vivre les siècles qu'il faudrait pour me refaire une méthode, pour
recréer cet art, cette science que j'aimais si passionnément, et ne
serait-ce point déchoir que de m'y livrer encore, sachant qu'une erreur
se glissera toujours dans mes travaux?--Que dirait ma conscience? que
diraient les gens de bien, les villageois, les voyageurs, ceux qui
viennent de si loin pour me consulter, ceux qui, parfois, mettent en mes
paroles leur dernier espoir,--l'élite de ma clientèle?...
«Ils diraient: «Ce n'est point là une magicienne honnête: Rachel nous
trompe, nous en tenons la preuve.
«Que leur répondre?»
* * * * *
A ce moment, elle s'aperçut que Nyctalope, le chat noir, lui mordillait,
à petits coups pointus, le bord d'un ongle.
«Oui, tu as raison: je m'écarte de mon sujet! j'y reviens; pardon!
«Depuis quelques jours, je ne me sentais pas à mon aise; un trouble
singulier m'envahissait tout entière: je n'étais plus moi-même... Vous
l'aviez peut-être remarqué?»
De la barbe et des cornes, Pandémon salua gravement: elle disait vrai...
«D'abord, j'en accusai le mauvais temps qui me donnait des douleurs de
tête, puis je l'expliquai par une influence lunaire, très possible aux
époques de solstice, ou simplement par le poids des années... Je ne m'en
inquiétais pas moins... mais aujourd'hui, un enfant, celui dont tu
pansas la blessure, Pénélope, me pria de lire en son avenir (il
m'offrait cinq pièces de cuivre, le pauvre petit!) et bientôt je notai
avec terreur que j'y voyais mal... L'eau du puits se refusait-elle à
répondre ou mes yeux faiblissaient-ils?... Le miroir profond ne
s'éveillait que difficilement et même, plus tard, ses images furent
imprécises, nébuleuses, brouillées. Enfin, pour augmenter encore mon
désarroi, je compris que je les interprétais avec peine, avec
maladresse, comme ferait une débutante en magie. Ah! que je me sentais
donc soucieuse!
«Je renvoyai l'enfant, ce bel enfant méchant qui m'inspirait tant de
compassion.--Il s'en allait sur la route, dans l'ombre, et je me
reprochais de n'avoir pas soulagé sa détresse, quand, tout à coup, il
s'arrêta, regardant le ciel... alors moi aussi, je levai les yeux et...
comprenez si vous l'osez, si vous n'avez pas trop peur et s'il est en
votre pouvoir de comprendre... une étoile... une étoile nouvelle,
inconnue, qui n'existait pas, hier, montait lentement dans la nuit...
Elle brille encore là, caressante, limpide, toute neuve, car elle sort à
peine des mains du grand semeur. Le ciel en est désorganisé, le ciel
compte une étoile de plus!
«L'enfant poursuivit sa route, peu après. Assurément, il avait vu
l'étoile... que pouvait-il en déduire?--Moi, je ne devinai rien, moi qui
prétends lire dans les astres et apprécier leurs vertus, mais j'eus tout
de suite la vision nette, irréfutable, de ma carrière brisée, de mes
comptes désormais faux, de mes calculs absurdes, de mes prophéties
malfaisantes, puisque la nuit se parait d'une étoile nouvelle. Alors, en
grande hâte, je suis venue me réfugier ici, auprès de vous!»
* * * * *
Elle pleurait contre ses mains, elle se livrait tout entière à sa
douleur.
On l'entendit encore qui disait:
«Quand le mystère s'éclaircira-t-il? Cette lumière d'un jour naissant,
je ne la verrai pas!»
Et elle se reprit à pleurer.
* * * * *
Ses bêtes restaient frappées de stupeur, sans pouvoir d'abord émettre la
moindre plainte. Cependant le chat noir miaula (de quel pauvre
miaulement!) et le grand Pandémon, toujours planté sur ses pattes
sèches, se tint plus affaissé, trouvant soudain trop lourde sa tête
cornue. Les autres, de la chouette à l'araignée, eurent simplement un
frisson, un affreux, un cruel frisson.
«Allons! courage! dit Rachel. Mes enfants, il ne faut pas vous laisser
abattre!»
