«Je te somme de répondre! Toi qui devras me représenter dans ma colère,

devant ceux qui me suivront, et qui dois être ce que je serai toujours,

réponds-moi! Je me sens moins grand, moins fort, moins sûr de ma colère

et de ses effets. On dirait qu'une mouche méchante tourne autour de moi,

et nul ne peut écarter la mouche. J'ai reçu comme une cruelle piqûre qui

ne me laisse aucun repos. Je voudrais tuer quelqu'un, fracasser quelque

chose, mais je me demande à quoi cela servirait! Jusqu'à ce jour, je ne

pensais pas ainsi; cela me fait mal de penser autrement. Viens à mon

aide! Jamais je n'ai imploré personne, mais à toi je puis parler, car tu

es pareil à moi, car tu le seras plus encore.--Que l'ennemi m'écoute et

surprenne mon discours, je m'en soucie peu, étant toujours le plus

puissant; je hausse magnifiquement les épaules; mais toi, je t'appelle à

mon aide, toi seul!--Non sans respect, puisque je m'adresse à ma propre

personne, je t'enjoins de répondre... Que se passe-t-il en moi?»

Depuis des années, Balthasar n'a tant parlé de suite; jamais, en tout

cas, il ne s'est imposé pareil effort de l'esprit. Il en éprouve une

certaine fatigue et, maintenant, il attend, le regard posé droit devant

lui, que l'image parle à son tour.

Or les yeux de bois restent immobiles, comme s'ils ne voyaient rien, et

la bouche ne desserre pas ses grosses lèvres, et nul geste ne s'ébauche

qui puisse signifier quelque chose. Même il semble que la sublime colère

de la statue soit moins intense, moins évidente. Balthasar l'admire

moins.

Mais, si la statue reste muette, l'oiseau rouge, après quelques

sautillements, ébouriffements et piaulements de prélude, dit, d'un petit

air très dégagé, très insolent, ce qui lui reste à dire.

«Sans doute, Balthasar est-il lassé par ses devoirs royaux, ou par la

grande chaleur, ou par son extrême ennui...

«En vérité, je m'ébahis à l'entendre!

«Il parle à un morceau de bois!

«Cela est-il possible, raisonnable?

«Parler à du bois mort!

«Parle-t-on à un mur?»

Rien d'autre... L'oiseau se tait.

Balthasar se demande avec inquiétude si l'oiseau n'a pas raison. Cette

image n'est point divinisée; l'esprit ne l'anime pas encore. Du bois...

du bois qui sera dieu, demain, mais... mais, aujourd'hui?... Ah! qu'il

est difficile de réfléchir!--Dure épreuve, lorsqu'on se sait maître de

la terre, lorsqu'on y tient tant de place par son omnipotence, par son

seul corps, et qu'un petit oiseau rouge vous importune, et qu'il faut

prendre un parti!

Lentement, une idée rampe dans l'esprit de Balthasar; elle en fait le

tour, ce qui prend un certain temps; elle s'y installe enfin; il la

conçoit; bientôt, il l'adopte.--Le roi de l'Impérieuse Colère se décide:

il ira plus loin, devant la statue sculptée à la ressemblance de son

père; il suivra le chemin sacré jusqu'au roi de l'Incommensurable

Paresse... Hélas! le méchant oiseau l'accompagne. Sur la tête de la

seconde statue, Balthasar retrouve l'oiseau.

* * * * *

Le père de Balthasar fut paresseux; il s'illustra par une paresse

quotidienne, persévérante et majestueuse, qui provoqua l'admiration au

cours d'un très long règne monotone. Elle était bien digne d'un roi.

Elle possède encore cette statue, moins savamment sculptée que celle de

Balthasar mais pleine d'éloquence, qui bâille, qui se détend, les bras

ballants, qui s'abandonne pour toujours. Celle-là, on se sent pris de

torpeur rien qu'à la regarder!--Balthasar la contemple avec une filiale

vénération: elle dira peut-être quelque chose...

«Eh! non, elle ne dira rien!»

C'est l'oiseau qui chante, sans qu'on l'en prie.

«Que veut-on qu'elle dise?

«Elle sommeille dans son bois!»

