des yeux. Une savante école de jardiniers en maintient la fraîcheur, le
coloris composite, le dessin à larges volutes. Les tulipes noires y
soulignent d'un trait d'ombre des profils couchés de bêtes singulières,
phénix écarlates et griffons jaune-orange, mieux faits pour peupler un
rêve qu'un jardin, et d'invention très singulière.--Des sentiers
étroits, d'une herbe égale et rase, permettent d'errer à loisir dans ce
tableau d'émail où serpente, parmi les mousses et les fougères, un
ruisseau mince qui murmure à tout venant ses mélodies.
Quelques degrés mènent plus bas à une terrasse dorée en toutes saisons,
car les espèces de mimosas y sont si bien assemblées, si nombreuses,
qu'elles forment un bois qui jamais ne défleurit. Jusqu'au soir, un
bourdonnement d'abeilles ouvrières l'habite, symphonie égale et discrète
qui plaît à l'oreille. Des merles noirs le hantent aussi, très noirs,
étonnamment noirs quand ils sautillent en sifflant sur le sable blanc.
La terrasse suivante est simplement pastorale: une herbe longue, de
hauts coquelicots, des bleuets, des narcisses, du trèfle fleuri, un
peuple de libellules et de papillons, des arbres légers, pleins de
brise, pleins d'oiseaux... Les abeilles s'y retrouvent, affairées,
chargées de butin... Une prairie... rien qu'une prairie sur laquelle, de
temps à autre, les souffles d'air font glisser des reflets rapides et
des senteurs de terre mouillée.
Quelques marches encore, et nous voici dans les verdures vernies de la
terrasse des camélias. Ils sont couverts de fleurs, certaines d'un blanc
pur, plus insolent que virginal, d'autres, pourpres comme des lèvres
sous le baiser, d'autres, aux pétales rouges grands ouverts, qui
projettent de leur sein la flèche d'un long pistil jaune armé de pollen,
d'autres enfin, veinées, striées, subtilement teintées... et chacune
présente l'image d'une fleur opulente, et chacune est une fleur glacée,
sur le fond du feuillage sombre.
C'est la dernière terrasse, au pied de laquelle commence le parc royal.
Il s'étend au loin, paré de grands arbres, de prairies largement
étendues où se dessinent des vasques dont les margelles sont de cette
même teinte d'aurore qui rend le palais si riant. Pour qui veut en
jouir, ce parc nourri de lumière a plus d'un attrait charmant ou
bizarre: des gazelles y bondissent en troupes folles; dans ses bosquets,
des oiseaux décoratifs étalent leur plumage et ceux qui ne se montrent
pas chantent des chants dont le coeur est saisi. Là-bas, contre un large
rideau de verdures neuves, deux girafes affrontées broutent la cime d'un
même arbuste; les deux petites têtes réunies, les deux cols tendus, les
deux grands corps obliques composent une silhouette bien surprenante.
D'autres bêtes, vantées pour leur grâce, leur bel éclat ou leur rareté,
se promènent librement. Il en est d'insignes; il en est qui ravissent
l'oeil; il en est qui l'effarent.
Ombre sévère en ce décor, un groupe de cèdres occupe le centre du
paysage. Ils étendent leurs vastes bras et de ces bras on voit pendre de
longues mousses d'un gris céladon, légères comme des toiles d'araignée,
souples comme des chevelures. Elles frôlent l'herbe du sol; on dirait
des dentelles posées là par fantaisie pour retenir au passage les duvets
errants, des voiles tissés par les doigts de la brise et que le moindre
souffle fait ondoyer. A l'aube, leur impalpable trame recueille la
rosée; plus tard, elle épurera la lune.