* * * * *
Successivement, elle les regarda tous, réfléchissant au destin réservé à
chacun d'eux, puis elle murmura d'une voix timide:
«Je crois qu'il serait plus courageux de regarder notre avenir en face
que de trembler à son propos. Nous devons, dorénavant, nous considérer
comme faisant partie du commun des êtres, jouissant, il est vrai, d'un
peu plus de sagesse, mais aussi d'un peu moins d'expérience, car vous
avez été jusqu'à ce jour des bêtes choisies, élevées loin des dangers et
des traverses ordinaires. Moi, je fus une magicienne respectée, honorée,
et, de ce fait, je n'ai pas connu les petits ennuis de l'existence, ni
sans doute ses pires misères.»
A cet instant, quel élan d'amour souleva le coeur des huit bêtes
réunies! Ce bel amour sans paroles, comment en exprimer la ferveur?
* * * * *
«Or, disait Rachel, dès demain, tu ne seras plus, Pandémon, qu'un bouc
entre les boucs et toi, cher Nyctalope, un chat comme les autres... de
même pour vous tous, et moi, je ne serai qu'une vieille entre les
vieilles, clopinant sur la route, son bâton à la main.
«Je ne vois en effet d'autre solution honorable à ce problème que de
nous séparer. Je vais vous dire adieu, mais, auparavant, il me serait
doux de vous donner quelques conseils. Ne croyez pas que votre vie perde
quoi que ce soit en noblesse parce que vous cessez d'être les bêtes
amies, collaborant aux travaux d'une magicienne.--Cette vie imprévue et
nouvelle, pour ma part, je la regarde avec confiance et j'espère lier
des fagots, ramasser au besoin des ordures ou quêter une aumône, du même
coeur que j'interrogeais, hier, l'oeil des astres.
«Chacun de nous doit vivre de son mieux et trouvera le bonheur s'il sait
bien le chercher. Il en est un que, parmi les hommes, l'on peut
atteindre: l'homme n'aime que les images, ne se plaît qu'aux images, ne
se grise que d'images; tâchons de les lui fournir. Quelque jour, un
poète en fera de beaux vers; ce sera notre récompense.
«Toi, Pandémon, qui n'es qu'un vieux bouc, sois pour l'homme le
demi-dieu de la pénombre chaude, des champs que la lune argente, des
sous-bois. Ta tête inopinée, apparue au-dessus d'un buisson, épouvantera
l'enfant blonde qui se baignait dans l'étang, mais déjà elle se croit
surprise par un chèvre-pieds, elle s'enfuit, elle va le dire à sa mère
en ajoutant que tu pressais une flûte à tes lèvres et que, de cette
mélodie, tout le crépuscule était comme enchanté.--D'autres qui t'auront
vu debout, cabré contre un mur pour en brouter la mousse, te décriront
dansant au sein de la nuit cendrée, des roses liant tes cornes et trois
nymphes te regardant, le souffle court.--Que sais-je encore!... Enfin,
crois-moi: l'on n'osera tirer le poil gris de ton menton sans quelque
crainte, et ceux-là même qui se sentiront le coeur soulevé en humant tes
puanteurs, te tiendront néanmoins pour une bête de qualité, je le
gagerais, Pandémon!
«Hélas! je n'ai rien de mieux à te dire! Cette nuit, je ne console pas:
j'exécute, j'achève. J'ai renvoyé un enfant triste dans la nuit, sans un
mot qui pût lui indiquer sa route. Il s'est déjà fourvoyé, je le crains.
Sois plus habile, Pandémon, sois plus sage... et, maintenant, va-t'en!
Tu cesses d'être mon bouc familier, celui que Rachel emmenait certains
soirs, quand elle allait cueillir des simples; tu n'es plus qu'un bouc
ordinaire... Va rejoindre ton troupeau!»
Pandémon lui jeta un regard désolé. Certes, son destin lui paraissait
bien cruel, mais il n'eut pas le moindre mouvement de révolte ou de
colère; il ne protesta point. Il salua de nouveau, très bas, et sa barbe
vint frôler le pied nu de Rachel, puis il obéit en toute simplicité; il
partit. Sans se hâter, il gagna la porte, pesa sur elle du poids de son
front cornu et sortit, laissant le battant ouvert.--On ne le vit plus.
