla. Elle
s'échappait la nuit, et, parvenue au rendez-vous, Théodore la torturait
avec ses inquiétudes et ses instances.
Enfin, il annonça qu'il irait lui-même à la Préfecture prendre des
informations et les apporterait dimanche prochain, entre onze heures et
minuit.
Le moment arrivé, elle courut vers l'amoureux.
A sa place, elle trouva un de ses amis.
Il lui apprit qu'elle ne devait plus le revoir. Pour se garantir de la
conscription, Théodore avait épousé une vieille femme très riche, Mme
Lehoussais, de Toucques.
Ce fut un chagrin désordonné. Elle se jeta par terre, poussa des cris,
appela le bon Dieu, et gémit toute seule dans la campagne jusqu'au
soleil levant. Puis elle revint à la ferme, déclara son intention d'en
partir; et, au bout du mois, ayant reçu ses comptes, elle enferma tout
son petit bagage dans un mouchoir et se rendit à Pont-l'Évêque.
Devant l'auberge, elle questionna une bourgeoise en capeline de veuve,
et qui précisément cherchait une cuisinière. La jeune fille ne savait
pas grand'chose, mais paraissait avoir tant de bonne volonté et si peu
d'exigences, que Mme Aubain finit par dire:
«Soit, j'accepte!»
Félicité, un quart d'heure après, était installée chez elle.
D'abord elle y vécut dans une sorte de tremblement que lui causaient
«le genre de la maison» et le souvenir de «Monsieur», planant sur tout!
Paul et Virginie, l'un âgé de sept ans, l'autre de quatre à peine, lui
semblaient formés d'une matière précieuse; elle les portait sur son
dos comme un cheval, et Mme Aubain lui défendit de les baiser à chaque
minute, ce qui la mortifia. Cependant elle se trouvait heureuse. La
douceur du milieu avait fondu sa tristesse.
Tous les jeudis, des habitués venaient faire une partie de boston.
Félicité préparait d'avance les cartes et les chaufferettes. Ils
arrivaient à huit heures bien juste et se retiraient avant le coup de
onze.
Chaque lundi matin, le brocanteur qui logeait sous l'allée étalait par
terre ses ferrailles. Puis la ville se remplissait d'un bourdonnement
de voix, où se mêlaient des hennissements de chevaux, des bêlements
d'agneaux, des grognements de cochons, avec le bruit sec des carrioles
dans la rue. Vers midi, au plus fort du marché, on voyait paraître sur
le seuil un vieux paysan de haute taille, la casquette en arrière, le
nez crochu, et qui était Robelin, le fermier de Geffosses.
Peu de temps après, c'était Liébard, le fermier de Toucques, petit,
rouge, obèse, portant une veste grise et des houseaux armés d'éperons.
Tous deux offraient à leur propriétaire des poules ou des fromages.
Félicité invariablement déjouait leurs astuces, et ils s'en allaient
pleins de considération pour elle.
A des époques indéterminées, Mme Aubain recevait la visite du marquis
de Gremanville, un de ses oncles, ruiné par la crapule et qui vivait
à Falaise sur le dernier lopin de ses terres. Il se présentait
toujours à l'heure du déjeuner, avec un affreux caniche dont les
pattes salissaient tous les meubles. Malgré ses efforts pour paraître
gentilhomme jusqu'à soulever son chapeau chaque fois qu'il disait: «Feu
mon père», l'habitude l'entraînant, il se versait à boire coup sur coup
et lâchait des gaillardises. Félicité le poussait dehors poliment:
«Vous en avez assez, monsieur de Gremanville! A une autre fois!» Et
elle refermait la porte.
Elle l'ouvrait avec plaisir devant M. Bourais, ancien avoué. Sa cravate
blanche et sa calvitie, le jabot de sa chemise, son ample redingote
brune, sa façon de priser en arrondissant le bras, tout son individu
lui produisait ce trouble où nous jette le spectacle des hommes
extraordinaires.
Comme il gérait les propriétés de «Madame», il s'enfermait avec elle
pendant des heures dans le cabinet de «Monsieur», et craignait toujours
de se compromettre, respectait infiniment la magistrature, avait des
prétentions au latin.
Pour instruire les enfants d'une manière agréable, il leur fit cadeau
d'une géographie en estampes. Elles représentaient différentes scènes
du monde, des anthropophages coiffés de plumes, un singe enlevant une
demoiselle, des Bédouins dans le désert, une baleine qu'on harponnait,
etc.
Paul donna l'explication de ces gravures à Félicité. Ce fut même toute
son éducation littéraire.
Celle des enfants était faite par Guyot, un pauvre diable employé à la
mairie, fameux pour sa belle main, et qui repassait son canif sur sa
botte.
Quand le temps était clair, on s'en allait de bonne heure à la ferme de
Geffosses.
La cour est en pente, la maison dans le milieu; et la mer, au loin,
apparaît comme une tache grise.
Félicité retirait de son cabas des tranches de viande froide, et on
déjeunait dans un appartement faisant suite à la laiterie. Il était
le seul reste d'une habitation de plaisance, maintenant disparue. Le
papier de la muraille en lambeaux tremblait aux courants d'air. Mme
Aubain penchait son front, accablée de souvenirs; les enfants n'osaient
plus parler. «Mais jouez donc!» disait-elle; ils décampaient.
Paul montait dans la grange, attrapait des oiseaux, faisait des
ricochets sur la mare, ou tapait avec un bâton les grosses futailles
qui résonnaient comme des tambours.
