Un soldat s'approchait, soldat de la ville, dont les larges épaules

portaient une tête brutale aux cheveux noirs. La femme était déjà dans

ses bras, lui criant son amour avec des reproches et des serments et de

basses injures qui s'achevaient en prières, en supplications. Il ne dit

rien, d'abord, puis se dégageant de l'enlacement passionné, il se moqua

d'elle, durement, par quelques paroles sans merci.--Non, il ne l'aimait

plus. S'il était venu, ce matin encore, c'était pour embrasser l'enfant

qu'il chérissait, mais il ne voulait plus rien de la mère, ni sa

présence, ni son baiser; il ne la verrait plus jamais; il s'en allait

pour toujours. Il fut impassible, muet à tout ce que la femme put dire:

il n'aimait plus. Aucune de ses caresses ne le retint, ne l'émut

jusqu'au sourire: il n'aimait plus. Il le lui répéta, puisqu'elle ne

pouvait comprendre. Comme elle s'accrochait à lui et qu'il était le plus

fort, il perdit enfin patience et d'un geste rude il la jeta à terre.--A

ce moment, il hésita quelque peu, avant de baiser la tête de l'enfant,

puis il se décida... et s'éloigna, mais il avait pris l'enfant dans ses

bras; il emportait l'enfant.

Celui qui regardait se réjouit, car il se sentait grandi par toutes ces

choses mauvaises.

La femme paraissait morte; pourtant, au bout de quelque temps, elle se

mit à gémir; elle appelait d'une pauvre voix défaite non plus le soldat

brutal, mais seulement son enfant... Elle ne savait pas encore que

l'enfant était partie... Elle l'apprendrait avant peu. L'homme nu,

penché sur elle, (on se penche volontiers sur son plaisir), eut un

frémissement joyeux en songeant à ce qu'elle souffrirait demain: double

souffrance sans espoir, qui fructifierait, chaque jour la rendant plus

cuisante, jusqu'à ce jour dernier où l'on ne peut plus souffrir, où l'on

s'approche de l'ombre, où l'on y plonge.--Certes, le veilleur inquiet

d'une seule étoile avait raison de se louer lui-même: son royaume

s'étendait, s'enrichissait; il respirait la bonne puanteur du verger

pourri.

Alors il s'en fut, marchant par la plaine, au hasard, traversant des

villages, des champs et des bois, entrant dans les maisons, dans les

masures, écoutant une médisance, une parole mensongère, un faux serment,

couvant des yeux un geste lâche, un acte de forfaiture, prêtant son aide

invisible au mauvais fils, au mauvais juge, les inspirant à ce moment

précis où le respect peut être oublié, où la balance peut être

faussée.--Bien vite, il reconnaissait les siens. Des autres, il n'avait

que faire: il passait.

Or, dans la grande chaleur de midi, il atteignit une colline au pied de

laquelle il s'arrêta. Elle était noire et charbonneuse, toute dénudée,

d'aspect sinistre. Jadis, des arbres la couvraient, nombreux, hauts et

forts, des buissons, de l'herbe fleurie; maintenant, on n'y voyait guère

que des roches calcinées.--Un incendie avait fait ce ravage, quelques

mois auparavant, non point brusque et dévorant, mais sourd, mais lent,

qui rampait d'abord secrètement, sans bruit, ne se révélant que par de

sombres émanations et sa lourde chaleur. Bien que des paysans eussent

dit qu'un seul éclair jailli du ciel, vers l'aube, avait servi de

boute-feu au désastre, cela restait obscur. On ne put rien contre cette

lèpre brûlante, envahissante: on ne savait comment et par où la

combattre. On regardait fumer la colline dans l'air immobile, sans oser

s'approcher.