Au coeur du bosquet des cèdres voilés de gris verdâtre, quelques bancs
de pierre sont disposés en hémicycle. On dirait d'un lieu de retraite
propice à la méditation, à l'étude, aux longs travaux réfléchis. Les
oiseaux n'y pénètrent pas; l'onde lente qui le traverse ne chante pas:
elle passe d'une course secrète, soyeuse et sourde, comme ferait un
ruisseau d'huile; la lumière s'y diffuse très doucement, dans le silence
d'un crépuscule de plein jour.
* * * * *
Penché sur le livre ouvert, porté par ses genoux, un bossu, court de
taille et rousseau, se livre à la lecture. De temps en temps, il lève sa
tête hirsute, il rit d'un rire nerveux, subit, qu'il coupe aussitôt mais
qu'il ne pouvait empêcher. D'autre part, il semble très absorbé dans ses
recherches: c'est qu'il apprend par coeur les plus belles, les plus
inattendues, les plus folles plaisanteries qui furent jamais commises et
qui se trouvent là réunies. Quand l'une d'elles est vraiment trop drôle,
irrésistible, il ne se tient pas, il éclate; puis il reprend sa tâche
qui n'est pas légère: il se répète le trait d'esprit, la phrase
hilarante, la joyeuse anecdote; il s'efforce à trouver le ton burlesque
qui convient, la grimace saugrenue qui déride. La plupart du temps, sa
lecture lui semble sinistre; il doit peiner pour découvrir la facétie
cachée dans ce fatras morne et lorsque, par hasard, un rire l'assaille,
cela le rend plus triste encore: il en a honte. Ah! qu'il lui plairait
de rire avec désinvolture!... mais de quoi? D'ailleurs, son expression
d'ennui gourmé lui servira, peut-être, pour faire pâmer autrui.--En
attendant, il s'évertue, il se bat les flancs.
* * * * *
Non loin de ce bossu studieux, un homme vêtu de brun vient de s'asseoir.
Il a déplié sur la pierre des parchemins manuscrits; il en corrige les
fautes attentivement, malgré la fatigue qui l'accable. Là se trouvent
consignés les plus attachants récits de voyage, les plus passionnants
itinéraires, de ceux qui donnent envie, paraît-il, de quitter aussitôt
le lieu où l'on est, de se mêler au vent poussiéreux, de traverser la
mer incertaine et violette, d'aller plus loin, plus loin encore, d'être
toujours ailleurs.--Ces récits, il les sait par coeur, avec leurs
descriptions, leurs amplifications, leurs prodiges et même leurs
mensonges, mais ils le lassent terriblement. Tant de cols neigeux, tant
de déserts plats, tant d'interminables fleuves, et l'immense mer
étendue!... Tout cela, quand on peut se coucher sous un olivier et
dormir! Tant d'animaux terrifiants, volants, nageants ou rampants, qui
beuglent, hurlent et miaulent ou percent la nuit d'un bref aboi, quand
il est si simple de retenir entre ses jambes un vieux chien fidèle! Et
puis encore, au détour du chemin, la surprise qui saisit, l'approche
d'un oiseau merveilleux paré de plumes bleues, l'image d'un arbre fleuri
trop lourdement de roses, celle d'une licorne cabrée en mal d'amour,
quand, pour distraire, la moindre saute de vent suffit!--On assure
néanmoins qu'à lire de telles odyssées on doit vite oublier l'heure
présente et ne plus penser qu'à partir.--Le compilateur ne pense, lui,
qu'à finir sa page. S'il évoque en phrases magnifiques un pays
hyperboréen, il se félicite d'abord de n'y point vivre, se gardant
d'oublier que cette relation pérégrine représente son très éloquent
gagne-pain mais point du tout sa raison d'être: il travaille pour une
place à prendre.