* * * * *
Cependant la lune levante éclairait faiblement les champs; un peu de sa
lumière entrait dans le hangar.--Rachel cueillit la baguette, désormais
inutile, dont les trois corolles s'éteignirent aussitôt. Elle l'agitait,
tout en parlant, pour dessiner sur la pénombre d'alentour des signes
vagues. Puis elle dit d'une voix qu'elle tâchait d'affermir:
«Je vous chéris du fond du coeur, un coeur de mère et d'amie; je souffre
de vous quitter, mais, pour votre plus grand bien, mes enfants, il faut
que vous fassiez comme a fait Pandémon: il faut partir. Malgré les
histoires absurdes que l'on répète (des contes à dormir debout!), je
puis vous affirmer que la vie courante, quotidienne, la vie de tout le
monde, est encore très possible à vivre. Pour l'honnête crapaud, fût-il
bleu, pour le bon corbeau, pour le beau chat, pour le serpent, la
chouette et la chauve-souris, il reste des heures heureuses, tout comme
pour le vieux bouc.»
* * * * *
Elle tendit sa main vers le crapaud bleu.
«Saute, Clorinde!»
Clorinde y sauta.--Rachel poursuivit:
«... De sorte qu'à l'un comme à l'autre, je dirai presque les mêmes
paroles: celles-ci, en résumé.
«Ne perdez pas le respect de votre condition, ne la méprisez pas, si
modeste qu'elle paraisse; il vous suffira d'y remplir tous vos devoirs
pour vous en accommoder, mais sachez vous élever au-dessus d'elle. Ne
soyez pas seulement une bête, devenez image, légende ou peut-être
symbole.
«Toi, Clorinde, sois le crapaud rare devant lequel la répugnance de
l'homme hésite, qui le fait rêver de turquoise et s'étonner que l'on
puisse, vêtu de si belles teintes, être pourtant crapaud... Va-t'en
Clorinde!»
Et Clorinde, à petits bonds flasques et courts, s'empressa de sortir.
* * * * *
«Toi, Koa, par les allures sinistres que tu affectes en survolant un
champ, tu sauras vite mériter le respect de l'homme, mais retiens un peu
ton appétit devant les charognes trop évidentes... Cela dégoûte, à
l'ordinaire; on te jugerait mal si tu insistais.--Va-t'en!»
Et le corbeau s'en fut en sautillant.
* * * * *
«Toi, Sigma, tâche surtout de charmer par la grâce, la finesse et la
rapide aisance de ta course basse, de surprendre aussi, d'inquiéter
parfois... mais ne te vante pas à tout venant de ton venin (si l'on peut
dire! car il est très inoffensif, à mon avis).--Va-t'en!»
Et Sigma disparut comme sur une faible pente s'écoule un filet d'eau.
* * * * *
«Toi, Pénélope, mets bien en valeur ton industrie, suspends tes toiles
dans un rayon de lune ou de soleil, retiens les gouttes de rosée, laisse
flotter tes plus longs fils sur la brise; l'homme en arrivera presque à
t'aimer.--Va-t'en!»
Et Pénélope remonta vers son domaine supérieur, car elle comptait sortir
par en haut.
* * * * *
«Toi, Artémise, n'oublie pas que la nuit t'est favorable. Dès que
l'ombre descend et pendant que l'homme peut te voir encore, hâte-toi de
faire tes cabrioles fantasques, tes culbutes les plus compliquées, cela
lui donnera des pensées graves, de même qu'un ululement de Roxane
l'engage à songer à son dernier jour.--Partez, toutes deux!»
Et toutes deux, la chauve-souris et la chouette, l'une par des vols
silencieux, coupés en oblique, l'autre tout droit, dans un bruit de
plumes, passèrent au dehors.
* * * * *
«Enfin toi, Nyctalope...»
A ce point, sa voix se brisa.--Sous ses paroles retenues, on sentait
sourdre le chagrin: il bouillonnait dans sa poitrine.--Ces adieux, elle
les avait prononcés sur un ton vraiment étrange. On eût dit, au juste,
d'une vieille femme qui, durant une heure de loisir, cause avec des
bêtes familières, leur contant des histoires de couleur un peu triste,
sans beaucoup d'émoi, mais quand il lui fallut donner congé à Nyctalope,
au grand chat efflanqué, nerveux et vif, à ce chat d'un si beau noir de
nuit, si bien armé de griffes et de dents, qui savait marcher à la façon
d'une ombre et miauler mieux que ne se plaindrait une âme en peine, et
se blottir, et ronronner, et jouer avec le vent qui passe, et bondir
soudain... ah! cela fut au-dessus de ses forces et les larmes vinrent à
nouveau, avec des hoquets aigus et des gestes de désolation.
«Non! non! je n'ai rien à te dire, à toi!--Va-t'en, va-t'en tout de
suite!»
Aussitôt, comme les autres, Nyctalope disparut.
