portaient une tête brutale aux cheveux noirs. La femme était déjà dans
ses bras, lui criant son amour avec des reproches et des serments et de
basses injures qui s'achevaient en prières, en supplications. Il ne dit
rien, d'abord, puis se dégageant de l'enlacement passionné, il se moqua
d'elle, durement, par quelques paroles sans merci.--Non, il ne l'aimait
plus. S'il était venu, ce matin encore, c'était pour embrasser l'enfant
qu'il chérissait, mais il ne voulait plus rien de la mère, ni sa
présence, ni son baiser; il ne la verrait plus jamais; il s'en allait
pour toujours. Il fut impassible, muet à tout ce que la femme put dire:
il n'aimait plus. Aucune de ses caresses ne le retint, ne l'émut
jusqu'au sourire: il n'aimait plus. Il le lui répéta, puisqu'elle ne
pouvait comprendre. Comme elle s'accrochait à lui et qu'il était le plus
fort, il perdit enfin patience et d'un geste rude il la jeta à terre.--A
ce moment, il hésita quelque peu, avant de baiser la tête de l'enfant,
puis il se décida... et s'éloigna, mais il avait pris l'enfant dans ses
bras; il emportait l'enfant.
Celui qui regardait se réjouit, car il se sentait grandi par toutes ces
choses mauvaises.
La femme paraissait morte; pourtant, au bout de quelque temps, elle se
mit à gémir; elle appelait d'une pauvre voix défaite non plus le soldat
brutal, mais seulement son enfant... Elle ne savait pas encore que
l'enfant était partie... Elle l'apprendrait avant peu. L'homme nu,
penché sur elle, (on se penche volontiers sur son plaisir), eut un
frémissement joyeux en songeant à ce qu'elle souffrirait demain: double
souffrance sans espoir, qui fructifierait, chaque jour la rendant plus
cuisante, jusqu'à ce jour dernier où l'on ne peut plus souffrir, où l'on
s'approche de l'ombre, où l'on y plonge.--Certes, le veilleur inquiet
d'une seule étoile avait raison de se louer lui-même: son royaume
s'étendait, s'enrichissait; il respirait la bonne puanteur du verger
pourri.
Alors il s'en fut, marchant par la plaine, au hasard, traversant des
villages, des champs et des bois, entrant dans les maisons, dans les
masures, écoutant une médisance, une parole mensongère, un faux serment,
couvant des yeux un geste lâche, un acte de forfaiture, prêtant son aide
invisible au mauvais fils, au mauvais juge, les inspirant à ce moment
précis où le respect peut être oublié, où la balance peut être
faussée.--Bien vite, il reconnaissait les siens. Des autres, il n'avait
que faire: il passait.
Or, dans la grande chaleur de midi, il atteignit une colline au pied de
laquelle il s'arrêta. Elle était noire et charbonneuse, toute dénudée,
d'aspect sinistre. Jadis, des arbres la couvraient, nombreux, hauts et
forts, des buissons, de l'herbe fleurie; maintenant, on n'y voyait guère
que des roches calcinées.--Un incendie avait fait ce ravage, quelques
mois auparavant, non point brusque et dévorant, mais sourd, mais lent,
qui rampait d'abord secrètement, sans bruit, ne se révélant que par de
sombres émanations et sa lourde chaleur. Bien que des paysans eussent
dit qu'un seul éclair jailli du ciel, vers l'aube, avait servi de
boute-feu au désastre, cela restait obscur. On ne put rien contre cette
lèpre brûlante, envahissante: on ne savait comment et par où la
combattre. On regardait fumer la colline dans l'air immobile, sans oser
s'approcher.
Et puis, soudain, les flammes jaillirent; chaque arbre fut un brandon
tordu au centre d'un tourbillon rouge; il y eut de longs sifflements,
des crépitements, de terrifiants éclats; un nuage empesté s'éleva,
s'étendit, couvrant Jérusalem, et il plut aux alentours, jusque très
loin, de la suie et des cendres qui propageaient une odeur fétide de
cadavre.
Le lendemain, la colline était devenue un vaste brasier sur lequel
dansaient encore des choses légères, et ce fut ainsi très
longtemps.--Peu à peu, la chaleur tomba, le brasier s'éteignit. La
colline se profilait durant le jour, toute noire contre le ciel bleu,
image même d'une désolation sordide et, la nuit, elle disparaissait
entièrement, bue par l'ombre, sans qu'un reflet de lune la révélât.
