autres entendirent bien le rire affreux, près de leur visage. Chacun
d'eux l'entendit, l'entendit pour soi et ne marqua point sa surprise, si
grande qu'elle fût, car ni le clair de lune, ni l'ombre ne peuvent rire
sans qu'une bouche le révèle...
Alors, désespérés, ils s'en furent. Ils traversèrent de nouveau le
carrefour; ils s'engagèrent une fois encore sous les palmes; puis, plus
tard, comme dans le bois la nuit s'épaississait, ils se séparèrent d'un
commun accord, sans un mot, sans un geste d'adieu, le coeur trop occupé
de détresse pour s'épancher, même en un coeur ami, et les sept qui se
trouvaient réunis là s'éloignèrent dans des directions différentes,
l'esprit bouillonnant de vagues projets, chacun cherchant par le monde
sa raison d'être que les hommes qui pensent, qui aiment, qui labourent,
qui suent, qui s'entr'égorgent, qui souffrent, qui rêvent et font
commerce, leur donneraient un jour.
CHAPITRE X
L'ENFANT
Cette grange, au bord de la route, menaçait ruine depuis longtemps; elle
restait sans emploi. On n'osait y entasser la moisson par crainte du feu
bouté par un malandrin passant. Les pauvres gens trouvaient là un refuge
et, durant les nuits d'hiver, quand soufflaient de froides rafales,
souvent on y voyait dormir pesamment ceux qui ne pouvaient entrer à
l'auberge et qu'un trop long voyage harassait.
Sur tout le pays, le crépuscule étendait son voile; les prés devenaient
plus sombres. Quelques vagabonds étaient déjà réunis dans la grange où
se réveillaient les chauves-souris. Tassés en un coin et craintifs de
prendre trop de place, ils restaient bien tranquilles, ne soufflant mot.
* * * * *
Certains mendiants, drapés dans leurs haillons, ont encore le geste
hautain, la voix arrogante, mais ceux-ci ne se révoltent plus: ils
attendent une nouvelle injure du sort, un surcroît d'infortune; ils ne
résistent pas, ils fléchissent tout de suite et tombent à genoux,
sachant par expérience qu'il est superflu de répondre aux coups de
bâton, à l'insulte même griève, et préférant oublier le mal reçu
d'autrui que de se cabrer et d'en être puni de façon plus cruelle.
Rendus prudents par l'adversité, ils pratiquent ainsi le pardon des
offenses.
L'un d'eux, paysan de visage agréable, est faible d'esprit. Il marche
par le monde avec maladresse, ignorant tout des discours habiles qu'il
ne saurait tenir ni même entendre, se heurtant à ces voyageurs qui
occupent toujours le milieu de la route et se laissant jeter dans le
fossé par leurs esclaves. Il en sort couvert de boue, il reprend son
chemin, l'âme égale, regardant devant lui de ses yeux crédules, pour
trébucher à la première mauvaise rencontre, parmi les rires et les
moqueries. Mais parfois, au printemps, quand l'herbe est de nouveau
tiédie par les beaux jours, il se couche au milieu d'un champ éloigné
des villages et demeure là sans bouger, la figure enfouie, murmurant
tout bas des paroles secrètes.
Cette autre, une femme pauvre, est enceinte et près d'accoucher; elle
doit néanmoins se traîner encore à travers la campagne, en quête d'un
fruit oublié à la branche, d'une viande de rebut jetée aux chiens et
dont les chiens ne veulent pas. Comment, pour se nourrir, ferait-elle
autrement? Jamais elle n'inspire pitié à personne car son visage terreux
paraît repoussant, son ventre ridicule et une vermine affreuse habite la
crinière de ses cheveux épars.
Ce troisième est un vieillard sourd. Depuis de longues années, il ne
communique plus avec le monde. Il a oublié le son délicieux des voix, le
frisson du feuillage hanté par les brises, la mélodie des flûtes
pastorales qui, jadis, lui plaisait tant. Il ne comprend plus rien aux
gestes muets qui l'interrogent, à l'agitation muette de la foule, aux
grimaces muettes que dessinent les paroles des hommes. Il reste muré
dans sa surdité et seul, par aventure, le passage d'une cavalcade sous
laquelle la route vibre lui rappelle les nobles fracas d'antan.