Virginie donnait à manger aux lapins, se précipitait pour cueillir des
bluets, et la rapidité de ses jambes découvrait ses petits pantalons
brodés.
Un soir d'automne, on s'en retourna par les herbages.
La lune à son premier quartier éclairait une partie du ciel et un
brouillard flottait comme une écharpe sur les sinuosités de la
Toucques. Des bœufs, étendus au milieu du gazon, regardaient
tranquillement ces quatre personnes passer. Dans la troisième pâture
quelques-uns se levèrent, puis se mirent en rond devant elles.--«Ne
craignez rien!» dit Félicité; et murmurant une sorte de complainte,
elle flatta sur l'échine celui qui se trouvait le plus près; il fit
volte-face, les autres l'imitèrent. Mais quand l'herbage suivant fut
traversé, un beuglement formidable s'éleva.
C'était un taureau que cachait le brouillard. Il avança vers les deux
femmes. Mme Aubain allait courir.--«Non! non! moins vite!» Elles
pressaient le pas cependant et entendaient par derrière un souffle
sonore qui se rapprochait. Ses sabots, comme des marteaux, battaient
l'herbe de la prairie; voilà qu'il galopait maintenant! Félicité
se retourna, et elle arrachait à deux mains des plaques de terre
qu'elle lui jetait dans les yeux. Il baissait le mufle, secouait les
cornes et tremblait de fureur en beuglant horriblement. Mme Aubain,
au bout de l'herbage avec ses deux petits, cherchait éperdue comment
franchir le haut bord. Félicité reculait toujours devant le taureau et
continuellement lançait des mottes de gazon qui l'aveuglaient, tandis
qu'elle criait: «Dépêchez-vous! dépêchez-vous!»
Mme Aubain descendit le fossé, poussa Virginie, Paul ensuite, tomba
plusieurs fois en tâchant de gravir le talus, et à force de courage y
parvint.
Le taureau avait acculé Félicité contre une claire-voie; sa bave lui
rejaillissait à la figure, une seconde de plus il l'éventrait. Elle eut
le temps de se couler entre deux barreaux, et la grosse bête, toute
surprise, s'arrêta.
Cet événement, pendant bien des années, fut un sujet de conversation à
Pont-l'Évêque. Félicité n'en tira aucun orgueil, ne se doutant même pas
qu'elle eût rien fait d'héroïque.
Virginie l'occupait exclusivement; car elle eut, à la suite de son
effroi, une affection nerveuse, et M. Poupart, le docteur, conseilla
les bains de mer de Trouville.
Dans ce temps-là, ils n'étaient pas fréquentés. Mme Aubain prit des
renseignements, consulta Bourais, fit des préparatifs comme pour un
long voyage.
Ses colis partirent la veille, dans la charrette de Liébard. Le
lendemain, il amena deux chevaux dont l'un avait une selle de femme,
munie d'un dossier de velours, et sur la croupe du second un manteau
roulé formait une manière de siège. Mme Aubain y monta derrière
lui. Félicité se chargea de Virginie et Paul enfourcha l'âne de M.
Lechaptois, prêté sous la condition d'en avoir grand soin.
La route était si mauvaise que ses huit kilomètres exigèrent deux
heures. Les chevaux enfonçaient jusqu'aux pâturons dans la boue et
faisaient pour en sortir de brusques mouvements des hanches; ou bien
ils buttaient contre les ornières; d'autres fois, il leur fallait
sauter. La jument de Liébard, à de certains endroits, s'arrêtait tout
à coup. Il attendait patiemment qu'elle se remît en marche, et il
parlait des personnes dont les propriétés bordaient la route, ajoutant
à leur histoire des réflexions morales. Ainsi, au milieu de Toucques,
comme on passait sous des fenêtres entourées de capucines, il dit, avec
un haussement d'épaules:--«En voilà une, Mme Lehoussais, qui au lieu
de prendre un jeune homme...» Félicité n'entendit pas le reste; les
chevaux trottaient, l'âne galopait; tous enfilèrent un sentier, une
barrière tourna, deux garçons parurent, et l'on descendit devant le
purin, sur le seuil même de la porte.
La mère Liébard, en apercevant sa maîtresse, prodigua les
démonstrations de joie. Elle lui servit un déjeuner où il y avait
un aloyau, des tripes, du boudin, une fricassée de poulet, du cidre
mousseux, une tarte aux compotes et des prunes à l'eau-de-vie,
accompagnant le tout de politesses à Madame qui paraissait en meilleure
santé, à Mademoiselle devenue «magnifique», à M. Paul singulièrement
«forci», sans oublier leurs grands parents défunts que les Liébard
avaient connus, étant au service de la famille depuis plusieurs
générations. La ferme avait, comme eux, un caractère d'ancienneté.
Les poutrelles du plafond étaient vermoulues, les murailles noires de
fumée, les carreaux gris de poussière. Un dressoir en chêne supportait
toutes sortes d'ustensiles, des brocs, des assiettes, des écuelles
d'étain, des pièges à loup, des forces pour les moutons; une seringue
énorme fit rire les enfants. Pas un arbre des trois cours qui n'eût des
champignons à sa base, ou dans ses rameaux une touffe de gui. Le vent
en avait jeté bas plusieurs. Ils avaient repris par le milieu, et tous
fléchissaient sous la quantité de leurs pommes. Les toits de paille,
pareils à du velours brun et inégaux d'épaisseur, résistaient aux plus
fortes bourrasques. Cependant la charretterie tombait en ruines. Mme
Aubain dit qu'elle aviserait, et commanda de reharnacher les bêtes.
