«Seigneur, dit le petit homme, ne vous troublez pas! Je suis le génie

des bois, je distribue dans les brises les parfums de la résine et je

fourbis les rayons jaunes des soleils couchants. Bien des fois la

princesse s'est promenée en mon domaine, bien des fois, je l'accompagnai

le long des sentes. Pour elle, j'écartais les rameaux du fourré, vers

ses doigts j'inclinais une tige et j'avertissais les abeilles de sa

venue quand elle visitait les ruches. La princesse a demandé qu'on lui

portât des fleurs: il en est de plus rares que celles-ci et qu'elle

avait découvertes par mes soins... Car je connais la fleur que le poète

préfère, celle amie de la lune qui, suivant la lune, s'accroît et

diminue, la fleur que les chauves-souris couronnent de leurs brusques

danses, la fleur qui ne fleurit qu'un jour et celle aussi qui n'est

qu'une coupe claire tendue à la rosée.--Agréez, Seigneur, le modeste

hommage de ces quelques fleurs choisies pour la princesse, votre fille.»

Melchior, se penchant sur le petit homme, posa la main sur son épaule et

murmura tendrement:

«Ces fleurs, offre-les lui toi-même, génie des bois.»

Tous deux s'approchèrent alors du lit et là le petit homme, debout, très

grave, un peu solennel, présenta, l'une après l'autre, les cinq

merveilleuses fleurs de son bouquet. Il les posait sur le lit près du

visage de l'enfant malade et, chaque fois, prononçait quelques

paroles...

«Une pour les belles pensées qui s'éployaient en votre esprit...

«Celle-ci comme un souvenir de l'astre blanc que vous aimiez...

«Celle-ci pour la fantaisie des rêves qui vous ravissaient...

«Celle-ci pour que vous sentiez que la douleur est éphémère...

«Et cette coupe d'onde claire pour les pleurs qu'elle fait verser.»

Il se retira lentement, avec force saluts et déférentes courbettes, mais

le roi ne le vit pas sortir. Melchior regardait le visage de sa fille:

calme, ce visage, sans nulle angoisse, reposé, heureux, semblait-il, et

dans les yeux d'azur, grands ouverts, qui contemplaient l'air obscurci

du soir, deux larmes se formaient qui roulèrent le long des joues

maintenant pâlies.

Ce fut alors que le roi put pleurer.

Il pleurait à sanglots pressés. Sa douleur n'était plus inquiète ni

troublée, elle se lavait dans les pleurs. Libre, enfin, Melchior se

donnait à sa peine comme l'on s'abandonne à la joie. Un double ruisseau

noyait sa vieille face et des deux mains il tenait sa barbe grise, la

tête penchée sur l'enfant mourante dont les yeux ne se fermaient pas. Il

priait en pleurant, ses larmes baignaient son oraison et la prière

fraîche éclose montait comme un encens.

... Est-ce donc que son regard le trompe?... Quoi? que signifie l'extase

sereine qui, maintenant, transfigure sa fille, cette expression de

bonheur surhumain, de radieuse délivrance? Les lèvres balbutient,

dirait-on. Le roi se penche plus encore, il écoute de plus près... Les

lèvres de l'enfant vont-elles ébaucher une requête, lui révéler un

secret?

Quelque temps, il écoute en vain, puis il croit deviner...

«Plus haut, Père! lève les yeux plus haut!»

A-t-il bien entendu?...

Le faible corps dévoue ses forces dernières à lui faire partager une

pensée.

«Lève les yeux plus haut!»

Elle a dit cela.

Melchior se redresse: il regarde alentour, au hasard, les murs de la

chambre vide et, par la baie ouverte, un carré de ciel noir...

Avant peu, il pourra comprendre; peut-être a-t-il compris déjà.

Quelle est cette étoile étrangère, cette étoile nouvelle qui, lentement,

se meut dans la nuit?

Oh! la face de l'enfant devient toute pâle, sa bouche se décolore...

Va-t-elle souffrir de nouveau?--Non, l'enfant meurt, simplement,

l'enfant meurt de joie!

Une étoile mobile, un astre nouveau... Le roi l'admire...

La poitrine de l'enfant se soulève une fois encore, un dernier souffle

s'en échappe. La princesse est morte... Voyez ses yeux ravis, sa bouche

souriante... En vérité, la princesse est morte de joie.