Cette courtisane qui fut belle à ravir livra son corps à qui voulut le
prendre. Les jeunes gens suivaient ses pas avec des prières instantes et
des supplications, mais sa chair avilie, usée par la débauche est
devenue un objet d'horreur. On insulte la femme que l'on a courtisée;
celui-là qui jouit d'elle autrefois, la voyant passer lui fait honte ou
se détourne pour cracher son mépris. Elle s'écarte, le coeur plein de
haine, la bouche mauvaise. Traversant un village, elle épouvante les
gamins qui jouent dans la poussière.
Cet homme que voilà n'est pas infirme, il ne souffre d'aucune maladie,
d'aucune déchéance: il est simplement abandonné. Ses parents qu'il
chérissait d'un grand amour dorment sous terre, ses enfants rieurs et
bavards qui l'enchantaient de leur babil se sont tus et dorment aussi,
comme fait l'épouse adorée qui parfuma sa couche. Il est encore jeune,
il est seul, sans amis, trop seul pour se lier par des liens nouveaux;
sa désolation se répand autour de lui ainsi qu'un maléfice et ses yeux
qui pleurèrent tant de larmes amères sont maintenant desséchés.
Il s'en trouve d'autres dans cette grange ouverte sur la route, certains
pour qui la vie fut impitoyable et qui n'en peuvent mais, ceux qui
désespèrent, ceux qui se laissent noyer par le flux montant de
l'adversité et qui ne tendent même plus les bras, ceux qui sont déjà des
cadavres, malgré les battements de leur coeur, ceux pour qui la folie
serait le vrai refuge et qui gardent leur raison, ceux enfin à qui le
ciel parut toujours vide, à qui Dieu ne répond pas...
* * * * *
Or voici qu'une lueur subtile s'introduit doucement. Elle touche d'abord
le visage de celui qui est faible d'esprit. Il se réveille; il se frotte
les yeux; il se redresse; il regarde ses mains rustiques où la lueur se
pose; il les porte à ses lèvres; il baise la lueur d'argent, puis il
sort dans la nuit et se met à rire aussitôt, car il a vu l'étoile
nouvelle. Il se sent tout envahi de joie. Il parle soudain, d'une voix
facile, bien rythmée:
«O ma soeur l'herbe grise, dit-il, quelles délices pour toi que cette
fine averse de lumière qui vient te rajeunir!
«Frémissez, ô mes frères les grillons! frémissez sous sa caresse!
«Dansez en elle, chauves-souris, mes soeurs!
«Traversez-la de vos bonds, ô mes soeurs vives les sauterelles.
«Réveillez-vous, mes frères les chiens endormis!
«Inspire-toi de son éclat, mon frère chéri le rossignol!»
Il se tut soudain. On marchait sur la route. Il eut peur. Trois hommes
qui paraissaient nobles et puissants passèrent devant lui. Des rois,
assurément, à en juger par leur prestance, mais peut-être de bons rois,
car ils chantaient comme chantent les enfants.
Le faible d'esprit se souvint alors de ses compagnons dormants et rentra
dans la grange.
«Réveillez-vous! leur dit-il. Réveillez-vous! Une étoile glisse au bord
du ciel et nous bénit de ses rayons, une étoile toute neuve, la plus
belle des étoiles!... Réveillez-vous pour l'adorer! Elle s'éloigne dans
la nuit. Réveillez-vous avant qu'il soit trop tard. Ouvrez les yeux pour
l'accueillir et lui prêter hommage!»
* * * * *
Il y eut, parmi les dormeurs, comme un remous: chacun tâchait de se
dresser, de sortir, mais ils n'osèrent dépasser le rayon d'argent. Ils
tremblaient sans savoir pourquoi, enfin ils s'échappèrent et bientôt la
grange fut vide. Les pauvres gens étaient groupés au dehors.--L'étoile
les éclairait.
«Voyez! dit le faible d'esprit.
--Oh! s'écria la femme souffrante, ma fatigue a disparu. Cette clarté
m'aide à porter mon fardeau.
--J'entends, dit le vieillard sourd, la plus céleste mélodie... L'étoile
rayonne et chante à la fois; elle chante pour moi qui suis sourd, car je
perçois son chant!
--Je me baigne en sa lumière, dit la courtisane; je me lave de mes
iniquités; l'étoile me purifie! Demain peut-être, toucherai-je le front
d'un enfant sans le salir de ma honte, sans que l'enfant ne gémisse
d'effroi...»