Et puis, soudain, les flammes jaillirent; chaque arbre fut un brandon

tordu au centre d'un tourbillon rouge; il y eut de longs sifflements,

des crépitements, de terrifiants éclats; un nuage empesté s'éleva,

s'étendit, couvrant Jérusalem, et il plut aux alentours, jusque très

loin, de la suie et des cendres qui propageaient une odeur fétide de

cadavre.

Le lendemain, la colline était devenue un vaste brasier sur lequel

dansaient encore des choses légères, et ce fut ainsi très

longtemps.--Peu à peu, la chaleur tomba, le brasier s'éteignit. La

colline se profilait durant le jour, toute noire contre le ciel bleu,

image même d'une désolation sordide et, la nuit, elle disparaissait

entièrement, bue par l'ombre, sans qu'un reflet de lune la révélât.

Celui qui se trouvait au pied de la côte voulut la gravir: un spectacle

singulier l'attirait vers le faîte. Il s'engagea parmi les débris noirs

et les charbons, faisant voler parfois une poudre fuligineuse sous ses

pas. Rien de vivant ne se découvrait en ce paysage dont les teintes

sinistres accentuaient l'horreur: de la suie, des cendres, un résidu

terne et recuit de ce qui avait brillé, verdoyé, jadis, et puis des

cendres et de la suie encore.

Cependant, là-haut... Il se hâtait... Là-haut, ce vestige surprenant...

Certes, le feu a de déroutantes fantaisies: cela n'expliquait pas

l'étrange apparence. Il se sentait inquiet; il se hâtait toujours...

Pourquoi l'incendie avait-il épargné cet arbre au sommet de la colline,

cet arbre-là? Rien ne restait debout près de lui, mais lui se dressait

insolemment, dans sa robe vert sombre que les saisons n'altéraient pas,

riche et résineux, gonflé de sève, intact, semblait-il, dominant tout.

Il l'atteignit enfin et s'aperçut qu'en ce lieu deux hommes l'avaient

précédé, deux hommes vêtus richement qui se tenaient sous l'arbre vert

et parlaient à voix basse. Ils ne le virent point; il écouta leurs

discours, rôdant autour d'eux, les dévisageant de près, pour que ni

regard oblique, ni reprise d'haleine, ni pincement des lèvres ne lui

échappât.

* * * * *

«Je contemplais la chose du haut des murailles de la ville, disait l'un.

Le feu avait enfin paru, après tant de jours où l'on se désespérait de

le savoir là et d'être sans forces pour lui résister ou le combattre.

Subitement, il fit l'assaut de la colline à la façon d'une énorme bête,

mais il ne montait pas droit, il montait en tournant, il s'élevait à

chaque tour. C'était plus terrible encore, parce que cela avait l'air

concerté. Et puis, quand les flammes eurent atteint le lieu où nous

sommes, alors, (oui, je l'ai vu!) elles furent soudain couchées en

dehors: on eût dit que l'arbre les soufflait. L'arbre restait seul au

milieu de cette fleur géante qui frémissait, l'arbre sortait du milieu

de la corolle de feu, vert comme il est aujourd'hui, et les flammes

d'alentour étaient possédées de fureur, parce qu'elles voulaient cet

arbre-là!...»

Celui qui écoutait hocha la tête, comme pour acquiescer.

«Mais, poursuivit l'homme, elles n'arrivaient pas même à le toucher;

elles l'éclairaient seulement. Celui-là se moquait des flammes quand

ceux d'alentour brûlaient plus vite qu'un brandon... Mes beaux arbres!

mes bons arbres! J'en tirais de si grands bénéfices! Tant de maisons,

tant d'étables, tant de hangars où mettre le blé qui sont de la cendre

maintenant!

--Cela faisait beaucoup d'or, dit l'autre, en manière de condoléance

amicale.

--Beaucoup d'or, à coup sûr! beaucoup d'or!»

Et, revenant au problème non résolu:

«Pourquoi, demanda-t-il, ce seul arbre-là?»