Et, dressé tout droit à son chevet, les bras tendus vers l'ombre,

Melchior chante, soudain. Il pleure, mais il chante, et ce chant est une

prière aussi. Devant sa fille morte, le roi Melchior chante de sa

vieille voix grave et passionnée. Le roi Melchior chante un chant

mouillé de pleurs et que ses prières emportent; il chante pour célébrer

une étoile neuve qui se déplace au firmament.

CHAPITRE VII

BALTHASAR ET L'OISEAU ROUGE

Le ciel est bleu, tout bleu, durement bleu, du zénith où flambe un

soleil aveuglant jusqu'au lointain horizon où nulle vapeur ne traîne; il

est bleu, de ce bleu sans nuances, de ce bleu dur qui blesse le regard,

de ce bleu parfait où l'oeil se perd; il est impeccablement bleu de ce

bleu qui brûle et dont l'oiseau même s'épouvante.--L'un, cependant, a pu

s'aventurer dans ce désert de feu et s'y maintient à petits coups

d'ailes pressés; il marque d'un point infime le centre de toute cette

ardeur, bête active, bête minuscule, perdue au sein de la chaleur

transparente et torride, mais qui sait bien ce qu'elle fait là.--Dans

cet univers bleu, volant très haut, voyez ce léger oiseau rouge.

* * * * *

Au centre de la plaine ardente, un palais de terre battue s'étend, bas

et lourd, écrasé par la chaleur. Il ne brille pas, il ne scintille pas;

il absorbe le jour, il se brûle à boire ses rayons. Il n'élève aucune

flèche hardie, aucune tour; il ne se couronne de nul minaret peint, de

nul mince clocheton. Ce palais plat est comme une bête morte, à peau

grenue de couleur terne, une large bête ocreuse, crevée en plein air, et

qui, sous le ciel qui l'opprime, sèche sans fin.

Voyez encore: l'oiseau rouge se plaît à dessiner des danses; il brise

son vol par un écart soudain, des chutes, des reprises; il le varie par

mille fantaisies. Il chante aussi, mais son essor est à lui seul un

chant, déjà, un chant très fol, très libre, très nombreux, imprévu en

ses arabesques.--L'oiseau rouge domine de sa haute danse versatile

l'humble palais du roi Balthasar.

* * * * *

Pendant ce temps, le roi Balthasar s'étire et bâille. Cela fait un

prodigieux spectacle qui étonne, qui saisit, et l'on ne sait si l'effroi

s'impose d'abord ou le respect, ou même le dégoût, devant ce géant à

peau noire, à face stupide, couché nu sur une grossière natte de paille

qu'il pénètre de sueur. Il ouvre ses fortes mains moites, il les

referme, étend ses bras dont les muscles jouent, bâille encore d'un

vaste bâillement où les dents brillent dans la sombre bouche, se soulève

un peu et retombe, inerte, les yeux clignotants, puis tâche de dormir,

mais, pour dormir, vraiment il fait trop chaud. La salle basse n'ouvre

que par deux portes sur la fournaise du dehors, c'en est assez pour

accabler le roi Balthasar, pour assommer le roi Balthasar, grand nègre

étendu au centre du palais qui marque le centre de son royaume et, par

conséquent, celui de l'univers.

Ce monarque est, en effet, le plus puissant qui soit: nul n'en doute, ni

lui, ni personne autour de lui. D'ailleurs, il vient encore de le

prouver et d'affirmer son omnipotence en vainquant son voisin, le roi

Nobal, qu'il a mis en fuite, poursuivi, dépisté, rejoint et tué, devant

son peuple, d'un coup de lance en plein coeur.--On ne saurait faire

mieux, plus grand; l'exploit est sublime, sa mémoire doit se perpétuer

éternellement.

Cela se passait hier; il se repose, aujourd'hui, de l'honorable

aventure, il en rappelle le souvenir, il réentend les cris des femmes

prisonnières, le râle des blessés; il revoit, sur le sable aveuglant, la

tache des longs cadavres; il hume encore la chère odeur, la bonne odeur

du sang, mais il ne s'ennuie pas moins, il n'arrive pas à dormir, il

bâille inutilement sur la frontière du sommeil.