Le roi préférerait ne pas entendre, mais il entend, il entend trop; il

ne peut s'empêcher d'écouter et pendant que sa cervelle obtuse filtre la

blessante épigramme, il se rend compte avec un peu d'effarement que le

souvenir des lentes heures où il tâchait d'imiter la vertu de son père

et se livrait, suivant le glorieux exemple, au bienfait de la paresse,

ne lui donne plus aucune joie. Il s'ennuyait, sans contredit, et d'un

irrespectueux ennui, d'un ennui presque sacrilège. N'est-ce pas une

lourde faute que de juger son père? n'est-ce pas déchoir que de ne

l'égaler point?

Plus avant! Balthasar ira plus avant, plus haut dans sa race, le long du

chemin de la palmeraie, vers la statue de son grand-père, le roi

glouton, le roi de la Prodigieuse Gourmandise.

Aussitôt, l'oiseau murmure, sur un ton léger:

«Comme le roi voudra...»

Et s'envole.

* * * * *

Une bouche ou, pour la dépeindre mieux, une gueule grande ouverte, armée

de redoutables dents blanches, brillant sur un fond très sombre... on ne

voit d'abord que cette gueule et deux oreilles en éventail. Les yeux,

plissés par l'ouverture extrême de la gueule affamée, disparaissent,

pour ainsi dire; le menton se perd dans un cou puissant et, tout de

suite au-dessous, c'est un ventre énorme, tendu, ballonnant, marqué au

centre d'un nombril compliqué, peint en rouge.--Un ventre noir, un

nombril rouge, une gueule caverneuse à denture d'ivoire, cela représente

la personne entière du roi, la vertu particulière du dieu qu'il devint,

son histoire, enfin, très simple: il monta sur le trône, il mangea, il

mourut, la gueule pleine... Ce fut tout.

Or ce puissant monarque, tant vanté par ceux qui le virent se repaître

de nourritures, les déchirer, les mordre, les mâcher et les engloutir,

ce dévorateur déjà légendaire de tant de belles viandes, Balthasar, son

petit-fils, ne l'admire plus.--Lui aussi mangea beaucoup et s'en fit

gloire, comme il sied, mais par une faiblesse singulière, se rappeler

les fameux festins, les beuveries sans fond où il se complaisait, hier

encore, le soulève, à cette heure, lui donne des douleurs d'entrailles,

étrangle sa gorge d'un hoquet.

L'oiseau ne chante ni ne persifle: laissant Balthasar à ses réflexions,

il achève tranquillement un léger repas de graines tombées du feuillage

d'alentour sur le front fuyant et plat du roi glouton. Il becquète, il

picore, voici qu'il a fini.

Plus loin! plus haut!... Le roi Balthasar marche à grands pas sous le

dais bruissant du feuillage; il remonte la lignée de ses ancêtres, de

ses dieux.

Celui-ci cherchait son contentement et sa renommée en amassant des

richesses qu'il allait quérir jusqu'au bout du monde et déposait dans le

palais bien clos dont il était le rusé gardien. Du roi de l'Insondable

Avarice, les mains seules sont sculptées, le reste est informe, mais ces

vastes mains prenantes se serrent sur un trésor.--Balthasar possède tous

les objets de prix, les métaux rares, les pierres brillantes et

chatoyantes que recueillit son bisaïeul; cependant il ouvre rarement les

coffres à triple serrure qui les enferment et, même alors, se lasse vite

de les contempler.--Certains de ces beaux cailloux translucides

retiennent dans leur masse une petite nuée, d'autres, une étoile,

d'autres, un coin du ciel bleu ou le semblant d'un regard. Des vases,

modelés par un artiste inconnu, sont tout encerclés de plaisantes

histoires peintes, et il y a un sceptre dont la splendeur éclairerait la

nuit, et des cymbales d'or dont le froissement doux surprend, et des

flûtes d'ébène décorées, et des flûtes d'ivoire enchanteresses...

«Enchanteresses? dit l'oiseau perché;

«Moins que mon chant, pourtant;

«Moins que la flûte libre de mon chant!»

Plus loin! plus loin! le roi Balthasar va plus loin.

* * * * *

Celui-là... non, il ne s'arrêtera pas devant celui-là, le roi de

l'Irrépressible Envie, qui sut rendre ses Etats plus vastes sans coup

férir. Jamais Balthasar ne l'estima très haut. Il convoitait en son

coeur le bien de ses voisins; toute suprématie à côté de la sienne lui

paraissait odieuse, mais il ne fit aucun usage des armes. L'envie ne

grandissait pas son ardeur combative, d'autres moyens lui plaisaient

mieux: plutôt aimait-il discuter, tromper par de longues palabres,

trahir au besoin.