Ils réfléchirent d'un air accablé, mais ne trouvèrent rien qui valût

d'être dit. Cependant il leur fallait parler encore.

«Si du moins, s'écria le premier brusquement, l'on découvrait le fauteur

de cette calamité, nous pourrions le punir!...

--On ne sait que peu de chose, dit le second. Mon jardinier affirme que

la veille du jour où le feu commença de couver, il vit, à la pointe de

l'aube, dans un ciel étoilé, sans nuages, le plus terrible éclair qui

fût, mais ce sont là bavardages de petites gens dont il convient de ne

pas tenir compte... N'importe! on cherchera encore, il sera condamné...

--Il le mérite.

--Il mourra d'une mort honteuse...

--Je le voudrais jeté aux chiens ou crucifié.

--En ce cas, ce serait peut-être ici-même, car le conseil des anciens

veut réserver la colline à cet usage, vous l'acheter. Le terrain des

supplices est aujourd'hui trop rapproché de la ville; on pense

l'éloigner quelque peu. Jérusalem devient une cité très opulente: il est

indigne que les hommes de bien rencontrent, au sortir des portes, un

spectacle aussi répugnant. D'autre part, vos bois sont brûlés; de

longtemps, rien ne poussera dans le désert qui nous entoure; on m'a donc

chargé de vous soumettre, à notre première rencontre, cet arrangement où

vous trouveriez un bénéfice honorable: ce que je fais.»

Mais les paroles essentielles n'avaient pas été dites; elles allaient

venir: question chez l'un, réserve chez l'autre... et le spectre aux

écoutes s'approcha des deux hommes à les toucher, si grande était son

impatience d'entendre, et les deux hommes ne le virent pas, ne sentirent

pas son souffle sur leurs visages.

* * * * *

D'abord, un prix fut nommé.

«J'accepte, dit avec indifférence le propriétaire de la colline, à

condition toutefois que je retienne cet arbre en souvenir de mes

verdures brûlées.

--Cet arbre tout seul?

--Je n'en vois pas d'autre.

--Qu'en ferez-vous?

--Je vous l'ai dit: je le garderai comme un souvenir.

--Vous le planteriez donc dans votre jardin? Le transport sera

difficile, très onéreux, et l'arbre mourra bientôt.

--Je ne demande pas qu'il vive... Je suis marchand de bois: je veux

avoir le bois de cet arbre.

--Plaisanterie, sans doute?...

--Oh non! pas du tout!

--Idée d'enfant!...

--Peut-être, mais avouez qu'elle ne saurait en rien vous gêner: je ferai

couper l'arbre dès demain et l'affaire sera réglée au prix convenu.

--Cela serait fort bien si le conseil des anciens n'estimait précisément

qu'en achetant toute la colline, il achète aussi cet arbre-là. Songez,

en outre, que le gouverneur pourrait nous reprocher d'acquérir un

terrain morne et brûlé à si haut prix; nous le faisons parce que vous

êtes en cause; cessez donc de disputer sottement au sujet d'un arbre.

--Non! dit le marchand de sa voix la plus rogue; je réserve mon arbre.»

* * * * *

Déjà leur accent s'altère, s'aigrit. S'ils ne soutiennent plus le débit

mesuré, presque courtois qu'ils affectaient d'abord, c'est qu'ils ont

dit ce qu'ils voulaient dire, c'est qu'ils ont posé la question.

Maintenant, ils peuvent se battre sans pitié, se servant de toutes armes

utiles, car la force obscure, absurde qui les pousse exprime leur être

entier.--Pourquoi ce désir fou d'un arbre solitaire? ils l'ignorent,

mais ils sont tout secoués par ce désir; ils le ressentent comme une

passion aveugle, comme l'injonction d'un inexorable devoir.

Et, cependant, celui qui les surveille écoute, sans bouger, le regard

avide, la bouche attentive, dans l'ombre de l'arbre solitaire.

