un enfant nouveau-né? Celui-là, peut-être, m'aiderait... Mais il est
donc, par le monde, un monarque dont la gloire me dépasse, devant qui je
m'inclinerais?... Où le chercher, d'abord? en quel palais le découvrir?
quelles offrandes poser à ses pieds? Déjà je me sacrifie à lui et je
sens toute l'amertume de ce présent. J'offre à ce roi redoutable mon
orgueil blessé, ma grandeur brisée, mon amour à la torture, ma honte
tout entière et ma lâcheté... mais ce don, voudra-t-il l'accueillir?»
* * * * *
Le crépuscule se changeait en nuit; l'herbe devenait obscure. Plein de
sourdes rumeurs, l'arbre rappelait ses oiseaux; une légère teinte grise
couvrait tous les jardins et, sur ce gris, des chants singuliers
semblaient se dessiner en clair.
Gaspard ne disait plus mot: la paix d'alentour ne le touchait pas; de
cette unanime embellie, son coeur était forclos. Sa compagne, immobile,
n'entendait rien, ne voyait rien, souffrait toujours en
silence.--Quelques moments passèrent que le chant des rossignols rendit
plus beaux.
* * * * *
Et, tout à coup, le roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre avec ce même
geste par lequel l'empereur et le mendiant supplient, geste pathétique
et passionné, très humble en sa haute éloquence.
Le grand roi Gaspard leva ses mains dans l'ombre et s'écria:
«O roi! monarque dont je ne sais ni la demeure, ni la race, ni
l'apparence, daigne m'écouter, cependant!
«Accepte le sacrifice de ma vengeance et l'oubli volontaire d'une
douleur imméritée!
«Laisse-moi m'approcher de toi, m'incliner devant toi, et daigne agréer
mon hommage!
«Je te salue, Seigneur inconnu, roi que je n'ai jamais vu, plus puissant
que moi-même!
«Enseigne-moi le chemin qui mènerait vers toi: je veux le suivre!»
Seuls, trois rossignols chantaient... de quelle voix!
Gaspard quêtait l'ombre, les yeux clos. Il les entr'ouvrit, sentant sa
main légèrement touchée et vit la lumière d'un rayon se poser en sa
paume.
Il se leva, il regarda le ciel et, dans le ciel, il aperçut une étoile,
une étoile nouvelle, et cette étoile lui paraissait mouvante, et cette
étoile se déplaçait, lui semblait-il, suivant une route sûre, par
décision réfléchie...
Alors, sans qu'il sût pourquoi, le roi Gaspard se mit à chanter. Rien, à
cet instant précis, n'aurait pu l'empêcher de chanter; il lui fallait
chanter; il chantait donc.
Et le roi Gaspard s'en fut, marchant vers l'étoile brillante, chantant
toujours.
Et la femme qu'il aimait le suivait d'un très doux regard étonné.
CHAPITRE VI
DOULEUR DE MELCHIOR
Elle respirait mal, avec effort: l'air lui déchirait la poitrine et,
chaque fois, noyant les yeux, empourprant soudain les joues blêmies,
déformant la bouche avide de son souffle, une angoisse si torturante se
lisait sur sa jeune face que le vieillard penché sur elle ne se dominait
plus, perdait courage, étouffé lui-même par cette petite toux sèche et
répétée, qui, lentement, lui ravissait sa fille.
L'enfant souffrait, l'enfant gémissait. Il l'écoutait gémir. La mémoire
lui revenait d'un rire insouciant, de courses libres dans les prés, au
printemps, de ce regard bleu dont l'assurance tranquille le surprenait
toujours: un regard confiant qui se donnait au monde lumineux, où se
reflétaient les plus belles apparences et qui savait rendre par de
délicats présents de bonté, de douceur et de joie l'ivresse offerte par
les fleurs, le chant des sources, la voix des oiseaux.--Alors le père se
rappelait que ce regard, bientôt, pourrait s'éteindre.
Elle était l'enfant de sa vieillesse: la mère, morte en couches, lui
avait laissé ce portrait d'elle-même. L'épouse chérie, l'épouse vénérée
avait un peu revécu, dès les premiers mois de son absence, dans le
dessin délicat des traits, dans le sourire des prunelles embuées, point
encore habituées au jour, dans la grâce naïve de quelques gestes
ébauchés. La détresse du roi se distrayait à ce spectacle que lui
offrait, chaque matin, l'enfant balbutiante et rieuse, extase
continuelle, chargée d'attente inquiète et d'incertitude, mais qui lui
comblait le coeur de l'espoir d'un bonheur nouveau. Il revivait ainsi,
il sortait de l'ombre sous l'injonction puérile de ces yeux livrant leur
azur.