Et l'homme abandonné sentit monter en lui ses plus chers souvenirs: ce
fut une nouvelle présence des êtres disparus. Il revoyait le sourire de
sa mère, son père au visage grave, le regard frais de ses enfants, les
yeux pleins d'amour de celle qu'il avait adorée. Il pleura, il se
délivra de ses pleurs, tandis que la mémoire des morts transformait sa
douleur, adoucissait ses larmes: en cette mémoire il lui semblait
revivre au lieu de mourir chaque jour.
Ceux qui côtoyaient la folie oublièrent leur cruel vertige, ceux que le
vice torturait et qui ne pouvaient s'en délivrer se connurent une âme
plus forte, ceux auxquels Dieu ne répondait pas se mirent à prier avec
confiance. Ils priaient tous, chacun à sa façon, et ceux qui ne savaient
pas prier chantaient seulement vers l'étoile de leur plus fervente voix.
Ils eussent voulu la suivre, au delà de ce bosquet d'arbres touffus,
mais ils hésitaient, le simple d'esprit leur ayant dit que trois rois se
reposaient en ce lieu. Pourtant ils se rapprochèrent à petits pas, le
coeur ému d'un trouble magnifique...
* * * * *
Et durant ce temps, les trois rois conversent dans l'ombre, sous la
voûte épaisse du feuillage. Ils sont seuls. Nul ne viendra les
interrompre. A courte distance, ils peuvent voir une masure dont la
porte reste close, (serait-ce une étable?) et, dominant cet humble toit,
l'étoile brillante qui les mena de si loin, sur les routes de la terre,
jusqu'en ce point du monde où elle voulut s'arrêter.
Les trois rois ne s'ignoraient pas: leur gloire étant fort grande et
reconnue, chacun, certes, a entendu parler des deux autres, mais jamais,
avant cette tiède nuit d'hiver, le hasard des combats, des voyages ou
des traités ne les a rapprochés encore.--Voici qu'ils se sont rencontrés
dans l'ombre de ce bosquet où tous trois regardent l'humble masure
qu'une étoile immobile couronne; ils devinent bientôt que tous trois se
trouvent en ce lieu pour la même raison.--Alors ils se saluèrent comme
il convient à des rois et, quand ils se furent assis sur ce banc de
pierre encerclant un puits très ancien, ils discoururent discrètement.
«Je devrais, dit Gaspard, je devrais être accompagné d'une escorte
nombreuse faite de nobles cavaliers, de servantes au frais visage, de
bouffons rieurs, et je ne doute pas que la vôtre soit tout proche, mais
je suis venu seul par nécessité.
«Au jour où je partis, fuyant une grande douleur d'amour, j'avais appelé
mes vassaux, mes guerriers, mes esclaves; ils ne voulurent pas me
suivre; ils disaient que c'était folie de partir ainsi, me fiant à
l'incertaine injonction d'une étoile qui n'existait que dans mes songes.
Certains, (ils m'aimaient peut-être,) restèrent à mes côtés, quelque
temps, mais l'un après l'autre se lassa et je fus bientôt seul sur la
route, plus heureux, assurément, d'être seul, car l'étoile me semblait
chaque soir plus brillante et moins harcelant le chagrin que je portais
en moi, comme si s'effaçait l'image de la femme qui me valait ce
tourment et que fût tarie la source de mes larmes.
--Il en est de même pour moi, dit Melchior. Je partis aussi portant en
mon coeur une douleur qui me rongeait jour et nuit, car j'avais perdu ma
fille bien-aimée; or à mesure que se débandait sur les routes mon
escorte de sages et de prêtres, je ne voyais plus, sous les rayons de
notre étoile, que le dernier ravissement du regard de ma fille mourante,
en place des gestes pitoyables qu'elle avait faits pour se défendre
contre le mal qui l'assaillait.
--Je parlerai presque de même, dit à son tour le roi Balthasar, si grand
et dont les membres au repos montraient de façon effrayante leur vigueur
attentive. J'étais saoul de massacre et de sang, gorgé de mes plus
chères abominations, et je cherchais un dieu qui m'assurât dans ma
puissance, qui sût rendre heureuse mon ivresse et certaine ma victoire.