On fut encore une demi-heure avant d'atteindre Trouville. La petite
caravane mit pied à terre pour passer les _Écores_; c'était une falaise
surplombant des bateaux, et trois minutes plus tard, au bout du quai,
on entra dans la cour de l'_Agneau d'or_, chez la mère David.
Virginie, dès les premiers jours, se sentit moins faible, résultat du
changement d'air et de l'action des bains. Elle les prenait en chemise,
à défaut d'un costume; et sa bonne la rhabillait dans une cabane de
douanier qui servait aux baigneurs.
L'après-midi, on s'en allait avec l'âne au delà des Roches-Noires, du
côté d'Hennequeville. Le sentier, d'abord, montait entre des terrains
vallonnés comme la pelouse d'un parc, puis arrivait sur un plateau où
alternaient des pâturages et des champs en labour. A la lisière du
chemin, dans le fouillis des ronces, des houx se dressaient; çà et
là, un grand arbre mort faisait sur l'air bleu des zigzags avec ses
branches.
Presque toujours on se reposait dans un pré, ayant Deauville à gauche,
Le Havre à droite et en face la pleine mer. Elle était brillante de
soleil, lisse comme un miroir, tellement douce qu'on entendait à peine
son murmure; des moineaux cachés pépiaient, et la voûte immense du ciel
recouvrait tout cela. Mme Aubain, assise, travaillait à son ouvrage de
couture; Virginie près d'elle tressait des joncs; Félicité sarclait des
fleurs de lavande; Paul, qui s'ennuyait, voulait partir.
D'autres fois, ayant passé la Toucques en bateau, ils cherchaient
des coquilles. La marée basse laissait à découvert des oursins, des
godefiches, des méduses; et les enfants couraient, pour saisir des
flocons d'écume que le vent emportait. Les flots endormis, en tombant
sur le sable, se déroulaient le long de la grève; elle s'étendait à
perte de vue, mais du côté de la terre avait pour limite les dunes
la séparant du _Marais_, large prairie en forme d'hippodrome. Quand
ils revenaient par là, Trouville, au fond sur la pente du coteau, à
chaque pas grandissait, et avec toutes ses maisons inégales semblait
s'épanouir dans un désordre gai.
Les jours qu'il faisait trop chaud, ils ne sortaient pas de leur
chambre. L'éblouissante clarté du dehors plaquait des barres de lumière
entre les lames des jalousies. Aucun bruit dans le village. En bas, sur
le trottoir, personne. Ce silence épandu augmentait la tranquillité des
choses. Au loin, les marteaux des calfats tamponnaient des carènes, et
une brise lourde apportait la senteur du goudron.
Le principal divertissement était le retour des barques. Dès qu'elles
avaient dépassé les balises, elles commençaient à louvoyer. Leurs
voiles descendaient aux deux tiers des mâts; et, la misaine gonflée
comme un ballon, elles avançaient, glissaient dans le clapotement
des vagues, jusqu'au milieu du port, où l'ancre tout à coup tombait.
Ensuite le bateau se plaçait contre le quai. Les matelots jetaient
par-dessus le bordage des poissons palpitants; une file de charrettes
les attendait, et des femmes en bonnet de coton s'élançaient pour
prendre les corbeilles et embrasser leurs hommes.
Une d'elles, un jour, aborda Félicité, qui peu de temps après entra
dans la chambre, toute joyeuse. Elle avait retrouvé une sœur; et
Nastasie Barette, femme Leroux, apparut, tenant un nourrisson à sa
poitrine, de la main droite un autre enfant, et à sa gauche un petit
mousse les poings sur les hanches et le béret sur l'oreille.
Au bout d'un quart d'heure, Mme Aubain la congédia.
On les rencontrait toujours aux abords de la cuisine, ou dans les
promenades que l'on faisait. Le mari ne se montrait pas.
Félicité se prit d'affection pour eux. Elle leur acheta une
couverture, des chemises, un fourneau; évidemment ils l'exploitaient.
Cette faiblesse agaçait Mme Aubain, qui d'ailleurs n'aimait pas
les familiarités du neveu,--car il tutoyait son fils:--et, comme
Virginie toussait et que la saison n'était plus bonne, elle revint à
Pont-l'Évêque.
M. Bourais l'éclaira sur le choix d'un collège. Celui de Caen passait
pour le meilleur. Paul y fut envoyé et fit bravement ses adieux,
satisfait d'aller vivre dans une maison où il aurait des camarades.
Mme Aubain se résigna à l'éloignement de son fils, parce qu'il était
indispensable. Virginie y songea de moins en moins. Félicité regrettait
son tapage. Mais une occupation vint la distraire; à partir de Noël,
elle mena tous les jours la petite fille au catéchisme.
III
Quand elle avait fait à la porte une génuflexion, elle s'avançait sous
la haute nef entre la double ligne des chaises, ouvrait le banc de Mme
Aubain, s'asseyait et promenait ses yeux autour d'elle.
Les garçons à droite, les filles à gauche, emplissaient les stalles du
chœur; le curé se tenait debout près du lutrin; sur un vitrail de
l'abside, le Saint-Esprit dominait la Vierge; un autre la montrait à
genoux devant l'Enfant Jésus, et, derrière le tabernacle, un groupe en
bois représentait saint Michel terrassant le dragon.