* * * * *
L'enfant avait grandi; elle s'était révélée bonne, intelligente et
belle, douce envers les malheureux et les malades, compatissante aux
affligés et, surtout, éblouie de vivre. Elle se donnait tout entière aux
délices quotidiennes; elle en goûtait la saveur; elle en retenait
l'accent; elle les accueillait, bras tendus et mains ouvertes,
remerciant chaque chose d'être si merveilleuse, la plus fugitive image
de tant l'émouvoir. La vieillesse du roi Melchior trouvait en elle son
parfum, son harmonie, son enchantement. Il la serrait sur son coeur
comme un trésor vivant chaque jour plus précieux.
En cette demeure haute et nue, accrochée au versant de la montagne, elle
se plaisait bien: elle aimait parcourir les vastes salles austères dont
quelques peaux de bêtes, quelques armes pendues étaient tout l'ornement;
elle contemplait, du faîte des murs, le royaume paternel pour en
connaître les diverses splendeurs, pour mieux en mesurer l'étendue,
depuis la frontière interdite des neiges et des glaciers jusqu'à celle,
indistincte et lointaine, de la mer. Alentour, il y avait la forêt,
peuplée parfois de cris farouches et que le vent faisait hurler des
nuits entières. De telles clameurs, et si effrayantes, ne la troublaient
pas, ne lui causaient aucune peur: c'était le cri de ses chères bêtes,
de ses chers arbres; elle leur répondait secrètement, et quand un cèdre
craquait sous la tourmente de façon trop lugubre, elle se pressait le
coeur des deux mains pour aider son ami à supporter l'assaut.
De grands oiseaux survolaient l'abrupt domaine: ils tournoyaient avec
lenteur dans l'air froid; elle les suivait du regard, elle les enviait
de voguer ainsi, au-dessus des bois, au-dessus des cimes blanches, tout
baignés dans le plein jour. De la lumière elle recevait ses plus belles
joies. Elle observait les premiers rayons du soleil perçant un ciel
brumeux, teignant de rose les neiges, débordant leur crête pour caresser
la chevelure des forêts, plongeant au fond d'une vallée obscure et se
répandant sur la plaine, réchauffée aussitôt jusqu'à son bord marin qui
brasillait ou montrait de l'écume.
Chacun l'aimait. Dans le village groupé au pied même du palais, sur le
flanc touffu de la montagne, pas un berger, pas une fermière, pas un
vieux bûcheron qui n'interrompît son travail pour sourire à la jeune
fille familière, passant, les bras chargés de fleurs cueillies par elle
dans la vallée. Ils la saluaient respectueusement, par des paroles
joyeuses; elle y répondait de façon si courtoise, s'enquerrant de tout
avec tant de bonne grâce, que ceux-là qui la voyaient passer, de grand
matin, en gardaient jusqu'au soir du plaisir. Les serviteurs du palais,
vêtus de bure sombre, la rencontraient souvent dans les hautes salles
rougies par le soleil couchant. Comme elle les connaissait tous,
toujours elle trouvait à leur dire quelques mots justes et doux, de ces
mots qui aident à vivre.
Mais plus encore, plus passionnément, les enfants l'adoraient. La
princesse était leur compagne chérie. La fille du forgeron, toute ronde,
toute replète, le fils du jardinier, un grand gars pataud dont on se
moquait, les quatre filles de la meunière, très délurées, les fils
jumeaux du corroyeur, si ressemblants qu'on les distinguait mal, le fils
rouquin de la brodeuse, quelques autres avaient été ses premiers amis.
On les entendait rire et chanter ensemble, ils dansaient dans les
clairières, ou bien ils parcouraient de conserve la forêt d'alentour,
visitant le vivier, les ruches, buvant aux vasques vertes où le torrent
versait sa cascade, grimpant aux arbres et fouillant les terriers.
Jamais ils ne s'éloignaient beaucoup, par crainte des bêtes méchantes:
l'enfant royale étant confiée à son escorte, celle-ci faisait bonne
garde. Tous rentraient vers le crépuscule, hélés du haut du palais par
le beuglement d'une conque tordue, rapportant l'odeur des mousses, des
résines, des fruits mûrs, brisés de fatigue heureuse et les yeux ravis.