* * * * *
Rachel était seule sur l'aire où la lune semait sa cendre pâle, seule,
toute seule. Elle écouta: pas un frisson, pas le moindre bruissement,
pas un murmure. Elle se leva.
Seule... On peut supporter d'être seule, mais seule de cette façon!
abandonnée, pour tout dire!--Maintenant, elle ne pleure plus par chagrin
d'une séparation douloureuse, non, c'est sur elle-même: elle pleure en
songeant au destin de Rachel, magicienne réputée qui reste seule, perdue
dans la nuit, sans amis, sans compagnons, sans serviteurs, seule, en un
mot, et sans nul espoir.
«Devant mes bêtes, je gardais un certain courage; devant moi-même, c'est
autre chose... Ah! comme ils m'ont quittée facilement! tous respectueux,
à coup sûr, tristes, réfléchis, renfrognés, mais pas un qui ait hésité!
pas un!--Va-t'en... et ils sortaient.--Pas un qui se le soit fait
redire! Ils sont partis, Pandémon et Clorinde, Pénélope et Sigma,
Artémise, Koa, Roxane, et jusqu'à mon cher Nyctalope!... Elle était donc
de si peu de poids, l'affection de mes bêtes? Autant vivre parmi les
hommes, vraiment.»
* * * * *
Ce fut alors qu'elle entendit une voix proche, une voix faible, tendre,
insinuante, qui, tout bas, miaulait.
«Nyctalope!»
Il s'allongeait, il s'étirait aux pieds de Rachel avec des mouvements
lents d'une grâce vigoureuse, les reins creux, le regard séducteur. Mais
elle en voulut à cette bête de se trouver là quand elle regrettait son
absence: il avait donc surpris ses paroles désolées, ses pleurs...
Enfin, à quoi bon s'attendrir? Il fallait, de toutes façons, qu'il
partît; dès lors, pourquoi différer?
«Oui, oui, mais va-t'en! tu n'as rien à faire ici; je n'ai pas besoin de
toi; va-t'en!»
Il griffa le sol, puis tout son corps se courba en arc de cercle, en un
gros dos de quelle majestueuse acrobatie!
«Va-t'en! tu m'espionnais!»
C'était, n'est-ce pas, d'une injustice criante?--Il tourna prestement la
tête, comme fait le chat quand il s'étonne. Elle eut, pour l'écarter, un
geste de mauvaise humeur. Sans se hâter, il commença de s'enrouler à
terre, se préparant, semblait-il, au sommeil. Rachel perdit patience,
elle le heurta du pied; il se peut même que, de sa baguette éteinte,
elle l'eût frappé. Satisfait de sa place, il ronronna.
«Va-t'en tout de suite! je te l'ordonne! va-t'en! sors d'ici!»
Elle le poussait; il bondit, mais ce n'était pas vers la porte, et
Rachel se résolut à le poursuivre. Elle le battit; il s'en moquait bien!
Elle le chassa de tous côtés; il l'évitait par de longs sauts nerveux et
sûrs. Elle se jetait sur lui, les mains en avant; il était déjà plus
loin. Elle manqua de tomber en lui marchant sur la queue, si cruellement
qu'il hurla de douleur. Ils passaient de la lumière à l'ombre où, de la
bête, on ne voyait rien que, parfois, une vive étincelle, mais quand la
lune les éclairait, Rachel apparaissait soudain, ivre de colère, agitant
des haillons rouges, et follement jetée à la poursuite d'un chat
terrifiant, vomi sans doute par l'Erèbe.
Elle le perdit un instant; aussitôt, elle buta contre lui, par hasard.
Alors ils reprirent leur course suivant un mode vertigineux,
tourbillonnant, baroque. Il grimpait aux murs, elle savait l'y
atteindre; elle le délogea d'une lucarne; il la trompa encore en se
cachant derrière le banc de pierre, elle le débusqua et le saisit par
l'oreille; il se dégagea, lui laissant du sang aux doigts; il miaulait,
il criait sur ce ton paradoxal et monstrueux des félins en amour; elle
crut enfin le tenir à sa merci au fond du hangar, dans un coin, mais ce
fut entre ses jambes qu'il s'échappa, cette fois. Elle le vit gagner la
porte par un saut qui était presque une culbute.--Il disparut.