* * * * *
Et voici que le silence vient d'être troublé, qui régnait parmi les
cèdres. Debout contre le tronc rugueux d'un des vieux arbres, quel est
ce singulier adolescent joueur de flûte? Il prélude: quelques notes à
peine. Couvert d'un long manteau noir, le musicien appuie sur l'écorce
sa tête blanche aux yeux cernés, toute blanche, fardée de farine et
coiffée d'une calotte de soie du même noir que le manteau. Droit, tout
droit, tout pâle, accoté au tronc dur, il presse à ses lèvres une flûte
d'ébène. Assurément, son aspect étonne; sa pose, son costume, son geste,
furent étudiés avec soin... sa musique saura-t-elle séduire? Agréable,
délicate, variée, elle doit plaire: ce petit chant joyeux ne manque pas
de grâce matinale, et cette plainte lente de mélancolie. Un air pimpant
sautille, un autre s'éploie, un autre semble se recueillir. La flûte se
confie, la flûte rit, la flûte jase, la flûte donne à danser...
Peut-être aimerait-on que la flûte chantât, mais il n'importe au
musicien qui cherche une mélodie fixée, d'un effet certain, composée
suivant les règles. Il la répète, il la répète encore.--Il ne fera pas
mieux.
Tout à coup, il s'interrompt: il voulait sourire.
Le narrateur de beaux voyages sourit aussi.
Le bateleur bossu sourit de même.
Tous trois, ils regardent avec ironie une jeune femme qui
s'approche.--Oh! que cette jeune femme est donc belle! On n'aperçoit que
son visage, car une ample gaze de soie, triste et légère comme la robe
aérienne des cèdres, l'enveloppe entièrement, recouvre ses cheveux,
drape sa poitrine et ses hanches, cache ses jambes longues. Pourtant,
les petits pieds nus, chaussés de sandales, paraissent à chaque pas,
montrant l'orteil rose encerclé d'une bague de turquoise.--Quelle est
cette jeune femme, souple comme un roseau, d'une grâce toute simple, et
si svelte aussi?... Pourquoi, surtout, cette expression désolée? Car
elle pleure en silence, sa figure ruisselle de larmes, sa bouche semble
molle de douleur. Parfois, elle porte ses mains à sa gorge: elle
étouffe.
Les trois hommes ne lui accordent néanmoins aucune sympathie: l'un,
ayant posé son livre, la considère d'un oeil sardonique et mauvais,
l'autre a replié ses parchemins et, sans paroles, raille la pleureuse en
esquissant une grimace de mépris, enfin le flûteur hasarde sur sa flûte,
en dehors de toutes règles, une note inattendue, sifflante, pointue,
plus cruelle que nul outrage.--D'ailleurs la jeune femme n'a rien voulu
voir, n'a rien voulu entendre: elle s'en va.
Aussitôt le compilateur de gaîté, entraînant sa bosse par un haussement
d'épaules, dit:
«Elle en trouvera bien un autre!»
Et le rédacteur d'itinéraires déclare:
«Elle faisait la honte du palais!»
Et le gagiste de musiques réussies murmure:
«Les larmes vont abîmer ses joues: on s'en plaindra.»
En effet, la nouvelle est connue de tous: chacun la commente, chacun
sait pourquoi cette jeune femme pleure et pas un ne veut la consoler.
L'abri des cèdres dépassé, suivons-la dans le pré lumineux qui sépare le
parc royal de l'étang où voguent des cygnes lents, indifférents et
blancs. Elle longe le bord fleuri de nénufars, elle traverse l'herbe
chaude, elle se dirige vers ces trois esclaves bêchant le sol, là-bas,
et qui causent entre eux. A son approche, ils ne s'interrompent pas de
cueillir leurs pelletées de terre noire, ni de les verser obliquement de
côté, ni de parler non plus. Ils parlent, mais ils font ce qu'ils ont à
faire: ils font un trou, un trou oblong; ensuite, ils le combleront.
* * * * *
«Il ne manquera pas de place, dit l'un.
--Et cependant, dit l'autre, je ne le croyais pas si gros.
--Il dormira sur ses deux oreilles,» dit le troisième.