Certes, le roi Melchior avait placé auprès de sa fille des maîtres
illustres qui lui enseignaient le mystère des choses, les influences des
constellations, la merveilleuse nomenclature des bêtes et des plantes,
celle plus secrète des métaux qui semblent dormir au sein de la terre et
pèsent néanmoins sur la destinée de l'homme, celle enfin des habitants
du céleste domaine, au sujet desquels tant de savants esprits
disputèrent en de longues controverses, mais si passionnantes et
profondes que fussent ces leçons dont elle sentait le prix, la jeune
princesse préférait l'étude quotidienne que lui permettaient ses libres
promenades. Suivre le vol brisé d'une chauve-souris lui plaisait plus
que de l'entendre décrire, surveiller les abeilles d'une ruche la
renseignait mieux qu'un discours à leur sujet, et rien n'approchait de
l'extase où l'incitait la contemplation des astres durant une nuit
d'été. A voir son enfant se créer ainsi une sagesse, Melchior goûtait la
plus ineffable joie et quand elle partait à l'aventure avec ses petits
compagnons, toujours il descendait jusqu'au seuil du palais afin de lui
donner un baiser d'adieu. Parfois il disait:
«Je te souhaite que le monde soit encore plus beau qu'il n'était hier.»
Mais il advint un jour funeste où le coeur du roi fut déchiré, où
l'ombre alourdit son âme.
* * * * *
La princesse était sortie de grand matin. Melchior la regardait
s'éloigner au milieu de sa troupe fidèle. Il les vit s'engager dans la
forêt, disparaître en chantant... Et rien ne lui signala par avance la
détresse prochaine: nul souffle surgi de l'air, nulle voix chuchotant au
fond du sommeil, nul pressentiment secret ne l'avertit. Cette aurore
d'été ressemblait à telle autre aurore d'été.--Pourtant, vers l'heure de
midi, d'insignes nuées chevauchèrent l'horizon... Le vent les
pousserait-il au large? Elles paraissaient très noires, vaguement
éclairées par de fulgurantes lueurs. Puis une tempête s'éleva qui,
bientôt, gagna le rivage, projetant sur les flots des reflets violets,
qui balaya les côtes de son haleine humide, prit la mesure de son aire
et se mit à hurler. Le sonneur de trompe lançait en vain ses appels sur
les bois: le tumulte orageux dominait un si petit bruit. Il ne pleuvait
pas encore, mais l'atmosphère s'obscurcissait étrangement: c'était la
nuit en plein jour, une nuit bourdonnante, emplie par le grondement long
d'un tonnerre dispersé. Les cris, les éclats du vent, la plainte des
arbres à la torture se mêlaient au sifflement d'un tourbillon d'air,
colonne vivante qui se déplaçait avec lenteur contre le flanc de la
montagne ravagée dont les échos se rejetaient de roche en roche ces voix
élémentaires.
Puis les nuées se réunirent dans le haut du ciel où se forma un grand
bouclier obscur, lourd de désastres. Brusquement, la foudre qu'il
portait en lui le fit craquer de bout en bout; ce fut, une seconde à
peine, un éblouissement bleu d'acier. Le paysage se représenta soudain
par des profils cernés et durs; la moindre chose revécut: le dessin d'un
rameau de cèdre, la courbe d'un caillou, le miroir d'une flaque parmi
les mousses.--Tout s'éteignit et, noyant le sol de cataractes, le ciel
saturé se déversa, crevé d'un vaste trou. La terre s'ouvrait à ce
déluge, elle s'en abreuvait et, ne pouvant boire davantage, rejetait le
surplus. Les torrent gonflés débordèrent; les clameurs de l'air furent
étouffées par les clameurs de l'eau. Elle bondissait le long des pentes,
effondrant les murs, déracinant les arbres, se creusant de nouveaux
lits.--Un puissant désordre régna quelque temps; enfin, dans la voûte
vidée, se découvrit furtivement un peu d'azur.
* * * * *
Quand la princesse fut ramenée au palais, ruisselante, elle tremblait de
fièvre, elle claquait des dents. Son regard perdu ne reconnaissait
personne.--Elle ne s'était plus relevée et, dès le premier instant, la
plus noire détresse avait saisi le coeur de Melchior.
Voir sa fille souffrir était pour lui un supplice sans égal; il en
sentait à plein toute l'horreur; il eût voulu fuir et n'osait quitter le
chevet de ce lit. Quand, recru de fatigue et de désespoir, il se
décidait à sommeiller un peu, c'était là, par terre, sur une couverture
jetée, et d'un somme bien court.