Mais les dieux de mes ancêtres se refusèrent à toute supplication: ils
restaient muets, ils ne me reconnaissaient pas; moi-même, je les
reconnaissais à peine. Le dernier d'entre eux, le plus ancien, le plus
vénéré, ne me montra que l'image d'un tronc de bois dégrossi. Alors je
sentis monter en moi le courroux, à tel point que j'insultai ce dieu de
mes pères et le fendis d'un coup de hache, de pied en cap...
«Au même instant, je vis l'étoile qui m'appelait. Ma grande colère
fondit sous ses rayons, mais comme je me trouvais seul dans la forêt de
mes dieux, je dus partir sans escorte et n'eus que le temps de choisir
un présent pour celui que nous allons voir tous les trois, le géant
immense à la voix de tonnerre, au poil fauve, aux yeux jaunes, qui
parcourt le monde à grands pas, semant les désastres et les maléfices,
les pestes et les fièvres, et dont nous contemplerons avant peu la face
terrible, et à qui nous rendrons hommage.»
Une expression inquiète passa sur le visage de Gaspard et de Melchior.
«Frère, dit Melchior, ce présent, quel est-il? Celui que j'ai choisi est
modeste, il est tout petit, il tient dans un léger coffret de bois
précieux dont un enfant ferait son jouet...
--Le mien, dit Balthasar, je l'imaginais d'abord lourd et magnifique,
chargé sur des bêtes de somme, cependant, comme le tien, mon frère, il
est tout petit, il n'est en vérité qu'une parcelle de métal enveloppée
dans un tissu de paille. Voyez tous les deux: j'ai honte de le dire, mon
présent est bien peu de chose.
--Nous avons agi, dit Gaspard, de façon toute pareille, car le présent
que je porte entre mes mains est enfermé dans une minime fiole de
cristal. Je n'ai pas trouvé mieux comme offrande à celui que nous
adorerons demain.
--Cette fiole, ce tissu de paille, ce léger coffret, dit Melchior,
avouons ce qu'ils contiennent: nous jugerons ainsi de la vertu de nos
présents en les comparant d'un coeur sincère.
--Tu parles avec sagesse,» dit Balthasar.
Et sa grosse voix devint plus forte, tout à coup.
«Je t'apprendrai donc pourquoi j'ai choisi en guise de présent une
parcelle d'or. L'or est la plus belle chose qui soit au monde. Celui que
nous cherchons, si puissant déjà, trouvera dans l'or un surcroît de
puissance. L'or est le métal des dieux et des rois: il les couronne, il
orne leur sceptre et leur diadème, il fait leurs médailles, il se plie,
enserrant une pierre rare, à former leur anneau. L'or est la force
divine; il éblouit le regard des hommes; le soleil qui brille au ciel a
pénétré le sol dès les premiers jours sous la figure de l'or; il
sommeille là, mais il reste vivant et, de même que le soleil réchauffe
l'air, fait éclore les fleurs, mûrir les fruits, de même, mué en or, il
fertilise le sein de la terre, ouvre les graines ensevelies, les change
en moissons qui gardent sa couleur, et réchauffe, quels que soient le
temps et la saison, les cadavres couchés dans l'argile étroite.»
Il se tut; ses lourdes mains serrées l'une dans l'autre comme pour aider
sa pensée à s'exprimer mieux, restèrent, désormais, sans usage.
«Mon choix fut différent, dit Melchior. Celui que nous cherchons sera si
grand que nos paroles ne l'atteindront guère. Une voix venue de trop bas
se dissipe dans la brise. Pour porter sûrement notre supplique vers lui,
si haut dans les cieux, il faut une aide, il faut une aile
auxiliaire.--J'apporte, dans ce petit coffret de bois couleur de rose,
quelques grains d'encens seulement. Touché par la flamme, l'encens
devient fumée odorante et cette fumée monte, répandant son parfum
alentour. Nos prières seront cette fumée, seront cette senteur, et
lorsque notre chant d'imploration aura défailli, sur nos lèvres, il
montera encore, il se répandra encore. Celui qu'il faut atteindre et qui
nous domine le verra monter, le humera avec délice; par ce parfum, il
devinera la fleur humaine qui s'ouvre à lui.»