Epoumonnée, haletante, Rachel se trouva seule de nouveau.--D'abord, elle
se reposa un peu, elle s'assit, la tête égarée par cette course. Elle se
forçait à rester immobile. Les coudes posés sur ses genoux, elle tenait
mollement, elle laissait pendre la baguette aux corolles froissées; elle
ne savait d'ailleurs qu'en faire, non plus que d'elle-même; elle
attendait l'apaisement.
«Si j'allais respirer l'air frais, au dehors?»
Elle sortit.--Sur terre, un grand silence pur, chargé de parfums, et,
dans le ciel, les fêtes magnifiques de la lune... Elle admira les vastes
prairies d'argent, les gouffres sans fond d'azur sombre; elle écouta la
nuit muette; elle aspira son parfum. Elle n'interrogeait pas: elle
contemplait et, par insensibles degrés, le calme lui revint.
* * * * *
«Dois-je aussi me séparer de ma baguette fleurie? songeait-elle. La
garder?... elle ne me servirait de rien: une vieille femme qui passe sur
la route n'a nul besoin d'un rameau magique. La jeter, pour que, demain,
elle soit flétrie, séchée?... non, j'en aurais trop de peine.--Mais ne
vivrait-elle pas si je la libérais, elle aussi? Ne puis-je lui trouver
un moyen de vivre?»
Elle réfléchit encore quelques instants, puis, choisissant un point
abrité contre le mur, elle planta en terre la baguette.
«Baguette fleurie de trois fleurs! baguette magique! je voudrais,
dit-elle, te transformer en une plante heureuse. A cette place que je te
destine, le soleil te touchera dès son lever, il te réchauffera durant
toute sa course et ses derniers rayons viendront te dorer. Tu ne
sentiras pas le vent froid du septentrion, mais la brise tiède te
caressera; tu pourras fleurir, tu pourras embaumer, tu pourras croître à
ton gré; toute cette cabane, autrefois mon domaine, est à toi. Orne-la,
couvre-la, sois une forte plante que l'on admire, aux senteurs de
laquelle on s'enivre et dont la splendeur étonne. Je te quitte, baguette
fleurie de trois fleurs... je te délivre!»
Alors, dans le rayonnement du clair de lune, on vit la baguette
bourgeonner, pousser en petites branches minces, fleurir en pétales
nouveaux, verdoyer, bourgeonner encore, s'accrocher au mur du hangar,
grandir, s'étendre, se diviser, jeter à droite, à gauche, de longues
tiges incertaines où naissaient tout à coup des corolles pourpres,
s'incurver autour de la porte pour ne point la masquer, monter plus
haut, se rabattre, tourner un coin, y joindre un de ses propres rameaux,
s'entrelacer à lui, retomber ici par une branche inutile et là se nouer
à une pierre, fleurir, fleurir toujours, par cent fleurs, par mille
fleurs; être enfin, autour du hangar, un bosquet majestueux, pourpre et
vert, un radieux bosquet plein de sève, un bosquet vivant.
* * * * *
Rachel regardait son oeuvre; elle admirait, elle souriait. Elle cueillit
une fleur au bosquet, une seule, et la mit dans son sein, puis elle
rentra.--Sur le sol, la lune posait un large rayon dur. Le hangar était
vide, mais Rachel n'y sentait plus cette impression d'affreuse solitude
qui l'avait transie et consternée; elle se laissait reprendre par des
projets domestiques dont la réalisation immédiate occuperait son
esprit.--Après un séjour si prolongé, pouvait-elle partir ainsi, quitter
pour toujours l'enclos de ces quatre murs, sans rien nettoyer ni
remettre en ordre, sans y donner même un coup de balai? Elle décida de
se livrer au plus tôt à ce travail qui d'ailleurs serait une excellente
école, s'il lui fallait, un jour, se louer comme servante.
Un balai?... elle possédait assurément un balai, mais enfoui dans quel
recoin? Un balai! objet inutile, peut-être, à une personne occupée
spécialement de magie, objet indispensable tout de même.--Elle le trouva
soudain; il était devant elle, à deux pas, appuyé contre le mur. Comment
ne l'avait-elle pas aperçu? Elle le prit et, quelque temps, se promena
dans le hangar, traînant nonchalamment le balai derrière elle, sans
intention précise, toute envahie par une paresse singulière qu'elle ne
s'expliquait pas, une molle paresse de canicule. Il lui était doux
d'errer près du rayon de la lune, en compagnie de ce balai sympathique.