Le prêtre fit d'abord un abrégé de l'Histoire sainte. Elle croyait voir
le paradis, le déluge, la tour de Babel, des villes tout en flammes,
des peuples qui mouraient, des idoles renversées; et elle garda de cet
éblouissement le respect du Très-Haut et la crainte de sa colère. Puis,
elle pleura en écoutant la Passion. Pourquoi l'avaient-ils crucifié,
lui qui chérissait les enfants, nourrissait les foules, guérissait les
aveugles et avait voulu, par douceur, naître au milieu des pauvres, sur
le fumier d'une étable? Les semailles, les moissons, les pressoirs,
toutes ces choses familières dont parle l'Évangile, se trouvaient dans
sa vie; le passage de Dieu les avait sanctifiées; et elle aima plus
tendrement les agneaux par amour de l'Agneau, les colombes à cause du
Saint-Esprit.
Elle avait peine à imaginer sa personne; car il n'était pas seulement
oiseau, mais encore un feu, et d'autres fois un souffle. C'est
peut-être sa lumière qui voltige la nuit aux bords des marécages,
son haleine qui pousse les nuées, sa voix qui rend les cloches
harmonieuses; et elle demeurait dans une adoration, jouissant de la
fraîcheur des murs et de la tranquillité de l'église.
Quant aux dogmes, elle n'y comprenait rien, ne tâcha même pas de
comprendre. Le curé discourait, les enfants récitaient, elle finissait
par s'endormir et se réveillait tout à coup, quand ils faisaient en
s'en allant claquer leurs sabots sur les dalles.
Ce fut de cette manière, à force de l'entendre, qu'elle apprit le
catéchisme, son éducation religieuse ayant été négligée dans sa
jeunesse; et dès lors elle imita toutes les pratiques de Virginie,
jeûnait comme elle, se confessait avec elle. A la Fête-Dieu, elles
firent ensemble un reposoir.
La première communion la tourmentait d'avance. Elle s'agita pour les
souliers, pour le chapelet, pour le livre, pour les gants. Avec quel
tremblement elle aida sa mère à l'habiller!
Pendant toute la messe, elle éprouva une angoisse. M. Bourais lui
cachait un côté du chœur; mais juste en face, le troupeau des
vierges portant des couronnes blanches par-dessus leurs voiles abaissés
formait comme un champ de neige; et elle reconnaissait de loin la chère
petite à son cou plus mignon et son attitude recueillie. La cloche
tinta. Les têtes se courbèrent; il y eut un silence. Aux éclats de
l'orgue, les chantres et la foule entonnèrent l'_Agnus Dei_; puis le
défilé des garçons commença; et, après eux, les filles se levèrent.
Pas à pas, et les mains jointes, elles allaient vers l'autel tout
illuminé, s'agenouillaient sur la première marche, recevaient l'hostie
successivement, et dans le même ordre revenaient à leurs prie-Dieu.
Quand ce fut le tour de Virginie, Félicité se pencha pour la voir; et,
avec l'imagination que donnent les vraies tendresses, il lui sembla
qu'elle était elle-même cette enfant; sa figure devenait la sienne, sa
robe l'habillait, son cœur lui battait dans la poitrine; au moment
d'ouvrir la bouche, en fermant les paupières, elle manqua s'évanouir.
Le lendemain, de bonne heure, elle se présenta dans la sacristie, pour
que M. le curé lui donnât la communion. Elle la reçut dévotement, mais
n'y goûta pas les mêmes délices.
Mme Aubain voulait faire de sa fille une personne accomplie; et, comme
Guyot ne pouvait lui montrer ni l'anglais ni la musique, elle résolut
de la mettre en pension chez les Ursulines d'Honfleur.
L'enfant n'objecta rien. Félicité soupirait, trouvant Madame
insensible. Puis elle songea que sa maîtresse, peut-être, avait raison.
Ces choses dépassaient sa compétence.
Enfin, un jour, une vieille tapissière s'arrêta devant la porte, et il
en descendit une religieuse qui venait chercher Mademoiselle. Félicité
monta les bagages sur l'impériale, fit des recommandations au cocher et
plaça dans le coffre six pots de confitures et une douzaine de poires,
avec un bouquet de violettes.
Virginie, au dernier moment, fut prise d'un grand sanglot; elle
embrassait sa mère qui la baisait au front en répétant: «Allons! du
courage! du courage!» Le marchepied se releva, la voiture partit.
Alors Mme Aubain eut une défaillance; et le soir tous ses amis, le
ménage Lormeau, Mme Lechaptois, _ces_ demoiselles Rochefeuille, M. de
Houppeville et Bourais se présentèrent pour la consoler.
La privation de sa fille lui fut d'abord très douloureuse. Mais trois
fois la semaine elle en recevait une lettre, les autres jours lui
écrivait, se promenait dans son jardin, lisait un peu, et de cette
façon comblait le vide des heures.
Le matin, par habitude, Félicité entrait dans la chambre de Virginie et
regardait les murailles. Elle s'ennuyait de n'avoir plus à peigner ses
cheveux, à lui lacer ses bottines, à la border dans son lit et de ne
plus voir continuellement sa gentille figure, de ne plus la tenir par
la main quand elles sortaient ensemble. Dans son désœuvrement, elle
essaya de faire de la dentelle. Ses doigts trop lourds cassaient les
fils; elle n'entendait à rien, avait perdu le sommeil, suivant son mot,
était «minée».
Pour «se dissiper», elle demanda la permission de recevoir son neveu
Victor.