Celui qui se trouvait au pied de la côte voulut la gravir: un spectacle
singulier l'attirait vers le faîte. Il s'engagea parmi les débris noirs
et les charbons, faisant voler parfois une poudre fuligineuse sous ses
pas. Rien de vivant ne se découvrait en ce paysage dont les teintes
sinistres accentuaient l'horreur: de la suie, des cendres, un résidu
terne et recuit de ce qui avait brillé, verdoyé, jadis, et puis des
cendres et de la suie encore.
Cependant, là-haut... Il se hâtait... Là-haut, ce vestige surprenant...
Certes, le feu a de déroutantes fantaisies: cela n'expliquait pas
l'étrange apparence. Il se sentait inquiet; il se hâtait toujours...
Pourquoi l'incendie avait-il épargné cet arbre au sommet de la colline,
cet arbre-là? Rien ne restait debout près de lui, mais lui se dressait
insolemment, dans sa robe vert sombre que les saisons n'altéraient pas,
riche et résineux, gonflé de sève, intact, semblait-il, dominant tout.
Il l'atteignit enfin et s'aperçut qu'en ce lieu deux hommes l'avaient
précédé, deux hommes vêtus richement qui se tenaient sous l'arbre vert
et parlaient à voix basse. Ils ne le virent point; il écouta leurs
discours, rôdant autour d'eux, les dévisageant de près, pour que ni
regard oblique, ni reprise d'haleine, ni pincement des lèvres ne lui
échappât.
* * * * *
«Je contemplais la chose du haut des murailles de la ville, disait l'un.
Le feu avait enfin paru, après tant de jours où l'on se désespérait de
le savoir là et d'être sans forces pour lui résister ou le combattre.
Subitement, il fit l'assaut de la colline à la façon d'une énorme bête,
mais il ne montait pas droit, il montait en tournant, il s'élevait à
chaque tour. C'était plus terrible encore, parce que cela avait l'air
concerté. Et puis, quand les flammes eurent atteint le lieu où nous
sommes, alors, (oui, je l'ai vu!) elles furent soudain couchées en
dehors: on eût dit que l'arbre les soufflait. L'arbre restait seul au
milieu de cette fleur géante qui frémissait, l'arbre sortait du milieu
de la corolle de feu, vert comme il est aujourd'hui, et les flammes
d'alentour étaient possédées de fureur, parce qu'elles voulaient cet
arbre-là!...»
Celui qui écoutait hocha la tête, comme pour acquiescer.
«Mais, poursuivit l'homme, elles n'arrivaient pas même à le toucher;
elles l'éclairaient seulement. Celui-là se moquait des flammes quand
ceux d'alentour brûlaient plus vite qu'un brandon... Mes beaux arbres!
mes bons arbres! J'en tirais de si grands bénéfices! Tant de maisons,
tant d'étables, tant de hangars où mettre le blé qui sont de la cendre
maintenant!
--Cela faisait beaucoup d'or, dit l'autre, en manière de condoléance
amicale.
--Beaucoup d'or, à coup sûr! beaucoup d'or!»
Et, revenant au problème non résolu:
«Pourquoi, demanda-t-il, ce seul arbre-là?»
Ils réfléchirent d'un air accablé, mais ne trouvèrent rien qui valût
d'être dit. Cependant il leur fallait parler encore.
«Si du moins, s'écria le premier brusquement, l'on découvrait le fauteur
de cette calamité, nous pourrions le punir!...
--On ne sait que peu de chose, dit le second. Mon jardinier affirme que
la veille du jour où le feu commença de couver, il vit, à la pointe de
l'aube, dans un ciel étoilé, sans nuages, le plus terrible éclair qui
fût, mais ce sont là bavardages de petites gens dont il convient de ne
pas tenir compte... N'importe! on cherchera encore, il sera condamné...
--Il le mérite.
--Il mourra d'une mort honteuse...
--Je le voudrais jeté aux chiens ou crucifié.
--En ce cas, ce serait peut-être ici-même, car le conseil des anciens
veut réserver la colline à cet usage, vous l'acheter. Le terrain des
supplices est aujourd'hui trop rapproché de la ville; on pense
l'éloigner quelque peu. Jérusalem devient une cité très opulente: il est
indigne que les hommes de bien rencontrent, au sortir des portes, un
spectacle aussi répugnant. D'autre part, vos bois sont brûlés; de
longtemps, rien ne poussera dans le désert qui nous entoure; on m'a donc
chargé de vous soumettre, à notre première rencontre, cet arrangement où
vous trouveriez un bénéfice honorable: ce que je fais.»