Elle le regarda: elle eût aimé le palper, le tâter, en polir le bois...
un beau balai, sans contredit. Alors, elle commença le nettoyage
projeté, pourtant il ne semblait pas qu'elle y prêtât grande attention:
un peu de poussière s'élevait du sol, tourbillonnait, poudrait le
rayon... Rachel balayait faiblement, distraitement, l'esprit au loin: un
espoir mal défini, fumeux encore, se formait en elle.
Partir, oui, mais vers quelle contrée, vers quelle ville, et comment
vivre, une fois partie? Entreprise malaisée, à son âge, que de changer
de métier; aventure hasardeuse que de s'employer dans un monde hostile,
sans magiciennes! Il n'y en aurait donc plus, d'aucune sorte, nulle
part?
Elle baissa les yeux... elle avait cru que le balai frémissait sous ses
doigts; aussitôt elle éclata de rire.
Magicienne! rester magicienne! quelle idée absurde! Rachel tâchait de se
voir comme elle était à cette heure: échevelée, en haillons et tenant un
balai... une magicienne tenant un balai! Scandale! Elle riait de bon
coeur devant cette caricature.
«Il faudrait changer de nom, s'écria-t-elle, riant encore, passer
inaperçue, exercer mon art prudemment, en secret, sous le masque, me
faire connaître seulement par une enseigne d'apothicaire ou de marchande
d'herbes aromatiques...
«Que ce balai est donc étrange! à le sentir tressauter ainsi, on le
croirait impatient!»
Mais son rêve l'occupait toujours... Ce besoin de savoir la couleur de
l'avenir n'était-il pas inhérent à l'homme? Demain, dans quelques
siècles, ailleurs, ne pourrait-elle, même dépenaillée, même avec son
balai, faire bonne figure et recommencer une carrière honorable?
Le balai acquiesça, si l'on peut dire... à tout le moins, eût-il une
vibration très nettement affirmative.
Alors Rachel perdit sa retenue... et le balai aussi. Le balai sautait
près d'elle, piaffait comme un cheval, oui, comme un cheval plein
d'ardeur. Cette image l'amusa, lui plut à tel point qu'elle enfourcha le
balai. C'était vraiment un cheval... Un vent de folie la bousculait.
Partir! partir en chevauchant ce balai!--Il fit un brusque tête à
queue.--Devant Rachel, brillait le rayon de lune et, devant le rayon
(ah! surprise imméritée! ah! douceur!) Nyctalope, le charmant, le pieux,
le fidèle Nyctalope, levait une patte et la posait doucement sur le rais
d'argent.--Rachel sentit son coeur se fondre.
«Toi! s'écria-t-elle, toi! malgré tous mes abominables traitements!»
La queue cassée, l'oreille saignante, ce n'en était pas moins Nyctalope
qui tâtait le clair de lune comme pour en essayer la résistance.
«Tu ne me quitteras jamais?»
Nyctalope, frémissant de sa mauvaise oreille, brandit sa queue
déshonorée.
«Alors, partons! vers n'importe où: c'est le plus bel endroit du monde!
et vers n'importe quand: c'est la plus belle année du temps!»
Le balai piaffait toujours; le chat couleur de suie miaulait de plaisir;
le rayon s'offrait, route aventureuse, route hardie où l'espoir
s'engage.--La vieille femme eut-elle, à ce moment, la prescience du but
lointain qu'elle devait atteindre? la vision des juges, des tenailles,
du poteau de torture et du bûcher qui flambe devant un peuple
hurlant?--Il se peut.
* * * * *
«Partons!» dit-elle.
Son visage était rajeuni par le plus fol enthousiasme et, dans un galop
furieux, elle partit, étreignant le balai de ses cuisses maigres, suivie
d'un grand chat obscur lancé à ses trousses, et comptant, sans doute,
une fois arrivée en surplomb de l'abîme noir qui marque la fin de la
terre, y sauter soudain... mais ce n'est là qu'une hypothèse. D'aucuns
affirment qu'elle perpétua sa course à travers la nuit, tout le long du
rayon, jusqu'au bout, et s'en fut, pour retrouver la paix de son âme, se
tremper quelque temps dans le froid de la lune.
CHAPITRE V
GASPARD ET LE BOUFFON
Cela se passe dans un beau jardin disposé en terrasses.--La plus haute,
entièrement sablée d'un sable très blanc où scintillent de minuscules
cristaux, sert de bordure au palais dont la teinte rose paraît si
joyeuse sous le soleil et dont les ornements, orfévris en ce métal clair
que l'on nomme électron, brillent d'un si précieux éclat.