Non, Balthasar ira plus avant, et l'oiseau ne le retient pas, il

l'encourage même par trois notes joyeuses.

* * * * *

Et celui-là, l'un des plus célèbres, qui fut le roi de l'Infatigable

Luxure... Ah! que de récits brûlants viennent hanter la mémoire de

Balthasar, qui font revivre d'anciennes orgies, et ces nuits noires où

passaient des flambeaux, et ces nuits sourdes où le roi se trouvait seul

avec la femme choisie, bientôt rejetée! Egarements auxquels l'ennui

vient se mêler avant peu, et toujours un regret... Balthasar les conçoit

clairement pour la première fois, cet ennui morne de son aïeul, ce

regret, tantôt hargneux, tantôt presque désespéré, de n'avoir pas aimé!

Balthasar a vu des bergers s'aimer avec tendresse, et même des esclaves,

tout entiers voués l'un à l'autre, qui préféraient mourir que de vivre

désunis, mais le roi luxurieux n'aimait pas et ne pouvait se faire

aimer.

--A quoi bon implorer celui-là?--Balthasar passe.

* * * * *

L'ancêtre! voici le grand ancêtre! le roi, le dieu du Primitif Orgueil!

l'Enfant-roi qui descendit du ciel noir pour instaurer sur terre son

royaume et créer une race prodigieuse!

Un tronc d'arbre écorcé... l'image de l'Enfant-roi n'est rien de plus

qu'un tronc d'arbre écorcé, fiché dans le sol comme un pieu et surmonté

d'une grosse boule, sa tête: une noix sombre, cueillie naguère à un

cocotier. Les rares filaments qui la couronnent représentent sans doute

des cheveux, mais Balthasar éprouve quelque peine à revoir la sommaire

figure de son premier ancêtre et bien que les savants assurent que

l'oeuf était, pour ce crâne, la seule apparence honorable, puisque

l'Enfant-roi fut l'oeuf même de sa race, cela ne le convainc qu'à demi.

Chemin montant butte devant cette statue; au delà, l'oasis est plus

clairsemée bientôt, elle se perdra dans le sable. De ce haut lieu, on

découvre un peu d'horizon, un peu d'azur. La quête de Balthasar, s'est

prolongée de dieu en dieu, de roi en roi, depuis l'heure de midi jusqu'à

celle-ci, déjà plus douce, en attendant le crépuscule qui s'approche.

Balthasar tient ses yeux fixés sur L'Enfant-roi. Il ressentait pour lui

une vénération profonde; au retour de la guerre, c'est à lui qu'il fit

l'offrande pieuse de sa hache maculée de sang, de sa lance meurtrière.

Elles sont encore là, toutes deux, accotées à la statue, mais le sang,

le luxueux sang pourpre a séché, laissant une tache vilaine...

Balthasar contemple l'Enfant-roi; ses yeux clignent maintenant; il

cherche à s'exprimer dans la forme suppliante à laquelle un dieu même ne

résiste pas.--Quelle émotion trouble à ce point le roi Balthasar? Que

va-t-il dire, que va-t-il faire? quel est, au juste, son désir?

Pour incertain qu'il soit, meurtri et révolté, Balthasar espère encore:

son orgueil le soutient un peu et aussi le Primitif Orgueil de

l'Enfant-roi dont il descendit. Ce grand ancêtre ne saurait

l'abandonner; il attend avec un reste de confiance l'intervention du

fils de la nuit. Mais... ah! qu'il voudrait voir une autre figure à ce

tronc d'arbre mort! Il écoute, cependant, avec quelle passion têtue!

quelle éperdue volonté!--Et son attente sera bientôt récompensée.

Là-bas, le soleil couchant lance de longs rayons sous bois; tout

l'occident se dore.--Balthasar admire... Cette fête d'une belle fin de

jour lui clarifie l'âme, mais il souffre encore d'un cruel tourment: son

dieu l'a trahi.--Il passait devant les autres; celui-là seul l'arrête,

sombre et muet, quand il voudrait aller plus loin.

Soudain, une petite voix se dégage de la feuillée. Sans l'avoir vu,

Balthasar reconnaît l'oiseau.

«Marche vers le pays que je chante!

«En ce pays les palmes jasent,

«Les flots de la mer savent rire

«Et les lacs sont bleus.»

Ce pays, Balthasar l'imagine aussitôt. Est-il donc si beau? Il voudrait

le connaître...