Mais les paroles essentielles n'avaient pas été dites; elles allaient
venir: question chez l'un, réserve chez l'autre... et le spectre aux
écoutes s'approcha des deux hommes à les toucher, si grande était son
impatience d'entendre, et les deux hommes ne le virent pas, ne sentirent
pas son souffle sur leurs visages.
* * * * *
D'abord, un prix fut nommé.
«J'accepte, dit avec indifférence le propriétaire de la colline, à
condition toutefois que je retienne cet arbre en souvenir de mes
verdures brûlées.
--Cet arbre tout seul?
--Je n'en vois pas d'autre.
--Qu'en ferez-vous?
--Je vous l'ai dit: je le garderai comme un souvenir.
--Vous le planteriez donc dans votre jardin? Le transport sera
difficile, très onéreux, et l'arbre mourra bientôt.
--Je ne demande pas qu'il vive... Je suis marchand de bois: je veux
avoir le bois de cet arbre.
--Plaisanterie, sans doute?...
--Oh non! pas du tout!
--Idée d'enfant!...
--Peut-être, mais avouez qu'elle ne saurait en rien vous gêner: je ferai
couper l'arbre dès demain et l'affaire sera réglée au prix convenu.
--Cela serait fort bien si le conseil des anciens n'estimait précisément
qu'en achetant toute la colline, il achète aussi cet arbre-là. Songez,
en outre, que le gouverneur pourrait nous reprocher d'acquérir un
terrain morne et brûlé à si haut prix; nous le faisons parce que vous
êtes en cause; cessez donc de disputer sottement au sujet d'un arbre.
--Non! dit le marchand de sa voix la plus rogue; je réserve mon arbre.»
* * * * *
Déjà leur accent s'altère, s'aigrit. S'ils ne soutiennent plus le débit
mesuré, presque courtois qu'ils affectaient d'abord, c'est qu'ils ont
dit ce qu'ils voulaient dire, c'est qu'ils ont posé la question.
Maintenant, ils peuvent se battre sans pitié, se servant de toutes armes
utiles, car la force obscure, absurde qui les pousse exprime leur être
entier.--Pourquoi ce désir fou d'un arbre solitaire? ils l'ignorent,
mais ils sont tout secoués par ce désir; ils le ressentent comme une
passion aveugle, comme l'injonction d'un inexorable devoir.
Et, cependant, celui qui les surveille écoute, sans bouger, le regard
avide, la bouche attentive, dans l'ombre de l'arbre solitaire.
* * * * *
«Non! répète le marchand, je m'en tiens là.
--Vous avez grand tort... mais, pour vous prouver notre bon vouloir,
nous augmenterons le prix: il sera double.
--Il serait quintuple ou décuple, que je ne céderais pas.
--Vous céderez, ayant mieux réfléchi: vous céderez demain. Il est des
obligations que l'on n'écarte pas, qui sont presque des contraintes:
celles, par exemple, de ménager les puissants de ce monde. Votre refus
affecterait péniblement le conseil des anciens.
--Cela m'est indifférent. Abrégez.
--Soit... De ce conseil vous ne faites point partie, et vous le
regrettez. Nous vous accepterons si vous me donnez une autre réponse;
votre situation à Jérusalem en sera pour longtemps assurée.
--Mes ambitions ont changé.
--Si d'autre part vous vous obstinez, qu'arrivera-t-il?
--Rien que je sache!
--N'en soyez pas certain... Vous n'êtes qu'un marchand de bois, riche,
il est vrai, mais sur qui peut s'exercer la critique.
--Des menaces?
--Les désordres de votre fils furent regrettables; vos filles ne sont
pas aimées. Notre influence...
--Je veux mon arbre.
--Nous vous le prendrons.
--Vanterie! car seul le gouverneur pourrait me déposséder d'un terrain
qui m'appartient, or il ne se mêle pas de ces affaires.
--Nous l'y engagerons.
--Assez! J'ai tout dit; je ne parlerai plus.»
Il ne parla plus, en effet.
«Nous sommes les plus forts, nous saurons vous soumettre, et, ce
jour-là, qui est proche, au lieu d'une affaire pleine d'avantages, c'en
sera une désastreuse que vous accepterez... Nous savons à votre endroit
des choses généralement ignorées; elles deviendront publiques... et
pénibles.»