Il arrivait le dimanche après la messe, les joues roses, la poitrine
nue, et sentant l'odeur de la campagne qu'il avait traversée. Tout
de suite, elle dressait son couvert. Ils déjeunaient l'un en face de
l'autre; et, mangeant elle-même le moins possible pour épargner la
dépense, elle le bourrait tellement de nourriture qu'il finissait par
s'endormir. Au premier coup des vêpres, elle le réveillait, brossait
son pantalon, nouait sa cravate et se rendait à l'église, appuyée sur
son bras dans un orgueil maternel.
Ses parents le chargeaient toujours d'en tirer quelque chose, soit
un paquet de cassonade, du savon, de l'eau-de-vie, parfois même de
l'argent. Il apportait ses nippes à raccommoder, et elle acceptait
cette besogne, heureuse d'une occasion qui le forçait à revenir.
Au mois d'août, son père l'emmena au cabotage.
C'était l'époque des vacances. L'arrivée des enfants la consola.
Mais Paul devenait capricieux, et Virginie n'avait plus l'âge d'être
tutoyée, ce qui mettait une gêne, une barrière entre elles.
Victor alla successivement à Morlaix, à Dunkerque et à Brighton; au
retour de chaque voyage, il lui offrait un cadeau. La première fois, ce
fut une boîte en coquilles; la seconde, une tasse à café; la troisième,
un grand bonhomme en pain d'épices. Il embellissait, avait la taille
bien prise, un peu de moustache, de bons yeux francs, et un petit
chapeau de cuir, placé en arrière comme un pilote. Il l'amusait en lui
racontant des histoires mêlées de termes marins.
Un lundi, 14 juillet 1819 (elle n'oublia pas la date), Victor annonça
qu'il était engagé au long cours, et, dans la nuit du surlendemain,
par le paquebot de Honfleur, irait rejoindre sa goëlette, qui devait
démarrer du Havre prochainement. Il serait peut-être deux ans parti.
La perspective d'une telle absence désola Félicité; et pour lui dire
encore adieu, le mercredi soir, après le dîner de Madame, elle chaussa
des galoches et avala les quatre lieues qui séparent Pont-l'Évêque de
Honfleur.
Quand elle fut devant le Calvaire, au lieu de prendre à gauche, elle
prit à droite, se perdit dans des chantiers, revint sur ses pas; des
gens qu'elle accosta l'engagèrent à se hâter. Elle fit le tour du
bassin rempli de navires, se heurtait contre des amarres; puis le
terrain s'abaissa, des lumières s'entre-croisèrent, et elle se crut
folle, en apercevant des chevaux dans le ciel.
Au bord du quai, d'autres hennissaient, effrayés par la mer. Un palan
qui les enlevait les descendait dans un bateau, où des voyageurs se
bousculaient entre les barriques de cidre, les paniers de fromage, les
sacs de grain; on entendait chanter des poules, le capitaine jurait;
et un mousse restait accoudé sur le bossoir, indifférent à tout cela.
Félicité, qui ne l'avait pas reconnu, criait: «Victor!» il leva la
tête; elle s'élançait, quand on retira l'échelle tout à coup.
Le paquebot, que des femmes halaient en chantant, sortit du port. Sa
membrure craquait, les vagues pesantes fouettaient sa proue. La voile
avait tourné, on ne vit plus personne;--et, sur la mer argentée par la
lune, il faisait une tache noire qui pâlissait toujours, s'enfonça,
disparut.
Félicité, en passant près du Calvaire, voulut recommander à Dieu ce
qu'elle chérissait le plus; et elle pria pendant longtemps debout, la
face baignée de pleurs, les yeux vers les nuages. La ville dormait, des
douaniers se promenaient; et de l'eau tombait sans discontinuer par les
trous de l'écluse, avec un bruit de torrent. Deux heures sonnèrent.
Le parloir n'ouvrirait pas avant le jour. Un retard, bien sûr,
contrarierait Madame; et, malgré son désir d'embrasser l'autre enfant,
elle s'en retourna. Les filles de l'auberge s'éveillaient, comme elle
entrait dans Pont-l'Évêque.
Le pauvre gamin durant des mois allait donc rouler sur les flots! Ses
précédents voyages ne l'avaient pas effrayée. De l'Angleterre et de la
Bretagne, on revenait; mais l'Amérique, les colonies, les îles, cela
était perdu dans une région incertaine, à l'autre bout du monde.
Dès lors, Félicité pensa exclusivement à son neveu. Les jours de
soleil, elle se tourmentait de la soif; quand il faisait de l'orage,
craignait pour lui la foudre. En écoutant le vent qui grondait dans
la cheminée et emportait les ardoises, elle le voyait battu par
cette même tempête, au sommet d'un mât fracassé, tout le corps en
arrière, sous une nappe d'écume; ou bien,--souvenirs de la géographie
en estampes,--il était mangé par les sauvages, pris dans un bois par
des singes, se mourait le long d'une plage déserte. Et jamais elle ne
parlait de ses inquiétudes.
Mme Aubain en avait d'autres sur sa fille.
Les bonnes sœurs trouvaient qu'elle était affectueuse, mais
délicate. La moindre émotion l'énervait. Il fallut abandonner le piano.
Sa mère exigeait du couvent une correspondance réglée. Un matin que le
facteur n'était pas venu, elle s'impatienta et elle marchait dans la
salle, de son fauteuil à la fenêtre. C'était vraiment extraordinaire!
depuis quatre jours, pas de nouvelles!
Pour qu'elle se consolât par son exemple, Félicité lui dit:
«Moi, madame, voilà six mois que je n'en ai reçu!...
--De qui donc?...»
La servante répliqua doucement:
«Mais... de mon neveu!
--Ah! votre neveu!» Et, haussant les épaules, Mme Aubain reprit sa
promenade, ce qui voulait dire:
«Je n'y pensais pas!... Au surplus, je m'en moque! un mousse, un gueux,
belle affaire!... tandis que ma fille... Songez donc!...»
Félicité, bien que nourrie dans la rudesse, fut indignée contre Madame,
puis oublia.
Il lui paraissait tout simple de perdre la tête à l'occasion de la
petite.
Les deux enfants avaient une importance égale; un lien de son cœur
les unissait, et leurs destinées devaient être la même.
Le pharmacien lui apprit que le bateau de Victor était arrivé à la
Havane. Il avait lu ce renseignement dans une gazette.
A cause des cigares, elle imaginait la Havane un pays où l'on ne fait
pas autre chose que de fumer, et Victor circulait parmi des nègres dans
un nuage de tabac. Pouvait-on «en cas de besoin» s'en retourner par
terre? A quelle distance était-ce de Pont-l'Évêque? Pour le savoir,
elle interrogea M. Bourais.
Il atteignit son atlas, puis commença des explications sur
les longitudes, et il avait un beau sourire de cuistre devant
l'ahurissement de Félicité. Enfin, avec son porte-crayon, il indiqua
dans les découpures d'une tache ovale un point noir imperceptible, en
ajoutant: «Voici.» Elle se pencha sur la carte; ce réseau de lignes
coloriées fatiguait sa vue, sans lui rien apprendre; et Bourais,
l'invitant à dire ce qui l'embarrassait, elle le pria de lui montrer
la maison où demeurait Victor. Bourais leva les bras; il éternua,
rit énormément; une candeur pareille excitait sa joie, et Félicité
n'en comprenait pas le motif,--elle qui s'attendait peut-être à voir
jusqu'au portrait de son neveu, tant son intelligence était bornée!
Ce fut quinze jours après que Liébard, à l'heure du marché comme
d'habitude, entra dans la cuisine et lui remit une lettre qu'envoyait
son beau-frère. Ne sachant lire aucun des deux, elle eut recours à sa
maîtresse.
Mme Aubain, qui comptait les mailles d'un tricot, le posa près d'elle,
décacheta la lettre, tressaillit, et, d'une voix basse, avec un regard
profond:
«C'est un malheur... qu'on vous annonce. Votre neveu...»
Il était mort. On n'en disait pas davantage.
Félicité tomba sur une chaise en s'appuyant la tête à la cloison,
et ferma ses paupières, qui devinrent roses tout à coup. Puis, le
front baissé, les mains pendantes, l'œil fixe, elle répétait par
intervalles:
«Pauvre petit gars! pauvre petit gars!»
Liébard la considérait en exhalant des soupirs. Mme Aubain tremblait un
peu.
Elle lui proposa d'aller voir sa sœur à Trouville.
Félicité répondit, par un geste, qu'elle n'en avait pas besoin.
Il y eut un silence. Le bonhomme Liébard jugea convenable de se retirer.
Alors elle dit:
«Ça ne leur fait rien, à eux!»
Sa tête retomba, et machinalement elle soulevait, de temps à autre, les
longues aiguilles sur la table à ouvrage.
Des femmes passèrent dans la cour avec un bard d'où dégouttelait du
linge.
En les apercevant par les carreaux, elle se rappela sa lessive; l'ayant
coulée la veille, il fallait aujourd'hui la rincer, et elle sortit de
l'appartement.
Sa planche et son tonneau étaient au bord de la Toucques. Elle jeta sur
la berge un tas de chemises, retroussa ses manches, prit son battoir;
et les coups forts qu'elle donnait s'entendaient dans les autres
jardins à côté. Les prairies étaient vides, le vent agitait la rivière;
au fond, de grandes herbes s'y penchaient, comme des chevelures de
cadavres flottant dans l'eau. Elle retenait sa douleur, jusqu'au soir
fut très brave; mais, dans sa chambre, elle s'y abandonna, à plat
ventre sur son matelas, le visage dans l'oreiller et les deux poings
contre les tempes.
Beaucoup plus tard, par le capitaine de Victor lui-même, elle connut
les circonstances de sa fin. On l'avait trop saigné à l'hôpital, pour
la fièvre jaune. Quatre médecins le tenaient à la fois. Il était mort
immédiatement, et le chef avait dit:
«Bon! encore un!»
Ses parents l'avaient toujours traité avec barbarie. Elle aima mieux
ne pas les revoir, et ils ne firent aucune avance, par oubli, ou
endurcissement de misérables.
Virginie s'affaiblissait.
Des oppressions, de la toux, une fièvre continuelle et des marbrures
aux pommettes décelaient quelque affection profonde. M. Poupart avait
conseillé un séjour en Provence. Mme Aubain s'y décida et eût tout de
suite repris sa fille à la maison, sans le climat de Pont-l'Évêque.
Elle fit un arrangement avec un loueur de voitures, qui la menait au
couvent chaque mardi. Il y a dans le jardin une terrasse d'où l'on
découvre la Seine. Virginie s'y promenait à son bras, sur les feuilles
de pampre tombées. Quelquefois le soleil traversant les nuages la
forçait à cligner ses paupières, pendant qu'elle regardait les voiles
au loin et tout l'horizon, depuis le château de Tancarville jusqu'aux
phares du Havre. Ensuite on se reposait dans la tonnelle. Sa mère
s'était procuré un petit fût d'excellent vin de Malaga; et, riant à
l'idée d'être grise, elle en buvait deux doigts, pas davantage.
