d'une race lentement diminuée qui, naguère, peuplait la plaine. Mon
grand-père l'affirmait, qui mourut à un âge avancé; il me le dit quand
j'étais enfant. Il le tenait de son grand-père, mais de leur vivant,
l'un et l'autre n'avaient connu que l'Unique: celui-là. Les quatre murs
que tu vois furent construits autour de lui afin qu'il ne pût
s'échapper. Maintenant, il est trop vieux pour tenter la moindre
évasion. C'est à peine s'il mange encore, par mes soins. Il ne sait que
se plaindre un peu. Depuis cinquante années, je le garde et le nourris.
J'attends qu'il meure, ce qui ne saurait beaucoup tarder. J'en aurai un
chagrin profond, car je l'aime. Je crois que je le comprends. Comme lui,
je me sens d'un autre âge et tous ceux avec lesquels je jouais jadis sur
la route ou la prairie sont morts. Je souffre à cette pensée. L'Unique
doit souffrir de même.--Tu m'as interrogé, passant; j'ai répondu. Es-tu
satisfait?»
L'homme haussa les épaules d'un air de mauvaise humeur.
«Attends-moi, dit-il: j'aurai d'autres questions à te poser.»
Il s'en fut, brusquement. Quelqu'un, sous les palmiers, lui faisait
signe d'accourir. A si petite distance, le vieillard pouvait suivre les
paroles et les gestes de cette rencontre.
«Le Maître n'est pas venu, disait un homme lourd, de stature massive, et
qui boitait fort. Il veut réfléchir; il s'abîme dans ses réflexions;
durant ce temps, la foudre inutile refroidit. Son épouse ne le quitte
pas. Nous seuls t'avons suivi; nous rôdions, non loin, dans la
palmeraie.»
Une femme, la tête cachée sous un grand voile mauve, apparut qui demanda
aussitôt:
«Quelles nouvelles?»
L'homme au pied léger répondit:
«Je ne sais rien encore, mais le lieu me semble choisi justement: ce
doit être près d'ici que nous parviendrons à découvrir celui que nous
cherchons. Ce vieillard que tu vois, là-bas, saura peut-être. Je lui
parlais d'autre chose, mais il n'a pas quitté ce pays depuis cinquante
ans.
--Allons l'interroger, dit la femme voilée.
--Attendez!...»
Une autre femme était survenue, d'allure virile. Elle s'appuyait sur un
javelot léger. Un précieux croissant de lune luisait dans ses cheveux,
comme, se dégageant d'un bosquet sombre, Phoebé au crépuscule.
Puis ce fut un homme de beauté ravissante dont le visage éblouissait à
tel point qu'on l'eût dit lumineux. Il accompagnait une femme toute
drapée de gris, à la figure grave, aux yeux chargés de songes. Ses
belles lèvres semblaient retenir un secret. Elle avoua son agacement par
un geste, quand s'approcha ce gros garçon musclé, si content de
lui-même, qui parlait si fort et tenait tant de place.
«Je vous le dis bien haut: nous le découvrirons, ou ce sont alors des
contes qui nous troublent l'esprit comme de mauvais songes...
--Parle plus bas ou ne parle plus! Coupe dans ta gorge ce grand bruit
inutile!...»
La réponse fut faite sur un ton courroucé:
«Tant que les hommes sauront heurter leurs armes en cadence, tant que
montera sous le ciel la clameur des guerriers et l'hymne militaire du
cuivre...
--Nous verrons, interrompit la femme en gris, voler, grâce à toi, des
paroles déraisonnables, se perpétuer sur terre des gestes criminels,
retentissants et fous, et couler en vain la précieuse pourpre du sang
des hommes.
--Est-il rien de plus beau?...»
Mais les six autres ne firent nulle réplique à cette demande naïve du
grand gaillard musclé, aux cheveux roux crépus, aux yeux bleus, qui
restait debout, la bouche bée, les bras ballants.
«Venez!» dit celui dont la démarche était dansante et légère.