L'homme perdait patience: il aboyait. Le marchand ne disait mot. L'homme
eut des mouvements de fureur, des gestes meurtriers; ceux-ci,
d'ailleurs, n'aboutissaient pas, car il était lâche. Et le marchand qui
venait de s'asseoir à terre avec indifférence, les jambes croisées,
cueillait autour de lui des petits cailloux et les jetait nonchalamment
au loin, dans les cendres.--Il se leva enfin, sourit, voyant son
accusateur époumonné, et d'un pas tranquille, partit. L'autre ne tenta
rien pour le suivre ou le retenir: il était vraiment vaincu.
* * * * *
Sans tourner la tête, le marchand descendait vers Jérusalem d'une allure
prudente. Il cherchait à ne pas trébucher dans les décombres. Il se
parlait à lui-même et, si basse que fût sa voix, celui qui marchait à
ses trousses, invisible et léger, ne perdait pas un murmure de ce
discours.
«L'arbre m'appartient... Accompagné de Johel, Gareb et Kadmiel qui sont
de vaillants bûcherons, je reviendrai demain, dès l'aube. Je l'entendrai
gémir et craquer; je le verrai choir. Une fois ébranché, il suffira de
la grande charrette pour le transporter chez moi. Equarri, débité en
poutres et en bûches, il sèchera dans le hangar. Je brûlerai les bûches,
à l'occasion, mais je garderai les poutres, longtemps... Pourquoi? C'est
un étrange esclavage que celui qui m'asservit à cet arbre! Le souvenir
du bois détruit m'occupe peu: j'en ai d'autres, mieux situés, bien plus
touffus, et cet arbre seul... Il donnera, je pense, deux poutres,
quelques bûches: une grande poutre, certainement, une petite, et des
bûches.--Si l'on transforme la colline en un calvaire pour les
malandrins, et (qui sait?) si l'on découvre, un jour, le scélérat qui a
mis le feu... non! non! même alors, je ne donnerai pas mes belles
poutres pour le crucifier! non, jamais!... Il faudrait un crime très
notoire, un criminel très haut placé: alors, peut-être... Ce serait en
quelque sorte un honneur que d'offrir le bois de son supplice à ceux qui
jugeront cet homme-là. Quand commettra-t-il son forfait?...
J'attendrai... j'attendrai qu'il se révèle, celui qui trépassera sur mes
poutres croisées... Mais comment, si puissant, mourrait-il d'une mort si
honteuse?... Eh bien, je garderai mon arbre dans le hangar, jusqu'à ce
jour, jusqu'à ce beau jour!...»
Ces paroles, il les disait d'une voix confuse, sans parvenir à les
entendre justement: il les savait déraisonnables, souvent extravagantes,
et s'il les prononçait par des mouvements de lèvres au lieu de les
laisser informes dans son esprit, n'était-ce pas pour en mieux saisir le
sens et la promesse? n'était-ce pas pour y croire?--Ainsi, se répétant
le même rêve, fixant les détails, les circonstances qui
l'accompagneraient, il se bâtissait laborieusement un ténébreux
labyrinthe et se perdait en ses détours.
De la radieuse journée, il ne vit rien, ni du spectre qui s'attachait à
ses pas, qui l'écoutait. Descendant la côte, il atteignit enfin les murs
de la ville et là seulement il se retourna. Le soleil avait beaucoup
baissé; la colline nue et noire s'éclairait dans le haut d'une pourpre
intense où la suie et les charbons mettaient leurs taches mates. Et
l'arbre se dressait, au loin, pourpre lui aussi, pourpre du pied à la
cime, saignant, eût-on dit, et comme s'il l'avait regardé de tout près,
le marchand devinait à l'extrême bout de chaque brindille, une goutte de
sang, perlant à la façon d'un bourgeon qui va s'ouvrir.
Egaré par toutes ces fausses apparences, ne sachant s'y retrouver, il
eut peur et voulut regagner au plus vite sa ville, son quartier, sa
maison (lieux où l'on vit sans rêver). Il se hâta, il entra dans
Jérusalem par la porte du Sud et sitôt le seuil franchi, se sentit seul,
soudain.--Méprisant maintenant son effroi, celui qui le suivait l'avait
abandonné. Celui-là, comme se fonçait le crépuscule, restait plus seul
encore. Attentif à l'inquiétude qui viendrait bientôt, il considérait
l'horizon... Une brumeuse diffusion de lumière marquait déjà l'orient
violet. Ce fut tout de suite une étoile.