* * * * *
Dans l'herbe, auprès d'eux, un corps est couché, recouvert d'une toile
jaune: un cadavre. Le ventre proéminent soulève le linceul. Deux lourdes
mains dépassent, livides et cependant expressives encore. On devine
qu'elles furent habiles et fortes, ces mains, qu'elles surent modeler la
terre ductile, cueillir une fleur, caresser. Mais le buste trapu dessine
une masse contrefaite qui étonne.
«Te rappelles-tu, dit l'un des fossoyeurs, les bonnes histoires qu'il
racontait?
--Ah! oui! lorsqu'il riait, on riait aussi, dit l'autre... jusqu'à
pleurer!
--Et, dit le troisième, comme on oubliait vite sa vilaine trogne, quand
il parlait!
--Sa trogne n'était pas vilaine! Un arbre que les génies et les tempêtes
ont noué n'est pas vilain; un cep tordu n'est pas vilain, ni le tronc
d'un saule.
--Frère, tu dis vrai... et comme il était bon!
--Très bon... et comme ses yeux étaient beaux!
--Oui, en regardant ses yeux, j'apprenais toujours de belles choses,
comme si j'avais su lire.»
Alors seulement, se voyant surveillés, ils se turent. La fosse creusée,
ils soulevèrent le gros corps. Comme ils le descendaient, la jeune femme
parla:
«Découvrez-le, découvrez son visage.»
Ils obéirent avec des gestes retenus, décents, et l'on vit le masque
épais du mort, couleur de cire, son nez difforme, ses bajoues.
Un instant, elle le contempla, puis:
«Achevez votre tâche,» dit-elle.
* * * * *
Bientôt, à cet endroit de la prairie, seule de l'herbe arrachée marquait
avec un peu de terre fraîche la place inférieure du mort.
«Partez! dit alors la jeune femme d'une voix fiévreuse; ne revenez
plus.»
Enfin elle pouvait pleurer davantage, sans réserve, de tout son coeur,
et ce faisant, accroupie à terre, pressant le sol noir de ses paumes
ouvertes, elle murmurait des paroles véhémentes:
«Comme une charogne!... On t'a jeté là, dans un coin du parc, sans
honneurs, sans respect, comme on jette une charogne; seuls ces trois
hommes semblaient se souvenir de toi: des esclaves. Les autres t'avaient
oublié.--De ceux que tu fis tant rire, pas un ne m'accompagne ici, et
déjà l'on s'ingénie à te remplacer! Sont-ils méchants? sont-ils fous?
T'avoir connu et chercher un bouffon de ta trempe!--Toi, tu savais être
gai: ton rire gras retentissait au loin frappant le coeur d'une joie
soudaine; tu prenais alentour le sujet le plus humble; tout de suite on
en devinait le trait ridicule, et l'on riait. Tu te promenais dans les
jardins, tu montrais le plaisir que toutes les choses prennent à vivre
et, possédé de ce même plaisir, on riait encore. Tu retenais les
paroles, les gestes, les actes des hommes; sous la floraison de ta
plantureuse plaisanterie, tu cachais le piquant d'une épine, et l'on
riait d'un rire plus grave, cette fois, en écoutant ta leçon.--Te
remplacer? par qui? Tout le palais est triste depuis hier.
«En contant des récits de voyage, tu saisissais l'esprit chagrin et
casanier, tu l'entraînais dehors. Avec toi, l'on goûtait vraiment le
vent de la montagne, le vent du désert, le vent du large. Le froid, le
chaud touchaient nos lèvres; le sel s'y posait. Point n'était besoin
d'aspects surprenants, de paysages contournés, d'épouvantes ou de
raretés: une fleur suffisait, par toi cueillie, un caillou veiné de
bleu, une coquille sur le sable... et l'enchantement naissait. Tu vivais
dans ton évocation; toute tristesse cédait à ta contrainte, toute humeur
dolente pliait devant ta fantaisie. Voyages merveilleux! voyages
ravissants! tu parlais du ciel où l'on dévide les nuées, du pays hanté
par les ombres des morts, du bocage où elles errent, de la source
glaciale où elles vont boire pour se désaltérer de souvenirs... et l'on
te suivait jusque là.--Vu par toi, l'arbre vivait, le coeur battant sous
son écorce, les doigts frémissants de feuilles, cherchant de ses racines
l'eau nourricière dans la nuit. Cet arbre nouveau, comment ne l'eût-on
pas aimé?--Oui, tu étais le grand voyageur qui nous livrait le monde en
un don généreux de même que tu nous offrais les fleurs de la joie par
ton rire de nombreuse plaisance.--Qui saura t'égaler?