Ses forces reparurent. L'automne s'écoula doucement. Félicité rassurait
Mme Aubain. Mais, un soir qu'elle avait été aux environs faire une
course, elle rencontra devant la porte le cabriolet de M. Poupart; et
il était dans le vestibule. Mme Aubain nouait son chapeau.
«Donnez-moi ma chaufferette, ma bourse, mes gants; plus vite donc!»
Virginie avait une fluxion de poitrine; c'était peut-être désespéré.
«Pas encore!» dit le médecin, et tous deux montèrent dans la voiture,
sous des flocons de neige qui tourbillonnaient. La nuit allait venir.
Il faisait très froid.
Félicité se précipita dans l'église, pour allumer un cierge. Puis elle
courut après le cabriolet, qu'elle rejoignit une heure plus tard,
sauta légèrement par derrière, où elle se tenait aux torsades, quand
une réflexion lui vint: «La cour n'était pas fermée! si des voleurs
s'introduisaient?» Et elle descendit.
Le lendemain, dès l'aube, elle se présenta chez le docteur. Il était
rentré et reparti à la campagne. Puis elle resta dans l'auberge,
croyant que des inconnus apporteraient une lettre. Enfin, au petit
jour, elle prit la diligence de Lisieux.
Le couvent se trouvait au fond d'une ruelle escarpée. Vers le milieu,
elle entendit des sons étranges, un glas de mort. «C'est pour
d'autres», pensa-t-elle; et Félicité tira violemment le marteau.
Au bout de plusieurs minutes, des savates se traînèrent, la porte
s'entre-bâilla, et une religieuse parut.
La bonne sœur, avec un air de componction, dit qu' «elle venait de
passer». En même temps, le glas de Saint-Léonard redoublait.
Félicité parvint au second étage.
Dès le seuil de la chambre, elle aperçut Virginie étalée sur le dos,
les mains jointes, la bouche ouverte et la tête en arrière sous une
croix noire s'inclinant vers elle, entre les rideaux immobiles, moins
pâles que sa figure. Mme Aubain, au pied de la couche qu'elle tenait
dans ses bras, poussait des hoquets d'agonie. La supérieure était
debout, à droite. Trois chandeliers sur la commode faisaient des taches
rouges, et le brouillard blanchissait les fenêtres. Des religieuses
emportèrent Mme Aubain.
Pendant deux nuits, Félicité ne quitta pas la morte. Elle répétait les
mêmes prières, jetait de l'eau bénite sur les draps, revenait s'asseoir
et la contemplait. A la fin de la première veille, elle remarqua que
la figure avait jauni, les lèvres bleuirent, le nez se pinçait, les
yeux s'enfonçaient. Elle les baisa plusieurs fois et n'eût pas éprouvé
un immense étonnement si Virginie les eût rouverts; pour de pareilles
âmes le surnaturel est tout simple. Elle fit sa toilette, l'enveloppa
de son linceul, la descendit dans sa bière, lui posa une couronne,
étala ses cheveux. Ils étaient blonds et extraordinaires de longueur à
son âge. Félicité en coupa une grosse mèche, dont elle glissa la moitié
dans sa poitrine, résolue à ne jamais s'en dessaisir.
Le corps fut ramené à Pont-l'Évêque, suivant les intentions de Mme
Aubain, qui suivait le corbillard, dans une voiture fermée.
Après la messe, il fallut encore trois quarts d'heure pour atteindre
le cimetière. Paul marchait en tête et sanglotait. M. Bourais était
derrière, ensuite les principaux habitants, les femmes, couvertes de
mantes noires, et Félicité. Elle songeait à son neveu, et, n'ayant pu
lui rendre ces honneurs, avait un surcroît de tristesse, comme si on
l'eût enterré avec l'autre.
Le désespoir de Mme Aubain fut illimité.
D'abord elle se révolta contre Dieu, le trouvant injuste de lui avoir
pris sa fille,--elle qui n'avait jamais fait de mal, et dont la
conscience était si pure! Mais non! elle aurait dû l'emporter dans le
Midi. D'autres docteurs l'auraient sauvée! Elle s'accusait, voulait
la rejoindre, criait en détresse au milieu de ses rêves. Un, surtout,
l'obsédait. Son mari, costumé comme un matelot, revenait d'un long
voyage et lui disait en pleurant qu'il avait reçu l'ordre d'emmener
Virginie. Alors ils se concertaient pour découvrir une cachette quelque
part.
Une fois, elle rentra du jardin, bouleversée. Tout à l'heure (elle
montrait l'endroit) le père et la fille lui étaient apparus l'un auprès
de l'autre, et ils ne faisaient rien; ils la regardaient.
Pendant plusieurs mois, elle resta dans sa chambre, inerte. Félicité la
sermonnait doucement; il fallait se conserver pour son fils, et pour
l'autre, en souvenir «d'elle».
«Elle?» reprenait Mme Aubain, comme se réveillant. «Ah! oui!...
oui!... Vous ne l'oubliez pas!» Allusion au cimetière, qu'on lui avait
scrupuleusement défendu.
Félicité tous les jours s'y rendait.
A quatre heures précises, elle passait au bord des maisons, montait
la côte, ouvrait la barrière et arrivait devant la tombe de Virginie.
C'était une petite colonne de marbre rose, avec une dalle dans le
bas, et des chaînes autour enfermant un jardinet. Les plates-bandes
disparaissaient sous une couverture de fleurs. Elle arrosait leurs
feuilles, renouvelait le sable, se mettait à genoux pour mieux
labourer la terre. Mme Aubain, quand elle put y venir, en éprouva un
soulagement, une espèce de consolation.