La nuit se fonce; on aperçoit quelques étoiles, déjà.--Dans l'ombre, la

statue de l'Enfant-roi a presque disparu.

«Le soir les grands jardins embaument

«Et sur les pelouses plus sombres

«La lune verse de l'argent.»

Il partira! Balthasar fait un pas en avant et brusquement, brutalement,

se heurte au bloc de bois dur.--Une furieuse colère l'agite incontinent:

la brute se retrouve. A tâtons, il cherche sa hache glorieuse, il en

saisit le manche de ses puissantes mains, il la brandit et voici que

d'un geste où il met tout son vouloir, toute sa colère, tout son obscur

désir de délivrance, il l'abat d'un seul coup sur le chef de

l'Enfant-roi.--La tête éclate, le bois se fend, le bois s'ouvre et

l'Enfant-roi se déchire en deux.

* * * * *

Humble, plus humble encore, Balthasar, debout devant la statue divisée

et détruite, se sent très peu vainqueur et très humble... Il a laissé

tomber sa hache, puis il lève les yeux vers le ciel, d'un air stupide.

Maintenant, son regard s'éclaire. Il voudrait... Que voudrait-il?

Peut-être découvrir plus humble que lui et l'élever au-dessus de lui;

s'incliner devant un si prodigieux exemple d'humilité, afin de lui vouer

ses forces.--Quelle absurde rêverie!

Mais cette étoile?...

* * * * *

Au fond du ciel noir, Balthasar voit une étoile étrangère. Souvent il a

regardé l'ombre des nuits, or il ne connaît pas cette très lumineuse

étoile. Que signifie cette étoile nouvelle?

Et, parce qu'il ne peut faire autrement, et tandis qu'une joie, timide

encore, impatiente déjà, le parcourt, Balthasar, sans savoir pourquoi,

se met à chanter.--La grosse voix fruste s'exhale à grand bruit; la

forte voix rustique s'exprime en un cantique maladroit; Balthasar

chante.

Vraiment différente des autres, cette étoile!... L'étoile bouge!

Balthasar chante. Il franchit le dieu mort, il s'avance, il marche vers

l'étoile; il chante en marchant.

* * * * *

Alors l'oiseau, qui n'était pas intervenu, s'occupa d'autre chose. Sa

tâche accomplie, dans l'obscur bosquet où il s'envola, il se mit à

gazouiller doucement. Bientôt, de très loin, une autre chanson lui

répondit, plus douce encore, où il reconnut la chanson de bienvenue et

d'amour d'une compagne.--Il voyait dans l'ombre; il perçut un duvet

mince qui passait et le happa du bec. Sans doute songeait-il à la

construction prochaine d'un nid où ce brin de duvet serait très à sa

place...

Et, durant ce temps, le grand nègre drapé de noir marchait droit devant

lui, chantant à pleine voix, de tout son souffle, de toute sa ferveur,

et l'étoile glissait sur les bords du ciel nocturne, et le grand nègre

vociférant suivait cette étoile mobile.

CHAPITRE VIII

LA VIGILE DE L'ADVERSAIRE

La vasque sombre, cachée au milieu du bois, s'éveillait peu à peu; la

lune filtrant par les feuilles y versait sa lumière. Des bêtes rapides

aux longues pattes coururent sur la surface argentée; quelques graines

tombées de haut la ridèrent, tandis que des bulles montaient du fond

obscur. Des crapauds dispersés firent entendre leur petit chant pointu.

Tout le bois frissonnait et une colombe s'envola soudain du saule qui,

tout contre le bord, ouvrait deux grosses branches comme les accoudoirs

d'un siège rustique.

Ce fut là que vint se reposer celui qui n'était pas un habitant de la

terre et qui, du ciel, ne gardait qu'un éblouissant souvenir. Il s'assit

dans la fourche des deux branches, les jambes croisées. Il était nu,

magnifique dans cette pose lasse qui l'appuyait au vieux saule. Sa

chevelure en boucles noires se couronnait du feuillage d'un rameau

penchant. Son corps semblait envahi par une fatigue extrême, mais son

esprit veillait. La tête droite, il regardait devant lui; ses grands

yeux verts étaient fixés au loin; sa bouche ne tremblait pas; ses mains

unies sur sa jambe pliée tenaient nonchalamment une corolle pourpre,

somptueuse et lourde, marbrée de taches rousses, enivrante, répandant

son inquiétant parfum et qui, plutôt qu'une fleur, semblait une coupe de

fête où boire du poison.