«Et ta musique!... Ah! l'on fermait les yeux, on s'étendait en rêve, on
se balançait dans un hamac tendu très haut entre deux palmiers vibrants,
on mangeait des fruits fondants et frais, on retrouvait la saveur du
miel, on s'enivrait à la coupe d'une corolle. Cependant, tu ne faisais
que t'enchanter toi-même pour séduire autrui, tu ne faisais que jouer
modestement sur une simple flûte de roseau, et je voyais parfois les
cordes de ton gros cou battre fort et tes yeux incertains se mouiller
sous l'injonction de la mélodie.--Rien qu'une chanson... Toute la voix
d'un jour d'été: ramages à l'aurore, danses des rayons, jubilation du
matin, lourde splendeur de midi, nuances des ombres moins bleues,
crépuscule dont on ne sait que dire, et la voix de la lune au ras de
l'herbe, et la grande voix, tendre, sourde, secrète ou retentissante de
l'amour.
«Musicien non pareil! existe-t-il un homme, un enfant, un oiseau, même
rossignol ou phénix, à ta mesure?
«Certains tenteront la fortune: quelque petit bossu, fier de sa bosse et
mauvais plaisant, quelque narrateur d'ennuyeux voyages, quelque joueur
de notes grêles. Quand notre bon seigneur les entendra, il saura vite la
différence en étouffant un bâillement, et moi... ah! par mes ordres les
esclaves leur donneront le fouet, les chasseront; alors le bouffon sans
vertu pourra rire à son aise en plein air, le plat compilateur conter
ses histoires aux pierres du chemin et le fallacieux flûteur flûter
librement faux, tandis que je pleurerai toutes mes larmes, car je
n'aimais que toi, mon bouffon, mon grand bouffon inspiré!»
Elle pressait toujours de ses paumes le sol noir, caressait de ses
doigts la terre fraîche, puis la griffait comme une chair vivante trop
aimée.
* * * * *
Tout à coup, transie de peur, elle se redressa.
«Pourquoi pleures-tu?» disait une voix rapprochée.
Le roi Gaspard se tenait debout derrière elle.
«Vous, Seigneur!»
Très doucement, le roi reprit:
«Que fais-tu là? Pourquoi pleures-tu?»
La tête envahie par un tourbillon, toute sa pensée suivant ce vertige,
elle ne trouvait plus une parole à dire.
«Quelle douleur rend ma reine muette et si pâle? quelle terreur la fait
trembler?
--Seigneur...
--Et, surtout, pourquoi pleures-tu?
--Seigneur... votre bouffon est mort.
--Je le sais; cela m'attriste beaucoup.
--Les esclaves viennent de l'enterrer ici.
--Mais...
--Il me manquera comme à vous, Seigneur.
--Tant de larmes pour un bouffon?
--Oui, car c'était un grand bouffon.
--Nous en chercherons un autre, jusqu'au bout du monde s'il le faut.
--Celui-là ne reviendra pas qui seul était un poète.
--L'autre rira d'un rire nouveau.
--Et je pleure en attendant.
--Je saurai tarir tes larmes: une perle que pour toi j'ai choisie, te
fera sourire.
--Ah! Seigneur, les bijoux perdent leur éclat sur une poitrine
douloureuse et mes robes ne m'amusent plus.