* * * * *

«Non! répète le marchand, je m'en tiens là.

--Vous avez grand tort... mais, pour vous prouver notre bon vouloir,

nous augmenterons le prix: il sera double.

--Il serait quintuple ou décuple, que je ne céderais pas.

--Vous céderez, ayant mieux réfléchi: vous céderez demain. Il est des

obligations que l'on n'écarte pas, qui sont presque des contraintes:

celles, par exemple, de ménager les puissants de ce monde. Votre refus

affecterait péniblement le conseil des anciens.

--Cela m'est indifférent. Abrégez.

--Soit... De ce conseil vous ne faites point partie, et vous le

regrettez. Nous vous accepterons si vous me donnez une autre réponse;

votre situation à Jérusalem en sera pour longtemps assurée.

--Mes ambitions ont changé.

--Si d'autre part vous vous obstinez, qu'arrivera-t-il?

--Rien que je sache!

--N'en soyez pas certain... Vous n'êtes qu'un marchand de bois, riche,

il est vrai, mais sur qui peut s'exercer la critique.

--Des menaces?

--Les désordres de votre fils furent regrettables; vos filles ne sont

pas aimées. Notre influence...

--Je veux mon arbre.

--Nous vous le prendrons.

--Vanterie! car seul le gouverneur pourrait me déposséder d'un terrain

qui m'appartient, or il ne se mêle pas de ces affaires.

--Nous l'y engagerons.

--Assez! J'ai tout dit; je ne parlerai plus.»

Il ne parla plus, en effet.

«Nous sommes les plus forts, nous saurons vous soumettre, et, ce

jour-là, qui est proche, au lieu d'une affaire pleine d'avantages, c'en

sera une désastreuse que vous accepterez... Nous savons à votre endroit

des choses généralement ignorées; elles deviendront publiques... et

pénibles.»

L'homme perdait patience: il aboyait. Le marchand ne disait mot. L'homme

eut des mouvements de fureur, des gestes meurtriers; ceux-ci,

d'ailleurs, n'aboutissaient pas, car il était lâche. Et le marchand qui

venait de s'asseoir à terre avec indifférence, les jambes croisées,

cueillait autour de lui des petits cailloux et les jetait nonchalamment

au loin, dans les cendres.--Il se leva enfin, sourit, voyant son

accusateur époumonné, et d'un pas tranquille, partit. L'autre ne tenta

rien pour le suivre ou le retenir: il était vraiment vaincu.

* * * * *

Sans tourner la tête, le marchand descendait vers Jérusalem d'une allure

prudente. Il cherchait à ne pas trébucher dans les décombres. Il se

parlait à lui-même et, si basse que fût sa voix, celui qui marchait à

ses trousses, invisible et léger, ne perdait pas un murmure de ce

discours.

«L'arbre m'appartient... Accompagné de Johel, Gareb et Kadmiel qui sont

de vaillants bûcherons, je reviendrai demain, dès l'aube. Je l'entendrai

gémir et craquer; je le verrai choir. Une fois ébranché, il suffira de

la grande charrette pour le transporter chez moi. Equarri, débité en

poutres et en bûches, il sèchera dans le hangar. Je brûlerai les bûches,

à l'occasion, mais je garderai les poutres, longtemps... Pourquoi? C'est

un étrange esclavage que celui qui m'asservit à cet arbre! Le souvenir

du bois détruit m'occupe peu: j'en ai d'autres, mieux situés, bien plus

touffus, et cet arbre seul... Il donnera, je pense, deux poutres,

quelques bûches: une grande poutre, certainement, une petite, et des

bûches.--Si l'on transforme la colline en un calvaire pour les

malandrins, et (qui sait?) si l'on découvre, un jour, le scélérat qui a

mis le feu... non! non! même alors, je ne donnerai pas mes belles

poutres pour le crucifier! non, jamais!... Il faudrait un crime très

notoire, un criminel très haut placé: alors, peut-être... Ce serait en

quelque sorte un honneur que d'offrir le bois de son supplice à ceux qui

jugeront cet homme-là. Quand commettra-t-il son forfait?...

J'attendrai... j'attendrai qu'il se révèle, celui qui trépassera sur mes

poutres croisées... Mais comment, si puissant, mourrait-il d'une mort si

honteuse?... Eh bien, je garderai mon arbre dans le hangar, jusqu'à ce

jour, jusqu'à ce beau jour!...»

Ces paroles, il les disait d'une voix confuse, sans parvenir à les

entendre justement: il les savait déraisonnables, souvent extravagantes,

et s'il les prononçait par des mouvements de lèvres au lieu de les

laisser informes dans son esprit, n'était-ce pas pour en mieux saisir le

sens et la promesse? n'était-ce pas pour y croire?--Ainsi, se répétant

le même rêve, fixant les détails, les circonstances qui

l'accompagneraient, il se bâtissait laborieusement un ténébreux

labyrinthe et se perdait en ses détours.

De la radieuse journée, il ne vit rien, ni du spectre qui s'attachait à

ses pas, qui l'écoutait. Descendant la côte, il atteignit enfin les murs

de la ville et là seulement il se retourna. Le soleil avait beaucoup

baissé; la colline nue et noire s'éclairait dans le haut d'une pourpre

intense où la suie et les charbons mettaient leurs taches mates. Et

l'arbre se dressait, au loin, pourpre lui aussi, pourpre du pied à la

cime, saignant, eût-on dit, et comme s'il l'avait regardé de tout près,

le marchand devinait à l'extrême bout de chaque brindille, une goutte de

sang, perlant à la façon d'un bourgeon qui va s'ouvrir.

Egaré par toutes ces fausses apparences, ne sachant s'y retrouver, il

eut peur et voulut regagner au plus vite sa ville, son quartier, sa

maison (lieux où l'on vit sans rêver). Il se hâta, il entra dans

Jérusalem par la porte du Sud et sitôt le seuil franchi, se sentit seul,

soudain.--Méprisant maintenant son effroi, celui qui le suivait l'avait

abandonné. Celui-là, comme se fonçait le crépuscule, restait plus seul

encore. Attentif à l'inquiétude qui viendrait bientôt, il considérait

l'horizon... Une brumeuse diffusion de lumière marquait déjà l'orient

violet. Ce fut tout de suite une étoile.

Insolente, au sein du demi-jour persistant, méprisante, implacable, (il

la voyait ainsi,) elle montait droit dans le ciel. Tournant le dos à

Jérusalem, il partit, selon l'indication céleste, vers le sud. En un

coeur jamais assouvi, persiste le désir de contempler de près son ennemi

et c'est pourquoi, suivant l'étoile, il courait le joindre. Elle

montait; sa route était certaine. Il traversa un faubourg misérable qui

le mena jusqu'à des champs largement étendus. Elle montait sur la

campagne. Il traversa cette campagne par de souples bonds, lents,

assurés, qui rappelaient un emploi d'ailes, naguère... Elle passa sur

une forêt; il parcourut cette forêt comme un souffle d'orage... Elle

éclairait de nouveau la plaine nue; il fit halte pour la mieux

regarder... Alors elle commença de descendre la côte du ciel nocturne;

il attendait toujours... Elle choisit un point dans l'ombre de la terre;

il repartit... Elle dominait un village et brillait plus encore: depuis

onze nuits, elle n'avait tant brillé... Elle parut arrêtée tout à coup;

il se rapprocha... Elle glissait de nouveau, très lentement, dans

l'ombre plus secrète, puis elle resta immobile: l'étoile scintillait,

ancrée au-dessus d'une masure qu'il voyait, à quelques pas, en retrait

du carrefour de trois routes...

Le voyage semblait achevé, le but atteint. Il s'assit à ce carrefour.

Les trois routes s'allongeaient, vides et grises, sous les rougeurs de

la lune levante. Il percevait bien la masure, basse comme une étable; il

voyait le lourd battant de sa porte fermée, et l'étoile au dessus.--Il

attendit. L'instant était proche. L'instant était là.

CHAPITRE IX

LES RODEURS DANS LA PALMERAIE

Cette palmeraie fait, dans la nuit finissante, comme un bouquet d'ombre

mate. Elle ne s'émeut pas à l'approche du jour. Silencieuse, épaisse,

immobile, aucune de ses palmes ne frémit, il ne s'élève d'elle aucun

murmure, ne s'exhale aucun parfum. Elle sommeille encore toute entière.

L'horizon se fleurit déjà d'une longue lueur, un nuage perdu se teinte

de rose, mais le grand ciel environnant reste obscur. Lentement, il

prépare son aurore, puis il s'entr'ouvre. Un premier rayon frôle le

sommet des palmes; elles sentent la caresse qui les parcourt, les

argente soudain, et toute la masse des arbres chevelus s'anime, devient

vivante, tandis que d'une clairière monte la voix de l'onde fraîche, le

soupir de la source qui se réveille. Enfin, une brise passe, une senteur

de mousses mouillées se répand, un oiseau se met à chanter, l'oiseau

attendu.

* * * * *

Au centre du bois, se dressait alors un monument rustique de

construction singulière: quatre murs de torchis un peu croulants, hauts

de quatre toises et dessinant un bloc de terre sèche, fermé de toutes

parts, sans nulle porte ni fenêtre, mais béant à la pluie. Point de

toit; quatre murs aveugles que dominaient à peine les palmiers

d'alentour.--Sous la lumière, le torchis apparut de couleur rouge, comme

la boue du pays, et menaçant ruine. Qu'était-ce donc là? un lieu de

retranchement? le gros oeuvre d'une maison effondrée? une citerne

ancienne? Que signifiaient ces lourdes parois misérables? Un petit

sentier foulé en faisait le tour; une échelle rustique était posée à

l'un des angles. Au pied même de l'échelle, couché de son long,

quelqu'un dormait.

Or, pendant que le jour envahissait de plus en plus la palmeraie, que

les arbres se séparaient les uns des autres, semblait-il, reprenaient

leurs distances et se décrassaient d'ombre, que la source captait les

nuances de l'air et qu'un léger bavardage égayait le sous-bois, il

s'éleva de l'enclos rouge une étrange plainte, ample, vibrante, cuivrée,

qui n'avait rien d'humain, qui participait à la fois du glapissement de

la bête et du cri le plus aigu de la trompette guerrière, une plainte

inouïe, en vérité, par le ton de sa douleur. Elle incitait à rêver de

catastrophes excessives, de débâcles et d'épouvante, de vicissitudes

incroyables et d'un immense effondrement. C'était la clameur qui ne

permet plus d'espoir, le morne hurlement par lequel on renonce à jamais.

Cela retentit, et l'écho s'en propagea tout au loin.

D'abord, le dormeur ne s'inquiéta pas de cet appel; puis, il s'étira et

son vieux visage ridé montra de l'ennui. Harcelé par le vacarme, il

s'assit, haussa les épaules et, n'en pouvant plus:

«Tais-toi!» cria-t-il d'une voix tremblante.

La plainte se fit moins forte.

«Tais-toi! tu m'excèdes! tu gémis dès l'aube, tu m'empêches de dormir!

Depuis quelques jours, tu es tout à fait insupportable!»

La plainte baissa encore, se fondit en une façon de gloussement

sanglotant et ridicule.

«Laisse-moi en paix. Plus tard, je te donnerai peut-être à manger.

Tais-toi, maintenant.»

Et il s'occupa d'autre chose.