Ce fut alors que Gaspard dit d'une voix timide:
«S'il est si grand, s'il est si bon, s'il comprend la douleur des
hommes, il souffrira aussi de la douleur des hommes. Je l'avais
pressenti; c'est pourquoi, en place des joyaux, des perles rondes, des
rubis de sang, des émeraudes d'eau dormante que je pensais offrir, je
n'apporte, réchauffée depuis tant de jours entre mes mains, qu'une
humble fiole de cristal où dorment quelques gouttes de ce baume que l'on
appelle la myrrhe. Dans mon royaume, c'est avec la myrrhe que les
prêtres sont consacrés, mais elle sert surtout à panser les blessures.
Celui que nous allons adorer devra souffrir, un jour, puisqu'il doit,
dès aujourd'hui, nous comprendre et partager le trouble qui nous
confond. Il sera la victime des maux dont nous sommes accablés. Tout
occupé des plaies humaines, comment songerait-il à soigner les siennes?
Je lui offre ce peu de myrrhe pure afin que sa douleur soit allégée.»
Ils se turent tous trois. L'heure était calme; l'étoile, dans un ciel
obscurci, brillait seule sur l'étable fermée.
* * * * *
Voici venir l'instant que les trois rois attendent: la porte
s'entr'ouvre, (peut-être l'air est-il étouffant dans cette étable,) et
l'on peut vaguement apercevoir, parmi l'ombre dorée, une crèche que la
paille illustre de tons jaunes. A droite, un boeuf rumine; à gauche, un
âne balance lentement sa tête et ses longues oreilles; tout au fond une
femme assise tient entre ses bras un petit enfant. Un homme, debout dans
le coin de droite, près du boeuf, veille sur eux avec vigilance et
modestie.
Gaspard, Melchior et Balthasar restaient stupéfaits, immobiles: ils
n'osaient approcher... Quoi! c'était donc là le Seigneur redoutable que
de si loin ils venaient adorer? c'était là le guerrier invincible, suant
le sang et brandissant la torche, que rêvait Balthasar? le sage averti
de toutes les sciences, de tous les mystères du monde et de l'esprit,
que Melchior se figurait? l'interprète divin du coeur de l'homme, à qui
nulle douleur, nul égarement n'échappe, qu'avait imaginé
Gaspard?--C'était là ce résumé de force, de sapience et de pénétration
subtile: un enfant nouveau-né dans les bras de sa mère!...
Ils retenaient leur souffle; les arbres mêmes avaient cessé de bruire
et, dans l'absolu silence de cette minute, les trois rois entendirent,
(s'exprimant par quels vocables, ils l'ignoraient tout à fait,) mais ils
entendirent clairement les voix alternées de l'âne et du boeuf se
parlant à quelques pas l'un de l'autre.
* * * * *
«Comment le vois-tu, cet enfant? disait le boeuf.
--Je le vois doux, je le vois généreux. Et toi, boeuf patient, comment
le vois-tu?
--Je le vois fort, je le vois déjà grand et nous donnant ses ordres de
haut.»
La mère berçait son enfant.
* * * * *
«Non, dit l'âne, il sera seulement de la taille des hommes, de la taille
de ceux avec qui nous devons vivre, mais il saura nous parler de plus
près.
--Il nous dépassera, dit le boeuf, il sera le grand maître, le grand
maître redoutable et de chacun redouté; d'ailleurs, il se peut que son
joug ne soit pas à mes épaules plus lourd.»
La mère caressait le visage de son enfant.
* * * * *
«Il ne sera, dit l'âne, que douceur et pardon; il ne sera que bonté.
--Non pas, dit le boeuf, il sera celui qui impose la règle nouvelle.
--Plus miséricordieuse, interrompit l'âne.
--Et qui dessine, reprit le boeuf, un sillon droit.»
La mère jouait avec les doigts menus de son enfant.
* * * * *
«Il sera l'ami, dit l'âne, du plus faible comme du plus fort.
--Je te l'ai déjà dit, répliqua le boeuf, il sera surtout le maître, or
le maître n'est un ami que si l'on se soumet à sa loi.»
La mère contemplait son enfant.
* * * * *
«Il sera beau, dit l'âne, il se penchera sur ceux qui souffrent.
--Il sera beau, tu dis vrai, pour encourager ceux qui peinent.
--Il allègera notre tâche, dit l'âne.
--Bien plutôt, il enchantera ma dure tâche en me montrant la fin du
sillon.»
La mère caressait une boucle dorée sur la tête de l'enfant.
* * * * *
«Il sera pitoyable, dit l'âne, à ceux que la vie afflige: à la bête
tombée, à l'homme perclus, à la femme enceinte, à l'enfant abandonné.
--A ceux-là, dit le boeuf, il donnera une raison de subir leur peine ou
de s'en défaire, à la bête de se relever, à l'infirme de se guérir, à la
femme de porter son ventre, au petit de retrouver sa route perdue.»
L'enfant dormait; sa mère le berçait de nouveau.
* * * * *
«Ah! dit l'âne, si ce fier cavalier devait m'enfourcher un jour, jamais,
malgré le chemin caillouteux, la charge lourde et la foule hostile
environnante, jamais je ne trébucherais!
--Ah! je sais bien, dit le boeuf, que le sillon entrepris sous
l'aiguillon de ce maître-là, je le mènerais jusqu'au bout du monde.»
L'âne se tut et le boeuf aussi.
* * * * *
Alors les trois rois s'approchèrent, mais au même instant ils virent,
sur cette route par laquelle ils étaient venus, trois jeunes bergers qui
marchaient en chantant, et tous les six, au seuil de l'étable, tombèrent
à genoux, les trois rois graves, perdus dans leurs réflexions, les trois
jeunes bergers chantant toujours.
* * * * *
«Seigneur, dit le roi Melchior à l'enfant réveillé, je t'offre ce peu
d'encens, véritable substance de mes prières. Puisse son odorante fumée
aller vers toi, comme le regard de ma fille suivait l'étoile mouvante
que tu m'avais envoyée.»
Et l'enfant accueillit le présent du roi Melchior par un hochement de sa
petite tête.
* * * * *
«Seigneur, dit à l'enfant le roi Gaspard agenouillé, je t'apporte cette
fiole de cristal, mais, comme elle est un peu fragile, je ne la dépose
pas entre tes mains...»
Puis, se tournant vers la Vierge, il ajouta:
«Madame, étant auprès de lui, sans doute vous faudra-t-il plus tard
veiller sur lui pour que, vivant parmi les hommes, il ne se fasse aucun
mal, ne se blesse point ni ne tombe malade. S'il doit souffrir de nos
maux, daignez, Madame, agréer le don de cette fiole de cristal que je
vous confie: elle contient le seul baume efficace pour soigner un corps
souffrant.»
La Vierge tendit vers Gaspard sa belle main et d'un sourire dont la
grâce douloureuse était inoubliable, remercia le roi prosterné.
* * * * *
«Seigneur, dit le roi Balthasar qui montrait à l'enfant sa paume ouverte
sur laquelle luisait un petit lingot d'or, accepte ce don modeste en
prévision de ta prochaine grandeur et de ta force suprême.»
Alors l'enfant se mit à rire, soit que l'or brillant amusât son regard,
soit que lui plût le grand visage sombre que l'extase transfigurait.
Ayant remis leurs présents, les trois rois chantèrent les louanges de
leur seigneur nouveau tandis que, près d'eux, agenouillés comme eux, les
trois bergers offraient à l'enfant des fruits et des fleurs d'hiver en
chantant aussi.
Aussitôt, les pauvres gens de la grange qui se tenaient non loin,
modestement, s'éloignèrent pour annoncer au monde la nouvelle illustre
qui fleurissait en leur coeur...
Et l'étoile, immobile, quelque temps, au-dessus de l'étable, ayant
parachevé sa tâche, s'en fut se perdre dans la nuit.
* * * * *
Or il advint qu'un imagier, qui avait vu toutes ces choses et les
retenait dans sa mémoire, résolut, vingt siècles après, d'en composer un
livre pour en faire offrande à quelqu'un.
C'est à la page que voici que son livre d'images se termine.
TABLE DES MATIÈRES
Chapitre I.--Le Lys 1
Chapitre II.--Le Bestiaire 21
Chapitre III.--Isaac troublé 45
Chapitre IV.--Rachel en son Logis 71
Chapitre V.--Gaspard et le Bouffon 101
Chapitre VI.--Douleur de Melchior 123
Chapitre VII.--Balthasar et l'Oiseau rouge 145
Chapitre VIII.--La Vigile de l'Adversaire 173
Chapitre IX.--Les Rôdeurs dans la Palmeraie 195
Chapitre X.--L'Enfant 221
ABBEVILLE.--IMPRIMERIE F. PAILLART.
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