--Des fêtes t'amuseront que je commanderai demain; ce jardin que tu
aimes t'enchantera.
--C'est notre bouffon, Seigneur, qui me le fit aimer: c'est par lui que
je connais le parfum de ses fleurs, la caresse de ses brises, la froide
saveur de ses fontaines et les danses de son air bleu, aux jours d'été.
--Je t'emmènerai donc plus loin, devant des paysages qui te raviront
d'étonnement.
--Celui qu'il inventait, chaque matin, pour me distraire, avait plus de
charme que ceux que l'on peut voir.
--Il l'inventait chaque matin?
--Et parfois un autre, le soir, pour agrandir le rêve de ma nuit.
--Il est des magiciens d'une égale vertu, ma reine.
--Lui, Seigneur, n'usait point de magie: un rire brusque ou longuement
filé, une histoire contée à petit bruit, une chanson brève... il
m'offrait ainsi la joie, l'oubli, la sereine songerie, comme seul un
homme peut faire, sans sortilèges, sans philtres, sans amulettes, par
persuasion.
--Il était horrible à voir...
--Détrompez-vous, Seigneur! Laid, contrefait, crochu, de bouche torte et
de nez camard, n'avait-il pas des yeux bleus aux profondeurs vraiment
marines et des mains toutes puissantes pour l'évocation, autant que sa
chère voix que vous connaissiez?
--Sa chère voix!...
--Seigneur, votre regard s'assombrit, votre bouche se serre, et pourtant
l'écho de sa voix me paraît toujours aussi tendre: j'entends encore
l'écho de sa chère voix.
--Tu parles d'un bouffon difforme!
--De quelles paroles me servirais-je? Il m'apprit à ne point mentir et
c'est pour cela, Seigneur, que vous m'aviez élue entre tant d'autres...
Pourrais-je, maintenant, mentir à son propos? Rejetez-moi parmi vos
esclaves, mais ne m'obligez pas à cela!
--Quel rapport entre cet homme et mon amour pour toi?
--Ah! Seigneur! le même qui relie le grand poète au beau poème, car
c'est encore ce grand poète qui façonna de ses mains magnifiques notre
bel amour.
--Tais-toi!... Non! parle, si tu veux, en dépit de ma colère!
--Sans lui, Seigneur, je n'aurais été que votre servante; il me fallait
apprendre à vous aimer; il le fit: il sut, comme un habile jardinier,
nouer l'humble glycine au tronc majestueux, afin qu'elle pût croître,
non plus au ras de l'herbe mais parmi les hautes branches qu'elle
enlace, qu'elle réjouit de son épanouissement. Vous-même, Seigneur,
n'avez-vous pas appris à m'aimer? L'arbre altier devait ouvrir ses bras
pour que la fleur odorante y fût bien accueillie, bien protégée,
heureuse... Seigneur, mon très noble Seigneur, votre bouffon nous
enseigna l'un et l'autre.
--La glycine... oui, tu m'enlaces comme fait la glycine, d'une étreinte
insidieuse et sûre. Tu m'embaumes, mais tu m'abuses: tu l'aimais!
--Certes, je l'aimais, Seigneur, de tout mon coeur reconnaissant!
--Ah!... tu l'avoues!
--Et ma douleur est grande à le savoir parti.
--Ma reine aussi est partie, car je ne trouve plus qu'une esclave
insolente!
--Mais où m'appuierai-je, maintenant, pour chercher le repos? C'est en
vous que je pensais pleurer, c'est à vous que je pensais parler, c'est
vous qui deviez me consoler...
--Tu pleureras dans les cuisines! tu parleras aux gardiens de
l'ergastule! tu te consoleras en des travaux serviles!
--Son souvenir m'aidera, Seigneur.
--Et puis, un jour, je te ferai jeter aux orties!
--Avec moins d'honneur que lui, je vous en conjure, qui fut enseveli de
façon indigne!