Il était mince et fort; il était beau; il le savait.--La lueur de la

lune, rampant vers lui, le toucha dans la verdure. Il fut avant peu

couvert de cendre. En s'inclinant, il put voir son image au sein de la

vasque; elle lui plut; il sourit à cette image reconnue.--C'était bien

là sa bouche mince, rougie de sang, prête à railler, prête à former les

paroles insidieuses qui charment d'abord, puis désespèrent qui les

entend, une bouche prête à mordre sous le baiser. Il revit l'ombre de

ses cheveux bouclés, son front bas, ses yeux d'eau perfide, son nez

courbe et fin, le noble menton volontaire et le col élancé. Il revit la

peau mate des épaules et la naissance harmonieuse des bras; il revit sa

poitrine, perçut le rythme lent, animateur de sa poitrine, et, devant la

perfection de cette oeuvre vivante, eut, un instant, le regret de n'être

pas un autre, pour mieux se voir, pour mieux s'admirer. Alors il se

redressa, leva vers son visage ses mains jointes sur la grande fleur et,

d'une inspiration profonde, goûta le parfum.

Il n'en ressentit nulle joie. Il résolut de s'éloigner. Il erra quelque

temps sous les arbres noirs, pensif, ne disant mot. L'ombre, autour de

lui, bruissait, bourdonnait, gazouillait parfois. Une plainte se

prolongeait parmi les hautes branches, puis c'était un glapissement bref

à la gueule d'un terrier, puis, soudain, la vocalise éperdue d'un

rossignol, une poursuite d'écureuils, le sourd fracas d'un galop, mais

il ne prêtait l'oreille à rien de tout cela. Il marchait sur les mousses

humides, spectre nu, révélé d'aventure par quelque rais de lune, spectre

silencieux que les bêtes, ni les plantes, ni les choses de cette nuit ne

semblaient entendre ni voir, et qui passait.

Il atteignit enfin la lisière du bois et ce fut, devant lui, la longue

plaine, déjà plus claire sous le ciel vaguement nacré, d'où peu à peu,

l'aube étant proche, les étoiles s'évanouissaient. Une d'elles,

pourtant, gardait tout son éclat, singulier à cette heure. Il la

regarda. Il rit d'un rire subit, coupant et sec; le visage sardonique se

fit plus cruel encore: il y avait de la haine dans ce visage, une haine

inquiète et aussi un grand besoin de repos. Il s'assit sur le tronc d'un

arbre tombé; il regarda l'étoile.

C'était la même étoile, celle dont le scintillement l'avait surpris, un

soir, et que depuis lors, dès la nuit close, il considérait en souriant

avec mépris, quand son coeur oppressé battait si dur dans sa poitrine,

en raillant parfois, bien que son âme fût jusqu'au tréfonds troublée. Il

l'observait longuement, fixement; il voulait la bien connaître, la

tenant pour ennemie. Sa seule défense était de ne pas baisser les yeux,

car il lui semblait que l'étoile le regardait plus encore qu'il ne la

regardait lui-même. S'il s'échappait quelque temps dans l'ombre des

arbres, dans l'abri d'une cabane, il en revenait bientôt et reprenait le

cours obstiné de sa contemplation.

Ce soir-là, il fut distrait par l'approche de quelqu'un, d'un homme de

haute taille qui portait un sac sur son épaule. Il marchait lourdement,

sa charge étant pesante, d'un pas hâtif cependant, car l'aube se muait

en aurore et cet homme avait peur d'être dénoncé par la lumière avant

que de pouvoir se garer. On le devinait bien à sa bouche serrée, au

regard furtif de ses petits yeux jaunes.--Il s'arrêta brusquement devant

celui qui observait une étoile, il le frôla presque et cependant ne le

vit point. Un instant, il posa sa charge à terre, n'en pouvant plus, il

s'assit sur le même tronc d'arbre que lui, tout à côté de lui, et

cependant ne le vit point.

Le contemplateur sourit avec allégresse, sa figure s'apaisa, se

détendit, car il savait que cet homme aux muscles forts était un mauvais

homme, un brigand maléficieux qui, durant la nuit, avait tué une vieille

femme du village voisin, impotente et malade, pour lui voler un trésor

de pièces d'argent et d'objets précieux, celui-là même qu'il tenait

devant lui, serré entre ses jambes et qu'il couvrait jalousement de ses

grosses mains suantes, poilues de roux.--Le spectacle fut agréable au

contemplateur de l'étoile qui se réjouit en son coeur.