Il regardait les palmes réveillées, il écoutait la source, la brise

neuve, les oiseaux. Il souriait, ravi par de si libres musiques, par

tous ces gestes aériens, quand, subitement, l'une des chevelures vertes

ondula, plia. Le vent n'avait pas augmenté, d'ailleurs elle penchait

seule... Secoué, le dormeur se frotta les yeux. Au même instant, il

surprit un bourdonnement d'ailes, ce bourdonnement sec de la libellule

qui se promène, mais plus fort, plus nourri, plus nombreux, et il vit,

il fut bien obligé de voir, à la cime de l'arbre, un pied humain qu'il

crût d'abord ailé, qui se posait, qui, rapidement, glissa le long de la

palme courbe en une course crépitante, puis atteignit les mousses du

sol. Alors, à petite distance, un être entier se révéla, un homme dont

la démarche étonnait par sa souplesse, mais dont le pied léger n'était

point du tout chaussé d'ailes: un homme comme les autres.

«Je viens de faire un songe...»

Et le vieillard qui dormait tout à l'heure chargea le songe d'expliquer

cette visite imprévue qui l'effrayait un peu.

«Un homme passe dans la palmeraie... il en passe chaque jour.»

Pourtant, un reste de crainte l'immobilise... Blotti contre la muraille

rouge, on ne l'aperçoit guère. Il ne bougera pas. Il écoutera d'une

oreille attentive; il regardera de son mieux.

* * * * *

Voici que le nouvel arrivant s'assied sur un tronc abattu, se frotte les

jambes, enduit avec soin ses chevilles de l'huile odorante que lui

fournit une fiole d'argile pendue à son cou. En touchant terre, il s'est

donc foulé le pied? Il a l'air inquiet; bientôt il se lève et rôde à

l'ombre des palmiers. Assurément, il attend quelqu'un; ses regards

l'avouent qui cherchent sans cesse de droite et de gauche. Il interroge

le sous-bois; au moindre bruit, il tourne la tête.

Vêtu d'une tunique d'argent qui accentue sa sveltesse, il conserve

encore l'allure dégagée de l'adolescence, mais la face brune aux petits

yeux mobiles, aux traits minces, à la bouche pincée, n'est pas jeune, ni

vieille, à tout prendre... Plutôt sans âge, ce beau visage où flottent

et se remplacent des expressions de ruse, de raillerie ou d'ironique

dédain.

Singulier homme, instable et nerveux, qui ne peut rester en repos. Tout

à coup, il fait une volte, il s'écarte; on dirait qu'il va prendre la

fuite, tant est grande sa surprise... Le gémissement a recommencé qui

saluait l'aube d'une funeste voix, et cette lamentation paraît l'ébahir.

Que peut-elle signifier? d'où vient-elle? Il court jusqu'au mur rouge...

il y vole, pour mieux dire, et découvre là le témoin qu'il n'avait pas

remarqué d'abord: un vieillard blotti.

Aussitôt, il l'interroge.

«Qui peut s'enorgueillir d'un tel gosier qu'il sache remplir le monde de

son beuglement?

--Tu ne l'as donc pas entendu à l'aube? Il criait plus fort, il criait

mieux. D'ailleurs, il ne beugle jamais. Le taureau beugle. Celui-ci ne

beugle ni ne rugit plus qu'il ne brait. C'est l'Unique. Il se plaint

comme quelqu'un qui souffre, et bruyamment parce qu'il est très gros.

Chacun se plaint à sa manière. Mais il s'affaiblit de jour en jour.

L'Unique est ainsi... Ecoute-le... Est-ce beugler, cela?»

Le gémissement montait de nouveau derrière le mur rouge.

«Qui est-il? parle clair, parle net.»

Un seul regard droit des yeux mobiles donnait sèchement à entendre au

vieillard que son interlocuteur n'admettait ni leçon, ni plaisanterie.

Le jour naissant · 第 9 / 12 段