* * * * *
Le délire avait cessé avec la nuit; les yeux avaient retrouvé leur
intelligence des choses, mais l'angoisse ne diminuait guère: un pauvre
corps brisé, un visage très pâle, empourpré soudain, une bouche flétrie
où le père croyait parfois deviner l'approche de quelque parole...
«Non, disait-il, ne parle pas! repose, mon enfant. J'ai compris.»
Alors elle tâchait de sourire, ah! le pauvre sourire! des pleurs eussent
été moins cruels. Les gestes de ses faibles mains faisaient peine:
gestes couchés, retrait affreux, quand venaient les quintes, des doigts
maladroits contre le lit.
* * * * *
Melchior n'a pu s'empêcher de gémir: voici qu'un peu de mousse rouge
paraît au bord des lèvres. Doucement, il l'essuie.
La nuit se traîne, l'aube se lève enfin, un nouveau jour commence,
s'illumine, s'obscurcit, sombre dans une nouvelle nuit, et les jours
succèdent aux jours, tous faits d'heures égales, et les nuits succèdent
aux nuits, variées par les seuls cauchemars. L'enfant souffre toujours
autant, Melchior la veille, se désespère sans pleurer, attentif à la
plainte, au soupir, à l'expression fugitive, à la faible requête
balbutiée, au bruit harcelant de la petite toux plus fréquente.
Des médecins sont venus, hommes très illustres, guérisseurs de haut
renom. Ils apportaient leur contingent de phrases savantes, glorieuses à
dire et superflues. Telle herbe fut cueillie à la limite des neiges:
infusée, elle devait soulager la malade; telle queue de lézard, séchée
au soleil, fut pilée en un mortier pour calmer le coeur affolé; tel
champignon peu commun, découvert au fond des bois, apaiserait la fièvre;
tel joyau brillant, de vertu certaine, placé sur la poitrine nue,
attirerait le mal au dehors.--Le remède essayé, poudre, subtile
influence ou tisane, toussait-elle moins? montait-il moins de sang à ses
lèvres, moins de pourpre à ses joues?... Non: davantage.
Puisque toute tentative reste vaine, puisque l'instant qui vient est
plus suppliciant encore que l'instant échu, qu'on laisse en repos le roi
Melchior. Il n'est qu'un père surveillant l'agonie de sa fille. Il ne se
connaît pas d'autres devoirs.
Ah! que semble-t-elle dire? qu'a-t-il lu sur sa bouche?... Par la baie
ouverte, l'aurore jette dans la chambre des rayons d'une fraîcheur
neuve. La princesse sourit à la lumière survenue; elle murmure en
accents à peine sensibles:
«Des fleurs... Père, je voudrais des fleurs.»
Rapidement, il s'éloigne de quelques pas; il donne un ordre bref par la
lourde porte entrebâillée, mais des voix s'insinuent aussitôt,
pressantes, confuses...
On ne lui permettra pas de n'être qu'un père! Il est un roi, d'abord, un
prêtre, un juge aussi. Ces voix le lui rappellent; il s'en souvient
lui-même avec effroi. Durant des années, d'un coeur aimant et généreux,
il a gouverné son peuple, il a enseigné Dieu à ses sujets et, suivant sa
conscience, leur a rendu la justice. Maintenant, on le réclame pour
résoudre un conflit où fut lésée certaine famille de pauvres gens. Ils
n'ont foi qu'en lui seul, ils attendent sa sentence; mais aujourd'hui,
lui feront-ils abandonner sa fille?
La douleur de Melchior s'envenime d'un trouble insupportable. Comment
remplir son office de roi, loin de celle qui par sa présence l'inclinait
à plus de douceur, toujours, qui retenait parfois les gestes souverains
et le faisait aimer de son peuple? Comment va-t-il montrer à ce peuple
la route qui mène vers Dieu quand lui-même ne la retrouve pas? Depuis
que la princesse souffre, le roi prie. La nuit, le jour, il présente à
Dieu son oraison, mais Dieu ne répond pas. Ses longues prières, nourries
de ferveur et dont sa peine lui dicte les mots, il lui semble qu'elles
retombent au lieu de s'échapper, car le ciel les refuse. Et surtout
comment jugera-t-il autrui suivant une claire équité quand lui-même ne
se reconnaît plus? Comment son âme porterait-elle la lumière en d'autres
âmes, étant obscure, la certitude, étant incertaine? Comment pèserait-il
justement d'une balance faussée?