Bientôt, l'homme, reprenant sa charge, s'en fut sous-bois cacher le

trésor.

Alors le contemplateur de l'étoile jeta au ciel un regard de défi.

* * * * *

Il resta seul, quelque temps. L'aurore montait, s'étendait, baignait la

terre, exaltait les oiseaux, réveillait le feuillage et distillait le

bel espoir dans plus d'un coeur humain, mais l'étoile avait pâli, avait

disparu, et le veilleur gardait maintenant un visage sombre que ces

joies matinales n'éclairaient point.

Voici que de nouveaux pas se rapprochaient. Une femme parut qui portait

une tunique paysanne de toile claire et dont les bras étaient nus.

Agitée d'une angoisse profonde, elle serrait parfois ses mains contre sa

poitrine, comme pour réprimer un coeur en désarroi, et parfois elle

cachait brusquement son visage aux paupières gonflées de larmes.

Tout contre elle, la tenant de près, ne la lâchant pas, une petite

enfant s'agrippait aux plis de sa jupe, mais la femme n'y faisait nulle

attention: elle souffrait trop pour sortir de sa peine; seule, elle

souffrirait moins, lui semblait-il, aussi, d'un geste aveugle,

écartait-elle l'enfant qui avait grand peur, qui se blottissait

désespérément dans la jupe de toile et, pour qu'on ne l'abandonnât

point, levait les yeux en un regard de supplication effarée.--Cependant,

la femme était ailleurs, très loin de l'enfant. Elle marchait de-ci

de-là, s'arrêtait, revenait sur ses pas... Elle ne pouvait rester

immobile ni continuer sa route; elle s'agitait en vain; elle était liée

en ce lieu par les chaînes de l'attente.

L'enfant suivait avec peine, l'enfant tremblait parce qu'elle craignait

quelque chose d'horrible, elle ne savait quoi, et parce que la brise

d'aurore était bien froide.

Il regardait cela; il appréciait ces douleurs; il en ressentait un

agrément ineffable. Son beau visage eut encore un sourire de haute

satisfaction, car il la savait affreuse, la tempête qui bouleversait

l'âme de cette femme, et très cruelle, l'épouvante qui soufflait sur

cette enfant; il goûtait la douceur de cela.

Ni la femme, ni l'enfant ne s'étaient aperçues de sa présence,

quoiqu'elles fussent à ses côtés. Alors il voulut contempler mieux

l'effroi de la plus faible, tout au fond des tendres yeux implorants, et

il prit entre ses mains le petit visage et l'attira, tandis que la femme

tournait la tête de droite et de gauche, toujours anxieuse, aux aguets,

suppliciée par ce même horrible souci d'attendre. Mais, aussitôt,

l'enfant se sentit touchée, se sentit regardée, devint très rouge, puis

très pâle, et se mit à claquer des dents. Elle ne tremblait plus,

manquant de force pour trembler; elle mourait seulement un peu.--Lui

avait vu ce qu'il voulait voir: il se rassit sur l'arbre mort et la

femme releva d'une secousse l'enfant tombée.

Instants agréables, pleins de saveur... Qu'importait que l'aurore eût

éclaté en rais lumineux, envahissant le ciel, repoussant les nuées,

attiédissant l'air comme un brasier! que la terre fumât de plaisir, que

les fleurs fussent plus fraîches, l'herbe plus vernie, la voix de

l'oiseau plus inspirée! il préférait regarder auprès de lui une

souffrance humaine si profonde, si torturante, chez cette femme, chez

cette enfant. Les larmes, les cris le ravissaient, plus encore les

larmes étouffées, les cris retenus, d'où naîtront la rancune, la

vengeance, le crime... Il est doux de voir souffrir ainsi, car le maître

ne saurait passer longtemps pour un bon maître, de qui les sujets

souffrent à ce point. Il lui revint le souvenir de l'étoile et

l'inquiétude qu'il en avait ressentie, mais il haussa bientôt les

épaules...

Et ce fut alors que, debout devant les splendeurs de ce matin rayonnant,

la femme tendit soudain les bras et poussa un long hurlement; et sa voix

était à peine celle d'une femme, plutôt celle d'une bête folle qui veut

contenter son corps, et cette clameur déchirée par un désir trop violent

avait un accent rauque et furieux qui faisait mal.

Le jour naissant · 第 8 / 12 段