--Mais moi... moi, je resterai seul, et c'est un mal que je ne saurais
plus souffrir. Avant de t'avoir vue, j'étais seul au milieu d'une foule
prosternée, seul debout... Un soir, tu vins t'appuyer à moi, te reposer
sur moi, te lier à moi; je sentais ta force augmenter ma force, ta sève
se mêler à ma sève, tes bras m'enchaîner... Mon bonheur naissait, le
bonheur de l'esclave, peut-être... eh! qu'importe: j'étais heureux!
Vivre seul, de nouveau, sans ma souple liane, non, je ne pourrais!»
Il s'était accroupi près d'elle. Il se tenait auprès d'elle, tandis
qu'elle, assise à terre, immobile, pressait le sol de ses mains, la face
levée, les yeux au loin.
Un homme qui n'ose, un homme tendre, un homme qui voudrait se révolter
et qui ne peut...
Une femme qui attend...
Le soir tombait, équivoque et doux, tiède, un peu mauve; de tout le parc
montaient des vapeurs odorantes; quelques rossignols se comptèrent en
divers lieux par de petits préludes, tandis que, sur les terrasses, un
choeur de voix tristes se répandait comme une brume, la voix des
esclaves revenant de la cueillette des fruits, chargés de paniers
lourds, plainte harmonieuse et désespérée qui se perdait dans l'ombre
naissante.--Soudain, une troupe de zèbres traversa la prairie en un
galop désordonné, avec des reniflements, des pétarades, des écarts, et
Gaspard les regarda s'éloigner avec une parfaite indifférence.--Hier
encore, ce spectacle l'eût ravi.
* * * * *
«Non! je ne pourrai pas... Je sais qu'elle ne parlera plus, qu'elle n'a
rien à dire, ayant tout dit. Et cependant, chaque jour, entre elle et
moi, cette image reviendra, gâtant la joie du matin et la paix nocturne,
faisant du plaisir d'hier un tourment et le promettant pire pour demain;
mais souffrir près d'elle, c'est encore la voir un peu. Si le mal
devient trop cuisant, si je crie, elle m'entendra crier, je surprendrai
peut-être sur sa bouche quelque pitié passagère, au lieu que loin d'elle
ce cri se perdrait comme, dans le silence du désert, celui du voyageur
qui veut boire.
«Qui donc viendra me secourir? Si je la supplie, aussitôt le bouffon
paraîtra, je verrai sa bosse ridicule, sa face tordue et ses yeux dont
elle vante la profondeur marine. Vivant, j'ignorais ma haine; j'avais
besoin de lui, je croyais l'aimer comme les autres bêtes de mes jardins;
mort, il me harcèle, il m'offre son aide à tout venant, il me montre ce
qu'il fit pour moi, il gâte même mes souvenirs.
«Ah! qu'une peste me ronge, me jette à terre, me détruise, mais que je
puisse dormir en paix, sans que la voix du méchant fantôme vienne
murmurer à mon oreille: «J'ai fait ceci, j'ai fait cela; tu croyais
vivre, je vivais à ta place!»
«Je suis un puissant monarque, le plus grand de la terre, au dire de
chacun, et je ne sais pas comprendre le regard d'une femme que j'aime,
et je n'ose la tuer!... Ah! le très puissant monarque! ah! le grand
roi!... Où trouver un enfant plus faible?--L'enfant sourit parfois et
l'on ne résiste pas à ce sourire; si je souris à celle que j'aime, un
autre sourire s'interpose, plus beau que le mien, puisqu'au mien nulle
réponse n'est donnée, puisqu'elle ne voit que l'autre.--Et si l'enfant
fait un geste tremblant, à peine indiqué, l'homme victorieux cède
aussitôt, le bras du guerrier plie sous la petite main; moi, je puis
imposer toute ma force; pour qu'elle défaille, il suffit d'un regard.