Il les conduisit auprès du gardien de l'Unique, et tous questionnèrent
le vieillard.
Troublé, il ne souffla mot, d'abord, mais, pour avouer son ignorance, il
ne trouva ensuite que des phrases incertaines, hésitantes, où lui-même
se perdait. Il fallait répondre à sept inconnus dont il ne savait rien,
sinon que l'un d'eux s'était révélé par un saut magique, et tous les
sept, sans qu'il pût dire pourquoi, lui faisaient également peur.
* * * * *
Ce danseur plein d'ironie qui ne parvient pas à rester en place, dont le
corps se meut suivant une loi trop vertigineuse, quand se reposera-t-il?
Celle-là, au croissant clair, si belle, mais que l'on devine froide,
moins femme qu'athlète ou chasseresse, que l'on imagine poursuivant le
gibier, toute seule, dans les bois, et lançant un sûr javelot,
saura-t-elle jamais s'émouvoir?
Ce boiteux à mâchoire forte, sournois d'allure, d'expression butée, sous
le front bas, et dont les bras désarmés balancent, comme chargés encore
d'outils pesants, quand reprendra-t-il son marteau?
Par l'ouverture du voile, à peine perçoit-on le merveilleux regard de
celle-là dont chacun des gestes enchante, mais que veulent exprimer ses
grands yeux noyés par l'amour?
Le gros garçon qui parlait tout à l'heure d'une voix si forte, quels
excès prodigieux va-t-il commettre, sans y réfléchir, à la façon de
l'enfant qui joue?
Celle-là, vêtue d'une tunique grise, quel secret retient-elle entre ses
lèvres de subtil dessin, quelle pensée obscure se dégage, se clarifie et
prend forme au fond de son regard?
Et ce dernier, enfin, le plus effrayant, sans doute parce que le plus
beau, de quels feux lui plaira-t-il de frapper ceux qui le contemplent,
de quelle lumière, choisie dans sa splendeur, les éblouir?
Chacun faisait sa demande directe ou détournée, d'une voix rude ou
mélodieuse, abrupte ou rusée, lourde, parfois légère, mais hautaine
toujours.
* * * * *
«Où est-il, celui-là qui prétend remplacer le soleil?
--Je cherche le roi qui veut lier l'esprit des hommes d'un lien
nouveau...
--Quel est ce grand forgeron dont le monde entier s'inquiète, sans le
nommer pourtant?
--Cette harmonie inconnue, où naîtra-t-elle?
--J'imagine un puissant archer, criblant l'air de ses flèches...
--Où le trouver, ce maître à la bouche déclamatoire et qui répand
l'effroi?
--Ce parleur insidieux dont les discours paraissent simples et sans
effort mais qui, mieux qu'un autre, sait engager l'esprit...»
Et le vieillard au coeur troublé ne répondait que par des mots en
désordre que l'effroi dispersait:
«J'ignore tout cela!... un roi, un grand roi?... je ne connais que le
roi du pays... un grand chasseur?... il est beaucoup d'hommes qui
chassent dans la plaine et tendent leurs rets aux oiseaux... un
forgeron?... celui du village voisin?... ah! tout le monde parle, ici,
et m'étourdit de ses paroles!... où chercher?... j'ignore... ayez pitié:
je suis vieux! Seigneurs, n'abusez pas de votre puissance! vous
m'assaillez tous à la fois... que puis-je dire?»
* * * * *
Le danseur vertigineux fit une pirouette accompagnée d'un claquement de
doigts.
«Ce vieillard est stupide! ne l'interrogeons plus.
--Pourtant, dit celle vêtue de gris, dont le regard semblait secret, la
voix prudente, quelles nouvelles rapporterons-nous au père?»
Elle ajouta, voyant le gros garçon déjà prêt à se courroucer, les
sourcils froncés, les poings clos:
«Non, ne frappe pas ce vieillard, cela ne servirait de rien: on sait
bien que tu es le plus fort!»
Sagesse un peu méprisante... le boiteux à forte mâchoire ne se tint pas
d'acquiescer par un haussement d'épaules, par un ricanement; d'ailleurs
ni lui ni les autres ne se moquèrent longtemps de la sottise du beau
guerrier, car ils tressaillirent soudain.--La plainte reprenait, cette
plainte inhumaine, surgie entre les quatre murs de torchis, moins forte
cependant, mais si étrange encore et dont on ne savait dire qu'elle fût
émouvante ou ridicule.
* * * * *
Le danseur aux pieds ailés sourit:
«L'Unique a peut-être son mot à dire...»
Et, comme on l'interrogeait:
«Cette plainte est, semble-t-il, poussée par un oiseau très âgé, très
rare, enfermé là. Je n'en sais pas plus long. S'il vous intéresse, allez
le voir: nous ne perdrons pas plus le temps de notre voyage qu'à
chercher vainement un roi imaginaire où chacun de nous reconnaît son
ennemi.
--Où gîte-t-il, cet oiseau précieux?
--Là, je pense, entre ces pauvres murs.
--Oh! s'écria le vieux gardien d'une voix déchirante, ne lui faites
aucun mal! Il va mourir avant peu; ne hâtez pas ce moment! Je suis le
témoin de sa lente agonie; je voudrais recueillir son dernier souffle.
Seigneurs! je vous en conjure, épargnez l'Unique! Seriez-vous si cruels
qu'il vous plairait de torturer une bête ancienne, blessée par le temps?
Non! vous protègerez l'Unique...
--Certes, s'il est encore beau...
--S'il est rapide à la course...
--S'il montre de la sagesse...
--S'il est fort...
--S'il est habile à composer son nid...
--Hélas! il n'est point beau, il n'est point sage, il n'est plus rapide,
il n'est plus fort! Il n'a nul besoin de nid. Simplement, il meurt, vous
dis-je! il meurt en regrettant la vie!
--Afin de le consoler, dit le danseur, nous irons donc lui rendre
visite.»
* * * * *
Pour lui, ce fut bientôt fait: un saut merveilleux, (n'était-ce pas un
vol?) et il touchait du pied le dernier barreau de l'échelle dressée
contre le mur. Ses compagnons montèrent l'un après l'autre, plus
lentement, suivis par le vieux gardien tremblant qui balbutiait toujours
ses prières supplicatoires. Ils s'installèrent en haut, comme ils
purent, et tous regardèrent alors le trou béant, profond de quatre
toises, au bord duquel ils étaient groupés, certains allongés sur le
large faîte, certains assis.
Que virent-ils d'abord qui les surprit?--Rien, à vrai dire, qu'une
litière de paille couvrant le carré de terre battue et, au milieu, ce
gros tas immobile de plumes décolorées...
Le vieux gardien se hâta d'expliquer:
«Il repose encore parce que le jour l'aveugle; il ne se réveille bien
que la nuit, mais il se plaint, quelques instants, le jour comme la
nuit, puis il retombe.»
Et, comme il disait ces mots, un murmure étouffé s'échappa du tas de
plumes: ah! si lamentable, si pathétique!
«Ecoutez, Seigneurs: cela fait peine...»
Le gémissement s'amplifiait: plainte d'enfant malade, plainte que l'on
sentait énorme et puérile, soupir d'agonie d'un corps monstrueux, mais
aussi déploration d'une âme, peut-être expression d'un coeur.
«Il souffre! il souffre tant! Bien qu'il n'use point de paroles, bien
qu'il ne chante pas de mélodie comme l'oiseau des bois et de la plaine,
je le comprends néanmoins: je l'ai si souvent entendu!--Naguère, quand
il lui restait quelques forces, il disait sa rage, et la palmeraie
entière frissonnait sous ses cris. Maintenant, il se désole seulement en
accents prodigieux. Parfois, je ne puis me retenir de verser des larmes
en imaginant sa douleur.
--Comment l'imagines-tu cette douleur? dit celui dont la face rayonnait
d'une beauté splendide.
--Songez donc!... il fut un temps, tout au début des âges, où la terre
n'était point foulée par les hommes, où les dieux n'existaient pas
encore. On ne voyait, ici-bas, que la forêt chargée de verdure, de
lianes, de fruits ravissants, la plaine brillante de fleurs plus belles
que les fleurs d'aujourd'hui, des rivières qui roulaient une eau de
cristal, une mer, toujours bleue et sans vagues, reflétant un ciel sans
nuées. Dans ce ciel, point de mauvais présages: le soleil, la lune et
les étoiles n'y donnaient que leur seule lumière, et jamais la nuit
n'était menaçante ni traversée par de sinistres voix... Je vous l'ai
dit: les dieux n'existaient pas encore.
--Ce vieillard est bien impertinent! murmura le danseur.
--Tout à fait imbécile! grogna le forgeron.
--Qu'il se taise!
Mais la femme au regard secret leur fit signe de se taire eux-mêmes, et
le vieillard poursuivit:
«Celui que je nomme l'Unique vivait alors au milieu de sa race, libre
comme le vent, rapide comme lui, n'ayant pour bornes à son empire que
l'orient et l'occident, les glaces hyperborées et les feux de l'extrême
désert. Il parcourait ce monde en de longues courses paisibles et
saluait ses frères au passage. Puis l'aspect de la terre changea: les
dieux régnèrent, l'homme parut et, dès ce jour, la lutte commença. Le
plus fort, pour assurer sa victoire sur le plus faible, le mit en
esclavage, et l'esclave se vengea par ruse du maître détesté. L'homme se
vengea des dieux: chaque peuple asservit le sien, le lia à sa race, de
sorte que ces dieux dispersés en vinrent à ne plus se reconnaître sous
le masque dont l'homme leur avait chargé la face. Ils se retirèrent dans
une tour, dans une forteresse, dans un nuage noir, dans la forêt
hurlante, et chacun reniait ses frères, disant qu'il était seul le vrai
dieu, le seul dieu... Ah! vraiment ils raisonnaient comme des enfants
ivres!... Mais les grandes bêtes (car il y en avait d'espèces
nombreuses, les unes ailées, d'autres nageantes, d'autres coursières,
toutes gigantesques,) les bêtes heureuses et libres ne purent vivre dans
cette geôle que le monde était devenu. Elles moururent lentement,
rongées de douleur, sur la cime glacée d'un mont, au fond d'un bois
sombre, dans les abîmes de la mer... L'Unique nous reste, mais vous
savez maintenant pourquoi il pleure. Il pleurerait davantage si ses
forces le lui permettaient; il hurlerait son désespoir, sa colère, son
dégoût, avec la voix d'une trombe pressée dans un buccin de cuivre; il
crierait la honte des dieux asservis ou tyranniques, l'abjection des
hommes enchaînés ou sanglants... mais il ne peut.»
* * * * *
Pâles, nerveux, secoués intérieurement par une fièvre qu'ils voulaient
cacher, ceux qui entendaient ce discours fussent sans doute intervenus
pour punir la trop vive insolence, si leur attention n'eût été appelée,
à ce même instant vers le tas poudreux des plumes... Quelque chose
tressaillait là, quelque chose en agitait la masse légère...
Un bec parut, tout à coup, un bec courbe de corne rouge, fruste,
d'apparence inachevée; puis la tête entière de l'oiseau dont les yeux
éteints, vitreux, étaient manifestement aveugles; puis un col qui se
dégageait en ondulant comme le serpent python quand il se prépare au
combat; puis le corps même, blanchâtre, presque déplumé, aux courtes
ailes inutiles; enfin, se détendant par un ressaut subit, les longues
pattes qui semblaient d'acier, effrayantes, onglées de rouge... et
c'était là tout le monstre, dominant de haut un mur de quatre toises,
gigantesque et bizarre, lourd et cependant fait pour la course rapide,
terrifiant surtout.
L'Unique revivait... son dernier ami, comme touché par un songe, lui
souriait les bras tendus, balbutiant des paroles enfantines et tendres,
pleurant presque. Mais les autres ne bougeaient pas, ne disaient
mot.--Ah! s'ils avaient pu se moquer de l'oiseau grotesque, rire de ce
rire éclatant, irrésistible, auquel ils se livraient jadis, rire à
pleine gorge, à pleins poumons, du divin rire dont la joie est
immortelle!--Or ils se taisaient, ils tremblaient même.
Et l'oiseau leva son col au-dessus d'eux, leva sa tête au-dessus des
palmes environnantes, leva son bec rouge vers le ciel, ouvrit son bec
rouge et, soudain, poussa une clameur...
Oui, c'était bien, comme l'annonçait le vieillard, une trombe pressée en
un buccin de cuivre: l'air retentissait alentour, l'air hurlait, portant
au loin l'affreux regret des temps révolus, le désespoir de vivre seul
dans un monde finissant, l'abandon souverain de toute espérance. Sous
cette formidable voix, une tempête naissait qui battait les palmes, un
tourbillon tordait la verdure du bois entier, et le cercle de ce vent
furieux diminuait, serrait les murs de torchis, pressait de son sifflet
clair la voix prodigieuse de l'oiseau.
L'Unique béait de son bec rouge, l'Unique vociférait... et puis, tout
s'effondra.--Les pattes se brisèrent, le corps dépouillé fit une chute
molle, la tête se détacha du cou, le cou ne fut qu'une énorme corde
délaissée... Là-bas, tout là-bas, l'étonnante voix morte se répercutait
en échos faiblissants.
* * * * *
De la poussière sur le carré de terre battue, de la poussière encore un
peu mobile, quelques vastes ossements gris, un bec vermillon et le
cadavre tout maigre, tout brisé, tout petit, d'un vieillard balayé du
mur.--Le vent était tombé, des plumes erraient en l'air...
A travers la palmeraie, ils fuyaient, les yeux hagards, faisant des
gestes fous, mais ils ne s'éloignaient pas les uns des autres, petit
groupe farouche et muet. Recrus de fatigue, vers le milieu du jour, ils
ralentirent leur course, ils s'arrêtèrent en un lieu verdoyant et
moussu, égayé par un filet d'eau qui sourdait à leurs pieds. Ils avaient
grand soif. Ils s'accroupirent auprès de cette onde joyeuse, ils y
trempèrent leurs bras, ils épuisèrent la coupe de leurs mains jointes,
enfin ils se couchèrent à terre, n'en pouvant plus. Au-dessus d'eux, les
palmiers faisaient un bruissement doux, des oiseaux pépiaient,
gazouillaient; plus près, la source perpétuait son chant, mais ils
n'entendaient rien de tout cela, les oreilles encore pleines de
l'assourdissante clameur, et ils ne prêtaient nulle attention aux
parfums qui circulaient sous les verdures, aux jeux de la lumière... Ils
ne bougeaient pas. Le soleil d'hiver chauffait leurs corps étendus.
Etait-ce bien les mêmes qui rôdaient tout à l'heure dans la palmeraie,
d'un air si arrogant, d'un pas si dégagé, l'injure à la bouche ou le
sourire aux lèvres?--A les voir, maintenant, on dirait de pauvres gens
cherchant fortune.
Ils prononcent encore à voix très basse quelques paroles qui restent
sans réponse, qu'ils ne pouvaient taire:
«Nous n'avons pas trouvé celui que nous cherchions.
--Pourquoi cette inquiétude que nous ressentons tous et dont le père
même est touché?
--Depuis la naissance d'une étoile insolite et le tumulte qui s'ensuivit
sur les bords du fleuve de lait, notre coeur battit suivant un nouveau
rythme, douloureux à la poitrine, notre esprit fut incertain.
--Nous sommes devenus la proie de nos mauvais songes et nous ne savons
les expliquer.
--Nous ne jouissons plus des chants mélodieux; les senteurs des fleurs,
les teintes du ciel, l'ombre des bois, nous laissent indifférents... Que
se passe-t-il dans les profondeurs de nous-mêmes?
--Nous avons peur de nous regarder en face...»
* * * * *
A ce moment, celui dont le visage rayonnait se souleva un peu et
contempla celle aux yeux noyés par l'amour qui, sur la mousse,
abandonnait un bras nu de forme si pure, un noble bras auprès duquel il
fallait rêver d'étreinte, comme, au spectacle de sa bouche mobile, de
baiser, et durant cette contemplation, son esprit fut navré par la
détresse la plus noire, stupéfait par une sourde surprise. Il eut froid,
une plainte se formait en lui qu'il retenait avec peine... Se
pouvait-il?... se pouvait-il?... Son regard se détacha d'elle; il se
détourna, n'osant achever sa pensée, et comme, à quelques pas, il vit
une églantine rose qui fleurissait au pied d'un laurier il se murmura
sans paroles:
«La fleur est épanouie, le laurier verdoie... Nous seuls...»
Il voulut la revoir. Elle le regardait et, dans ce regard, il reconnut
la même expression stupéfaite, la même détresse profonde, enfin les
mêmes larmes qui montaient dans ses yeux. De ce qu'il avait découvert de
funeste, alors il ne douta plus. Ce trait, ce trait léger au coin des
lèvres, cette ride au coin des paupières, cette ombre terne sur la
splendide chevelure, cette mollesse si peu apparente dans la chair du
noble bras... La marque de l'âge?... Et peut-être en était-il touché
pareillement!
* * * * *
«Partons! l'air de cette palmeraie me semble pernicieux; allons plus
loin!
--Tu dis vrai; allons plus loin!
--Partons tout de suite.
--Retournons sur les célestes bords...
--La terre est dure à ceux qui foulent les nuées.»
Ils étaient tous debout. Ils partirent ensemble. Ils marchaient d'un pas
hâtif, irrégulier, sous les verdures éployées. Ils marchèrent jusqu'au
soir.
A l'heure du crépuscule, ayant atteint la lisière du bois, ils
s'arrêtèrent de nouveau. Devant eux, s'ouvrait un carrefour de trois
routes. Ils ne savaient sur laquelle de ces pistes il leur faudrait
s'engager bientôt. Ils attendirent, échangeant de brèves paroles devant
ce triste paysage: un horizon que la pourpre rouge abandonnait, trois
routes vides, des champs vides aussi, les troupeaux étant rentrés,
l'orée du bois qui se fermait au jour, une herbe pauvre sur le bord des
routes... rien d'autre, sinon ce village dont on apercevait la première
masure, une étable couverte de palmes sèches, non loin d'un bouquet
d'arbres.
Le crépuscule s'était assombri. Comme des bêtes étroitement parquées,
ils restaient là, ne se décidant pas à franchir l'invisible clôture...
(un loup rôdait-il?) agités d'une crainte dont ils ne se rendaient pas
un juste compte, et celle qui portait tant de sagesse en son regard ne
se retint pas de murmurer:
«Il y a certaines choses que je ne comprends plus.»
Les autres, occupés aussi d'eux-mêmes, ne répondirent rien.
* * * * *
La nuit vint, légère, embaumée, rendue mystérieuse par l'éclat de cette
lune jaune dont un poète eût aimé chanter, célébrer le doux éclat.
Parfums de fleurs, parfums de mousse, lueurs d'ambre et de céladon,
rumeurs de l'air, tout se fondait en un seul ravissement.
Et voici qu'ils entendent, sur l'une des routes, un chant qui grandit,
se précise, s'épanche et vient s'ajouter à la magie de l'heure. Le
chanteur paraît: un homme mince, élancé, de noble apparence, vêtu d'une
tunique dorée. Sa voix s'exalte, passionnée, persuasive, pleine de
fièvre.--Il tient ses deux mains pressées contre sa poitrine, comme s'il
serrait sur son coeur un trésor.--Il bronche à un certain point de la
route. Il a failli tomber.
Un autre chant surgit presque aussitôt; voix profonde: l'homme est
vieux; il est grand; une étoffe brune couvre ses épaules voûtées, mais
la chaîne qui lui ceint les reins est une chaîne d'or et des saphirs
sombres bouclent ses sandales. Il chante douloureusement, de façon
déchirante, et cependant ce chant est soulevé d'espoir.--Lui aussi tient
quelque chose de précieux qu'il abrite sous son vêtement.--Soudain il
bronche au même point du carrefour; puis il reprend sa course.
Un autre encore: ce géant noir à la tête crépue, le corps enveloppé d'un
manteau noir. Ses pieds sont chaussés de sandales, ses bras sont nus; un
lourd collier de rubis pend à son cou. Il chante d'une voix informe,
rauque et forte, où se mêlent parfois des accents puérils. Il marche
comme en extase, les deux mains levées à la hauteur des yeux et portant
un objet qu'il ne quitte pas du regard, enveloppé dans un tissu de
paille.--Au point dangereux, il trébuche à peine; pourtant il s'arrête:
il cesse un instant de chanter pour rugir, puis il repart.
* * * * *
Ils ont passé, ceux-là qui chantaient. La route reste toute vide, la
route est toute bleue.
Et ceux-là qui ne chantaient pas, qui ne ressentaient nul besoin de
chanter et que les chants n'avaient point émus, se parlèrent encore à
mi-voix.
«Pourquoi, dit celle que l'on eût bien nommée la Sagesse, levaient-ils
les yeux vers un azur d'aspect familier, sans jamais chercher leur
chemin? Comment se dirigeaient-ils sur les routes assombries?
--Ils marchaient peut-être au hasard, dit le garçon batailleur.
--Si sûrement?... Et pourquoi, ajouta-t-elle, ont-ils trébuché devant
cette borne, là-bas?
--Un caillou, sans doute, proposa le danseur narquois.
--Et pour quelle raison les uns bronchaient-ils beaucoup, les autres à
peine?
--Le grand nègre qui chantait d'une voix si grossière marchait pieds
nus: le pied nu est prudent.
--Oh! s'écria soudain celui dont le visage splendide rayonnait, écoutez
bien! je crois entendre un écho des prés d'Arcadie!»
On chante encore: c'est un chant rustique, jeune par l'accent, un beau
chant sans contrainte. Puis on distingue des pas, tout près, des pas
étouffés, et bientôt on voit paraître dans le clair de lune, trois
adolescents qui marchent en chantant et qui se tiennent par la main.
Ivres de quelque vin puissant, ils passèrent sans rien voir, les yeux
levés au ciel.
«Aucun de ces trois n'a trébuché, dit la femme au regard secret.
--Et pourtant ils sont ivres!
--Ou, peut-être, leur ivresse est-elle plus forte encore: un coeur
vraiment ivre n'a cure de l'obstacle.
--Mais, interjeta lourdement le boiteux, un corps pris de vin bute à
chaque pas.»
Elle niait, d'un geste lent de la tête: on ne l'avait pas comprise. Elle
poursuivit:
«Le coeur de l'homme use d'autres vins... Pourquoi, cependant,
trébuchaient-ils?... Allons nous rendre compte de cela...»
Suivie de ses compagnons, elle traversa le carrefour; ils s'arrêtèrent
devant la borne de pierre. La route paraissait facile, très unie. Sur la
borne, ils ne virent rien.
Non, ils ne virent rien... Comment faisaient-ils pour ne rien voir? En
face d'eux, dans l'ombre grise criblée de lune, et proche à les toucher,
il était assis sur la borne, celui qui, après avoir tant rôdé, veillait,
seul et nu, considérant le monde de ses yeux verts et tenant entre ses
doigts une corolle pourpre, marbrée de roux.
Or, ils ne le virent pas.