Insolente, au sein du demi-jour persistant, méprisante, implacable, (il
la voyait ainsi,) elle montait droit dans le ciel. Tournant le dos à
Jérusalem, il partit, selon l'indication céleste, vers le sud. En un
coeur jamais assouvi, persiste le désir de contempler de près son ennemi
et c'est pourquoi, suivant l'étoile, il courait le joindre. Elle
montait; sa route était certaine. Il traversa un faubourg misérable qui
le mena jusqu'à des champs largement étendus. Elle montait sur la
campagne. Il traversa cette campagne par de souples bonds, lents,
assurés, qui rappelaient un emploi d'ailes, naguère... Elle passa sur
une forêt; il parcourut cette forêt comme un souffle d'orage... Elle
éclairait de nouveau la plaine nue; il fit halte pour la mieux
regarder... Alors elle commença de descendre la côte du ciel nocturne;
il attendait toujours... Elle choisit un point dans l'ombre de la terre;
il repartit... Elle dominait un village et brillait plus encore: depuis
onze nuits, elle n'avait tant brillé... Elle parut arrêtée tout à coup;
il se rapprocha... Elle glissait de nouveau, très lentement, dans
l'ombre plus secrète, puis elle resta immobile: l'étoile scintillait,
ancrée au-dessus d'une masure qu'il voyait, à quelques pas, en retrait
du carrefour de trois routes...
Le voyage semblait achevé, le but atteint. Il s'assit à ce carrefour.
Les trois routes s'allongeaient, vides et grises, sous les rougeurs de
la lune levante. Il percevait bien la masure, basse comme une étable; il
voyait le lourd battant de sa porte fermée, et l'étoile au dessus.--Il
attendit. L'instant était proche. L'instant était là.
CHAPITRE IX
LES RODEURS DANS LA PALMERAIE
Cette palmeraie fait, dans la nuit finissante, comme un bouquet d'ombre
mate. Elle ne s'émeut pas à l'approche du jour. Silencieuse, épaisse,
immobile, aucune de ses palmes ne frémit, il ne s'élève d'elle aucun
murmure, ne s'exhale aucun parfum. Elle sommeille encore toute entière.
L'horizon se fleurit déjà d'une longue lueur, un nuage perdu se teinte
de rose, mais le grand ciel environnant reste obscur. Lentement, il
prépare son aurore, puis il s'entr'ouvre. Un premier rayon frôle le
sommet des palmes; elles sentent la caresse qui les parcourt, les
argente soudain, et toute la masse des arbres chevelus s'anime, devient
vivante, tandis que d'une clairière monte la voix de l'onde fraîche, le
soupir de la source qui se réveille. Enfin, une brise passe, une senteur
de mousses mouillées se répand, un oiseau se met à chanter, l'oiseau
attendu.
* * * * *
Au centre du bois, se dressait alors un monument rustique de
construction singulière: quatre murs de torchis un peu croulants, hauts
de quatre toises et dessinant un bloc de terre sèche, fermé de toutes
parts, sans nulle porte ni fenêtre, mais béant à la pluie. Point de
toit; quatre murs aveugles que dominaient à peine les palmiers
d'alentour.--Sous la lumière, le torchis apparut de couleur rouge, comme
la boue du pays, et menaçant ruine. Qu'était-ce donc là? un lieu de
retranchement? le gros oeuvre d'une maison effondrée? une citerne
ancienne? Que signifiaient ces lourdes parois misérables? Un petit
sentier foulé en faisait le tour; une échelle rustique était posée à
l'un des angles. Au pied même de l'échelle, couché de son long,
quelqu'un dormait.
Or, pendant que le jour envahissait de plus en plus la palmeraie, que
les arbres se séparaient les uns des autres, semblait-il, reprenaient
leurs distances et se décrassaient d'ombre, que la source captait les
nuances de l'air et qu'un léger bavardage égayait le sous-bois, il
s'éleva de l'enclos rouge une étrange plainte, ample, vibrante, cuivrée,
qui n'avait rien d'humain, qui participait à la fois du glapissement de
la bête et du cri le plus aigu de la trompette guerrière, une plainte
inouïe, en vérité, par le ton de sa douleur. Elle incitait à rêver de
catastrophes excessives, de débâcles et d'épouvante, de vicissitudes
incroyables et d'un immense effondrement. C'était la clameur qui ne
permet plus d'espoir, le morne hurlement par lequel on renonce à jamais.
Cela retentit, et l'écho s'en propagea tout au loin.
D'abord, le dormeur ne s'inquiéta pas de cet appel; puis, il s'étira et
son vieux visage ridé montra de l'ennui. Harcelé par le vacarme, il
s'assit, haussa les épaules et, n'en pouvant plus:
«Tais-toi!» cria-t-il d'une voix tremblante.
La plainte se fit moins forte.
«Tais-toi! tu m'excèdes! tu gémis dès l'aube, tu m'empêches de dormir!
Depuis quelques jours, tu es tout à fait insupportable!»
La plainte baissa encore, se fondit en une façon de gloussement
sanglotant et ridicule.
«Laisse-moi en paix. Plus tard, je te donnerai peut-être à manger.
Tais-toi, maintenant.»
Et il s'occupa d'autre chose.
Il regardait les palmes réveillées, il écoutait la source, la brise
neuve, les oiseaux. Il souriait, ravi par de si libres musiques, par
tous ces gestes aériens, quand, subitement, l'une des chevelures vertes
ondula, plia. Le vent n'avait pas augmenté, d'ailleurs elle penchait
seule... Secoué, le dormeur se frotta les yeux. Au même instant, il
surprit un bourdonnement d'ailes, ce bourdonnement sec de la libellule
qui se promène, mais plus fort, plus nourri, plus nombreux, et il vit,
il fut bien obligé de voir, à la cime de l'arbre, un pied humain qu'il
crût d'abord ailé, qui se posait, qui, rapidement, glissa le long de la
palme courbe en une course crépitante, puis atteignit les mousses du
sol. Alors, à petite distance, un être entier se révéla, un homme dont
la démarche étonnait par sa souplesse, mais dont le pied léger n'était
point du tout chaussé d'ailes: un homme comme les autres.
«Je viens de faire un songe...»
Et le vieillard qui dormait tout à l'heure chargea le songe d'expliquer
cette visite imprévue qui l'effrayait un peu.
«Un homme passe dans la palmeraie... il en passe chaque jour.»
Pourtant, un reste de crainte l'immobilise... Blotti contre la muraille
rouge, on ne l'aperçoit guère. Il ne bougera pas. Il écoutera d'une
oreille attentive; il regardera de son mieux.
* * * * *
Voici que le nouvel arrivant s'assied sur un tronc abattu, se frotte les
jambes, enduit avec soin ses chevilles de l'huile odorante que lui
fournit une fiole d'argile pendue à son cou. En touchant terre, il s'est
donc foulé le pied? Il a l'air inquiet; bientôt il se lève et rôde à
l'ombre des palmiers. Assurément, il attend quelqu'un; ses regards
l'avouent qui cherchent sans cesse de droite et de gauche. Il interroge
le sous-bois; au moindre bruit, il tourne la tête.
Vêtu d'une tunique d'argent qui accentue sa sveltesse, il conserve
encore l'allure dégagée de l'adolescence, mais la face brune aux petits
yeux mobiles, aux traits minces, à la bouche pincée, n'est pas jeune, ni
vieille, à tout prendre... Plutôt sans âge, ce beau visage où flottent
et se remplacent des expressions de ruse, de raillerie ou d'ironique
dédain.
Singulier homme, instable et nerveux, qui ne peut rester en repos. Tout
à coup, il fait une volte, il s'écarte; on dirait qu'il va prendre la
fuite, tant est grande sa surprise... Le gémissement a recommencé qui
saluait l'aube d'une funeste voix, et cette lamentation paraît l'ébahir.
Que peut-elle signifier? d'où vient-elle? Il court jusqu'au mur rouge...
il y vole, pour mieux dire, et découvre là le témoin qu'il n'avait pas
remarqué d'abord: un vieillard blotti.
Aussitôt, il l'interroge.
«Qui peut s'enorgueillir d'un tel gosier qu'il sache remplir le monde de
son beuglement?
--Tu ne l'as donc pas entendu à l'aube? Il criait plus fort, il criait
mieux. D'ailleurs, il ne beugle jamais. Le taureau beugle. Celui-ci ne
beugle ni ne rugit plus qu'il ne brait. C'est l'Unique. Il se plaint
comme quelqu'un qui souffre, et bruyamment parce qu'il est très gros.
Chacun se plaint à sa manière. Mais il s'affaiblit de jour en jour.
L'Unique est ainsi... Ecoute-le... Est-ce beugler, cela?»
Le gémissement montait de nouveau derrière le mur rouge.
«Qui est-il? parle clair, parle net.»
Un seul regard droit des yeux mobiles donnait sèchement à entendre au
vieillard que son interlocuteur n'admettait ni leçon, ni plaisanterie.