Une troupe de femmes silencieuses, princesses et servantes, l'environne;

l'une d'elles a tenté d'essuyer le corps suant, une autre de démêler et

d'huiler la chevelure crêpue, une autre offrait à boire, une autre

glissait entre les lourdes lèvres la tranche fraîche d'un fruit. Il les

écarte du geste. Sauf, à son chevet, cette enfant maigre qui lui évente

le front avec un bouquet de plumes, toutes sont maintenant accroupies

autour de la salle, immobiles, muettes, attentives à surprendre un

désir, tandis que, sur ses nattes trempées, le roi Balthasar s'ennuie

comme seul un roi peut faire, sue à toute peau, magnifiquement, et

bâille à toute gueule comme un fauve repu.

Il ne veut rien, ni manger, ni boire, ni se plaire à la mélodie d'une

flûte, ni goûter à l'amour, rien, sinon dormir. Lourdement il se

demande, par un effort confus de sa pensée, comment le démon qui verse

le sommeil a tant d'audace qu'il refuse la pitance d'une sieste au roi

victorieux. Et, tout à coup, durant que cette nouvelle idée s'installe

en lui avec lenteur, il se sent parcouru d'un frisson brusque et bref.

Un instant, un très court instant, le roi qui suait d'ennui sous la

chaleur a frémi de la tête aux pieds, et toutes les femmes, aussitôt,

ont frémi de même, par nécessité, par prudence et peur, plus attentives

encore à guetter ce que le frisson du roi signifie.--Qu'est-il donc

arrivé? une mouche a-t-elle piqué l'inégalable jambe, le torse sans

rival? Non, la raison est autre: Balthasar ne fait aucun geste de

défense, mais on dirait que, se tournant un peu sur sa couche, il prête

l'oreille. Chacun écoute. On écoute avec lui, passionnément.

En quoi! serait-ce... ne serait-ce que cela?

Un chant, rien qu'un chant tout mince, tout menu, gracieux et limpide.

Sur le pas de l'une des portes, un petit oiseau rouge s'est posé qui

chante ainsi. Or le roi vient d'être surpris par ce chant et le roi s'en

trouve offensé. Il l'a perçu tout de suite; son épaisse cervelle

discerne l'insolence de ce chant gratuit, non demandé, que la bestiole

lui impose. Car ce chant ne ressemble à aucun autre chant: il est sec,

il est pointu comme une épine, il est ironique et, surtout, il le vise.

Peut-être Balthasar serait-il peu sensible à l'ironie, mais l'insulte le

touche, trop évidente. Il refuse d'être insulté par un oiseau.

L'oiseau s'est moqué du roi, ouvertement, indubitablement, à l'instant

même où le roi s'indignait de ne pas dormir, et le roi s'en est rendu

compte, au point d'avoir frémi de tout son grand corps.

Goutte à goutte, la chanson s'égoutte, injurieuse, et le blesse à chaque

fois; goutte à goutte, la chanson s'exprime, insupportable, par de

petites notes dures et rondes, par de petits grelons; goutte à goutte,

la chanson le harcèle, et quand elle se réunit comme ferait une eau qui

file, le filet de musique offense plus encore, son irrespect s'augmente.

Balthasar va se fâcher pour tout de bon... Et pourquoi l'enfant qui

l'éventait cesse-t-elle de balancer son bouquet de plumes pour sourire à

l'oiseau?

«Cet oiseau rouge, chassez-le!»

Toutes les femmes se précipitent en murmurant, elles se bousculent,

elles s'effondrent sur le seuil, mais l'oiseau passe par dessus le tas

d'esclaves, par dessus le grand roi suant, et s'élève dans la salle.

Voici qu'il se pose sur une des lampes de cuivre pendues au faîte. Il se

rengorge un peu, puis il chante de nouveau.

«Balthasar est-il un grand roi?

«On voudrait bien le croire,

«Mais il ne peut dormir!

«Tuer Nobal d'un coup de lance

«Est un exploit plus difficile!

«Que n'a-t-il asservi le démon du sommeil?

«D'où vient qu'il ne dort pas?»

Oui, c'est cela que l'oiseau chante et qui est insupportable à

Balthasar.

Un ordre rauque... la lampe tombe sous le coup de matraque, fort habile,

certes, mais pas assez pour toucher l'oiseau qui perche, maintenant, sur

la lampe voisine. Toutes les femmes s'agitent, lèvent les bras et

piaillent: gestes trop courts et clameurs vaines; l'oiseau reste hors

d'atteinte, les cris ne l'émeuvent point.

«Le buffle dort sur sa litière, entouré de fades relents,

«Le flamant dort sur une patte, la tête sous son aile,

«Le chameau dort dans l'ombre incertaine des palmes,

«Le sanglier dans sa bauge puante,

«L'aigle dans l'air...

«Mais le roi Balthasar ne dort pas!»

Furieux, il saute de sa couche; il se dresse, et l'oiseau, pour paraître

plus petit, sans doute, se pose à ses pieds, tout près, et lève le bec,

et hoche la queue, et se moque sans pitié, infime touffe de duvet rouge

devant le si grand roi, le si grand nègre nu qui sue de chaude colère et

ne dit rien.--Balthasar avancerait si peu que ce fût, qu'il écraserait

sans peine ces quelques plumes ébouriffées autour d'un coeur battant;

assurément; on dirait même que l'oiseau l'y invite... Or le roi ne bouge

pas.

Cela est absurde! Plutôt devrait-on penser que la seule paresse entrave

Balthasar, ou la très ferme volonté de rester immobile, néanmoins...

Le grand roi a l'air instable sur ses jambes, instable aussi dans son

esprit. Il balbutie, il penche plus encore la tête vers l'oiseau. Il

vacille; tout entier, il hésite... Pourquoi? Tâcherait-il de

réfléchir?--Tombant de si haut, le regard de ses gros yeux naïfs est

très ridicule, ce regard offensé dont il veut châtier l'oiseau.

L'oiseau a cessé de chanter; il se demande quand le roi Balthasar aura

fini sa méditation: lui est accoutumé à méditer plus vite; il s'étonne,

il s'impatiente et, pour se distraire, aiguise prestement son bec sur le

cuivre de la lampe abattue, ce qui fait un petit bruit râpeux très

agaçant.

Les femmes le surveillent, inquiètes, l'haleine courte, ne devinant pas

si l'aventure est terminée ou va reprendre dans le tumulte, les cris

mêlés et, comme à l'ordinaire, dans le sang répandu.

Mais l'oiseau n'a pas de temps à perdre: il vole soudain vers la porte,

en franchit le seuil, se pose de nouveau, se retourne, puis, sur un ton

différent, salue le roi par trois notes de flûte, cordiales, familières,

très douces, cette fois. Il le regarde avec malice, la tête

oblique.--Balthasar a-t-il compris?

* * * * *

Le roi veut mettre son manteau noir. Aussitôt, les femmes s'empressent

et le lui posent sur les épaules; elles roulent un turban noir à son

front, elles le chaussent de sandales noires, elles l'arment de sa

hache, et quand, enfin, sans savoir pourquoi, Balthasar s'ébranle et

sort à grands pas, l'oiseau se perche sur sa tête, petit plumet précieux

qui semble compléter son costume et coiffe, frémissant, fragile et

rouge, le solide géant noir.

Non! un geste arrête net ceux qui pensaient l'accompagner: le roi

sortira sans nulle escorte, nulle ombrelle qui le protégerait, nulle

trompette déchirante pour annoncer de loin sa venue.--Il entre seul dans

la fournaise... presque seul.

L'air y palpite toujours, irrespirable; c'est un grand incendie sans

flammes qui brûle sous la coupole bleue. A gauche, la ville brûle de

même, dans un silence poignant, toute plate; en face, la plaine s'étend,

brillante de sel et de mica, monotone jusqu'à l'horizon, déserte, sauf

cette ligne indécise d'une caravane de passage; mais à droite, le regard

se repose sur la bordure sombre de grands bois.

«L'air est moins chaud sous la voûte des branches;

«On y trouve parfois un peu de brise errante,

«Les eaux sylvestres gardent leur fraîcheur...»

L'oiseau rouge propose et, comme s'il obéissait à l'oiseau, c'est vers

le bois que Balthasar dirige ses pas.

* * * * *

Le sable fait, à cette heure, une piste suppliciante: il agrippe le pied

du passant pour mieux le blesser, ou bien il se dérobe, et l'on trébuche

tout à coup.--Balthasar avance avec peine, égaré dans la lumière qui

l'aveugle, éperdu de chaleur, pâmé. Il marche, il s'obstine à marcher;

un roi ne s'arrête pas en route... Eh! que ne restait-il sur sa couche,

parmi des femmes habiles à l'éventer?

L'air ardent s'épaissit devant lui; le pénétrer demande un effort qu'il

faut à chaque instant reprendre. Quand le laboureur écorche en plein

soleil un sol dur, il travaille ainsi, mais un roi ne peut-il se

distraire d'autre façon?

Le roi Balthasar marche encore sous le ciel qui l'accable; il marche

vraiment sans aucune dignité; cela ne convient guère à son rang sublime.

Il n'a plus l'imposante prestance dont le peuple s'épouvantait; on

dirait d'un pauvre homme pliant sous le faix; le ciel de feu pèse sur

ses épaules, il pèse lourd.

Balthasar ne sait plus marcher: un faux pas le jette à gauche, puis il

glisse à droite, puis il se heurte à cette barrière épaisse de chaleur

qui, parfois, le fait trépigner sur place. Il marche encore, comme il

peut, mais un esclave pris de boisson ne marcherait pas autrement.

Le roi souffre de sa déchéance, il en ressent une douleur extrême, mêlée

de honte et de colère. Or cette colère, il ne peut la diriger sur

personne; à quoi servirait-elle? et cette honte insidieuse l'affaiblit.

La douleur seule, toute simple, pourtant si vive, ne le brise pas; il

semble qu'elle le soutienne un peu, mais comme il souffre!

Alors, très bas, sans ironie, l'oiseau se reprend à chanter: gazouillis

rafraîchissant, notes brouillées qui se confondent et que traverse un

courant d'eau claire.--Il s'en dégage un sens évident. L'oiseau rouge

parle d'un ciel supérieur où le vent passe, d'une cascade lointaine dont

se disperse la fumée, d'un sous-bois plein de murmures où l'on peut

dormir dans l'ombre tiède, d'un lac froid, pur et bleu, où l'on peut se

baigner, d'une nuit aérée que des fleurs embaument.--Ces images

chantées, Balthasar les voit. Il marche et les emporte avec lui;

l'oiseau les répète; elles se dessinent mieux, se complètent. Brûlé par

les feux du jour, Balthasar avance péniblement, les bras tendus, comme

quelqu'un qui implore. Il souffre en sa chair, en son esprit, mais il

marche vers la brise, la cascade, l'ombre, le lac froid et les corolles

odorantes.

Le roi marche toujours. Voici que l'oiseau s'est tu. Le roi vient

d'atteindre l'orée verte du bois.--C'est une belle oasis touffue, aux

arbres variés, et que parsèment quelques puits. Un long chemin la

traverse que le roi suivit, récemment encore, de bout en bout, quand il

revint de la guerre, chargé de gloire. Les mêmes rameaux, un peu jaunis,

ombragent le sol, filtrant des taches de lumière. Ce chemin tout droit,

ce chemin triomphal qui le vit passer en tête de ses guerriers sanglants

et d'un troupeau courbé de femmes gémissantes, Balthasar le retrouve

avec étonnement, car lui-même a beaucoup changé.

Il n'est plus un roi vainqueur, satisfait de la tâche accomplie; il est

un roi inquiet d'une autre tâche mal définie, d'un devoir obscur qui se

dissimule, d'un désir qu'il ne conçoit pas. Que fait-il au juste, en ce

lieu? Il l'ignore.--Se battre à coups de lance, ravager une ville, tuer,

réduire à merci, ce sont là des actions aisées, bien que sublimes, dont

il se charge volontiers, qu'il accomplit en un élan joyeux, mais cette

action confuse qu'il entreprend aujourd'hui, où le mènera-t-elle?--Peu

importe!... Le roi Balthasar, dont le turban porte en cimier un vivant

oiseau rouge, entre, drapé de noir, dans le bois de ses ancêtres, de ses

dieux.

* * * * *

Nul n'ignore que la race de Balthasar remonte à la limite même du

souvenir; qu'elle est, proprement, une race divine.--L'Enfant-roi qui,

jadis, en des temps très reculés, la fonda, descendit du ciel sombre, on

ne sait comment, et fut découvert, dès les premiers rayons du jour, sur

un tertre de l'oasis, par les femmes et les esclaves qui allaient puiser

de l'eau. Assis dans l'herbe chaude, il tenait entre ses petits doigts,

avec beaucoup de dignité, une longue plume d'autruche. C'était un enfant

de leur race, de peau très noire. Comme rien n'expliquait sa venue, il

fut reconnu pour être un fils de la Nuit et, subsidiairement, le

monarque de la vaste terre.

De son règne, on ne sait, à vrai dire, que peu de chose: il accrut ses

domaines, en repoussa les frontières vers l'horizon, assura pour

l'avenir son trône et répandit beaucoup de sang. Sage autant qu'il était

fort, il édicta des lois excellentes. L'une d'elles ordonnait à tous ses

descendants d'ériger leur image sculptée sur le chemin qui traversait

les bois. Chacune représentait par avance la haute vertu du règne en

cours et devait la perpétuer. Quand le roi vivant laissait au peuple sa

dépouille mortelle pour remonter au palais de la nuit supérieure,

l'image se divinisait de ce fait même, aussi ce chemin était-il bordé

d'une haie redoutable de dieux.

* * * * *

Balthasar regarde la dernière statue de bois, celle qu'il fit sculpter à

la ressemblance de son corps, avant de partir pour la guerre. Un large

sourire se répand sur son visage: il est satisfait de l'oeuvre, il se

reconnaît en elle. Un progrès notable s'y manifeste, l'artiste ayant su

diviser les doigts de la main, détacher du corps le bras puissant,

fouiller la musculature du torse. Les jambes engainées, plantées dans le

sol, rappellent par leur vigoureuse minceur le fort jaillissement d'un

tronc d'arbre.

A l'heure lointaine où Balthasar tombera de son haut dans la poussière

et ne sera plus que de la chair morte, livrée au sable, c'est là qu'il

revivra en sa gloire, c'est dans cette figure de bois qu'il se reposera,

sous cet aspect qu'il deviendra pareil aux dieux, ses ancêtres

d'aujourd'hui, demain, ses pairs.

Murmure, léger murmure familier, frémissement furtif de la petite gorge

musicienne... L'oiseau va-t-il chanter encore?

Cette statue est bien faite à l'image de Balthasar. Il eut raison d'en

livrer aux bêtes l'habile artisan, afin que jamais rien d'autre ne fût

sculpté par de si expertes mains. Ce que le roi veut être, et qu'il

aspire à devenir dans la mémoire de son peuple, la fibreuse statue

l'explique sans mystère.--Quelle inquiétude le harcelait, quand il

résolut de traverser la fournaise? Ne se trouve-t-il pas assez grand? La

statue confirme cependant sa puissance de façon indubitable. Il fut, il

est encore, il sera toujours le roi terrible.--Ce front têtu le prouve,

têtu mais noble, et la bouche féroce aux dents découvertes sous les

lourdes lèvres, et les yeux ronds, et l'encolure de taureau, comme aussi

les majestueuses épaules. Terrible! cela représente assurément un roi

terrible, dont le seul aspect fait trembler chacun, dont la colère

s'apparente à celle de la foudre. Si terrible, on devrait le nommer le

roi de la colère: par la colère il a vaincu, il a doublé ses Etats,

illustré sa race. Balthasar sera le roi de l'Impérieuse Colère.

Fine, très fine, insistante et matoise, la chanson renaît, mais ce

qu'elle semble dire est en désaccord avec les pensées de Balthasar.

D'abord la voix frêle s'étonne: le roi n'a-t-il pas vu d'autre colère

que la sienne? Celle de l'orage est cependant plus tonitruante, ses

éclats sont plus émouvants; celle du vent est pire, aux mauvais jours

d'été, quand il soulève le sable en tourbillonnantes nuées, ou quand, la

nuit, il gronde, hurle, siffle et, soudain, transperce l'ombre chaude

d'un cri.--Se peut-il que le roi veuille rivaliser?

D'un coup de tête impatient, Balthasar se débarrasse de l'oiseau qui se

perche aussitôt sur l'autre tête, sur le front de l'image de bois, et

qui se remet à chanter. On chante mieux ainsi: face à face, l'on

s'exprime de manière plus précise... Oh! la petite voix a décidément

perdu toute nuance de respect.--Ecoutez ce qu'elle sous-entend...

«Un homme, fût-il tout noir et de haute taille, qui beugle, fait des

gestes égarés, bat une servante oublieuse et frappe l'esclave paresseux,

cela n'est pas très redoutable! Un homme, fût-il couronné, qui

s'exaspère parce que le soleil cuit sa royale peau, rayonne trop à son

avis et le met en moiteur, risque-t-il pas le ridicule? Il s'essoufflera

vite, il finira par se taire... Assurément, le vent du ciel se ménage

mieux!»

Balthasar va parler, va répliquer; non pas à l'oiseau (que dirait-il au

faible oiseau?) mais à l'image de bois. C'est à lui-même, en somme,

qu'il s'adresse. Il parle bas, en accents confus et difficiles; il se

sent aussi troublé qu'à son départ du palais; néanmoins, il faut qu'il

parle et se délivre de son inquiétude.

* * * * *

Le jour naissant · 第 7 / 12 段