Puis des années s'écoulèrent, toutes pareilles et sans autres épisodes
que le retour des grandes fêtes: Pâques, l'Assomption, la Toussaint.
Des événements intérieurs faisaient une date où l'on se reportait
plus tard. Ainsi, en 1825, deux vitriers badigeonnèrent le vestibule;
en 1827, une portion du toit, tombant dans la cour, faillit tuer un
homme. L'été de 1828, ce fut à Madame d'offrir le pain bénit; Bourais,
vers cette époque, s'absenta mystérieusement; et les anciennes
connaissances peu à peu s'en allèrent: Guyot, Liébard, Mme Lechaptois,
Robelin, l'oncle Gremanville, paralysé depuis longtemps.
Une nuit, le conducteur de la malle-poste annonça dans Pont-l'Évêque
la révolution de Juillet. Un sous-préfet nouveau, peu de jours après,
fut nommé: le baron de Larsonnière, ex-consul en Amérique, et qui avait
chez lui, outre sa femme, sa belle-sœur avec trois demoiselles,
assez grandes déjà. On les apercevait sur leur gazon, habillées de
blouses flottantes; elles possédaient un nègre et un perroquet. Mme
Aubain eut leur visite et ne manqua pas de la rendre. Du plus loin
qu'elles paraissaient, Félicité accourait pour la prévenir. Mais une
chose était seule capable de l'émouvoir, les lettres de son fils.
Il ne pouvait suivre aucune carrière, étant absorbé dans les
estaminets. Elle lui payait ses dettes; il en refaisait d'autres; et
les soupirs que poussait Mme Aubain, en tricotant près de la fenêtre,
arrivaient à Félicité, qui tournait son rouet dans la cuisine.
Elles se promenaient ensemble le long de l'espalier et causaient
toujours de Virginie, se demandant si telle chose lui aurait plu, en
telle occasion ce qu'elle eût dit probablement.
Toutes ses petites affaires occupaient un placard dans la chambre à
deux lits. Mme Aubain les inspectait le moins souvent possible. Un jour
d'été, elle se résigna, et des papillons s'envolèrent de l'armoire.
Ses robes étaient en ligne sous une planche où il y avait trois
poupées, des cerceaux, un ménage, la cuvette qui lui servait. Elles
retirèrent également les jupons, les bas, les mouchoirs, et les
étendirent sur les deux couches, avant de les replier. Le soleil
éclairait ces pauvres objets, en faisait voir les taches, et des
plis formés par les mouvements du corps. L'air était chaud et bleu,
un merle gazouillait, tout semblait vivre dans une douceur profonde.
Elles retrouvèrent un petit chapeau de peluche, à longs poils, couleur
marron; mais il était tout mangé de vermine. Félicité le réclama pour
elle-même. Leurs yeux se fixèrent l'une sur l'autre, s'emplirent de
larmes; enfin la maîtresse ouvrit ses bras, la servante s'y jeta; et
elles s'étreignirent, satisfaisant leur douleur dans un baiser qui les
égalisait.
C'était la première fois de leur vie, Mme Aubain n'étant pas d'une
nature expansive. Félicité lui en fut reconnaissante comme d'un
bienfait, et désormais la chérit avec un dévouement bestial et une
vénération religieuse.
La bonté de son cœur se développa.
Quand elle entendait dans la rue les tambours d'un régiment en marche,
elle se mettait devant la porte avec une cruche de cidre, et offrait
à boire aux soldats. Elle soigna des cholériques. Elle protégeait les
Polonais, et même il y en eut un qui déclarait la vouloir épouser.
Mais ils se fâchèrent; car un matin, en rentrant de l'angélus, elle le
trouva dans sa cuisine, où il s'était introduit et avait accommodé une
vinaigrette qu'il mangeait tranquillement.
Après les Polonais, ce fut le père Colmiche, un vieillard passant pour
avoir fait des horreurs en 93. Il vivait au bord de la rivière, dans
les décombres d'une porcherie. Les gamins le regardaient par les fentes
du mur et lui jetaient des cailloux qui tombaient sur son grabat, où il
gisait, continuellement secoué par un catarrhe, avec des cheveux très
longs, les paupières enflammées, et au bras une tumeur plus grosse que
sa tête. Elle lui procura du linge, tâcha de nettoyer son bouge, rêvait
à l'établir dans le fournil, sans qu'il gênât Madame. Quand le cancer
eut crevé, elle le pansa tous les jours, quelquefois lui apportait de
la galette, le plaçait au soleil sur une botte de paille; et le pauvre
vieux, en bavant et en tremblant, la remerciait de sa voix éteinte,
craignait de la perdre, allongeait les mains dès qu'il la voyait
s'éloigner. Il mourut; elle fit dire une messe pour le repos de son âme.
Ce jour-là, il lui advint un grand bonheur: au moment du dîner, le
nègre de Mme de Larsonnière se présenta, tenant le perroquet dans sa
cage, avec le bâton, la chaîne et le cadenas. Un billet de la baronne
annonçait à Mme Aubain que, son mari étant élevé à une préfecture, ils
partaient le soir; et elle la priait d'accepter cet oiseau comme un
souvenir et en témoignage de ses respects.
Il occupait depuis longtemps l'imagination de Félicité, car il venait
d'Amérique, et ce mot lui rappelait Victor, si bien qu'elle s'en
informait auprès du nègre. Une fois même elle avait dit:
«C'est Madame qui serait heureuse de l'avoir!»