Son désir ne faiblit ni ne varie: être seul auprès d'elle, pouvoir
pleurer enfin, car il n'a pas pleuré encore, se vouer tout entier à
cette veille au chevet de l'enfant qui meurt.
Mais, s'imaginant l'étonnement des chers yeux limpides s'il agissait
ainsi et qu'elle s'en rendît compte, il hésite... Elle ne l'approuverait
pas, celle qui, toujours, entre ses belles mains, tenait une balance
juste.
Il se décide; il fait appeler la nourrice de sa fille. L'effort est
rude, moins rude pourtant qu'il ne pensait. Le roi confie la malade à
cette servante dévouée, puis il descend dans la grande salle où l'attend
une assemblée inquiète d'hommes et de femmes, jeunes et vieux.
* * * * *
«Seigneur! l'impôt est lourd à nos épaules...
--Seigneur! mon père m'oblige à travailler pour lui et ne me donne aucun
salaire...
--Il nous a volé notre bien, Seigneur! il refuse de le rendre et nous
sommes de pauvres gens...
--Seigneur! j'ai soif de sagesse, mais je ne sais en découvrir la
source; cette source, montrez-la moi...
--Seigneur, le percepteur de l'impôt ne se montre pas équitable...
--La chair de porc est-elle impure, Seigneur, comme le disent certains,
ou ne l'est-elle pas?...
--Ma fille a quitté la maison paternelle avec un étranger; comment punir
son séducteur?...
--J'aspire à la vertu, mais chaque jour, je pèche plus grièvement;
enseignez-moi, Seigneur, une façon de me contraindre...
--Mes bestiaux ont été frappés d'un mal étrange...
--Les olives de mon champ...
--Seigneur! je veux répudier ma femme...
--Seigneur! le vin de ma vigne...»
* * * * *
Il lui fallut bien entendre, donner un conseil, proposer une médiation,
rendre une sentence. Des serviteurs venaient parfois murmurer quelques
mots à son oreille: la princesse respirait mieux, la princesse avait
moins toussé. Il écoutait, le coeur battant. Il reprenait ensuite sa
tâche.
Melchior a vaincu la tentation, qui, d'abord, lui paraissait
irrésistible, de remettre au lendemain l'obsédant devoir ou de s'en
décharger sur un autre. Il eût voulu se désintéresser de ces choses...
mais le souvenir des yeux clairs... Lorsque l'on prétend être un juge,
se refuse-t-on à juger?
Autant qu'il le pouvait, il a donc fait ce qu'il devait faire, alors
pourquoi n'en ressent-il aucun bénéfice, pas le moindre allégement?
C'est d'un esprit un peu distrait qu'il écoute ces gens lui présenter
leurs hommages, le louer de sa haute vertu, célébrer son équité... à
vrai dire, il ne les écoute plus: il s'écoute méditer. S'il a eu tant de
peine à rendre la justice, son angoisse de père est-elle seule en cause?
Il lui semble avoir jugé sans liberté, à la suite d'une réflexion
asservie où sa conscience ne participait pas. Ses raisons de se décider,
de conclure, il les prenait dans un fonds très ancien de décisions
traditionnelles, de conclusions analogues. Il a donc jugé par tradition,
par analogie, non d'après un ordre de lui-même... Que vaut cette
méthode? n'est-elle point celle de l'esclave enchaîné? Sa sentence
devrait jaillir du débat obscur à l'instant où lui, le juge, y porte la
lumière, or elle s'en est déduite péniblement sans que la flamme
évidente, convaincante eût paru.
Scrupule étrange!... rien de pareil, jamais, ne l'a troublé. Ce que
disaient jadis son père et ses aïeux demeurait bien dit. Il le croyait,
hier, en est-il certain, aujourd'hui? La peine des hommes lui semble
plus diverse et réclamer un arrêt neuf, chaque fois, brillant d'un éclat
neuf qui rassure le coeur contrit et l'âme inquiète, de même que le
soleil, à chaque aurore, est un soleil nouveau, donnant une nouvelle
allégresse.
* * * * *
Respectueusement, l'assemblée se retirait à petit bruit. Le roi
Melchior, caressant sa barbe grise, regardait partir ceux qu'il venait
de juger, mais dès qu'il se trouva seul, son angoisse de père le reprit.
Enfin, la tâche faite, il pouvait mieux goûter sa douleur, il pleurerait
peut-être... Il se leva, il s'en fut d'un pas rapide auprès de celle qui
l'attendait en souffrant.
Et durant ce temps, libérés de souci, ses sujets reconnaissants
descendaient la pente rocheuse qui les menait à leurs maisons. Ils
s'étonnèrent d'abord de les voir si désertes: point de rires fous, point
de jeux... Leurs enfants, qu'étaient-ils devenus? Ils ne tardèrent pas à
l'apprendre. Un vieux serviteur du palais avait décidé leur départ en
communiquant une nouvelle: la princesse voulait des fleurs. Aussitôt, le
fils du jardinier s'empressa, il courut chercher la fille du forgeron,
le fils de la brodeuse. Ils conférèrent. Leurs compagnes, leurs
compagnons, mandés au plus vite, se réunirent devant l'auberge.
«La princesse veut des fleurs.
--Nous lui cueillerons les plus belles.
--Non! pas celles des jardins: les fleurs de la forêt lui plaisent
mieux.
--Au pied de la falaise, j'ai vu des fleurs mauves.
--Une grappe bleue retombe du vieux chêne, à la croisée des chemins.
--De grandes fleurs jaunes sont écloses dans un fourré que je connais.
--Elle aime ces fleurs d'un bleu sombre qui tremblent sur leurs tiges.
--A quelques pas de la cascade, on voit comme des étoiles blanches sur
un buisson.
--Allons les cueillir toutes pour elle...»
Ils se partagèrent la besogne et se dispersèrent le long des pentes. Ce
coin de forêt humide fut bientôt peuplé de leurs courses, de leurs
appels, de leur industrieuse quête, de leur jubilation pour une
trouvaille imprévue, et quand ils se rejoignirent, chargés de bouquets
et de gerbes, ils surent que ce lourd butin qui leur faisait honneur,
serait digne de la princesse aimée.
* * * * *
Dans la chambre où repose sa fille, le roi veille auprès de la couche,
le roi souffre en silence, priant parfois, toujours en vain: l'enfant
n'a pas dormi, n'a cessé de gémir, et la fièvre empourpre ses joues.
Voici que l'on gratte à la porte... Des voix murmurent au dehors. Le
gardien entr'ouvre et Melchior aperçoit la jeune troupe sous le faix de
ses fardeaux embaumés. Tout doucement, les enfants s'avancent, muets,
retenant leur souffle, se gardant de faire le moindre bruit, et déposent
leur belle cueillette. Mais en voyant le visage de leur amie et ses
pauvres bras maigres et son regard absent et surtout ce long frisson qui
la parcourt à tout moment, ils pleurent... Seul le roi ne pleure pas et,
quand les enfants ont disparu, c'est lui qui frissonne...
La chambre est pleine de fleurs, de branches fleuries... Melchior a vu
des tombes ornées de même. Certains de ses sujets se plaisent à fleurir
les lieux où leurs morts sont couchés. Des fleurs bientôt fanées, pour
rappeler, sans doute, que la vie est précaire... Quoi! sa fille va donc
mourir? sa fille va se raidir dans la mort, se dépouiller, se détruire
et n'être plus qu'un peu de cendre inerte sous le poids de la terre?
Dès lors, il n'ose plus la regarder, il détourne les yeux vers la baie
ouverte dont on vient de soulever le lourd rideau. La princesse
respirait mieux sous l'air du soir... Un ciel pourpre, déjà foncé... Ce
jour finissant serait-il son dernier jour? Melchior étouffe d'angoisse,
debout au milieu de la jonchée qui l'encense de parfums.
* * * * *
De nouveau, quelqu'un gratte à la porte, quelqu'un entre: un tout petit
homme, robuste, vraiment bien petit, d'apparence assez surprenante. Des
bras noueux, des jambes tortues, un plaisant visage encadré de boucles
blondes à reflets de cuivre. Un bonnet vert foncé le coiffe que
dépassent les oreilles en pointe. Aucun poil, aucun duvet n'ombre sa
face couperosée, toute rubiconde. Son regard veille comme une eau
tranquille sous le sourcil broussailleux. Il est vêtu de verdure
moussue, du même vert que son bonnet; ses pieds sont chaussés de
feuilles sèches. Il tient un bouquet à la main.
Un intrus! le roi s'étonne... Mais le petit homme s'approche du roi; il
parle bas, et Melchior l'écoute avec stupeur, car ce n'est pas une voix
humaine... Ah! il la reconnaît soudain! c'est la voix de la brise dans
la forêt, la voix que sa fille aimait tant: